LA TUNISIE : ÉVOLUTION DU PROTECTORAT
e cette grande île, droits que, devant ropposîtîoh dés Terreieu viens, il sera impossible de maintenir indéfiniment, offre à la tance une occasion de transaction. Si TAngleterre ne consenait pas à renoncer au traité anglo-tunisien ou du moins à le moifier en ce sens qu'elle ne pourrait réclamer pour ses produits B même traitement que celui fait aux produits français, la France le devrait pas hésiter à dénoncer purement et simplement cette invention, de manière à avoir recouvré toute sa liberté au plus ard en 1896 et à inaugurer, à partir de cette date, TUnion douaûère franco-tunisienne.
Pendant les sept ou huit premières années de l'occupation l'on X été trop tenté en France de regarder Fancienne Régence de l'Est comme une contrée ou nous étions seulement établis au louble titre de gendarmes bénévoles et d'éducateurs provisoires. Sous devrons la considérer comme une véritable colonie, qui, &vec une organisation plus souple, moins coûteuse, doit nous donner les mêmes résultats que ceux que nous avons obtenus ou désirés dans les pays régulièrement annexés à la France.
Comme exemple de la conception défectueuse que nous nous sommes faite pendant près de dix ans de nos droits et de nos devoirs envers la Tunisie, l'on peut citer trois faits très inégaux dimporlance, mais tous trois caractéristiques. Nous avons continué jusqu'à ces jours derniers à classer la Tunisie parmi les pays étrangers. Dans la cote delà Bourse de Paris la Rente Tunisienne, quoique garantie par la France, ne figurait que dans le compartiment des Fonds cT Étais étrangers et à son ordre alphabétique, presque le dernier parmi ces fonds d'État. Bien plus, le Bulletin de statistique et de législation comparée^ que publie notre ministère des Finances, traitait fréquemment des questions relatives à la Tunisie et à son commerce ; mais c'est toujours dans la section de ce recueil consacrée aux pays étrangers que la Tunisie apparaissait. Il nous a fallu une demi-douzaine d'années d'insistance dans la presse pour obtenir que la cote de la Bourse de Paris et le Bulleiïn de statistique et de législation comparée tirassent la Tunisie de la section des pays étrangers et la classassent sous une rubrique nouvelle, celle des Colonies Françaises et pays de Protectorat.
Le troisième exemple est bien autrement grave : jusqu'à la fin de l'année 1890 la douane française a traité la Tunisie, non pas seulement en pays étranger, mais en pays ennemi. Bien loin de recevoir en franchise, comme elle eût dû le faire, les produits tunisiens, elle ne leur accordait môme pas le traitement fait aux produits espagnols, ou portugais ou autrichiens : elle leur appliquait son pesant et prohibitif tarif général. Les blés tunisiens élaieut taxés à5 fr. les 100 kilogrammes, comme ceux des Etats-
Unis, de Tlnde ou de Russîe,landis que les blés algériens entraient en franchise ; de même pour les moutons, les bœufs, les porcs. Bien plus, les semoules tunisiennes payaient en France 6 frane; les 100 kilogrammes^ tandis que celles des pays ayant des traités de commerce avec la France n'étaient imposés qu'à 3 francs ; les huiles d*olive de l'ancienne Régence, l'un de ses principaux prc>duits, étaient grevées de 4 flr. 50 les 100 kilogrammes et celles d'Espagne et de Portugal seulement de 3 francs ; les vins tuni siens jusqu'à l'automne 1890 ont dû payer 4 fr. 50 par hectolitre à la douane française, tandis que les vins espagnols, portugais, al lemands, autrichiens, hongrois, turcs et, jusqu'à la rupture du traité de commerce avec Tltalie, les vins italiens entraient en France moyennant un droit de 2'francs. Ainsi la France se con duisait vis-à-vis de son nouvel enfant comme une marâtre : elle la séquestrait.
Malgré les cris de détresse des colons français de Tunisie, qui avaient créé à grands frais des exploitations importantes et se trouvaient privés de débouchés, malgré nos incessantes réclamations dans la presse, en dépit également des projets de réforme proposés par trois ministres successifs des affaires étrangères, la bêtise protectionniste d'une part, Tindittérence de l'opinion publique, de l'autre, et,par surcroît, une sorte de jalousie féroce de quelques députés algériens à l'endroit de la Tunisie, maintenaient et eussent, sans doute, maintenu longtemps encore cet odieux et inepte régime qui aliénait la Tunisie de la France et la rapprochait de l'Italie. Fort à propos survint le traité de délimitation africaine entre TAngleterre et l'Allemagne, l'établissement, en dépit d une convention antérieure conclue avec la France, du protectorat anglais sur l'île de Zanzibar ; le patriotisme français s'en émût ; un heureux accès de .chauvinisme fit en un instant ce que mille bonnes raisons n'avaient pu faire en une-demi douzaine d'années. La Chambre des députés et le Sénat votèrent presque à l'unanimité, et en une seule séance, un projet qui attendait depuis deux ans dans les ténèbres des commissions, et que la commission des douanes avait repoussé quelques jours auparavant. Ce projet n'est qu'une demi satisfaction donnée aux colons français de Tunisie -, il admet bien en franchise en France les bestiaux tunisiens ainsi que les huiles tunisiennes, mais il taxe d'un droit léger, il est vrai, 60 centimes par hectolitre jusqu'à 11 degrés 9, et 70 centimes pour chaque degré au delà, les vins tunisiens. Il édicté aussi des formalités assez gênantes pour Fobtention de ce traitement, par exemple, outre un recensement chez les producteurs tunisiens, lobligation du transport direct des produits en France sans aucune escale.
Ce régime, qui n'est qu'un acheminement vers la solution, inévitable, et nous l'espérons prochaine, de l'Union douanière francotunisienne, permettra aux colons tunisiens de respirer, d^échapper à une ruine qui, pour la plupart d'entre eux, était imminente. Mais jusqu'en 1890 la France, à l'égard de la Tunisie, avait oublié qu'on n'a pas le droit de conquérir des territoires uniquement pour les occuper et les soustraire à l'action d'autrui, qu'on doit aussi les mettre en valeur.
Quelques autres faits plus secondaires prouvent encore lafausse conception que s'était faite l'opinion publique française de nos rapports normaux avec la Tunisie. Il existait dans l'ancienne Régence» lorsque nous en prîmes possession, une poste française et une poste italienne. Une étrange idée du second résident de France a transformé la poste française en poste beylicale, modifiant les figurines des timbres-poste et rendant plus difficiles les communications et les échanges entre la France et Tunis, si bien qu'on a effacé l'une des empreintes visibles de l'action française en Tunisie.
D'autre part, tous les actes du gouvernement tunisien continuent à porter les dates du calendrier de l'hégire ; pour le budget, pour les statistiques du commerce extérieur, pour toutes les communications de l'autorité, on se trouve en présence de dates qui sont absolument incompréhensibles aux Français et aux Européens; comme, par exemple, le mois de moharem 1307, sans queladministration mette même entre parenthèses l'année grégorienne correspondante. L'esprit du protectorat ne justifie nullement cet assujettissement aux anciens usages ; qu'on laisse aux indigènes leur calendrier, mais qu'on mette en regard, dans tous les actes de l'autorité, la date du calendrier grégorien ; que l'on joigne les deux dates de 1307 et de 1889 ou 1890, suivant la fraction de l'année hégirienne 1307 dont il est question. Le protectorat consiste à ménager, dans la mesure possible, les usages indigènes, mais non pas à imposer ces usages aux Européens.
L'œuvre de la France en Tunisie peut être à la fois agricole, industrielle et commerciale. La Tunisie n*est pas, à proprement parler, une colonie de peuplement, ni une simple colonie d*exploitation, quoiqu'elle soit réservée, semble-t-il, à avoir plus ce dernier caractère que l'Algérie. Elle est, comme les établissements Européens qui ont été ou qui seront fondés dans les anciens Etats Barbaresques, une colonie mixte. Les Européens s'y
rendront non seulement en qualité de directeurs de domaines ou d'usines, de contremaîtres, de commis, d'ouvriers d'élite, ayant Tesprit de retour dans la mère-patrie après fortune, mais encore en qualité d'agriculteurs et de colons, avec l'intention de faire souche en Afrique.
C'est par l'œuvre agricole et par les industries en quelque sorte connexes à l'agriculture que les Européens peuvent exercer leur première influence sur l'ancienne Régence de Tunis. Les 1.200.000 ou 1.300.000 habitants que nourrit la Tunisie sont très loin de tirer du sol toutes les ressources qu'il peut fournir. Sur les 13 millions d'hectares de ce territoire, il y en a la moitié environ, tout au moins 6 millions qui sont susceptibles de cultures analogues aux nôtres. Dans toute la partie du Nord, le Français, surtout le Français méridional, peut parfaitement s'acclimater, et, s'il se croise avec l'Italien ou le Maltais, il forme une race très résistante.
On ne doit pas compter, sans doute, que l'antique grenier de Rome offre la merveilleuse fécondité dont nous ont émerveillés les historiens et les naturalistes anciens. On a peine à croire que Pline n'ait pas écrit un peu en gascon quand il décrivait l'oasis de Tacape (Gabès) ou quand il affirmait que le blé rendait 100 pour 1 ou môme 200 pour 1. Soit que le climat soit devenu plus sec, par le déboisement de la généralité du pays en dehors de la région des Mogods et de laKhroumirie, soit par toute autre cause inconnue, il ne semble pas que l'on puisse compter, même dans les meilleures terres et avec les soins les plus intelligents, sur des rendements aussi rares. La succession des séries d'années sèches et des séries d'années pluvieuses rend toujours les cultures africaines beaucoup plus aléatoires que les cultures européennes. Sans accepter complètement la légende que Rome nous a léguée, nous pouvons admettre que la Tunisie, dans sa partie septentrionale et centrale, est l'une des terres extra-européennes les mieux douées, et qu'elle semble supérieure, en général, à l'Algérie, du moins aux provinces de Constantine et d'Alger (1).
Diverses sortes de productions s'annoncent comme rémunératrices. Si notable qu'ait été, dans ces temps récents, l'avilissement du prix des céréales dans le monde entier, les Européens peuvent encore sur les vastes étendues tunisiennes produire du blé et de
(1) Nous renvoyons pour beaucoup plus de détails, notamment pour de nombreuses citations des auteurs latins au sujet de l'agriculture africaine, à notre ouvrage spécial : V Algérie et la Tunisie,
Nous devons dire aussi que les excellentes récoltes de Tannée 1890 permettent d'espérer que, avec des soins, dans les années pluvieuses, l'agriculture tunisienne pourrait se tenir à une moindre distance qu'on ne le supposait dV bord des descriptions antiqaes. {Note de la 4« édition.)