‹ De la colonisation chez les peuples modernes (volume 5)Chapitre 103 sur 131 · LA MAIN D'OEUVRE ET L*I1IMI6RAT10N · texte numérisé non relu

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frant naturelle ment qu'an seul, la terre, il reste à savoir comment l'on se procurera les deux autres. Il doit sembler à une multitude d'esprits qu'il est complètement superflu d'organiser par des moyens artificiels un courant permanent de capital et de travail, partant de la métropole pour alimenter les colonies. Ge courant, dîra-t-on s'établit naturellement par le seul attrait des terres nouvelles où le capital se trouve plus rénuméré et où le travail est plus productif. A l'appui de cette opinion, l'on citera l'Union américaine et l'Australie, vers lesquelles se dirigent sans cesse une quantité énorme de bras et une quantité considérable de capitaux. C'est là une vue superficielle et qui donne la preuve de la légèreté avec laquelle même des esprits distingués et sensés en d'autres matières jugent des choses de la colonisation. Il est vrai que, quand une colonie est parvenue à l'âge adulte, un courant stable s'est formé qui lui apporte une partie du capital et du travail des vieilles sociétés : mais il s'agit de faire parvenir ces sociétés à l'&ge adulte et d'amorcer ce courant; or, c'est là une entreprise infiniment plus difficile qu'on n'est, en général, porté à le croire.

Beaucoup de plans ont été soit imaginés par des publicistes, soit exécutés par les colons pour réunir l'immigration des capitaux à l'immigration de la main-d'œuvre. De tous ces plans le plus ancien, le plus universel, le plus durable, c'a été le servage ou l'esclavage soit des populations indigènes, soit de populations étrangères de race inférieure importées par la force. Quelque Justement sévère que soit le Jugement que l'on porte au point de vue du droit et de l'humanité sur l'institution de l'esclavage, il ne faut pas perdre de vue les avantages qu'elle a pu présenter, à un certain point et en un certain temps, aux colonies et à l'Europe. Nul plus que nous ne flétrit cette odieuse violation des principes les plus élémentaires de l'étemelle Justice, cet attentat éhonté à la fraternité humaine ; nul n'applaudit avec plus de sincérité aux nobles efforts tentés par les peuples civilisés pour extirper cette ignominie de la face de la terre ; nul ne trouve plus Justifiées ces énormes dépenses de capitaux et de sang hiunain qui ont eu pour but l'abolition de l'esclavage, mais aussi, tout en condamnant, au point de vue de la Justice et de l'équilibre durable des sociétés, cette institution barbare, cependant on est forcé de reconnaître qu'elle a présenté à l'origine des avantages, qui ne rachetaient, il est vrai, en aucune façon ses monstrueux inconvénients, mais qu'il est puéril de contester. Un économiste éminent, Roscher, a osé écrire ces lignes : « L'esclavage des nègres a son côté économique brillant L'injustice sociale de l'esclavage a fait perdre de vue ses avantages économiques. » Quels peuvent donc être ces avantages 7 Un économiste anglais, Herivale, qui écrivait avant l'économiste allemand que

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nous venons de citer, les expose avec son habituelle netteté : « Le travail esclave est bien plus cher que le travail libre partout où ' Ton peut se procurer en abondance du travail libre. Quand la densité de la iMpulation pousse Thomme libre à offrir ses services comme dans les vieilles contrées pour un peu plus-seulement que le minimum naturel des salaires, ses services sont plus productifs et moins chers que ceux de ]*esclave, cela est vrai sans exception de climat. » Mais il arrive très malheureusement que cette offre de travail libre n'existe pas dans les colonies où il y une grande étendue de sol fertile non approprié. Alors les hommes libres dédaignent le salaire, si considérable qull puisse être, et se dispersent sur cette vaste étendue déserte, y cultivant de petits champs qui, en retour de quelques heures de travail par semaine, leur donnent une nourriture suffisante. 11 se produit alors non pas une société, mais une juxtaposition de petits propriétaires végétant dans une indolence barbare sur un sol d'une étonnante fertilité, et à la longue un retour complet à la barbarie. « Il est donc évident, ajoute Merivale, qu'aucune cause économique ne peut être assignée sur laquelle on puisse compter pour l'abolition de Tesclavage, et que ceux qui ont cru que les nations se convaincront graduellement que le maintien de l'esdavage est contraire h leurs intérêts se font des illusions. » Cette conclusion a besoin de quelques explications et de quelques réserves. L'esclavage a eu pour effet d'enrichir les colons à l'origine et pendant un certain laps d'années, et, d'un autre £6té, d'imprimer à la production de certaines denrées, le sucre et le coton spécialement, un essor singulièrement rapide, qui a profité par conséquent aux sociétés européennes. Voilà deux faits qu'il nous semble impossiUe de contester. Le colon a tiré un énorme profit de l'esclavage parce que la différence entre le coût du travail esclave ^ le coût du travail libre était considérable, et beaucoup plus encore parce qu'il pouvait au moyen de la traite se procurer du travail esclave dans une proportion illimitée, tandis qu'il n'eût pu, quelque prix qu'il y eût mis, augmenter en peu de temps dans une proportion considérable l'offre du travail libre. J.-B. Say estime qu'un nègre aux Antilles françaises coûtait annuellement 300 francs pour son I entretien et 200 francs pour intérêt et amortissement du prix I d*achat, tandis que les gages d'un laboureur libre montaient à I 1,800 francs. En admettant même qu'un travailleur libre travaillât I deux fois plus ou deux fois mieux qu'un esclave, et assurément ' c*est une exagération, le colon aurait encore eu un inmiense intérêt à se servir du travail esclave. Aussi les produits des plantations furent-ils exorbitants à l'origine. Adam Smith nous apprend que les planteurs anglais couvraient leurs frais avec le rhum et le

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sirop, et avaient le sucre pour produit net : c'est, dit Roscher, comme si les fermiers européens i>ouvaient rentrer dans leurs avances par la vente de la paille, et avaient comme profit net tout le produit de leurs grains. Et cela se produisait aux colonies, alors que la culture était dans l'état d'enfance, sans engrais, sans changement de récoltes, sans ustensiles perfectionnés. Voici prédsément l'un des grands inconvénients de l'esclavage : c'est cette immobilité de la culture, c'est cette absence de rotation de récolte, c^est la fabrication à outrance et sans mesure d'un ;seul produit, qui épuise la terre, qui expose à des crises fréquentes et qui condamne, en fin de compte, les colonies à esclaves à une décadence rapide ou à une liquidation longue et pleine d'angoisses. L'esclavage a été utile aux premiers colons, c'est une puérilité de le nier, mais cette utilité a été momentanée, elle a duré 100 ans, 150 ans peut-être, mais à la longue elle a amené l'appauvrissement. Voilà pourquoi l'esclavage est nuisible et pourquoi, en définitive, même au point de vue économique, quoi qu'en disent Roscher et Merivale, il doit être condamné, non pas qu'il n'ait singulièrement contribué dans le passé à la rapide croissance des colonies et à l'^sor de la production des denrées coloniales, non pas qu'il ne puisse encore dans le présent offrir à ceux qui s'en servent des avantages immédiats et positifs ; mais parce qu'il forme des sociétés anormales, non seulement au point de vue moral mais au point de vue économique, des sociétés dépourvues de tout élément de stabilité industrielle, entièrement adonnées à la production de denrées de luxe en vue de l'exportation, c'est-àdire un commerce plein de risques et de soubresauts, parce qu'il entratne avec soi Texploitation abusive et, en dernier résultat, répuisement du sol.

Quand les colonies anglaises et françaises ont vu Tesclavage leur échapper, quand les colonies espagnoles ont senti qu'elles-mêmes, malgré Tappui de la métropole, ne pourraient le conserver toujours, elles ont eu recours à une institution analogue, ayant dans l'ordre économique, moral et politique, des effets presque identiques, quoique le droit humain fût respecté en apparence ; cette institution, c'est l'immigration par voie d'engagement de travailleurs exotiques, indiens ou chinois en général. Nous nous sommes longuement arrêté dans la première partie de cet ouvrage sur cette méthode facile de se procurer de la main-d'œuvre. Nous avons fait ressortir ses avantages immédiats pour soutenir, rétablir, étendre même une production qui faiblissait ; on a vu Tlle Maurice, entre autres, développer d'une manière inattendue ses cultures et son industrie, grâce au travail des coolis; mais nous n*avons pas caché les inconvénients bnmenses ot durables de cet

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expédient d'une passagère utilité. L'immigration des coolis sur une très grande échelle est peut-être encore plus dangereuse que le maintien de Tesclavage. Nous ne nous plaçons pas ici au point de Tue de la morale et de la liberté humaine, gui se trouvent rarement respectées dans ces engagements que vicient presque toujours la fraude ou Tignorance ; nous parlons uniquement au point de vue économique, social et politique. L'introduction dans nos lies de ces milliers d'ouvriers étrangers, ayant des mœurs, une religiout un langage complètement différents de notre langage, de notre religion et de nos mœurs; la corruption asiatique que ces aventuriers appartenant à la lie des sociétés indienne ou chinoise inoculent aux colonies européennes ; l'instabilité qui résulte de cette vaste population flottante que rien n'attache à la terre qu'elle cultive : les crises monétaires ou alimentaires qui se multiplient, soit par le drainage des métaux précieux que produit périodiquement le départ des coolis pour leur patrie emportant leurs épargnes à l'expiration de leur engagement, soit la nécessité permanente de demander aux Indes des aliments spéciaux que les coolis consentent seuls à consommer; le spectacle de cette société bigarrée, sans lien d'aucune sorte, sans communauté d'intérêts, sans subordination réelle: c'est là quelque chose d'affligeant et qui doit donner des inquiétudes. Les gouvernements ont trop encouragé cette institution vicieuse ; au lieu d'aider à son développement, il eût été plus prudent de chercher à la restreindre. L'immigration des coolis perpétue en fait l'état de choses que l'esclavage avait créé : la culture exclusive et à outrance des denrées d'exportation, l'absence d'esprit de progrès et de recherche ; elle maintient cet état antisocial et artificiel des colonies, dont il est résulté tant de maux dans le passé et qui enfantera sans doute encore bien des maux dans l'avenir.

Une autre organisation du travail qui se rapproche par certains cdtés des deux précédentes, qui offre des ressources analogues et des périls moins graves, c'est la colonisation au moyen de condamnés. L'étude des débuts de TAustralie a montré quelle est l'heureuse influence économique qu'un tel régime habilement dirigé peut avoir sur l'influence d'une société nouvelle : mais cette étude a, d'un autre côté, ouvert les yeux sur les dangers moraux de ce système, quand il n'est pas accompagné de beaucoup de précautions et pratiqué avec tact et mesure. On a vu dans le courant de cette histoire que l'emploi de condamnés à la colonisation est d'origine lointaine. Les Portugais eurent recours à cet expédient au Brésil et, dans le sud de cet empire, la race vigoureuse, remarquablement douée, connue sous le nom de PaulUias. est issue de brigands déportés. Gromwell, qui vendait

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les condamnés politiques aux planteurs des Indes occidentales, Jacques II, qui, pour dix ou quinze shellings, mettait à prix ses siqets compromis dans la conspiration de Monmouth, introduisirent égalementen Angleterre rhabitudedeladéportation.Malgré les réclamations des colonies Ton y transporta longtemps un certain nombre de criminels, au Maryland et à la Virginie surtout. Mais c*est dans le groupe des possessions océaniennes connues sous le nom d'Australie, que le système de la colonisation au moyen de criminels s*est effectué sur la plus grande échelle et avec le plus saisissant succès . Nous n'avons pas à revenir sur les détails que nous avons donnés dans une autre partie de cet ouvrage; il nous suffit de résumer ici les enseignements que l'expérience noua a offerts. Le travail du convict conune celui de l'esclave est cher : cepen- . dant l'entretien d*un condamné aux colonies est à meilleur marché / que son entretien dans les prisons de la métropole. Un économiste { célèbre en matière de colonisation, et dont le nom a été souvent cité et les doctrines discutées dans cet ouvrage, Wakefield, a défini de la manière suivante l'utilité spéciale, sut geveris, que les convicts offrent aux colons : c'est un extrait de sa déposition devant le Comité d'enquête de l'Australie du Sud : « Savez-vous, lui demandait-on, quelle a été l'offre delà main-d'œuvre à la Nouvelle-Galles du Sud pendant les quatre ou cinq dernières années? — Je ne puis le dire exactement, répondit-il, mais Je sais que la main-d'œuvre a été considérablement offerte : et cependant elle, était insuffisante, si grande qu'elle fût, pour remplacer le travail des convicts ; car le travail des convicts a une utilité, qu'il ne faudrait pas seulement apprécier par le nombre des convicts {the convict labour is much more valuable thon in proportion to the number of convicts) ; ce qui fait surtout le prix de ce travail, c'est que le maître est sûr qu'il ne lui sera pas enlevé {the master can hold it) ; le maître n'a pas à se préoccuper du prix des terres et des diverses circonstances qui peuvent engager les classes ouvrières à cesser de louer leurs services, parce que le convict est une sort^ (Vesclave : à supposer que l'immigration libre dût immédiatement fournir un nombre d'ouvriers aussi grand que le nombre des convicts dans la Nouvelle-Galles, je doute fort que cette main-d'œuvre libre pût avoir la même puissance productive que la main-d'œuvre des convicts, parce qu'une très grande partie de ces travailleurs indépendants, au lieu de louer leurs services, se feraient immédiatement petits propriétaires, b Ainsi, ce qui constitue le prix du travail des condamnés, c'est surtout cette circonstance que le maître peut, en tout état de cause, compter sur ce travail, il est \/ parfaitement sûr qu'il ne lui échappera pas. Voilà en quoi la colonisation par criminels se rapproche de la colonisation par escla-

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ves. Voilà anssi pourquoi elle est vue d'un très bon œil par les capitalistes : ceux-ci sont sûrs, grftee aux criminels, de ne Jamais manquer de main-d'œuvre, tandis que soîis le régime du travail libre, quelque hauts que soient les salaires, Fattrait de la propriété est si vif pour les prolétaires que Toffre du travail peut être très réduite, tout au moins est-elle très instable et les entreprises du capital souffrent singulièrement de cette instabilité. 11 faut conclure de ces observations que la colonisation par criminels est surtout utile dans les contrées qui ont des facilites naturelles spéciales pour la production de denrées d'exportation, comme les contrées des tropiques ou TAustralie : la déportation serait loin de présenter les mêmes avantages dans des contrées où la production est dirigée en vue delà consommation locale ou de la culture de denrées ne demandant pas de grands capitaux, comme le Canada et le nord de l'Union américaine. Dans les colonies qui produisent en vue de l'exportation, ce qu'il faut attirer, c'est le capital ; or le travail des condamnés, comme le travail des esclaves, lui offre des garanties qu'il ne trouverait pas ailleurs. Dans les autres colonies, au contraire, colonies purement agricoles, ce qu'il faut surtout attirer c'est l'immigration libre, et la présence des conmcts serait plus propre à la diminuer qu'à Taugmenter. Nous dirons aussi que c'est surtout dans les colonies lointaines oh l'immigration libre ne se porterait pas d'elle-même, et à l'origine de la colonisation pendant la période d'enfance, qu il faut employer le travail des criminels. Il sert alors aux travaux préparatoires et donne la première impulsion qui sans cela ferait défaut : c'est d'ailleurs ce que demandaient les enquêtes parlementaires anglaises, ainsi qu'on l'a vu plus haut ; mais une fois le premier degré de culture franchi, il faut suspendre résolument la déportation, afin de ne pas compromettre pour toiqours la santé morale et sociale de la colonie. Il y a, en outre, deux précautions importantes qui ont été négligées en Australie et qu'il importe de ne pas oublier à 1 avenir. La première c'est que le nombre des femmes déportées égale à peu près celui des hommes, de façon que des familles puissent se fonder, sans quoi il se produit une épouvantable démoralisation ; la seconde, c'est de ne livrer aux colons comme serviteurs {anignedcancieU) que les criminels qui auront bien mérité par leur conduite et donneront des gages de leur amélioration morale : faire de Tassignement comme en Australie une mesure universelle et sans préliminaire, c'est compromettre sérieusement l'état moral de la colonie : il est vrai que la restriction par nous demandée diminue l'utilité économique de la déportation.

Dès lorigine de la colonisation. Ton essaya d'un autre moyen

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pour 86 procurer de la main-d'œuvre sur laquelle ou pût compter. Dans les Etats continentaux de TAmérique anglaise, spécialement en Virginie, au Maryland et dans les provinces voisiies, où Ton cultivait le tabac et d'autres produits d'exportation, l'on attendait beaucoup de l'institution des indmled servante. C'étaient des Européens libres que des spéculateurs américains engageaient et auxquels ils avançaient les frais d'immigration moyennant une sorte de servitude personnelle temporaire. La principale utilité que les colons tiraient de ces auxiliaires, c'est qu'ib étaient sûrs de n'être pas abandonnés par eux : tkey ctmld hold them^ selon FexpressioDdeWakefleld. Cependant cet avantajje ne se présentait réellement quô quand ces indented labourera appartenaient à une race étrangère et ignoraient la langue du pays : c'était le cas pour les Allemands qui finirent par former la presque totalité de ces engagés ; ils étaient retenus chez leurs maîtres par la diCDculte de se faire comprendre, par le manque de relations et d'appui ; ils se trouvaient dans une sorte d'esclavage mitigé et déguisé. Quant aux Anglais que Ton avait raccolés dans la mère patrie pour servir chez les agriculteurs des colonies, après avoir profité de la gratuité du prix du passage, ils ne tardaient pas à s'enfuir et à s'établir pour leur compte dans les solitudes des forêts. Le trafic des Allemands dans les provinces anglaises du continent finit par prendre d'assez vastes proportions : il constitua une industrie montée sur une grande échelle et donna lieu à toutes sortes d'excès. Dans les principaux ports d'Europe, il y avait des agents d'émigration, qui usaient dé ruse et souvent de force pour engager les vagabonds ; une fois maîtres de ces malheureux, les capitaines des navires en disposaient à leurguiseetles transportaient dans les lieux d'Amérique oùla demande de serviteurs était la plus vive, U y avait une sorte de marché pour ce trafic scandaleux. Ces raccoleurs pour les colonies, que l'on nommait, par dérision sans doute, redempHoners, enlevaient dans les ports d'Europe des enfants pour les engager aux planteurs de la Virginie ou du Maryland, de même que les jésuites dans les colonies espagnoles faisaient des razzias parmi les tribus indiennes auxquelles ils dérobaient leurs enfants pour recruter les missions chrétiennes. Un arrêt du conseil privé d'Angleterre interdit en 1686 cette traite des blancs. Dans les lies françaises, les engagés blancs furent aussi très nombreux. 11 ne paraît pas que ces engagements aient donné lieu dans nos colonies aux abus qui se produisirent dans l'Amérique anglaise. La cause en est facile à concevoir : nos lies de la Guadeloupe et de la Martinique sont infiniment plus petites que les provinces de la Virginie, de la Géorgie, qui étaient alors illimitées. U était donc beaucoup plus facile dans nos possessions de

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retenir sur les plantations les engagés : l'étendue des terres fertiles étant réduite, presque toutes se trouvant appropriées, la population étant plus dense, il eût été difficile à ces engagés de se dérober de chez leurs maîtres pour devenir propriétaires à leur compte ; aussi n'avait-on pas besoin de mesures de rigueur et de surveillance sévère pour faire observer les conditions de l'engagement. Ces engagés blancs sont la souche de cette nombreuse population d'arlisans d'origine européenne, que Ton appelle am Antilles les petits blancs.

De nos jours encore, les théoriciens ont proposé différents sy>tèmes pour introduire aux colonies la main-d'œuvre en grandes masses. Un des projets les plus curieux qui aient été mis au jour est celui de Frédéric List, l'auteur bien connu du System économique national. Rêvant de transporter des sociétés entières à l'extrémité du monde et d'improviser en quelques années une colonisation, List proposait à l'Allemagne le plan suivant : ron enverrait d'abord quelques hommes d'expérience pour fixer l'emplacement de la colonie, puis l'on transporterait, au lieu choisi, des hommes jeunes qui feraient les premiers défrichements et les constructions les plus indispensables ; ensuite partiraient les fiancées de ces jeunes gens et les ménages encore forts, capables de travail ; en dernier lieu les êtres qui sont des charges, les enfants et les vieillards. De cette façon, Frédéric List croyait réunir plusieurs avantages importants : en premier lieu, il pensait qu'en dégageant la colonisation, à son début, de toutes les charges, de toutes les personnes faibles, délicates, qui pèsent sur la société, il activerait l'essor de la colonie. Ensuite il s'imaginait avoir concilié, de la manière la plus heureuse, les intérêts des capitalistes et ceux des ouvriers : ce seraient les capitalistes qui feraient l'avance de tous les firais, ils seraient sûrs que les ouvriers les indemniseraient par leur travail, parce que, ayant été transportés sans leurs femmes, leurs fiancées ou leurs enfants, les ouvriers ne pourraient attendre que des capitalistes de leur faire revoir leurs familles : supposition étrange que ce système I Peuton croire que des gens sains d'esprit aillent consentir à passer lesi mers sans ceux qui leur sont chers, et à se séparer de leurs familles pour un temps indéfini I On voit à quelles chimères peuvent s'abandonner, en matière de colonisation, des honunes sérieux cependant et instruits.

Parmi tous les projets destinés à assurer de la main-d'œuvre' aux agriculteurs et aux capitalistes des colonies, l'un des plus dignes d'attention est celui d'un économiste anglais, qui s est acquis un certain renom en matière de colonisation, M. Poulett- Scrope. L'Etat ferait les frais de l'émigration qui serait gratuite :

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ses avances seraient remboursées par une taxe sur les salaires des travailleurs dans la colonie. Il y aurait un bureau où chaque ouvrier serait immatriculé dès son arrivée ; on fixerait la somme qu'il doit payer chaque semaine ou chaque mois pour restituer au gouvernement les frais de transport ; à la seule condition de s'acquitter régulièrement de cette dette, il pourrait travailler où bon lui plairait et chez le maître de son choix. Cet expédient, si simple a/ en théorie, est singulièrement difficile en pratique. La grande difficulté, en effet, c'est d'assurer le payement de cette taxe, sans mettre les ouvriers transportés gratuitement dans une sorte d'esclavage ; rien ne leur est plus facile, en effet, dans ces contrées vastes, abondantes en terres fertiles et peu peuplées, que de s'enfuir dans l'intérieur, de travailler à leur compte et de se dérober ainsi à la taxe. Essayé bien des fois en Australie et spécialement à la Nouvelle-Galles du Sud, cet expédient donna toujours des résultats très insuffisants.

Le même économiste, M. Poulett-Scrope, voyant échouer son plan sous cette forme, lui fit subir une modification. Il proposa que la taxe fût payée non par les ouvriers, mais par les capitalistes : cela serait toujours une taxe sur les salaires, mais indirecte, par Tincidence de l'impôt. Les capitalistes ne feraient que l'avance, l'impôt porterait en définitive sur les ouvriers, et voici comment: c'est que son produit étant employé à alimenter l'immigration, le plus grand nombre de bras offerts par suite des transports gratuits ferait baisser, dans la colonie, le taux des salaires. Le défaut de ce plan, c*est qu'il ne contient encore aucune règle pour retenir les ouvriers au service des capitalistes, en admettant que les salaires dussent subir l'incidence de la taxe : l'abondance des terres fertiles et leur bas prix permettraient toujours à l'ouvrier de se dérober à l'impôt en travaillant pour son compte. Ainsi le plan de M. Poulett-Scrope ne serait applicable que dans de vieilles colonies où toute la terre est occupée, comme le sont les petites Antilles.

Un autre système est celui d'Uniacko : il consiste à laisser un espace vide entre les propriétés des cultivateurs des colonies, à constituer ainsi des réserves ; et une fois que le prix du sol a haussé notablement par les progrès de la culture, à vendre ces réserves pour faire des subventions à l'immigration. L'on a dit, avec quelque raison, que ce projet était une sorte de pétition de principe, en ce qu'il attendait que la colonie eût atteint un haut degré de prospérité, pour donner des subventions à l'immigration et procurer de la main-d'œuvre aux capitalistes ; or, comment la colonie parriendrait-elle à cette prospérité, si on ne s'occupait préalablement de lui fournir des bras?

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De tous les projets inventés par les économistes et ap^iqnés par les hommes d'État» il n*en est aucun qui ait donné d aussi bons résultats que le système Wakefleld. Nous en avons assez parlé dans divers endroits de cet ouvrage pour n'avoir pas à en faire une nouvelle exposition. U consiste à vendre les terres coloniales à un prix relativement élevé, une livre, une livreetdemie et j usqu'à deux livres sterl. Tacre, c'est*à-dire de 60 à 125 francs l'hectare environ, et à employer le prix des terres ainsi vendues en subsides à Timmigration, sans s'occuper de laire rembourser, soit par les immigrants, soit par ceux qui les emploient, le prix du pass^^ gratuit. Le fonds des terres suf&t à alimenter un courant d'immigration considérable, Non seulement l'immigrant n'a pas à rembourser le prix du passage, mais encore, au bout d'un certain délai, trois ans généralement, passé dans la colonie, il a droit, s'il le désire, à être transporté gratuitement en Angleterre. Ce régime s'est montré singulièrement fructueux : gr&ce à lui, des colons par centaines de mille ont été donnés aux diftérentes colonies d'Australie ; il est incontestable que sans cet ingénieux exi>édient, le développement de la Nouvelle-Galles du Sud et de Victoria eût été moins rapide. Cependant c'est surtout et même seulemect dans la période initiale et au premier &ge des colonies qu'il est bon d'user de passages gratuits, l'immigration subventionnée ne tarde pas à amener une foule d'abus. On a vu qu'en une année il avait été accordé près de 100,000 passages gratuits pour l'Algérie, suivis presque tous de retour ; de môme, au bout d'un certain iempSt les retours d'Australie en Angleterre de la part d'immigrants transportés gratuitement devinrent tellement fréquents, qu'il fallut faire d'importantes modifications au système initial.

Nous avons parcouru les difTérents modes auxquels Ton a eu recours pour attirer la main-d'œuvre dans les colonies nouvelles. 11 est incontestable que, à l'origine d'une colonie, il faut amorcer un courant d'immigration qui, probablement, ne se formerait pas seul. Nous avons repoussé Tesclavage et Timmigration des coolis par engagement comme des institutions, l'une évidemment inique, Vautre presque toujours abusive et vicieuse en fait, malgré l'innocence du nom dont elle se pare. Au contraire, nous ne pouvons qu'approuver dans les Umites et avec les restrictions que nous avons tracées, remploi de condamnés à l'origine de la colonisation et l'usage des subventions à l'immigration d'après les règles du système Wakefield. Hfttons-nous de dire que l'une et l'autre de ces mesures ne sont que des expédients initiaux, qu'il faut les appliquer avec tact et précaution. Bien des circonstances, d'ailleurs, viennent modifier dans la pratique l'application des mesures les meilleures en théorie. Il est évident, par exemple, qu'il faut

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tenir compte de la distatice et de la situation des colonies. Dans une terre presque déserte et lointaine, comme jadis l'Australie et aiûourd*hui encore la Nouvelle-Calédonie* Futilité de Ix déportation et de Timmigration subventionnée est très grande : c est vraiment le seul moyen de créer une population de colons, d'attirer des capitaux. Dans une colonie, au contraire^ excessivement voisine de la mère patrie et déjà douée d'une certaine culture, comme TÂlgérie, Futilité de ces expédients artificiels est infiniment moindre, pour ne pas dire nulle : la déportation même offrirait k tous les points de vue plus d'inconvénients que d'avantages, et la gratuité des transports donnerait lieu k une foule d'abus (1). Il faut également tenir compte de la nature des productions des diverses colonies : les colonies qui ont un monopole pour la production de denrées d'exportation et qui sont principalement faites pour la grande culture, comme les lies à sucre ou l'Australie, ne peuvent que se bien trouver d'une déportation considérable et d'une immigration gratuite nombreuse, parce que l^élément dont elles ont besoin pour prospérer, c'est une maind'œuvre non seulement abondante, mais sur laquelle les colons puissent compter ; au contraire, les colonies qui cultivent principalement des produits agricoles en vue de la consommation locale, comme le Canada, la Nouvelle-Angleterre, contrées naturellement faites pour les petits et les moyens propriétaires, ont beaucoup moins besoin de ces mesures artiJScielIes ; tout au plus celles-ci sontelles nécessaires à l'origine. La Nouvelle- Angleterre et le Canada n'ont pas eu, ou n'ont eu que pendant peu d'années, des esclaves, des assignée convicts ou des indented servante, non pas tant à cause des mœurs des colons qui répugnaient à ces institutions, qu'àcause^ de la nature du sol et des cultures, qui n'en avaient que faire. Pour ces dernières colonies et pour toutes en général l'appftt d une propriété bien garantie, le bon régime intérieur, attirent les bras plus que toute autre chose : en ayant une bonne administration, vous aurez une nombreuse immigration. La métropole doit néanmoins faire une certaine propagande autour des colonies dont elle souhaite le développement. Il est bon qu'elle constitue fortement un bureau d'émigration et qu'elle entretienne des agents pour attirer vers ses possessions les émigrants, soit nationaux, soit étrangers. Sans recourir aux fraudes que nous avons souvent flétries dans le courant de cet ouvrage, ces agents doivent s'efTorcer d'éclairer les émigrants et de les diriger. Le meilleur

(1) Au li^u de la gratuité des transports, pour une colonie comme l'Algérie, il vaut beaucoup mieux accorder des réductions de tarifs, des quarts de place qui, en laissant toujours à la charge de Taspirant colon une certaine dépense, garantissent qu'il n*agira pas k la légère.

moyen d*y parvenir est encore un bon service de publicité. L'Union américaine répand à profusion des livres ou des brochures où Ton donne sur les territoires encore vacants les détails statistiques et économiques les plus précis. Dans tous les principaux ports d'Europe, rhomme qui est mécontent de son sort est ainsi bien vite renseigné sur le marché du travail et Te marché des terres en Amérique. On devrait faire de même pour notre Algérie, notre Tunisie^ rédiger chaque année des manuels que Ton répandrait en France et dont Ton ferait faire des extraits par les Journaux. Il faudrait aussi qu*à leur arrivée sur le sol algérien, ou tunisien, des comités, soit libres, soit oiSciels, fussent chargés de veiller pendant les premiers jours sur les émigrants et de leur procurer du travail Sans qu'il soit nécessaire de faire pour elle de grandes dépenses, Timmigration, dans une colonie encore adolescente, ne peut être absolument abandonnée à elle-même (1).

(1) Nous n*aTODS pas eu à modifier ce chapitre ; nous le laissons tel qu'il a paru dans la troisième édition, et nous y ajoutons seulement ces quelques réflexions :

En ce qui concerne VAet Torrens^ son application, si désirable qu'elle soit, est moins facile dans une contrée peuplée d'indigènes agriculteurs ou pasteurs, comme T Algérie ou la Tunisie, que dans une contrée absolument vacante comme TAustralie. Ce n'est pas un motif pour ne pas essayer de Tintroduire. Il fout aussi éviter les tarifs extravagants que Ton a établis en Tuniûe et que nous avons relatés plus haut (page 486).

Une ressource considérable pour la colonisation peut être fournie, dans certaines colonies, par les biens demain-morte ou de corporations qu'on peut aliéner moyennant une rente viagère perpétuelle. Le colon a ainsi tous les avantages de la propriété absolue, sans être obligé de débourser un gros capital. (Voir plus haut, page 487, ce que nous avons dit des biens ff^akouft et de VEtuel en Tunisie.)

Quant aux grandes sociétés terriennes, 11 serait aussi absurde d'en condamner l'existence que de leur abandonner tout le sol. Nous parlerons plus loin (voir pages 801 et suivantes) des sociétés privilégiées, douées de pouvoirs quasi-souverains que 1* Allemagne et l'Angleterre ont ressuscitées de nos Jours.

Tout en n'étant pas favorable à l'immigration de coolis, nous Jugeons que l^ gouvernement ne doit pas plus l'interdire que l'encourager. Dans certains cas, elle peut être utile. Ainsi, certaines compagnies minières, notamment la Société dite Le Nickel^ en Nouvelle-(^Iédonie, devant l'hostilité imprévoyante des colons et du Conseil colonial, qui voudraient leur refuser la faculté d'employer des condanmés, a dû recourir & l'immigration par engagement d'indigènes Néohébridais et d'Annamites. L'Administration n'a pas à s'y opposer.

Disons que l'Administration française n'a Jamais bien su se servir de ce précieux instrument de colonisation, la main-d'œuvre pénale. Ce n'est pas un motif d'y renoncer, mais simplement d'améliorer la méthode Jusqu'ici suivie. (Noi* de la 4* édiHon,)

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