CHAPITRE III
Les Compagnies ft ehartee prlvllëgléee. » Lee mleelomuilree.
La résurrection des grandes Compagnies privilégiées. — Les deux objets que peuvent se proposer ces sociétés : le but politique qui est souvent atteint, le but économique qui est fréquemment manqué. -^ Elles sont surtout un écran, 1 masquant et préparant Tacquisition de nouveaux territoires par un gouver- f nement européen.
Les clauses principales des chartes des Compagnies de colonisation anglaises privilégiées. — Elles n'opèrent en général qu*en pays inorganisé. —• Les droits de souveraineté de ces Compagnies . — La durée des conditions. — Faible contrôle de la Couronne. -^ Interdiction de tout monopole commercial.
Les compagnies allemandes k chartes. -^ Kchec économique de la généralité d^entre elles. — Elles ont, néanmoins, atteint le but politique qui était de conquérir subrepticement de nouveaux territoires à TEmpire d'Allemagne.
La Compagnie portugaise de Mozambique.
Le projet de fondation de compagnies françaises priviégiées, en 1891. —Confusion qui règne dans les idées à ce sujet. — Règles à suivre et précautions à prendre.
Les concessions, sans droit de souveraineté, pour l'exécution d'un travail public. — La Compagnie (belge) du Congo pour le commerce et Vmdtutrie et le chemin de fer du Congo.
Les missionnaires. — DifAcultés du contact d'un peuple civilisé avec les tribus sauvages et les peuples barbares. -^ Critiques adressées à la colonisation sur ce point. -^ Les missionnaires ont pu dans l'Amérique espagnole et le clergé au Canada transformer, dans une certaine mesure, des tribus de peuples chasseurs en agglomérations agricoles. — Rôle que peuvent remplir encore les missions. — Utilité de prévenir l'islamisme par la conversion au christianisme des populations encore païennes de l'Afrique. ^ Les missions françaises auraient besoin de modifier leurs itinéraires et la direction de leurs efforts.
En traitant de la colonisation antérieure au xix* siècle, nous avons parlé des grandes compagnies privilégiées. Longtemps on crut que c'était un organisme appartenant au passé et qui ne devait plus jouer de rôle important dans la colonisation contemporaine. I^a liquidation de la grande Compagnie anglaise des Indes Orientales, après la révolte des cipayes en 1858, semblait avoir Jeté le plus irrémédiable discrédit sur le gouvernenïent des sociétés de marchands. Il était, toutefois, injuste, ainsi que nous Tavons démontré, de rejeter sur la Compagnie des Indes la responsabilité soit de révoltes, d'ailleurs rares, soit de famines qui ne laissaient pas d*ètre fréquentes. Cette célèbre « vieille dame de Londres ir , dans son existence, agitée et glorieuse, de plus de deux siècles et demi, avait eu à son service des administrateurs, des militaires, des politiques, des penseurs aussi, de premier ordre. Parmi ces derniers qui furent s^s apologistes, il suffit de citer James Mill, qui fut son historien, et le ills de celui-ci, qui, par
son illustration, a trop détourné l'attention du mérite de son père, John Stuart Mill.
L'opinion, frivole et étourdie, ignorante de Thistoire et rebelle à toute observation philosophique, est trop portée à considérer comme définitivement disparus des organes qui souvent se reconstituent, là où ils sont appropriés, avec des modifications légères. Nous avons nous-mème, plus haut, dès les premières éditions de cet ouvrage, indiqué les circonstances qui avaient justifié Féclosion, le fonctionnement pendant de longues années* sinon le maintien presque indéfini, des grandes Compagnies d'autrefois (1). Ces raisons étaient d'ordre soit politique, soit économique.
Or, voici que, dans les années récentes, on a vu renaître de toutes parts des Compagnies privilégiées qui ne se distinguent presque pas des anciennes Compagnies des Indes. Les mêmes raisons politiques et économiques qui avaient suscité les anciennes ont donné la vie aux nouvelles. C'est dans les pays tout à fait rudimentaires, parmi les peuples ou plutôt les peuplades inorganisées, c'est dans l'Afrique du centre et du sud, dans les grandes lies tropicales de l'Océanie, restées jusqu'ici sans maîtres, que se constituent, avec l'agrément et l'investiture de diverses puissances européennes, ces sociétés de colonisation privilégiées.
L'Angleterre, non sans s'exposer aux critiques de certains de ses publicistes, est revenue, avec une sorte de prédilection, à son vieil outil d'envahissement et de première mise en valeur des contrées tout à fait barbares. Depuis une demi-douzaine d'années, à la date où nous revoyons ces lignes (fin de 1890), elle a conféré des chartes à plusieurs sociétés de marchands, comme on disait autrefois, de capitalistes, comme on dit aujourd'hui, parmi lesquelles quatre surtout ont une importance considérable et étendent leur autorité sur de véritables empires : la Compagnie du Niger, la Compagnie du nord de Bornéo, la Compagnie de l Est de l'Afrique et enfin la plus récente, la Compagnie du Sud de l'Afrique (^ou^A A/'rtca Company] ^ûoni la charte, représentant le dernier état de la méthode anglaise à ce sujet, date du 29 octobre
Les succès obtenus, en général, par l'Angleterre avec des procédés simples, peu coûteux^ ont séduit l'Allemagne qui, à son tour ou plutôt concurremment avec elle, s'est mise à autoriser un nombre notable de Compagnies à charte : notamment la Société de l'Afrique Orientale, la Société de l'Afrique Occidentale et la
(1) Voir plus haut p. 62 & propos de la création de la Compagnie hollanda'a de$ Indes Orientales.
Compagnie de la Nouvelle-Guinée/ toutes les trois exerçant des droits de souveraineté, en outre d'un grand nombre de sociétés décolonisation allemandes qui ne jouissent pas de privilèges politiques proprement dits.
Le Portugal a créé également des sociétés de ce genre, entr'autres la récente Compagnie de Mozambique qui se trouve actuellement en lutte avec la South Africa Company. La France se demande à l'heure présente si elle en doit instituer. La « grande Compagnie » compte parmi nous d'enthousiastes panégyristes. EnQn TÉlat du Congo, dont nous avons parlé plus haut, n*est, à proprement parler, qu'une grande Compagnie privilégiée et c'est lui, on peut le dire, qui a valu ce regain général de faveur aune institution que le commencement et le milieu de ce siècle considéraient comme surannée.
Il importe de bien déterminer les traits, le rôle et le but de ces Sociétés à charte; sinon, le jugement qu'on porterait sur elles risquerait de reposer sur* des observations incomplètes.
Nous avons défini la grande Compagnie de colonisation, investie du privilège de souveraineté : un outil d'envahissement et de première mise en valeur des contrées inorganisées. L'objet de ces Compagnies est donc double : l'envahissement d'abord, la prise de possession au nom de la nation, en second lieu, la mise en valeur ou du moins un commencement de mise en valeur ; les deux buts peuvent être atteints simultanément, ou l'un seulement tandis que l'autre est manqué. L'on pourrait dire, à l'heure actuelle, que la Compagnie anglaise du Niger, par exemple, a atteint les deux buts, en ce sens qu'elle a conquis, quasi subrepticement, à rinfluence et à la domination anglaise des territoires énormes, et qu'en même temps elle y a développé le commerce, encouragé l'agriculture, en obtenant pour elle-même des résultats suffisamment rémunérateurs. La Compagnie allemande de l'Est de TAfrique, au contraire, paraît avoir échoué dans la poursuite de l'un des objets qu'elle avait en vue, à savoir un commencement de mise en valeur des espaces entre les grands lacs et la côte de Zanzibar, puisque ses ressources sont épuisées et que son œuvre économique est, pour ainsi dire, nulle; mais on ne peut contester qu'elle n'ait réussi dans son autre objet, celui de prendre possession et de transférer définitivement à la nation germanique des surfaces considérables de pays dont l'empire allemand ne se serait jamais emparé directement. Ainsi le but économique peut être manqué et le but politique atteint, ou tous les deux manques à la fois ou atteints à la fois.
Les Compagnies souveraines telles que les quatre anglaises et les trois allemandes que nous avons énumérées plus haut ne doi-
vent donc pas 6lre jugées uniquement au point de vue commercial et financier. Les Elats qui les ont instituées ont d*autres visées: parfois aussi les capitalistes qui s*y sont intéressés, notamment les grands capitalistes allemands qui, poussés par le chancelier de Tempire, M. de Bismarck, n'hésitèrent pas à souscrire à des entreprises dont les perspectives financières n'exerçaient probablement sur eux qu'une séduction modérée.
Au point de vue des facilités qu'elle offre pour la pénétration, la prise de possession des territoires habités par des peuplades inorganisées, la grande Compagnie paraît un instrument incomparable. Elle a, comme avantages, la simplicité et la souplesse des ressorts; elle fait beaucoup avec rien ou peu de chose; elle crée des installations sommaires et efficaces; elle se glisse et slnsinue dans le silence, sans que les Parlements retentissent de demandes de crédits et des discussions qui en sont inséparables. Si son zèle attire trop l'attention et vaut quelque remontrance de la part de puissances étrangères, le gouvernementnational la désavoue publiquement, ou se déclare privé d'informations, et dans la pratique il Tencourage ou ne la modère qu'avec douceur. Puis un jour ou Tautre, quand l'œuvre de prise de possession est suffisamment avancée, le gouvernement national se décide à intervenir, à déclarer que le territoire silencieusement conquis par la Ciompagnie lui appartient, à en accepter officiellement le protectorat, comme le gouvernement anglais l'a fait relativement aux domaines de la Compagnie de Bornéo, ou môme à l'annexer, comme Ta fait le gouvernement allemand pour la contrée située entre les grands lacs et la mer de Zanzibar.
La grande Compagnie de colonisation est, suivant l'expression d'un critique anglais, un rideau, un écran, a screen^ qui permet de cacher ou d'ajourner l'action gouvernementale directe.
Tel est le double rôle, politique et économique, des principales Sociétés privilégiées instituées depuis une douzaine d'années; on peut se demander si le rôle politique d'envahissement occulte ne prime pas, pour plusieurs d'entre elles, le rôle économique de commencement de mise en valeur.
Pour que l'action de ces Compagnies soit efficace, il faut que le pays soit inorganisé, peuplé de tribus morcelées, à l'état rudimentaire, n ayant pas de sentiment national, offrant à peine des fédérations de peu d'importance. Alors les Compagnies n^ont l)esoin que de forces de police restreintes; elles peuvent facilement dominer le pays. Quand, au contraire, elles ont à lutter contre des peuples barbares, jouissant déjà d'une certaine cohésion et conduits par des hommes à un état assez avancé de civilisation* ainsi qu'il est arrivé à la Compagnie allemande de l'Est Africain
à regard des Arabes, leurs chances de succès sont moindres ; et le mot de l'explorateur RohlFs, ancien consul général à Zanzibar, se trouve alors vérifié : « Une Compagnie a peine à supporter les dépenses militaires».
Ces observations permettront de bien comprendre l'organisation et le rôle des grandes Compagnies anglaises de colonisation. Un rapport adressé par M. Waddington, ambassadeur de France près la Grande-Bretagne à notre ministre des AflTaires étrangères en 1800, contient sur ce point des renseignements précieux.
Le droit d'octroyer des chartes est en Angleterre une des attributions essentielles de la Couronne. Le souverain a le droit d'insérer dans ces chartes toutes les clauses qu'il juge utile d*y porter; aucun contrôle étranger ne vient limiter ce pouvoir. C'est le ministre des Affaires étrangères seul, en dehors de tout examen du Parlement, qui confère aux grandes Compagnies de colonisalion les chartes dont elles jouissent : c'est devant lui qu'elles sont responsables. La formule générale de ces chartes n'a pas changé depuis les premiers temps de la monarchie britannique : elle est la même que pour l'érection de groupes d'habitants en communes. Les gouvernements des colonies les plus importantes, y compris celui de la Nouvelle-Zélande, ont été institués par des chartes de la Couronne (1).
En ce qui concerne les Compagnies nouvelles, comme celles qui ont été constituées en Afrique et à Bornéo depuis dix ans, les chartes ne diffèrent pas substantiellement de celle de l'ancienne Compagnie des Indes Orientales. Elles « ont pour but de conférer à des sociétés commerciales la personnalité civile et politique. Les effets civils qui en résultent sont ceux de droit commun, droit d'ester en justice, d'acquérir et transmettre la propriété, de f^iire toutes opérations financières et commerciales, etc.
« Les effets politiques découlent d'une attribution formelle de souveraineté sur les territoires concédés à la société comme champ d'exploitation. Cette délégation ne s'applique pas aux pays où la Couronne a un dominium plénum^ mais aux régions où elle a étendu », peut-être aussi doit-on dire où elle désire étendre <« son influence par des traités avec les chefs indigènes. Cei qui est accordé à la Compagnie de colonisation, c'est le droit de fair^ sortir les effets des dits traités, to carry into effect .»
L'étendue des pouvoirs octroyés est considérable. « Sous le contrôle du premier secrétaire d'État, la Société est investie de
(ly Voir plus haut sur les «anciennes « colonies de propriétaires » et les • colonies & Chartes > les pages 93 et suivantes .
tous les pouvoirs nécessaires pour gouverner et administrer les territoires qui lui sont concédés ; elle a le droit d*arborer un pavillon distinclif, de frapper un sceau, d'entretenir un corps de police, de rendre la justice et de passer des traités. Sur ce dernier point, ses pouvoirs sont limités par Tobligation stricte d'exécuter les conventions internationales conclues ou à conclure par le gouvernement britannique et de soumettre à Tapprobation du premier secrétaire d*État les arrangements qu'elle pourrait contracter elle-même avec des puissances étrangères. » Les Cîompagnies sont autorisées à établir les impôts qu'elles jugent nécessaires, notamment les droits de douane « pour les dépenses qu'entraînent les devoirs du gouvernement, les nécessités d'administration, le maintien de l'ordre et l'exécution des traités ». Leur budget doit être soumis au sous-secrétaire d'Etat, pour un contrôle qui parait tout nominal. La durée de la concession est variable; dans la dernière charte, celle de la South Africa Company (29 octobre 1889) elle est de vingt-cinq ans avec tacite reconduction de dix en dix ans, à moins qu'avant l'expiration de ces délais la Couronne ne juge opportun de faire entrer dans ses possessions de pleine souveraineté les territoires concédés.
Les droits de contrôle que se réserve la Couronne sontassez restreints, et ils apparaissent plutôt comme nominaux qu'effectifs ou plutôt comme éventuels qu'actuels. Parfois on y stipule, comme dans la charte de la British South Africa Company, < la nomination par le secrétaire d'État, /t7 le requiert, d'un directeur gérant, officiai director i>. Mais il ne paraît pas qu'il soit fait usage de cette clause toute de précaution. Ce serait contraire, d'ailleurs, à lapo- > litique suivie par la Grande-Bretagne en pareille matière, puisque I la Couronne encourrait ainsi une responsabilité directe, tandis que I l'un des objets de la méthode de création des Compagnies à I charte est précisément de laisser au gouvernement anglais toute i latitude de soutenir ou de désavouer, suivant les circonstances, , les actes de ces Compagnies. j
Les pouvoirs de ces sociétés ne sont pas strictement limités par le texte même des chartes. Une clause des plus libérales, conforme à ces projets d'envahissement occulte qui caractérisent l'institution, est ainsi libellée dans la charte de la Souih Africa Company et apparaît dans la plupart des autres documents analogues : a Et, en outre, nous voulons,ordounons et déclarons que notre présente charte soit considérée et interprétée comme ayant le sens le plus libéral et le plus favorable au point de vue des intérêts de la Compagnie tant devant nos tribunaux du Royaume- Unis que devant ceux de nos colonies et possessions et devant
nos tribunaux dans les contrées étrangères et ailleurs, lors même qu'il paraîtrait y avoir dans notre présente charte, des inexactitudes ou des imperfections (1). »
Les chartes anglaises ont bien soin de déclarer qu'elles ne concèdent aucun monopole commercial à la Compagnie instituée : cette protestation contre toute prétention au monopole se trouve dans tous les documents de cette nature. Il est vrai que les Compagnies, étant investies de pouvoirs administratifs en même temps que de l'autorisation de faire le commerce pour elles-mêmes, ont dans la pratique la faculté de s'arroger indirectement certains avantages sur leurs concurrents. La compagnie du Niger, par exemple, prétend ne pas violer Pacte de Berlin qui ordonne la libre navigation et le libre commerce sur ce fleuve par la défense qu*elle fait à tous les bâtiments autres que les siens d atterrir et de faire du bois sous le prétexte qu'elle a acheté aux indigènes toutes les rives (2). Il est clair qu'une prétention aussi exorbitante, du moins en ce qui concerne l'atterrissage, ne pourrait être maintenue à Tégard des étrangers, si les gouvernements de ceuxci la combattaient avec insistance, ni même à l'égard des commerçants britanniques, non afOiliés à la Compagnie, s'ils étaient nombreux dans ces parages et qu'ils s'élevassent contre cette interdiction. En tout cas, les avantages indirects que, par des procédés administratifs, les Compagnies peuvent assurer à leur propre commerce aux dépens de celui de leurs concurrents sont très loin d'équivaloir à un monopole absolu.
La Couronne, en réservant, tout au moins en principe, la liberté du commerce dans le territoire des Compagnies» prend aussi des précautions en faveur des indigènes : « Dans l'administration de la a Justice par la Compagnie aux populations de ses territoires, estce il dit dans toutes les chartes,ou aux personnes quiyhabitent,on « aura toujours soin de respecter les coutumes et les lois de la « classe, tribu ou nation auxquelles chacune des parties appar- « tiennent, spécialement ou ce qui touche la possession, le transit fert, ou toute autre façon de disposer de la propriété immobi- « lière ou mobilière, les successions et testaments, mariages, dite vorces, légitimations et autres droits personnels ou réels ».
(1) DaD9 d*autres chartes, cette formule eiteDéive est peut-être encore plus nette: « Ordonnons et déclarons que la présente charte soit acceptée et interprétée dans le sens le plus favorable et avantageux et pour le meilleur profit de la Compagnie.. . . quelles que puissent être les omissions, obscurités, ambiguïtés ou imperfections qu'on croirait rencontrer dans cette charte ». Rapport adressé par M. Waddington à M. Ribot. page IJ.
(2) Dans un échange de notes, au Bu]et de Farrèt de Texplorateur Mizon en Janvier 189J, lord salisbury se référait, sans la blâmer, à cette explication donnée par la Compagnie, mais il est probable que si M. Ribot, notre ministre des Affaires étrangères avait insisté sur cette question de principe, lord Salisbury n'eut pu soutenir la prétention de la Compagnie du Niger.
nos DE LA COLONISATION AU XIX* SIÈCLE.
Pour radministration de la justice aux étrangers ou aux causes mixtes, les chartes enjoignent, en principe, aux Compagnies, de se conformer aux règles du Foreign Juridiction Act^ sans préjudice f^piS dispositions que peut prendre ultérieurement le secrétaire d*ittat pour réglementer la matière, et de pourvoir à Tentretien des juges ainsi qu'à leur nomination. Dans la charte de IsiNorth Bomeo Company, toutefois, la Couronne se réserve le droit, si elîe le irouve nécessaire (cette réserve paraît tout éventuelle et nominale) de désigner les juges, tous les frais restant, d'ailleurs, à la charge de la Compagnie. Dans quelques chartes se trouvent des réserves relativement à Tintroduction de spiritueux.
Comme précaution contre les Sociétés qui ne réuniraient pas les ressources nécessaires à leur œuvre, il est stipulé que, dans le délai d'un an après Toctroi de la charte, les Compagnies devront soumettre au Conseil de la reine un acte établissant les différentes conditions de leur fonctionnement, leur organisation financière et le montant de leurs ressources.
Celles-ci, en général, ne s*élèvent pas à des sommes énormes : rarement elles dépassent un million de liv. sterl. (25 millions de francs', dont souvent un tiers ou la moitié seulement sont versés ; on a dit, cependant, que Tune des grandes Compagnies qui opèrent dans le sud de TAfrique avait engagé des capitaux à concurrence de 3 millions sterling ou 75 millions de francs.
Le succès financier de ces sociétés est en général modique. Souvent elles ne peuvent pas distribuer de dividende et rarement celuici dépasse 5 0/0. Mais l'esprit d'aventure, Tinstinct de domination, la séduction dunrôle enquelque sorte princier ont tant de pouvoir, qu'il se rencontre toujours dans la Grande-Bretagne des hommes pour prendre Tinitiative de ces vastes associations et pour y verser quelques capitaux. A défaut de rémunération suf^sante, on trouve une compensation dans la renommée et dans la satisfaction de gouverner des empires (1).
(i) Voici au sujet de la liquidation de ces sociétés la clause de la charte de la British South Âfrica Company :
n Art. 83. — Nous voulons, ordonnons et déclarons encore quHl sera licite pour nous, nos liéritiers, nos successeurs, et nous réservons expressément à nous-mêmes, nos héritiers et successeurs, le droit et le pouvoir, au moyen d'instrument écrit portant le grand sceau du Royaume -Uni, et cela k vingt-cinq ans de date de notre préserto charte et à Texpiration de toute période ultérieure de dix ans, de compléter, modifier, abroger toutes les dispositions de notre présente charte, d'édicter toutes autres dispositions en substitution ou en additioa de l'une quelconque de ces dispositions existantes. Il est décrété que )e droit et pouvoir ainsi réservé sera exclusivement exercé en c^ qui se rapporte, dans la présente charte, aux affaires administratives et de droit public. Ncms Tcservons en outre expressément à nous-mêmes, à nos héritiers et à nos sacces- »eurs^ le droit de prendre possession de tous édifices et constructions apparte-
Telles sont ces grandes Sociétés souveraines, résurrection de celles d*autrefois, dans cette Afrique et ces grandes lies de l'Océan Indien, dont Tétat social rappelle assez celui de rAmérique ou des Indes il y a deux et trois siècles. Même en Angleterre, ces Compagnies sont parfois l'objet de vives critiques. On peut citer, dans ce sens, un article de VEconomùt (de Londres) en date du 15 seplembre 1888, sous le titre de The Policy ofcreating reigning Cornpanùs.
Ces Sociétés, selon nous, ont rendu et rendent de notables services à la Grande-Bretagne et indirectement à la civilisation. A peu de frais, avec des efforts restreints, des rouages souples et peu nombreux, elles conquièrent à la première et préparent à la seconde la moitié de ce qui reste encore sur le globe de peuples inorganisés. C'est pour les peuples inorganisés qu'elles sont faites. Elles représentent un instrument d'un usage passager pour l'explorateur, le pionnier. Elles sont destinées à disparaître, du moins dans leur rôle politique, au bout d'un temps plus ou moins long, mais en général court, un quart de siècle parfois, plus généralement peut-être un demi-siècle, rarement un siècle. La brièveté des chartes (25 à 30 ans) donne à ce sujet toute assurance que le temps nécessaire à cette œuvre de prise de possession et de commencement de mise en valeur ne sera pas dépassé. A l'expiration du délai, la Couronne, si elle le requiert, succède à la Compagnie dans son rôle politique et administratif (1).
nant à la Compagnie ot serTant excluBivement oa principalement à des usages administratifs ou publics, moyennant paiement à la Compagnie de Tindemnité Convenable qui pourra ôtre convenue, ou, k défaut d'arrangement, fixée par led commissaires de notre Trésor. » Cette clause exclut la faculté de rachat en cours de concession; la charte ne pourrait alors qu^ètre révoquée pour cause de non accomplissement par la Société de ses engagements; il y aurait naturellement, luème dans ce dernier cas, lieu à indemnité si la Couronne s'emparait des iustallations matérielles de la Gompa^^nie.
(1) I) n*est pas sans intérêt de donner quelques indications sur une grande Compagnie de colonisation qui a administré souverainement d'énormes territoires et qui, depuis un certain nombre d'années, subsiste comme simple société commerciale et immobilière, la célèbre Compagnie de la baie d'Hudson, Iiuffson*s Bay Company. En se reportant plus haut (page 602) on verra ce que fut cstte société, comme compagnie souveraine; on peut être curieux de ce qu'elle est actuellement Nous trouvons dans ie Journal financier anglais le Statut, du 31 Janvier 1S9I, des détails à ce sujet. Le montant du capital de cette Compagnie est de l.SOO.OOOliv. sterl., approximativement 32 millions 1/2 de francs, divisé en 100.000 actions de 13 liv. sterl. (325 francs chacune). Ces actions étaient primitiveraent de 20 liv. steri. ou &00 traixcé mais la Compagnie, ayant réalisé lies bénéfices sur la vente de terrains, a amorti 3 liv. sterl. en 1870, 2 liv. en 1882, 1 liv. en 1883 et 1 en 18fô. Elle se livre à un commerce de fourrures qui lui a rapporté 85.924 liv. sterl. de bénéfices en 1889 et seulement 40.309 liv. .^terl. (1 million de francs environ) en 1^90. Mais die possède, en outre, une énorme quantité de terres, 3.600.000 acres (1.4'î6.000 hectares) qu'elle déclare fertiles et qu'elle ne porte à son actif que pour mémoire. Ces 3 dOO.OUO acres
Les Compagnies anglaises à chartes ont été imitées par divers pays, notamment par TAllemagne. Mais cette méthode paraît avoir moins réussi à cette contrée. Un rapport adressé le29janvier 188'.' par M. Herbette, ambassadeur à Berlin, à M. le ministre des Affaires étrangères de France, rend compte des déboires, au moîn? flnanciers.de la plupart des Compagnies de colonisation allemande. Dans un chapitre précédent nous avons exposé les idées de M. de Bismarck en cette matière et combien elles avaient été contredites par les faits (1). Le document dont nous parlons en ce moment confirme nos observations. C'est à la suite d'échecs financiers el économiques nombreux que le célèbre explorateur allemand GerhardtRohlfs se prononçait, le îW septembre 1888 dans la Gasette de Cologne, contre les Compagnies souveraines:» Le temps oîi les Compagniescolonisaient,écrivait-ilavec une exagération manifeste, est aujourd'hui passé; les colonies doivent être gouvernées par TEtat. » Les agentsallemands.il est vrai, paraissent avoir montré plus de maladresse, plus d'inexpérience, plus de brutalité envers les indigènes que les agents anglais ; on doit dire qu'ils opéraient surtout dans un pays très difficile, la région des grands lacs, troublée par la traite et les incursions des Arabes. Les Compagnies allemandes actuelles se ramènent surtout à deux types : ou des sociétés de propagande et d'encouragement comme la Deustch" Koloniaî Gesellschaft, fondée en décembre 1887 par la fusion du Kolofiial Veretn et de la Gesellschaft pur deutsche Kolonisation el présidée par le prince de Hohenlohe Langenburg ; ou des sociétés purement financières, se proposant, en dehors de toute attribution de droits politiques ou administratifs généraux, un objet purement agricole ou commercial, comme la Deutsche Ostafrih:nische Planiagen Oesellschaft, société de plantations de l'Afrique orientale allemande, fondée en 1886 au capital de 1 million de mark (1,250,000 fr.) pour se livrer dans la région des grands lacs à toutes les cultures des tropiques, et encore la Deutsche Pflanzer Oesellschaft.socléié allemande de planteurs,crééele6 mai 1888 au capital de 1,970,000 mark (2,460,000 flr. environ), Ja
doivent B*accrottre du 20* des terres non eadastrées [surveyed) que le gouTeroement soumeUra graduellement au cadastre. Elle emploie en dividendes depui-^ 18i*5 le produit de ses ventes territoriales, afin de compenser la diminution du nombre des fourrures recueillies par elle. Les actions sont largement au-dessu^ du pair. Elles ont monté à 41 liv. sterl. (1.025 ft-ancsy en U82, alors que le Fa r- '^'est Canadien était l'objet d'un très grand essor agricole ; cet essor s'étant ralenti, les actions de la Compagnie en 1890 ont oscillé entre 17 hv. sterl. 5/8 ••! 22 liv. sterl. 1/2, ce qui est encore fort au-dessus du pair, celui-ci étant, nou« l'avons vu, de 13 liv. sterl. Le dernier dividende est de 14 shellings par actioQ, soit un peu plus de 5 0/0 sur le cours du pair.
(1) Voir lo chapitre V du 11* livre de la première partie de cet ou vra;^, pages S04 é, 315.
Deutsche Afrikanische Minengesellschaft^ société minière allemande, ou la Deutsche West Afrikanische Compagnie^ au capital de 500,000 mark. Toutes ces sociétés et d*autres qui sont écloses dans ces dernières années et qui ont eu quelque peine à réunir leur capital sont d'ordre tout privé.
D'autres sociétés à chartes s'étaient constituées auparavant, avec des prérogatives de haute souveraineté, tout à fait à Timage des grandes Compagnies anglaises. La plus connue est la Société de TAfrique orientale, fondée par la Société de colonisation en vue d'administrer les territoires acquis en 1884 par le D' Peters, le D' Yttlke et le D' Pteil. Cette Compagnie acheta aux chefs indigènes une grande partie des pays compris dans la sphère d'influence allemande délimitée par Taccord anglo-allemand du 29 octobre 1886, et le 20 mai 1888 le sultan de Zanzibar lui céda pour 90 ans l'administration du littoral, sous certaines conditions do redevance. Reconnue officiellement le 27 mars 1887 comme une corporation et jouissant, dès lors, de la personnalité civile, elle fixa son capital à 3.724,600 mark, 4,600,000 fr. environ ; puis elle fut autorisée à relever à 10 millions de mark. Des souscriptions particulières ne suffirent pas à constituer ces sommes. De grandes sociétés, ayant des liens plus ou moins directs avec le gouvernement ou de grands banquiers, qui avaient intérêt, dans la généralité de leurs affaires, à lui complaire, participèrent largement à la formation du capital. Ainsi la Banque de commerco maritime (Seehandlung-Soxietàt) en souscrivit une forte partie. La Caisse des Fideicommis de la Couronne y contribua pour 500,000 mark. Le chancelier de l'Empire avait nommé, sans doute à ce titre, dans le conseil comme délégué l'un des principaux fonctionnaires des Affaires étrangères.
Par suite des troubles qui éclatèrent bientôt dans la région des grands lacs,cette Compagnie fit des pertes importantes et elle unit par déclarer qu'elle allait être acculée à la liquidation à moins que l'Empire ne lui vint en aide. Le gouvernement dut, au point de vue politique, prendre sa succession, d'abord incomplètement et comme mesure transitoire, puis totalement et définitivement. Le capitaine Wissmann fut d'abord envoyé en Afrique comme commissaire impérial pour surveiller les opérations de la Compagnie et commander les troupes coIoniales;puis, la Compagnie finit par s'effacer absolument comme puissance souveraine et l'Empire succéda à tous ses droits politiques, avec cette différence que les territoires qui avaient été seulement affermés par la Compagnie du sultan de Zanzibar sont détenus par l'Empire Allemand en pleine propriété et souveraineté.
La Société allemande de ÏApique Orientale aura donc été, dans
toute la force du terme employé par The Economùt (de Londres) au sujet des Compagnies souveraines de colonisation, a screen, un rideau, un écran, masquant l'action gouvernementale. Âyanr échoué, Jusqu'ici du moins, au point de vue économique et financier, cette Société a obtenu le résultat politique que se proposail le gouvernement allemand. II est hors de doute que le sultan de Zanzibar qui a affermé ces territoires à la Compagnie allemande de colonisation aurait montré moins d'empressement à les affermer au gouvernement allemand lui-même : sans cet utile et provisoire intermédiaire de la Compagnie, sans les 25 ou 30 agents qu'elle installa dans des stations de la côte et de l'intérieur, le gouvernement allemand n*aurait eu, soit vis-à-vis de ses sujets, soit vis-à-vis des puissances extérieures» aucun motif d'intervention ; il n'aurait guère pu et, avec aussi peu de résistance, tant au souverain local, le sultan de Zanzibar, que de son propre Parlement et des puissances européennes, s'emparer directement de ces territoires de l'Est- Africain.
Une autre grande Société allemande à chartes est la Société coloniale de l'Afrique Svui-Occidentale dont le conseil d'administration a pour président le duc d'Ujest et compte parmi ses membres des banquiers, qui sont en relations étroites et quotidiennes avec rEmpire,MM.deBleichrœder,Ie baron Oppenheim<deCologne),etc.: elle a la propriété des territoires acquis par M. Luderitz dans r Afrique du Sud et exerce notamment des « droits régaliens » sur les mines de toute la partie de cette région qui dépend de l'Allemagne. Cette Société n'a Jamais pu prospérer et se trouve, au moment où nous écrivons, fort mal en point. Il est question qu'elle cède une grande partie de ses droits à une compagnie nouvelle composée en partie d'éléments anglais, à moins que l'Empire ne vienne la relever directement et l'indemniser de sa mission.
Une troisième Société de colonisation allemande privilégiée est la Compagnie de la Nouvelle-Ouinée, souveraine de la terre de l'empereur Guillaume, de l'archipel Bismarck et d'une partie de l'archipel Salomon. Cette société est peut-être celle qui s'est le plus sérieusement adonnée à sa tftche. L'ordonnance du 7 juillet 18^8 lui ayant conféré le droit de Juridiction Jusqu'au 1*' janvier l2;08, elle a institué deux tribunaux et vient môme de rédiger une sorte de code à l'égard des indigènes. Une ligne de bateaux à vapeur a été créée par elle entre Finschafen et l'Australie. Le représentant de la Compagnie qui est revêtu du titre de gouverneur {Landes haupimann) a fait publier en Australie et dans le> journaux allemands un appel aux colons qui. peut-être à cause de là mauvaise réputation du climat, paraît avoir été Jusqu'ici médiocrement entendu. Nous avons dit souvent dans cet ouvrage, et
LES COMPAGNIES A CHARTES PRIVILÉGIÉES. 8 i'6
dès les premières éditions, alors que la Nouvelle-Guinée était encore vacante, combien il était regrettable qu'elle ne f&t pas échue aux Italiens, qui auraient mieux pu s'acclimater dans un climat chaud. Quand Topinion publique italienne s*indignait inutilement de l'occupation de Tunis en 1881, nous lui montrions la Nouvelle-Quinée, terre à prendre, et qui eût pu devenir une colonie italienne de premier ordre.
La Société allemande a, néanmoins, fait quelques plantations sur ce territoire qui, comme colonie de peuplement, convient bien peu à la race germanique : elle fait aussi un commerce de quelques centaines de mille mark. Les principaux membres du conseil de direction sont des capitalistes ou des banquiers qui paraissent avoir eu surtout en vue de complaire à M. de Bismarck ; nommons parmi eux MM. de Bleichrœder et Hansemann.
Les colonies de Togo et de Gameroon sur la côte occidentale d'Afrique, sont administrées directement par TEmpire, et n'ont appartenu,m6me provisoirement, àaucune Gompagnie souveraine. Nombre d'autres colonies allemandes de colonisation, mais sans privilèges politiques ou administratifs, se sont constituées, par exemple la Société allemande de Togo fondée le 8 mai 1888; une autre Société qui opère dans le Pacifique Oriental et qui a été fondée, entre autres personnes, par MM. Godefroy, de Hambourg, dont le retentissant échec vers 1880, dans leur essai de colonisation en ces parages a été le prélude de l'activité colonisatrice allemande et de l'appui que le gouvernement se décida à lui prêter; la nouvelle entréprise de MM.Godefroy, continuée sans privilège d'aucune sorte, parait plus heureuse que la première ; cette Société a créé 12 stations aux tles Marshall, aujourd'hui annexées à l'Empire Allemand, puis 14 aux Carolines et 7 dans l'archipel indépendant de Kingsmill ; elle est au modeste capital de 1,200,000 mark, 1,500,000 fr. entièrement souscrits.
Les Sociétés souveraines allemandes de colonisation ont donc beaucoup moins réussi que les sociétés anglaises similaires. Elles ont,cependant,atteinti'undesobjets pour lesquels le gouvernement leur avait accordé des privllèges.Elles se sont montrées d'utiles instruments d'envahissement et de prise de possession. G'est, d'ailleurs, dans l'état présent du monde, l'objet le plus essentiel, l'objet fondamental de ces sociétés. G'est ce qui les voue à une existence temporaire, en ce qui concerne du moins leurs droits politiques et administratifs. Quand elles fonctionnent dans des pays inorgani* ses, au milieu de peuplades morcelées et sans liens entre elles^ quand elles sont menées habilement, qu'elles savent et peuvent éviter les guerres, il leur est loisible, en outre, d'obtenir des résultats économiques, de soumettre le pays à une initiation éco-
nomiquerudimentaire,d*yétablirquelques relations commerciales, d'y susciter quelques cultures et quelques exploitations et d'y réaliser pour elles-mêmes, rarement des bénéfices très considérables, mais quelques pro&ts suffisamment compensateurs de leurs peines, c'est ce qui arrive à deux des Compagnies souveraines anglaises, celle du Niger et de Bornéo. Leur existence peut alors être plus longtemps prolongée : même dans ce cas elles ne représentent qu'une phase, la phase tout à fait initiale et élémentaire de la colonisation. Mais, dans des circonstances favorables, on comprend que cette phase puisse se prolonger pendant une quarantaine d'années, sinon pendant trois quarts de siècle ou un siècle.
Le Portugal a aussi constitué des Sociétés de colonisation à charte, entre autres, au commencement de 1891, la Compagnie de Mozambique, au capital de 4,500 contos de reïs (environ 25 millions de francs). 11 accorde à cette Société des pouvoirs qui semblent exagérés, comme le droit exclusif de la navigation sur les fleuves, à l'exception du Zambèze, qui, par une conventioa avec l'Angleterre, doit être ouvert aux Anglais. Parmi les administrateurs de cette Compagnie portugaise figure un Français, actuellement député des Pyrénées-Orientales. L'état major de la Compagnie comprend, en outre, une dizaine de Français, comme ingénieurs, contre maîtres, comptables, etc. Cette Compagnie a de grandes difficultés avec la Compagnie anglaise voisine, The Sotuh Affica Company.
On s'est beaucoup occupé en France, depuis deux ans, de la fondation de colonies privilégiées de colonisation, mais avec bien peu d'entente de la question il faut l'avouer, et des confusions ou des contradictions innombrables. Nous avons sous les yeux un énorme dossier contenant à ce sujet des rapports et des projets de loi de MM. Léveillé, Cazelles et autres, ainsi que les procèsverbaux de discussions qui ont eu lieu dans une réunion officielle que l'on appelle la Commission des Colonies, puis plus tard au Conseil supérieur des Colonies.
11 ne nous a pas paru que les auteurs de ces rapports et projets de loi se rendissent en général bien compte de ce qu'ils avaient en vue. Plusieurs ont émis l'idée qu'il fallait refuser aux Ck>mpagnies dont il s'agit toute délégation de souveraineté et, en revanche, leur conférer un monopole commercial; double erreur, qui est en opposition avec la pratique des peuples colonisateurs. S'il s'agit d'une société sérieusement et fortement constituée, qui doit étendre l'action de la France au milieu de pays inoccupé!^ par elle et, d'ailleurs, dépourvus d'une organisation sociale solide; si le but que l'on se propose, et qui est celui de toutes les Compagnies de colonisation & charte, consiste à conquérir pour
la France des territoires et à commencer leur mise en valeur, il faut bien que la Compagnie qui, avant toutes les autres, y portera ses agents et ses capitaux jouisse de droits de police, de taxation et d*administration, sinon elle serait sans état régulier ; toutes les fois qu'elle aurait à châtier un acte délictueux, à prendre un arrêté pour Tusage d'un travail public, à réprimer les contraventions, elle agirait sans titre et avec usurpation de fonctions; elle pourrait être assimilée à une sorte de pirate terrestre. D'autre part, la concession d'un monopole commercial, môme temporaire, est contraire à toute prévoyance. Si la Compagnie s'endort sur ses concessions et ses privilèges, ce qui peut être un cas fréquent, le pays est soustrait pendant un quart de siècle ou même davantage à tout mouvement commercial. La Compagnie peut être suffisamment compensée de ses peines et de ses dépenses par des concessions déterres en respectant les droits des indigènes et par les avantages du premier occupant, de la clientèle acquise, des traités déjà conclus ou qu*il lui est loisible de conclure avec les chefs et les habitants.
On propose aussi dans les projets en question que les directeurs des Compagnies à chartes soient nommés ou agréés par le gouvernement : c'est encore là un double contresens : à voir comment le gouvernement choisit souvent ses fonctionnaires et quelle est rintensité de la lyrannie électorale qu*il subit, on se rend compte du peu de garanties qu'offrirait à des capitalistes une direction assujettie à une semblable servitude; d'autre part, il est dans l'intérêt même du gouvernement, de pouvoir, au besoin, désavouer les actes de ces Sociétés qui sont destinées à opérer dans des pays encore inorganisés; s'il nomme ou agrée les directeurs et les agents, ïl se prive de cette faculté précieuse de désaveu.
On discute aussi la question de savoir si ces compagnies seront rattachées directement, pour le contrôle général, au gouvernement métropolitain ou à la colonie la plus voisine. Il est clair qu*on ne peut adopter une solution absolue en pareil cas : s'il s'agissait d*une grande compagnie, au capital de plusieurs millions de francs, opérant en quelque sorte à l'écart, dans une vaste con* trée inorganisée,et ressemblant, par l'étendue de ses ressources et du territoire qu'elle met en exploitation, aux Compagnies anglaises du Niger et de Bornéo, il est certain qu'il serait abusif de la placer, même pour un simple contrôle, sous la dépendance du chef d'une petite colonie voisine. S'il s'agit au contraire d'une société restreinte, disposant de quelques centaines de mille francs, dans un territoire limité et sur les flancs d'une de nos colonies importantes, on ne voit pas comment le chef de cette colonie pourrait être tenu dans l'absolue ignorance de tous les actes de la
CompagDÎe, alors même que ces actes seraient de nature à avoir sur la grande colonie voisine une répercussion parfois dangereuse. Néanmoins, même de petites compagnies doivent pouvoir correspondre aisément et directement avec l'administration centrale à Paris et trouver chez elle des dispositions protectrices contre la jalousie éventuelle des fonctionnaires locaux voisins, quels que soient leurs grades.
C'est de dispositions très libérales que doit s'inspirer Tadminis- Iration dans ses concessions à des Compagnies de colonisation en pays inorganisés et encore inoccupés par nous, comme le Congo, la boucle du Niger, les rives de TOubanghi, les divers districts de Madagascar, peut-être aussi le Laos et d'autres territoires asiatiques, en Amérique la Guyane. Le droit de traiter avec les indigènes, pour des concessions de terrains, tout en respectant les coutumes de ceux-ci, d'exécuter des travaux publics, d'exploiter ou de concéder les mines, sauf résolution dans des cas prévus, de percevoir des péages, même des droits d'entrée et de sortie, d'entretenir une force de police, d'exercer tous les pouvoirs administratifs, toutes ces attributions pourraient être déléguées aux Sociétés de ce genre, pour des périodes qui ne peuvent dépasser 25 ans. Tout monopole commercial doit leur être interdît. Ces Compagnies auraient souvent avantage, si elles doivent exercer des droits administratifs et de police, à ne pas se composer uniquement de commerçants, mais à admettre parmi elles quelques hommes à esprit plus large et plus désintéressé. Les Compagnies anglaises comptent de grands seigneurs à leur tête, comme lord Albermale pour la Compagnie du Niger, le duc de Fife et d'autres personnages marquants pour les Compagnies du sud de TAfrique; ils apportent un esprit moins exclusivement mercantile et plus de hauteur de vues. Le droit de surveillance de la part du gouvernement doit s'exercer, non par la nomination ou la confirmation du directeur ou des^ agents, mais par la faculté octroyée à chacun de recourir à Fadministration centrale, au conseil des colonies ou au conseil d'État contre tous les actes abusifs et vexatolres auxquels la Compagnie pourrait se livrer, d'obtenir la cassation de ces acteo et au besoin des indemnités. C'est d^ailleurs dBus un esprit de large équité et de bienveillance que ce contrôle éventuel doit s'exercer.
Dans ces conditions, et pourvu que lesdites chartes soient octroyées par décret et non pas par une loi, afin de soustraire ces arrangements délicats aux hasards et aux lenteurs des discussiODs parlementaires, il serait possible qu'il se constitu&t en France un certain nombre de Compagnies pour commencer la mise en exploitations des contrées inorganisées, situées dans notre zone d'in-
fluence, par exemple des pays qui sont nommés dans le paragraphe précédent. Dans le délai d*un an après la concession, la Compagnie devraitfournirla preuve qu'elle possède un capital souscritet versé qu'on aurait d'avance déterminé. La Compagnie devrait, en outre, se charger de Texécution de quelque travail public, route, chemin de fer, port, canalisation, et le non-accomplissement de ces entreprises dans le délai fixé, qui pourrait être assez étendu, entraînerait la déchéance (1).
La prévoyance, se fondant sur les nombreux échecs que constate l'histoire, conseillerait de ne concéder ainsi, du moins jusqu'à ce qu'une Compagnie ait fait ses preuves, que des fractions, importantes si Ton veut, du territoire de chacune des contrées inorganisées que nous occupons ou qui relèvent de nous, comme notre Congo et ses extensions, la boucle du Niger, Madagascar, la Guyane, mais de réserver toujours la majeure partie de chacune de ces colonies pour Taction libre individuelle ou pour des concessions ultérieures.
Comme modèle pour les concessions de chemins de fer ou de travaux publics en pays inorganisé et les avantages qu*il est convenable d*y attacher, on peut citer la convention intervenue le 26 mars 1887 entre l'Etat indépendant du Congo et la « Compagnie du Congo pour le commerce et l'ii^dustrie». Cette Compagnie se propose de construire et d'exploiter un chemin de fer entre le bas Congo et Stanley Pool. Outre tous les terrains que l'Etat du Congo doit iburnir gratuitement à la Compagnie pour l'établissement de la voie et de ses dépendances, il est fait concession à celle-ci en pleine propriété de toutes les terres dont elle voudra prendre possession au fur et à mesure de la construction de la ligne dans une zone de 200 mètres de profondeur de chaque côté de la voie ; il lui est alloué, en outre, 1,500 hectares de terre pour chaque kilomètre de voie ferrée construit et livré à l'exploitation; les dites terres pourront être choisies par la Compagnie en un ou plusieurs blocs dans nlmporte qu'elle partie du territoire de l'Etat. Il est stipulé, toutefois, que ces terres devront être prises parmi celles qui sont vacantes, qui appartiennent à l'Etat et ne sont pas occupées par les indigènes, et que les droits de location ou autres qui existeront lorsque la Compagnie fera son choix devront être respectés. Le gouvernement se réserve,d*ailleurs, les emplacements qu'il jugera nécessaires pour les besoins de l'administration ou pour des travaux d'utilité publique, en outre, précaution très louable pour prévenir nn monopoledefait comme celui que prétend s'arroger la
(1) Comme exemple de travail pablic exécuté en pays étrangers on peut citer la route de Beyrouth ft Damas qui a été construite par une Société française et «qui, d^aiUeurs, est rémunératrice.
818 DE LA COLORISAHOH au XIX* SitaLE.
Gk)mpagDie anglaise du Niger, ainsi que nous l'avons relaté plus haut (1), le gouvernement pourra exiger que le long du Congo et de ses af&uents navigables, chaque bloc de terrain choisi par la Compagnie n'ait pas plus de 2,000 mètres de rive et reste séparé d'un autre bloc concédé à la Compagnie par une longueur de rive de 4,000 mètres. Enfin l'Etat du Congo s'est engagé, jusqu'à l'expiration de la concession de d9 ans, à accorder annuellement à la Compagnie, à titre de subside, 20 0/0 du produit brut des droits de sortie qu'il aura perçus pendant l'année précédente, sans que ce subside puisse jamais dépasser 5 0/0 du capital dépensé par la Compagnie à la construction et à Toutillage de la ligne ferrée et sans qu'il puisse y avoir report d'une année à l'autre.
L'ensemble de cette convention paraît judicieux pour Texécu tion de travaux publics en pays barbares. Au commencement de 1890, sur rinvitation du gouvernement français et sous la direction du Crédit Foncier de France, que l'on avait le tort de faire trop sortir de ses fonctions naturelles, il se constitua une Société commerciale et industrielle du Congo français à laquelle on octroya des privilèges analogues à ceux que l'Etat indépendant du Congo avait conférés à la Société anonyme belge « Compagnie du Congo pour le commerce et Findustrie ». Mais, le Crédit Foncier de France ayant été, au printemps de 1800,robjet de critiques pour l'extension donnée à ses opérations, on n'a plus entendu parler de la Sotnété Commerciale et Industrielle du Congo français, sinon pour l'annonce de sa dissolution en 1891 .
Si les grandes Compagnies, si difficile qu'il soit de les solidement établir et de les efficacement diriger, peuvent constituer, dans divers cas,d'utiles instruments d'initiation matérielle en pays inorganisés, il est d'autres moyens que l'on peut employer, soit à leur défaut, soit concurremment avec elles. Nous voulons parler des missions religieuses.
Trop louées peut-être il y a trois siècles, trop discrédités aujourd'hui, les missions religieuses ont, dans la colonisation, un rôle important à remplir. Nous-méme, dans les précédentes éditions de cet ouvrage et encore dans la première partie de celle-ci, nous avons montré peut-être un peu trop de sévérité à leur endroit. Aujourd'hui que les nations civilisées ont à se poser de nouveau, en Afrique, le problème si délicat des relations qu'elles vont avoir avec les peuples sauvages et les peuples barbares, il est juste de penser de nouveau aux missionnaires.
La colonisation réaliste et toute positive des Anglo-Saxons n'a guère su, aux États-Unis, en Australie^ à la Nouvelle-Zélande,
(1) Voir page 807.
qu'exterminer les races indigènes. Aidés des Missions, les Espagnols ont pu, en partie, dans le nord du Mexique, du Pérou, du Paraguay, faire franchir à des tribus sauvagps ou barbares quelques-unes des étapes, si longues dans le développement historique, qui séparent la sauvagerie et la barbarie de Tétat industriel ou civilisé (1). Notre siècle, plus humain et plus instruit, ne ooit pas, en Afrique, généraliser Tétiolement et Textermination des races indigènes.
Un penseur original, dont les œuvres, au milieu d'un galimatias souvent incompréhensible et d'inventions grotesques, abondent en observations fines et justes, Fourier, parmi les griefs quli élève contre la civilisation et contre « ilnsuflisance des science:^ incertaines sur tous les problèmes que présente le mécanisme civilisé », s'exprime ainsi .- « Us sont tombés (les savants ou philosophes modernes) dans une plaisante erreur; ils ont oublié dans chaque science le problème fondamental, celui qui est le pivot de la science entière, par exemple, s ils traitent du bonheur général, ils oublient d'aviser aux mesures qui peuvent opérer l'accession des barbares et sauvages, peuples assez dignes d'être comptés en calculs philanthropiques, puisqu'ils composent les 5/6*** de la population du globe (2) j»
Fourier a raison. La généralité des philosophes ne s'est même pas donné la peine de définir ces termes sans cesse employés : les sauvages et les barbares. Les premiers^sont ceux qui vivent de la chasse ou de la pèche ; les seconds sont ceux qui se trouvent encore à l'état pastoral ou du moins qui n*ont pas franchi la pre* mière étape agricole, à savoir celle où la propriété est, en général, collective et où la tenure seule du sol est individuelle ou familiale, mais précaire et changeante. Il faut se garder de confondre avec les barbares les peuples du sud ou de l'orient de l'Asie, comme les Japonais, les Chinois, et Indo -Chinois, etc., peuples depuis des siècles en pleine civilisation, mais ne connaissant pas nos arts mécaniques, nos méthodes scientifiques et nos institutions politiques.
Le contact des peuples civilisés avec les sauvages et les barbares est plein de difiicultés, de périls et de tentations. Il a fallu des séries de siècles pour qu'un peuple sauvage pass&t à Tétât barbare et pour qu'un peuple barbare s*élev&t à Tétat civilisé. Il conviendrait qu'une initiation affectueuse et habile dimi-
(1) Voir plus haut sur les missions dans TAmérique espagnole les pages 15 et 16.
(2) Ch. Fourier, Théorie des Quatre Mouyements et des Destinées générales, 3« édition, 1846, page 192.
820 DE LA COLO.NISATION AU XIX* Si::CLE.
nuàt, pour les sauvages et les barbares des tles du Pacifique, de l'intérieur de TAlrique et de rAmérique, la durée de ces étapes.
L'initiation morale et matérielle, la tutelle bienveillante, Téducation persévérante de ces peuples ou plutôt de ces tribus ne peuvent se faire uniquement par nos commerçants, nos administrateurs ou nos maîtres d*école : c'est folie. Il faut que ces hommes franchissent en quelques générations les étapes qu'ont parcourues avec tant de lenteur les séries éloignées de nos ancêtres. La religion, notamment la religion chrétienne, avec sa douceur, son élévation, son amour des humbles, avec le goût aussi que certains ordres religieux, les Jésuites par exemple, ont manifesté pour le progrès matériel, est la seul éducatrice qui puisse faciliter le contact entre les Européens, d'une part, les sauvages et les barbares de l'autre et qui, par des procédés abréviatifs, puisse non pas subitement, mais en un petit nombre de générations, amener les sauvages et les barbares à comprendre notre civilisation et à concourir à son développement.
Il faut noter que le sort des sauvages et celui des barbares en présence de la civilisation européenne n'est pas identique. Les sauvages disparaissent, comme aux États-Unis, en Australie, parce qu'on réduit graduellement leurs territoires de chasse, et qu'on inocule à ces gens sans défense morale certains vices, l'ivrognerie notamment. Les barbares, au contraire, par le contact avec notre civilisation, ne tardent pas à pulluler, comme les Arabes dans notre Algérie et toutes les variétés de Gafres ou d'indigènes dans l'Afrique australe, parce qu'on les fait Jouir de la paix et que, habitués qu'ils sont au travail musculaire, on leur donne de hauts salaires et on améliore leur vie matérielle. Si donc c'est un devoir d'humanité d'élever les sauvages, c'en est un de prudence pratique de nous concilier les barbares.
La religion, qui a été la grande éducatrice du genre humain, a près de ces hommes, si voisins de la nature, une influence considérable. Elle peut, en agissant sur l'état moral des tribus sauvages, /les transformer peu à peu en tribus agricoles, ce qu'ont fait les I Missions du haut Mexique que nous avons décrites (I) et celles du Paraguay. On a beaucoup trop ridiculisé l'œuvre des Jésuites au Paraguay : c'est le seul exemple bien constaté de l'éducation d'un peuple sauvage, c'est-à-dire chasseur, et de sa transformation en un peuple au premier degré de l'âge agricole. Le tort des jésuites, ce fut de prolonger outre mesure cette étape, tandis
(1) Voir plu« liuut pu£»b lô cl i6.
qa*il eût fallu la considérer comme une phase transitoire, et peu à peu étendre le marché, étendre les idées, éveiller Tindustrie. Mais, quoique incomplète, rœuvre n*en a pas moins été remarquable et mérite l'enregistrement de la science et la reconnaissance des philanthropes. Les jésuites du Canada et, leurs successeurs, les curés canadiens ont obtenu aussi, avec le concours des métis français, des résultats dignes d*6tre notés; grâce à eux, les tribus sauvagQ^ du Nord-Ouest américain ont commencé à se livrer à la culture et ne sont pas tombés absolument dans Tétiolement et la misère où se trouvent les tribus sujettes des États- Unis.
Près des peuples barbares, notamment de l'Afrique du centre,, l'action des missionnaires peut être tout aussi utile. Pour faire disparaître l'anthropophagie, les sacrifices humains, les odieuses « coutumes », la chasse aux captifs, pour adoucir l'esclavage et ensuite le supprimer, pour initier même les tribus africaines à une culture plus perfectionnée, à une industrie moins rudimentaire, pour étendre l'horizon des villages, aider à la constitution entre eux de fédérations, les missions chrétiennes pourraient beaucoup. Il faut aussi faciliter le contact intellectuel entre les futurs sujets tle l'Europe et les Européens ; la communauté de religion, alors même que cette communauté consisterait plutôt encore dans les rites que dans les sentiments, ne serait pas sans influence pour cet objet.
Aussi, à notre sens, les puissances européennes colonisatrices devraient- elles protéger les missionnaires et leur faciliter leur œuvre chez tous les peuples sauvages ou barbares, chez tous ceux surtout qui ne sont pas encore en proie & l'islamisme. On devrait seulement recommander aux missions de joindre, autant que possible, à leur œuvre de propagande religieuse, certains efforts pour l'initiation de leurs ouailles à une agriculture un peu perfectionnée et à l'industrie.
Nous parlons surtout des peuples qui sont encore païens ou fétichistes. Il faut les disputer au Mahométisme, prévenir l'action et les progrès de celui-ci. On a vu, dans le courant de ce livre, que le Mahométisme ne Iftche jamais sa proie, que tous les efforts de la propagande chrétienne échouent contre l'Islam ; il est absolument irréductible. Aussi est-ce peine perdue que de chercher à l'évangéliser. Quand, au contraire, il y a, dans l'Afrique, 80 ou 100 millions d'habitants peut-être qui sont encore païens, on ne comprend pas que, dans l'intérêt de notre sécurité future, les puissances colonisatrices ne s'efforcent pas davantage de les conquérir à la chrétienté. Musulmanes, la moitié de ces tribus de-
SZt DE LA COLONISATION AU XI\* SI>XLE.
viendront pour nous soit ennemies, soit du moins rèfraetaires ; chrétiennes, elles pourront se fondre avec nous, comme les Indiens du M^exique et du Pérou se sont fondus avec les Espagnols.
Un explorateur de beaucoup de renom, le capitaine Bînger. a émis, il est vrai,.derniëremenl, Tavis que la France devait favoriser les progrès du Mahométisme en Afrique. Cette opinion nous parait dangereuse. Le capitaine Binger a rencontré, dans la boucle du Niger, notamment dans la ville de Kong, quelques groupes de Mahométans éclairés, bienveillants, dépourvus de fanatisme : mais, d'autre part, on ne peut oublier les excès d'El Hadj Omar, de son fils Âhmadou, des Toucouleurs, ses principaux soutiens. M. Binger nous a exposé lui-même la férocité, les massacres, l'effroyable et dévastatrice administration de Samory. Si la France commettrait une faute en déclarant la guerre à l'Islam, elle ne serait pas moins imprévoyante en ne cherchant pas dans toutes ses possessions à convertir les païens au christianisme.
Il est malheureux que les missionnaires français portent principalement leurs efforts sur l'Asie et sur quelques contrées de TAfrique où la France n*a que faire, comme la région des grands lacs et rOuganda. Nous avons sous les yeux les récentes livraisons des Annales de la Propagation de la fou Nous y trouvons des correspondances de la Gochinchine orientale, d'Amoy, de l'île de Ceylan, du Su-Tchuen méridional, de Tahiti, du Zanguebar, et rien qu'une seule d'un pays dans la zone de Tinfluence française en Afrique, le Dahomey. Parmi les indications de départ des imssionnaires, nous en notons pour le Kan-sou, le Kouang-si, le Kiang-nan, les lies Marquises, TAustralie, la Mongolie, le Tché-by sud-est, l'Arménie, la Syrie, l'Egypte, la Trinîdad, le Zanguebar. les deux Guinées, le Bengale Oriental, Hyderabad, Calcutta, Maduré^ les lies des Navigateurs, le Yun-nan, le Cambodge, Pondichéry, Hong-Kong, le Japon, a 1 Birmanie, l'Afrique méridionale et seulement le départ de 5 pères et de 2 frères pour la Sénégambie, de 2 pères pour Tamatave et de 2 pour Tananarive, de :^ pères et de 2 frères pour le Congo (ï*ançais, de 3 pères pour le bas Congo.
Il semble que les missions n'aient pas assez suivi les découvertes géographiques récentes, et qu' elles aient besoin de modifier et d'étendre leurs itinéraires. Notre Sénégal, notre Niger, notre Congo, rOubanghi, toute l'étendue de Madagascar les attendent. Le cardinal Lavigerie, qui a de vastes projets, s'il veut atteindre des résultats sérieux et durables, devrait diriger le' gros de ses missionnaires sur les territoires que possède depuis longtemps la France ou qui viennent de lui être dévolus dans TAfrique de
Touest et dans l'Afrique du centre. Il n'y a pas une année à perdre. Il y a là plus d'une dizaine de millions d'hommes à conquérir au christianisme avant que, Hslamisme y ayant pénétré, il soit trop lard(l).
(i)Si nous consultons le BuUetin de janvier* février I9l9l,des MiuUnu d'Afrique {dT Alger) eoue la protection de Notre-Dame d'Afrique (l'œuvre du cardinal Lavigerie), en laissant de c6t& lee frèree du Sahara, qui ne nous |»araissent pas pouvoir faire de recrues à la foi chrétienne dans une région depuis longtemps musul • mane, mais qui pourront, il est Trai, par Félévation de leur caractère et leurs pratiques bienveillantes, exercer une action conciliatrice sur les indigènes, noue voyons que les missionnaires du cardinal LaTigerie déreloppent leur activité dans le vicariat apostolique du Nyanxa, le vicariat apostolique du Tanganika, le provicariat apostolique du Haut-Congo (embrassant les territoires entre ce fleuve et le Tanganika), le provicariat apostolique de rOunianiembé, qui est encore plus près de la côte de Zanzibar et le provicariat apostolique du Nyasea (le plus méridional des grands lacs aft^icains). Sur la carte Jointe à cette livraison des Miseions tC Afrique (d'Alger), on voit que tous les territoires français, habités par des paiens, à savoir toute la Sénégamble, la boucle du Niger* le Congo français et leurs dépendances possibles sont absolument laissés de côté.
On explique cette situation, aujourd'hui anormale, en rappelant que d'autres congrégations sont investies, de longue date, par la Cour de Rome, du droit d'évangéliser l'Afrique Occidentale ; que, d*autre part, lorsque le cardinal Lavi* gerie fonda ses missions de l'Afrique Orientale, ces contrées étaient absolument Tacantes, les Allemands et les Anglds n*en ayant pas encore pris posses* sion; que même les missionnaires du cardinal étaient arrivés à des résultats si heureux qu'ils décidèrent, il y a quelques années, le roi de TOuganda, une des contrées, autant qu'on en peut Juger, les plus favorisées de l'Afrique par la nature, à offrir à la France le protectorat de son pays, et que la France engagée alors dans les expéditions du Tonkiu et de Madagascar le refusa.
Ces observations sont, sans doute, topiques en ce qui concerne le passé; mais il reste vrai que les territoires français africains, habités encorepar des païens, semblent insullisamment desservis par les missions. II serait important que, par un accord avec la Cour de Rome, l'œuvre des missions françaises eût un peu plus d'unité et d'extension et qu'elle concentrât ses principaux efforts sur les contrées du Sénégal, de la boucle du Niger, du Bas-Congo, de l'Oubanghi et de ses affluents. Nous serions heureux si ces lignes pouvaient contribuer à ce patriotique changement des itinéraires des missions françaises.