‹ De la colonisation chez les peuples modernes (volume 5)Chapitre 62 sur 131 · LA TUNISIE : LA MAIN-D'ŒUVRE AGRICOLE · texte numérisé non relu

LA TUNISIE : LA MAIN-D'ŒUVRE AGRICOLE

der, elle aussi, de gros capitaux, 800,000 à 2,000.000 de francs et s*ariner d'une longue patience ; mais ces capitaux, du moins, sont employés à la culture. En troisième lieu, il faut citer le grand propriétaire individuel, quelquefois absent, très souvent résidant ; ce dernier est tenté par les vastes espaces et llndépendance d'une vie qui se rapproche de celle de l'ancien planteur virginien ; parfois il a de grands domaines de 2,000 à 5,000 hectares et il y engage 1 ou 2 millions de francs dont la rémunération est différée pendant, au moins, une demi- douzaine d'années; le plus souvent il n'a que 200 à 5 ou 600 hectares et ne dispose que de 200,000 à 4 ou 500,000 francs ; parfois deux amis sont associés et résident ensemble, ce qui peut doubler et les surfaces et les sommes engagées. Toutes ces catégories de colons, nous devons le dire, sont, au moment où nous écrivons (août 1890) très éprouvées par la lenteur des rendements et par la dureté Jusqu'à ce Jour du régime douanier français. Mais de ces déboires, habituels à tous les initiateurs. Ton ne doit pas tirer, pour l'avenir, des conclusions sombres.

Quant au petit propriétaire européen, qui fait le fond de la classe agricole européenne en Algérie, la Tunisie Jusqu'ici l'ignore presque. Il est bon qu'il ne soit pas venu dès les premiers jours. Ce serait le moment aujourd'hui, toutefois, de t&cher d'attirer en Tunisie une partie des 30,000 ou 40,000 émigrants qui sont partis de France dans chacune des années 1888, 1880 et 1890, pour la Plata. C'est aux grandes sociétés foncières, tout aussi bien qu'au gouvernement, ainsi qu'on le verra plus bas, avec les Habous, qu'il appartiendrait de lâcher d'attirer quelques groupes d'agriculteurs français, auxquels on louerait à bon compte, puis plus tard on vendrait, des lots de quelques dizaines d'hectares dans les endroits bien placés. Les autres grands propriétaires auraient aussi avantage à t&cher de morceler ainsi une partie de leurs vastes domaines.

La main-d'œuvre agricole se compose, en ce moment, principalement de Siciliens, de Calabrais et d'Arabes, Kabyles, Marocains, ainsi que de quelques nègres du Fezzan. Il s'y mêle bien quelques Français, mais en petit nombre seulement comme manœuvres, leurs prétentions étant souvent trop élevées pour qu'on puisse les employer autrement que comme chefs de cultures, mattres vignerons, contre-mattres ou chefs d'équipe. Les Siciliens et Calabrais qui fournissent en général un bon travail, avec quelque penchant à la turbulence, se font payer 2 fr. 50 à

2 fr. 75 par jour. L'Arabe peut protêt- à la culture un concours plus actif que nos préjugés ne l'admettent. Pour 2 piastres 1|2 à

3 piastres par jour, c'est-à-dire 1 fr. 50 à 1 fr. 80 environ, il

fournit un travail passable* J'en ai vu labourer convenablement des vignes pour ce prix de 3 piastres ou 1 fr. 80. L'important est de fixer ces Arabes sur la terre ; ils ont les goûts un peu instables, et les gourbis qu'ils habitent ne leur donnent pas l'habitude de la résidence permanente. On en rencontre, cependant, qui sont sur la même propriété comme locataires partiels depuis vingt ou trente ans. Quant aux gourbis, c'est-à-dire ces grossières demeures de terre séchée et de branchages, beaucoup d'entre eux ne demanderaient pas mieux que de les échanger contre des logements européens pour lesquels ils paieraient une location. Aussi, Tun des premiers soins des propriétaires prévoyants et vigilants, ce doit être de construire des habitations pour leurs ouvriers, soit européens, soit indigènes, afin de se procurer une main-d'œuvre assurée, ce qui est une des principales difficultés des débuts de la colonisation en tout pays.

Pour que le nombre des propriétés et des exploitations françaises en Tunisie augmente rapidement, il est indispensable que Ton perfectionne sans retard la loi récente sur la constitution de la propriété foncière dans l'ancienne Régence. M. Gambon, assisté d'un Conseil où se trouvaient représentés non seulement les ministres musulmans, mais les chefs religieux indigènes, a eu le mérite de rédiger un Gode singulièrement précis, simple et court, pour donner à la propriété les garanties dont elle manquait auparavant. Ce n'est pas une des moindres preuves de l'esprit progressif des Arabes tunisiens que la rédaction de ce projet de loi auquel ont collaboré le Cheik-uMsIam, le Cadi.Hanefi et le Bach Mufti-Maleki, c'est-à-dire tous les grands personnages religieux.

L'un des obstacles au passage des terres dans des mains européennes, c'est l'inceriitude qui flotte le plus souvent autour de la propriété et les aléas divers auxquels cette propriété privée est assujettie. J'ai eu l'occasion de dire que, contrairement à ce qui se rencontre en Algérie, la terre est placée en Tunisie sous le régime soit de la propriété individuelle soit de la propriété familiale; les transactions entre Européens et indigènes peuvent ainsi s'effectuer sans violence. Mais il arrive qu'il y a souvent plusieurs titres semblables entre les mains de diverses personnes pour une même propriété. On fabrique de faux titres ; ce n'est pas là encore le point le plus délicat ; un notaire arabe habile et honnête — et il paraît qu'il s'en rencontre — peut découvrir les falsifications. Ce qui est une cause de beaucoup plus grande complication, c'est que les indigènes tunisiens ont Thabitude d'emprunter sur hypothèque en remettant un titre de propriété de leur bien au prêteur ; ce prêteur lui-même peut à son tour emprunter en remettant un autre titre de propriété au second prêteur ,- et il peut se rencon-

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