LE CANADA
était, pour la même annéOi de 14,298,858 livres. En 1888, les Importations se sont élevées à 22,786,568 livres sterling, soit 575 millions de francs» et les exportations à 18,534,862 livres sterling. 8oil 468 millions de francs. Le commerce extérieur de ces provinces se développe très rapidement : en 1860, en effet, les importations ne s'élevaient qu'à 10,227,373 livres sterling, et les exportations à 9,356,451 livres sterling. Le mouvement de la navigation en 1870 offrait un tonnage total (entrées et sorties réunies) de 5,084,873 tonnes : l'augmentation avait été assez faible comparativement à 1860, où le mouvement total de la navigation était de 4,400,468 tonnes; En 1888, le mouvement maritime du Dominion of Canada^ sans y comprendre le cabotage, montait à 9,197,000 tonnes, dont 5,188,712 sous pavillon britannique.
L'immigration dans les provinces d*Ontario et de Québec avait été, en 1865, de 21,355 individus, et en 1866 de 28,648; en outre, dans le Nouveau-Brunswick, il y avait eu pendant les mêmes années 500 et 450 immigrants. Le nombre d'émigrants se rendant au Canada pour s'y fixer s'est élevé à 59,939 en 1881-82, à 72,281 en 1882-83, à 79,169 en 1885. Le tableau suivant indique la quantité de terres publiques qui ont été vendues dans les provinces d'Ontario et de Québec en 18« et en 1866 :
VENDUP8.
MONTANT DBS VENTES.
Acres.
Acres. '
DolUrs.
Dollars.
Terres de la coDronne ( HM>inada Crownfands ' ( B«*Gaiiada
Terres du dergé H^Gaoada Clergy lands \ BMimada
Terres des écoles corn- (
munes \ H^-Canada (kmaum 9chooli lands f
Terres des écoles de (
grammaire { Ht-Ganada Ormnmar êehooU Umds {
iiO.m 65.379
On voit, par ce tableau, qu'en 1865 ces terres se sont rendues au prix moyen de 42 cents Tacre, soit environ 2 fir. 30 centimes, et
606 DE LA COLONISATION AU XDL* 81ÈCLB.
en 1866 au prix de 68 cents environ, soit à peu près 3 fr. 60 centimes. Yoid quelles étaient au 31 décembre 1866 les étendues de terres arpentées et prêtes h la yente : dans le Haut-Canada, terres de la Couronne 3,286,351 acres; terres des Écoles de grammaire 45,903 acres ; révaluation des contenances n'avait pas été faite pour les terres du clergé et des écoles communes ; dans le Bas-Canada, terres de la Couronne 6,270,2154cres, et terres du clergé 257,708 ECves.lj&StaUsiical Colonial Absiràci ne donné pas pour le Canada, comme il le fait pour TAustralie/ rétaidne des terres vendues chaque année par TEtat ; mais ces espaces sont considérables : on en peut juger par ce fait que, de 1871 à 1881, les terres cultivées en blé se sont accrues de 654,000 acres, soit des deuxdnquièmest dans les provinces d'Ontario, de Québec et dans le Manitoba.
Le revenu ordinaire du Dominion of Canada pour TannéofiiiissaDl au 30 juin 1868 était de 13,835,000 dollars, sur lesquels les douanes produisaient 8,624,000, les droits d'exdse 3,006,000, le reste provenait des postes et de diverses redevances ou monopoles. Les intérêts de la dette s'élevaient à 4,078,535 dollars, soit 840,685 livres sterling, ou 21 millions 500,000 francs. En 1878, le revenu public du Domimon avec les annexes de Tlle du Prince Edouard, de la Colombie britannique et de Vancouver montait à 4,661,461 livres ou 117 millions de francs. La dette publique dépassait *^9 millions de livres sterling, soit 750 millions de fr. environ en capital. En 1888, les mômes contrées jouissaient d'un revenu de 7,378,451 livres sterling. Ou 186 millions de francs en chiffres ronds; leurs dépenses montaient à 8,319,148 livres sterling, soit 210 millions de francs environ, et leur dette à 48,191,375 livres, plus de 1,216 millions de francs. Les colonies britanniques s'endettent rapidement, et plusieurs, dont le Canada, ont eu la f&cbeuse idée de recourir à un tarif de douane très protectionniste.
Voici quelques renseignements particuliers sur les colonies anglaises dju nord de l'Amérique qui sont restées longtemps séparées du Dominion of Canada^ c'est- à dire sur Ttle du Prince Edouard, la Colombie britannique et l'île de Vancouver. Ordinairement, cependant, elles sont confondues avec le Dominion pour le mouvc* ment commercial et le révenu. Elles ont, d'ailleurs, été incorporées dans le Dominion en! 1873.
L'étendue de l'Ile du Prince Edouard est de 2,183 milles carrés. D*aprës le recensement ide 188$, sa population totale est de 120,176 âmes contre 94,021 habitants en 187t ; 80,857 en 1861 et 62,449 en 1850 : elle a donc presque doublé en 37 ans. Le revenu public de nie était, en 1870, de 62,230 livres sterling. La dette publique s'élevait, ea capital, à 133,000 livres. ▲ partir de 1873, rUé du Prince Edouard n'a pas de comptes à.part, elte est incox-
LA GOLONlàATIOlf ANGLAISE. — LE CANADA. 607
porée dans le Dominùm. Le mouvement de la navigation (entrées et sorties réunies) était, en 1870, de 544,608 tonnes; en 1865, il n'avait été que de 336,890 tonnes; en 1860, de 173,706 et en 1856, de 115,837 : on voit quel énorme développement a pris en quinze ans le commerce maritime de cette Ue, puisqu'il a presque quintuplé. Les importations ont augmenté dans une moindre mesure : en 1870, elles se sont élevées à 385,732 livres sterling, sans progrès très marqué sur les années qui précèdent immédiatement 1870; en 1860, elles n'étaient que de 230,054 livres. Les exportations se sont développées davantage : elles ont monté, en 1870, à 352,841 livres sterling; en 1865, elles n'étaient que de 201,546 livres; eh 1860, elles n'arrivaient qu'à 201,434 et en 1856, à 111,080. Depuis 1870, les chiftres sont confondus dans ceux de la Dommîofu
Les documents sont loin d'être aussi abondants sur les deux dernières colonies anglaises du nord de l'Amérique, c'est-àrdire sûr la Colombie britannique et Itle de Vancouver. Ces deux colonies sont tantôt réunies et tantôt séparées sous une même rubrique dans les tables statistiques officielles. La Colombie a plus de 370,000 milles carrés de superficie, Ttle de Vancouver 13,000. Il est facile de voir que ces chiffres ronds sont approximatifs et que la surface exacte de ces deux pays n'est pas connue (1). Le recensement de la population en 1861 portait la population de la Colombie à 11,816 ftmes, dont 7,862 hommes et 3,054 femmes ; les Indiens n'étaient pas compris dans ce chiffre. À la même époque, la population de Ftle de Vancouver était évaluée grosso modo à 23,000 &mes. En 1871, elles ne figurent toutes les deux réunies que pour 33,586 Ames; en 1888, pour 131,366 dont 66,608 du sexe masculin. Le revenu public de œs deux possessions réunie avant l'annexion au Dominion était de 102,000 livres sterling : le capital de la dette publique s'élevait à 322,228 livres. Le mouvement maritime de la Colombie et de Vancouver était, en 1870, de 343,833 tonnes, y compris le cabotage. Ce chiffï*e était inférieur à celui de plusieurs années précédentes, notamment de 1866 et de l866.Les importations s'élevaient, en 1870, i 335,133 livres sterling, ne formant guère que la moitié ou le tiers des importations de chacune des années qui s'écoulent de 1H61 à 1865. Les exportations (les métaux précieux exclus) ne montaient, en 1870, qu'à 106,635 U-
(1) Les statistlqàes anglaises sont, & tous ces points de vue, très défectueuses. Ainsi, dans certûns recueils offidels, la Colombie britannique et lUe de Vancou- ▼erflgareutpour 213,000 milles carrés; dans le SiaUstictdJLhsiraet pour iS7S, ofs deux pAjs sont inscrits pour 85d,0QO milles carrés, et, en oub^e, le Norihr-We$t- Territôry pour 2 niiUioQs 656,009 milles carrés; dans \*Abttrqet pour 1SS8, ou trouTe les chiffres de 390,314 pour la Colombie et VancouTer et de 2,558,060 pour le territoire du Nord-Ooetft. ... '
yres sterling. Les chiffres avaient été moitié plus élevés en 186:! et en 1866. Depuis 1873, les relevés du commerce sont confondof avec ceux du Dominion. Les exportations d'or avaient été consirâbles pendant quelques années : en 1864, elles s'étaient élevées à 1,200,000 livres sterling pour la Ck>lombie et 666,000 pour Vancouver ; ces chiffres baissèrent rapidement : en 1865, la Colombie n'exportait plus que 578,790 livres sterling d'or et VancoaveT 426,108; en 1866, les deux colonies réunies n'exportaient qu« 1,026,000 livres sterling d'or, et enfin, en 1867, que 700,000 livrer sterling. L'exportation de l'or dans les années suivantes n'a pâs été notée. C'est cette décroissance dans la production de l'or qui a nui à la prospérité, et par conséquent à la navigation et au commerce de la Colombie et de Vancouver* Néanmoins ces deux colonies à population actuellement restreinte paraissent réservées à un brillant avenir depuis surtout que vient d*ètre achevé le transcontinental canadien,
L'tle de Terre-Neuve est restée séparée du Domimon of Canada : sa superficie est de 40,200 milles carrés: la population, d'après le dernier recensement qui, en 1860, était de 146,536 &mes, a atteint 103,121 en 1888. Le revenu public était» en 1870, de 182,000 livres sterling; en 1878, de 212,002 livres ou 5 millions 100,000 franco et de 285,423 livres sterling (7,460,000 fr.) en 1888. La dette publique s'élevait en capital à 242,254 livres à la première de ces époques, à 280,000 livres, 7 millions de fr., à la seconde, et à 604,915 livres sterling (17,540,000 fr.) à la dernière. Le mouvement de la navigation (entrées et sorties réunies) portait sur un tonnage total de 596,000 tonnes en 1888, 592,000 en 1878; en 1870, le mouvement n'était que de 320,506 tonnes; en 1865 il ne montait qui 270,403 tonnes; en 1860, au contraire, et pendant les années antérieures^ il était notablement plus élevé, atteignant 404,000 tonnes en 1860. La valeur totale des importations s'élevait, en 1888,à 1,562,000 livres sterling, 30 millions et demi de francs; elle montait, en 1878, à 1,430,000 livres sterUng, 36 millions de fir. ; elle avait été, en 1870, de 1,386,635 livres, marquant un progrès très; sensible' sur les trois années précédentes, mais ne dépassant guère les importations de 1859 qui s'étaient élevées à 1,321,136 livres, I et restant au-dessous. de celles de 1857 qui étaient de 1,413,423 1 livres. Les exportations de Terre-Neuve atteignaient 1,372,1031 livres sterling en 1888 (34 millions et demi de fr.), elles étaient de j 1,173,000 livres sterling (environ 30 millions de fr.) en 1878; elles ' sétaient élevées à 1,297,974 livres sterling en 1870, montrant un progrès marqué sur les dix années antérieures, mais un recul notable sur les années qui s'écoulent de 1856 à 1850 : dans cha- 1 cube de ces années, en effet, les exportations avaient dépassé ,
1,300,000 livres, et, en 1857, elles avaient atteint 1,631,000 livres. Gomme on le voit, d'après l'ensemble de ces données, la prospérité de l'île de Terre-Neuve semble avoir été assez vivement at teinte à partir de 1861 ; elle a repris depuis 1870, mais elle reste en définitive une colonie à allures modestes.
Du nord de l'Amérique, nous avons à nous transporter au sud de l'Afrique et d'une colonie anglaise conquise sur la France à une colonie anglaise conquise sur les Pays-Bas. On ne trouvera pas là un accroissement aussi rapide de culture, de population et de richesse ; on rencontrera une société qui lutte contre des obstacles considérables et qui, à certains points de vue, peut être rapprochée de notre Algérie. Sous le rapport de la position ou du climat, les colonies du Gap ne le cèdent à aucune terre européenne. Merivale a fait d'elles un éloge qui touche au lyrisme. Situés sur la plus grande voie de communication du monde (1), d'une salubrité exceptionnelle, accessibles à toutes les races humaines sans crise d'acclimatement, offrant le phénomène de la réunion sur un même sol des produits les plus variés, la soie, les vins, les fruits, le blé, le bétail et en même temps les denrées des tropiques, il semble que les établissements anglais du sud de l'Afrique soient l'une des terres les plus favorisées du globe. Ce que la Hollande avait fait de cette vaste et riche contrée, on l'a vu dans le livre précédent : la domination hollandaise, au triple point de vue des institutions, du régime des terres et du régime commercial, était très défectueuse ; toute liberté politique manquait. Merivale nous apprend que, pour prévenir l'accroissement de la population, les Hollandais n'accordaient des terres que par parcelles isolées et éloignées les unes des autres ou par cercles qui se touchaient, mais qui avaient des espaces inoccupés entre leurs interstices (2). C'est à cette coutume qu'il faut attribuer, du moins en partie, le développement relativement lent de la colonisation. Au point de vue commercial, les habitants n'avaient même pas le droit de fixer eux-mêmes le prix de leurs denrées, non plus que de se livrer à la navigation, même côtière et de cabotage. Aussi la colonie resta-t-elle toujours languissante. Il s'y était formé cependant, à l'intérieur, une race énergique de pasteurs et d'éleveurs de bétail, qui possédaient au plus haut degré toutes les qualités de la nation hollandaise, l'ardeur au travail, l'économie, la persévérance et la ténacité. Ils y joignaient aussi la fécondité, l'attachement à leurs coutumes et à leur langue, et ils ont formé
(1) La position du dp est aujourd'hui moins favorable, par suite de l'ouverture du canal de Sues et des progrès de la navigation à vapeur; néanmoins, elle garde, au point de vue des communications maritimes, une grande importance.
(2) Merivale. On eoloniet, t. I, p. 115.
celle remarquable population de Boôrs qui, après 80 ans d'éclipsé, relève la lète et dispute à TAngleterre Tempire de l'Afrique australe. A côté de cette rude et laborieuse souche de colons, il y avait un élément industrieux et actif, d'origine française, c*élaienl les descendants de réfugiés calvinistes : quelques-uns appartenaient à de grandes familles de France, comme les marquis de Roubaix, les de Villiers (de la Rochelle), les du Plessis, les de Joubert et bien d'autres ; cet élément raffiné et ingénieux avait introduit dans la colonie un esprit de progrès et d'amélioration, que Ton ne trouvait pas parmi les rudes paysans d'origine néerlandaise. C'étaient ces enfants de France qui, vers la fin du xvH* siècle, avaient planté la vigne dans la vallée de la Perle, et. les premiers, cultivé ce fameux vin de Constance qui fut pendant un temps le plus renommé du monde.
1 Maîtres du Cap, en fait depuis 1806, depuis 1815 en droit, les I Anglais ont porté dans cette colonie leurs qualités habituelles : \ l'amour de Tordre et du progrès, le goût des libertés locales, les sympathies dont ils entourent tout ce qui les touche et leurs efforts accoutumés pour mettre en valeur toutes leurs dépendances. Leur premier soin, comme au Canada, fut de déterminer vers le Cap un courant régulier d'immigration. Dès 1814 on ouvrait, à ' Londres, des soucriptions pour favoriser l'introduction de l'élément anglais dans cette colonie. On voulait à la fois faire un contre-poids à l'élément hollandais déjà très développé et tenir ei. respect, repousser même les Cafres, population indigène remuante et guerrière, qui, comme en Algérie les Arabes, tient les colons en émoi et arrête le développement de la civilisation. On envoya au Cap d'anciens soldats, des artisans et des laboureurs : on y convia l'immigration européenne. En 1838, le gouverneur, sir George Grey, traitait avec une maison de Hambourg pour l'envoi de 4,000 immigrants allemands. Mais tous ces efforts n'eurent pas un plein succès, soit à cause du climat, soit par crainte ûes incursions des Cafres, soit plutôt à cause de la législation défectueuse de la colonie sur le régime des terres. Malgré la résidence à Londres de deux commissaires de l'émigration, en dépit des subsides de la caisse coloniale, on ne put se procurer en moyenne plus de 2,000 immigrants par année. Aussi, après la guerre de Crimée, l'on se résolut à un grand effort et l'on tenta l'établissement de colonies militaires : on voulait avoir des soldats laboureurs, aptes au défrichement et à la guerre contre les Cafres ; l'on crut ne pouvoir mieux faire que de choisir les Allemands pour ce double rôle qui répond aux dispositions traditionnelles de leur nature. On dirigea vers la Cafrerie les soldats et les officiers de la légion germanique qui fut licenciée après la guerre de Crimée; on
]ear avait fait les offres les plus séduisantes : transport gratuit pour eux-mêmes, leurs femmes, leurs entants, leurs fiancées et pour un serviteur par famille d'officiers, ration gratuite ou indemnité équivalente pendant un an, demi-solde pendant trois ans, solde complète en cas d'incursion des Cafres, prêts d'outils et d'argent, concession de lots à bâtir et de lots de terre pour jardin, droit aux pâturages communs, allocation pour construction de maisons, exemption d'impôts pendant sept ans, et, à l'expiration de ce terme, propriété du. sol, de la maison et du jardin, frais d'enterrement supportés par l'État.
Pour qui regarde les choses de près et sait y voir, il était impossible de plus mal combiner une tentative en elle-môme difficile : dans les conditions qui précèdent on ne peut reconnaître cet esprit pratique, net et droit, que Ton est accoutumé à trouver dans les résolutions de TAnglelerre. Tout y porte Tempreinte de rinexpérience et de l'irréflexion. D'abord, l'on n'accordait h ces soldats que des lots de terre à bâtir et des parcelles pour jardin, sans y joindre des étendues de terre labourable, sous le vain prétexte que les terres étaient alors soumises dans la colonie au système de vente et que l'on n'en pouvait disposer par dons ; ensuite l'on subordonnait l'acquisition de la pleine propriété de la maison et du jardin dont l'emplacement avait été concédé, à une sorte de service dans la milice pendant sept années, ce qui retardait presque indéfiniment l'instant où le colon pourrait se regarder comme propriétaire à l'abri de toute revendication. Aussi cette tentative ne réussit pas; on eut beau envoyer à i ces soldats des jeunes filles irlandaises pour en faire leurs fem- / mes ; on eut beau baptiser des noms de Wiesbaden, Brunswick, ' Berlin, de misérables postes, les charges étaient trop lourdes pour les avantages; il y eut, en peu de temps, une désertion presque générale. En même temps que Ton échouait pour l'établissement de ces colonies militaires allemandes, on mécontentait les paysans hollandais ou Boêrsy race individualiste et tenace, qui ne voyait pas sans une irritation profonde nier ou contester des droits de propriété consacrés par la prescription et qui protestaient d'un autre côté contre une sorte d'infériorité politique oîi l'on aurait voulu les placer. Il faut reconnaître, cependant; que toutes les réclamations des Boêrs n'étaient pas fondées : un de leurs principaux griefs fut l'abolition de l'esclavage, dont on ne peut faire un reproche à l'administration anglaise. Quoi qu'il en soit, le rude et fier tempérament des Boërs ne put se plier à ces oppressions en partie réelles, en partie imaginaires, dont ils se plaignaient. Un grand nombre émigra dans l'intérieur pour foncier les établissements indépendants d'Orange et do Transwaal;
on ne peut que s'en féliciter dans Tintérôt de tous, car c'est un pas nouveau de la colonisation et cela rompra la monotonie dont la domination anglaise presque universelle menace le monde.
Il semble, après tous ces faits, qu'au point de vue politique Tadministration anglaise ait laissé beaucoup à désirer. Il n'en est pas moins vrai qu'elle était singulièrement supérieure à Tadministration hollandaise : elle conserva toujo'urs aux colons cette liberté primordiale, qui est la pierre angulaire de toute société florissante, la liberté municipale ; elle leur refusa longtemps, trop longtemps peut-être, la représentation coloniale, mais, à l'origine du moins, elle avait de bonnes raisons pour ne pas faire cette concession suprême, qui ne peut être accordée qu'aux colonies déjà adultes. Toutefois elle ne prolongea pas indéfiniment ce stage et cette période de l'enfance qu'il est dangereux de vouloir éterniser. En 1853, le Gap recevait une constitution qui instituait une législature élective : ce fut une réforme heureuse et qui donna une vive impulsion à la colonie.
Le régime des terres fut, nous l'avons indiqué, très défectueux : nulle part, dans les établissements britanniques, on ne vit tant de fluctuations et de règlements contradictoires. Primitivement Ton accordait des terres aux cultivateurs moyennant une rente annuelle. En 1843 Ton introduisit le système de vente à 2 fr. l'acre (0 hect. 41 ares). En 1855 la législature rapporta le règlement de 1843 et remit en vigueur le système primitif en le modifiant légèrement. On fit aussi des concessions sur une grande échelle à de^ particuliers ou à des compagnies. Le gouverneur offrait gratuitement 1,500 acres aux fermiers munis de capitaux et présentant des garanties. En 1849, un homme connu pour ses voyages en Afrique,. M. Johnstone, achetait en bloc, au nom d'une société, 25 milles carrés de terre près de Port Natal. On devait diviser cette grande étendue de territoire en cinq sections, chacune de 16,000 acres. Il y eut sur ces terrains un grand agiotage : on les achetait pour les revendre, sans s'occuper de les mettre en culture. On ne fit cesser ces spéculations que par des concessions sans condition en 1857, système qui fut remplacé l'année suivante par des ventes k prix fixe (4 shellings l'acre). Toutes ces fluctuations dans le mode d'appropriation des terres jetèrent du discrédit sur la colonie, mais elles ont donné de l'expérience aux gouverneurs et aux législateurs : on est arrivé à reconnaître qu'il faut un régime des terres unique et simple, et qu'il n'y en a pas de meilleur que celui de la vente à prix fixe.
Au point de vue commercial, la domination anglaise fut, pour le Cap, un grand soulagement : les colons se trouvèrent enfin délivrés du monopole et des mille règlements qui les opprimaiaiit*.
Bien qu'on ne leur accordât pas, à l'origine, la liberté du commerce à Textérieur, ils l'eurent à l'intérieur pleine et entière. La métropole intervint pour protéger leur produit principal, le vin : on établit en Angleterre des droits différentiels élevés à l'avantage du Cap. En 1813, les vins du Cap ne supportèrent qu'un tiers des droits que payaient les vins d'Espagne et de Portugal. En 1825, il est vrai, cette protection fût diminuée par un dégrèvement des droits sur les vins étrangers ; les colons s'en plaignirent hautement, mais depuis longtemps les vins du Cap avaient perdu leur vieille réputatioç. Roscher attribue cette décadence à l'existence d'une multitude de petites maisons de commerce qui, à la recherche de profits excessifs, ont détérioré ce précieux produH et lui ont, à la longue, enlevé son renom. Aujourd'hui, comme toutes les colonies anglaises, le Cap et Natal, qui en est détaché, jouissent de la complète liberté du commerce. Le montant de leur trafic est très élevé relativement à la population.
Voici sur ces deux colonies des renseignements statistiques provenant de sources officielles récentes, et témoignant d'un développement qui offre une alternance de rapidité et de lenteur. La superficie de Natal est de 18,750 milles carrés : nous rappelons que le mille carré équivaut à 256 hectares, c'est-à-dire à deux kilomètres carrés et demi environ ; c'est, par conséquent, pour Natal, une surface environ onze fois plus petite que la France. La colonie du Cap est infiniment plus grande, elle a 213,917 milles carrés, c'està-dire qu'elle est égale en étendue à la France. Nous ferons remarquer que la superficie indiquée par les divers documents officiels anglais a notablement varié suivant les années. Les chiffres que nous donnons sont extraits du StaUstical Abstract for the colênial possessions de l'année 1888, publié en 1889; celui de l'année 1878» publié en 1880, fixait à 221,000 milles carrés la surface de la colonie du Gap; le document analogue pour Vannée 1863 ne donnait, au contraire, que 104,931 milles carrés. On sait que ces colonies n'ont pas de limites bien précises, et ces contradictions ne doivent pas étonner.
La population a rapidement augmenté depuis 1850 : le recensement ne comptait alors à Natal que 120,627 habitants et au Cap de Bonne-Espérance que 285,279. D'après le dénombrement de 187L la population de Natal montait à 289,773 habitants et celle du y Cap à 582,982 : ainsi les deux colonies réunies avaient plus de I 800,000 âmes et la population avait presque doublé en dix-neuf \ ans. En 1881, Natal est porté pour 408,000 &mes et le Cap pour 720,000. Le Colonial Abstract pour 1888 donne 1,428,729 &mes pour le Cap en y comprenant certains territoires indigènes et 481,361 pour Natal. Il ne faudrait pas croire que toute cette population fût
d*origine anglaise ou môme européenne. D'après un recensemeol précédent, celui de 1869, sur les 1^0,000 habitants de Natal, on ne cociptait que 17,200 biancs, 6,100 coolis indiens, 226,000 indigène^ (naftves), d'où il faut conclure que l'accroissement de la populatiofl doit venir en grande partie de Faugmentation du territoire.
i La proportion des blancs au nombre total des habitants est infliiimeat plus nombreuse au Cap. On comptait il y a une vingtaine d'atfnées. dans cett^olonie, 187,439 blancs, 81,598 HottentoLs ^ 164,466 Cafres et H^OO individus d'autres races. Somme toute, daîis ces deux colpnies du sud de l'Afrique il ne doit guère y avoir, en 1890, plus de ^0,000 à 400,000 Européens : c'est assez Doublement moins qu'en Algérie.
Nous extrayons dés Tables statistiques sur les colonies anglaises publiées en 1869 quéîques renseignements sur la distribution du sol entre les différeiHiçs cultures. Voici d'abord pour Natal :
''f Acns. ' Acres. Acr(»8.
^^ Cultures enAlé..^ 1.324 1.859 2,5fô
p £b mais (impan corn) 28.342 63.260 S2.61S
Ejblé de (Mreriè (cafûr corn). . . . 8.953 22.155 25.19a
tavoine.i*...,.. 1.141 1.148 1.575
pommes tie t«rre 1.461 2.564 2.083
cannes & sucre. . . 11.590 12.796 4.282
Encafé 1.991 3.154 453
. Encoton..*. : 1.361 1.262 670
•(^ En tabac 260 164 102
E^ légume^. 830 796 576
Ce tableau est instructif. Il montre un très grand développement de la culture : en même temps il indique que les plantes tropicales, la canne, le café, le coton, le tabac, deviennent de plus en plus négligéfes, et que l'industrie des habitants se porte surtout vers Textenôion des cultures en blé et en maïs. Les Statistical abstracu récents- ae donnent malheureusement aucune information sur les cultures dans la colonie de Natal. Ils ne parlent que du bétail. Le nombre des bêtes à corne dans cette colonie était de 435,010 en 1868 et de 655,000 en 1888 : le nombre des moutons dans les deax mêmes années s'y est élevé à 281,486 et à 609,000. Le progrès n'est pas énorme.
Voici des renseignements analogues pour la colonie du Gap. En 1865 il y avait 460,754 acres en culture, dont 202,257 en blé, 34,569 en orge, 24,330 en riz, 99,609 en avoine, 50,126 en maïs, 8,784 en pois, haricots et lentilles, 1,974 en tabac, 12,845 en pommes déterre et jardins potagers, 12,083 en orangeries et en vergers, 16,177 en vignes. D'après une statistique plus sommaire faite en 1875, on
comptait au Cap 188,340 acres cultivés en blé, ayant produit 1,687,000 boisseaux (36 litres); 29,179 acres en orge, 114,651 en avoine, 131,000 en maïs, 9,000 en pommes de terre et 18,000 en vignes ; cette dernière culture avait produit 4,485,000 gallons de vin, soit environ deux cent mille heclolitres. Les têtes de gros bétail dans la colonie du Gap étaient au nombre de 467,956 en 1858, de 692,514 en 1865 et de 1,292,000 en 1888. Quant aux moutons, on en comptait, en 1855, 6,453,783, en 1865, 9,836,065et 13,177,000en 1888.
Le total des importations dans la colonie de Natal montait en 1888 à 2,890,000 livres sterling (73 millions de francs); il n'atteignait, en 1878, qne 1,719,000 livres sterling, sroit44 millions 1/2 de francs: c'était déjà un accroissement notable; car le montant des importations en 1870 était seulement de 429,527 livres sterling : ce dernier chiffre était lui-même en forte augmentation sur les quatre années antérieures. Les exportations totales se sont élevées pour la même colonie en 1888 à 1,417,871 Kvres sterl., soit 35 millions 1/2 de francs en chiffres ronds, contre 694, 192 livres sterling. 17 millions 1/2 de francs, en 1878; elles ne montaient qu'à382,970 livres sterling en 1870 : ici le progrès a été très rapide, car avant 1863 les exportations flottaient autour du chiffre de 100,000 livres sterling (2 millions 1/2 de francs). Le mouvement de la navigation s'est beaucoup développé : en 1888 il s'élevait à 727,057 tonnes contre 263,000 tonnes en 1878; en 1870 il ne portait que sur un tonnage total de 47,886 tonnes.
Les importations de la colonie du Gap en 1888 atteignaient le chiffre de 7,013,855 livres sterling (178 millions de francs) contre 6.588,000 livres sterling, 165 millions de francs environ en 1878 : elles n'avaient été en 1870que de 2,502, 043 livres sterling. Les exportations ont monté en 1888 à 8,964,000 livres sterling, 226 millions de francs, contre 3,532,841 livres sterling (90 millions de francs) en 1878 ; elles avaient seulement atteint, en 1870, le chiffre de 2,603,211 livres; une seule fois auparavant ce chiffre avait été légèrement dépassé : c'est en 1804. Dans chacune des années de la période de 1856 à 1863 les exportations flottaient aux environs de 2,000,000 liv. sterling (50 millions de francs), quelquefois légèrement inférieures, d'autres fois légèrement supérieures (1). Le mouvement de la navigation dans la colonie du Gap a porté en 188S sur un tonnage de 2,080,677 tonnes contre 1,138,000 tonnes (entrées et
(1) Depuis 1875 la colonie du Cap et aussi celle de Natal ont reçu une très vive impulsion de la découverte d'abondantes mines de diamants et ultérieurement, yers 18t<5, des riches mines d*or du Transvaal. Les métaux précieux ou les pierres précieuses ne sont pas les éléments les plus importants pour la prospérité durable des colonies, mais ils contribuent singulièrement & en abréger l'enfance et& eu faciliter les débuts. Les territoires des Boërs dans la République d'Orange et dans le Transvaal étant situés dans l'intérieur, les colonies anglaises du Cap et de Natal profitent notablement de leur prospérité. {Note de la 4* édition,)
sorties réunies) en 1878: en 18701e tonnage total (entrées et sorties réunies) n'était que de 369,139 tonnes : ce chiffre est très inférieur à celui des quatorze années précédentes ; dans chacune de ces années le tonnage était d*environ 500,000 tonnes, quelquefois de 600,000 ; en 1858 il s'était élevé à 655,000 tonnes. Depuis quelques années (1874) on remarque un considérable développement du mouvement maritime du port du Gap : cela tient en partie au développement propre à la colonie, aux mines de diamant et d'or et à ce que la voie du Cap, malgré le percement de risthme de Suez, n'est pas abandonnée pour le commerce entre l'Europe et la Nouvelle-Zélande, et môme avec TAuslralie, puis surtout avec l'Afrique orientale.
Le revenu public de la colonie de Natal, défalcation faite des ressources créées au moyen d'emprunts, s'élevait à 990,614 livres sterling (25 raillions de francs) en 1888 contre 369,000 livres sterling (9 millions et demi de francs) en 1878; il ne montait qu'à 120,000 livres sterling en 1869. La dette publique était en capital de 4,535,000 livres sterling en 1888 (114millions 1/2 de francs, contre 1,631,000 livres sterling (41 millions de francs) en 1876 et 268,000 livres sterling en 1869. Le revenu public de la colonie du Cap, à l'exclusion de tousemprunts, s'élevait, en 1888, à 3,426,362 livres sterling (86 millions de francs) contre 3,240,000 livres sterling (81 millions de francs) en 1878; ce revenu n'était en 1870 que de 670,000 livres sterling. La dette publique était de 22,295,000 livres sterling (563 millions de francs) en 1888, contre 7 millions de livres ou 175 millions de francs en 1878 : en 1870 elle ne montait qu'à 1,106,000 livres sterling. Cette colonie est, on le voit, singulièrement endettée. Le tiers des revenus réguliers du Cap provient des douanes, soit 1,045,000 livres sterling en 1888 (26 millions 1/2 de francs) ; 20,000 livres étaient produites par la vente des terres domaniales, le reste venait de la poste, du timbre, de droits de mutation, etc.
Ces deux colonies ont des richesses considérables à exploiter : l'élève du bétail et des chevaux, la production de la laine qui a pris, depuis quelques années, un très grand développement, l'extraction des minerais de cuivre dans le pays des Namaquois, d'une façon plus générale des mines de toutes sortes dans toutes les provinces septentrionales dont on a fait les prolongements du Cap. Quant à la culture de la vigne, elle s'est peu développée dans ces contrées dont elle a fait jadis la célébrité ; en 1875, le vignoble du Cap ne couvrait plus que 18,177 acres , soit 7.500 hectares environ, et la production du vin ne montait qu'à 4,485,000 gallons, soit 200.000 hectolitres. En 18'*8 l'étendue du vignoble du Cap était de 20,000 acres, soit 8,000 hectares et la pro-
ciuclion du vin de 5,-610,000 gallons, soit environ 250,000 hectoli- 1res, outre 1,406,000 gallons, plus de 60,000 hectolitres d'eaudevie. Une agriculture variée promet à la colonie un avenir brillant. Le Cap et Natal sont depuis longtemps déjà le point de départ de voyageurs et d'aventuriers qui pénètrent dans Tintérieur de TAf ri que : il y aurait dans toutes ces contrées des ressources naturelles considérables et des peuplades accessibles à un certain degré de culture. Les découvertes minières ont déjà commencé de réaliser ces espérances. Les dépendances de la colonie du Cap sont rapidementdevenues immenses etsétendent maintenant jusqu'aux grands lacs, ayant coupé les établissements portugais qui n'occupent plus que les rives des deux océans.
On peut se demander, toutefois, si la domination anglaise sera excl usive dans l'Afrique australe. Le soudain réveil des descendants des colons hollandais, l'affermissement et l'agrandissement des petites républiques libres d'Orange et du Transvaal, jettent des doutes sur ce point. Ayant désormais conscience de leur nationalité et confiance en leurs destinées, ces États indépendants semblaient pouvoir empêcher le complet envahissement de cette partie de l'Afrique par l'absorbant élément britannique. Les relations que les Boërs oubliés ont renoué avec l'Europe en 1884, l 'apparition de leurs envoyés en Hollande, en Allemagne, en France et en Angleterre, consacrent la résurrection de la colonisation néerlandaise en Afrique. Quels qu'eussent été les efforts que fit l'Angleterre pour écarter ces rivaux qui l'inquiètent, les Boêrs avaient su échapper au vasselage. Il leur faudrait la possession d'une certaine étendue de côtes pour donner un accès libre à leurs pays tout intérieurs. Une zone riveraine de l'océan Indien devrait leur échoir et compléter l'individualité de leur nation. Malheureusement pour les Boërs, la découverte des mines de diamant près de la république d'Orange, et surtout des mines dor dans le Transvaal, ont attiré soudain, au milieu de l'élément Boër, une centaine de mille aventuriers, la plupart anglais, qui remettent en question l'indépendance des petits Etats néerlandais. L'Allemagne, comme on l'a vu plus haut, est en train de constituer, sur le flanc occidental des possessions anglaises dans l'Afrique australe, au Damaraland et au Namaqualand, une colonie qui, jusqu'ici, parait dans des conditions assez ingrates. La civilisation, qui ne vit j que de variété, gagnerait à ce que les Anglo-Saxons ne fussent | pas les seuls mattres de régions aussi étendues.
Nous avons étudié avec quelques détails l'organisation des vieilles colonies de l'Angleterre : nous nous sommes montré peut-être d'une sévérité exagérée, signalant sans ménagement les erreurs et les fautes. Mais cette histoire est si peu connue, l'on est si porté
618 DB LA COLONISATION AU XiJi'' SI&GLE.
à Tembellir, la croyance est si bien établie que l'Angleterre n'a commis aucune faute dans sa gestion coloniale et que ses colonie? n'ont eu à subir ni crises, ni temps d'arrêt, que nous regardion^j comme important de rectilîer ce préjugé. L'administration col«.niale anglaise, si supérieure qu elle ait été de tout temps à la fracçaise, n'en était pas moins, à la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci, défectueuse sur plus d'un point. Son méril»' a été de s'amender, de profiter des leçons de l'expérience, d'arriverj graduellement à cette quasi-perfection qu'elle a atteint de nujours. Voilà ce qu'il importe de constater, afin de nous préserver| de ces découragements qui sont si fréquents parmi nous, de noibj bien rendre compte que les fautes passées sont réparables, qu'un bon régime peut succéder à un mauvais ou à un médiocre et qu'une colonie qui a langui à son berceau peut, sous l'influence de réformes heureuses, prendre un essor subit, durable et définitif.
1 Nous sommes enfin arrivé à ce que l'on est convenu de regarder I comme le chef-d'œuvre de la colonisation moderne, l'Australie. / Assurément, dans toute l'histoire, il est impossible de trouver rien qui ressemble au développement rapide et continu des colonie^ de l'Australasie, pour employer l'expression anglaise qui désigne le groupe des îles Britanniques dans l'océan Pacifique. Et cependant, si jamais il y eut une terre qui semblât réservée à la barbarie et où la nature parût inaccessible au travail de l'homme et à la culture, c'était bien cet énorme continent sans découpures et sans grands cours d'eau, ne contenant presque, à l'intérieur, qu'une mer de sable brûlant. Sur toutes les côtes du nord, des madrépores imperceptibles ont construit par un travail trente fois séculaire ces bancs à fleur d'eau, aux étranges et capricieux dessins, que les marins appellent les récifs de la Grande-Barrière. Ces impénétrables murailles sous-marines ferment presque complètement l'accès de ce continent, qui se présente au navigateur comme une masse compacte et informe, que ne pénètre aucun golfe, aucune baie et d'où ne descend aucun grand fleuve. Cette terre immense ne s'offre pas sous de plus favorables couleurs à l'explorateur terrestre. On a dit de l'Australie qu'au point de vue géologique c'est une contrée imparfaitement formée, les dépôts d'origine aqueuse n'y ayant pas été suiflsamment soulevés par les phénomènes volcaniques. Aussi, même sur la côte, la proportion des terres arides est-elle grande: on y rencontre de vastes plaines, alternativement des marais ou des déserts, qui semblent défier le travail de l'homme. Le climat t se signale par une siccité excessive : les grandes sécheresses vien- • nent péripdiquement tous les onze ou douze ans et durent deux ou trois années : quelquefois elles sont extraordinairement intenses
tt continues à la fois. Celle qui sévit de 1826 à 1829 fut terrible : ;'est & peine s'il tomba quelques gouttes d*eau; la culture de la erre en fut presque suspendue Dans les années ordinaires il :k*Y a guère plus de 40 à 50 jours- de pluie. Sur ce vaste continent 1 ne paraît y avoir qu'une étendue restreinte de terres habitables. Toutes les circonstances semblaient donc se réunir pour fermer éternellement TAustralie à la colonisation; et cependant le génie île rhomme, dans l'espace de moins d'un siècle, a triomphé de Lous ces obstacles : des cités splendides ont surgi sur ces rivages; des sociétés régulières, hautement productives, se sont implantées dans ce sol primitif; et il est impossible de prévoir la limite de ce développement jusqu'ici inouï. Sans doute des circonstances occasionnelles, la découverte de très riches mines d'or en particulier, ont singulièrement hâté et favorisé cet essor; mais, même avant cet heureux événement, les colonies de l'Australie étaient prospères et rapidement croissantes. C'est donc non pas au hasard, ni aux faveurs de la nature, mais à la bonne politique de l'Angleterre, à son excellente gestion coloniale, qu'il faut rapporter l'honneur de la croissance inouïe et de la prospérité durable des colonies de l'Australie.
La côte de la Nouvelle-Galles du sud, découverte par le capitaine Cook, devint, à la fin du dernier siècle, un établissement pénitentiaire. En 1787, la frégate^triu* porta 800 condamnés à Botany-Bày. Cette côte, qui avait séduit le capitaine Cook, fut reconnue ne contenir que des marais et du sable; il fallut l'abandonner presque immédiatement ; le 26 janvier 1788, la petite colonie fut transportée à Sîdney. On semblait convaincu de l'erreur du capitaine Cook, dans l'éloge qu'il avait fait de cette terre. On sait que rien n'est plus sujet à caution que les louanges des navigateurs pour les contrées qu'ils découvrent ; le plus souvent ils sont incapables de juger de la fertilité ou de l'aridité du sol. Alors même qu'ils ont du discernement en ces matières, ils ne voient le pays que pendant une saison et durant quelques jours, ce qui rend toujours extrêmes leurs éloges ou leurs critiques. Depuis la fondation de l'établissement de Botany-Bay, le progrès pour la production et l'accumulation des richesses h New-South Wales est incroyable et offre un phénomène assurément unique dans l'histoire coloniale. En 1789, Ton recueillit la première moisson ; en 1790, le premier colon fixe {seuler)j un convict, prit possession du coin de terre qui lui était personnellement concédé; en 1793, le premier achat de grain colonial, 1,200 boisseaux, fut fait par le gouvernement; le premier journal imprimé parut en 1802; en 1803, M. Macarthur expose à Londres le premier échantillon de laine mérinos des colonies; en 1807, l'on exporte de Sidney 245 livres de cette laine; 100,000 livres
en 1820; en 1830, 3,564,532 livres et environ 7 millions de livres en 1840. C'est ainsi que Merivale exposait en 1841 le développemen'. initial de ces belles colonies : « Le progrès des États-Unis, ajoulail-il, n'a jamais été aussi rapide, du moins par raccumulatioE des richesses, car la population ne s'accroît pas aussi vite en Au^ tralie; le caractère distinctif de la colonisation australienne, cV< l'accroissement vraiment inouï de la richesse en proportion de }: population; nos exportations pour la Nouvelle-Galle du Sud. ei 1840, montaient à 1,176,000 livres sterling, ce qui fait que chaqu-: individu de cette colonie, qui comptait 100,000 habitants, consonh niait en moyenne 11 livres sterling de nos marchandises, pendant que chaque habitant des États-Unis consomme à peine poui 10 shellings de nos produits manufacturés, chaque Portugais pour 6 shellings et chaque Allemand pour 5 ; l'Australie, en revanche, nous fournissait des matières premières ; la laine d'Australie eîi exclusivement employée dans quelques industries. » A quoi tient cet essor rapide? A trois causes : le grand nombre de condamné> que l'on transporta en Australie et le bon parti que Ion sut tirer de leur travail ; l'excellent régime d'appropriation des terres et enfin, ou peut-être d abord, l'aptitude toute spéciale du sol et du climat à la production de la laine, ce qui tend à prouver qu'il n'est guère de contrée dans ce monde, si aride qu'elle puisse paraître, qui n'ait des dispositions particulières pour telle ou telle culture lucrative et largement rémunératrice.
Depuis que la frégate Sirïus avait déposé à Botany-Bay 800 condamnés, convicts, un nombre considérable de convois analogues'était succédé régulièrement chaque année. La Nouvelle-Gâlle> du Sud et l'île de Van-Diémen ou Tasmanie étaient les deux régions destinées à servir de colonies pénitentiaires. De 1787 àl8dO, selon Merivale, 75,200 condamnés ont été transportés à la première de ces contrées et 27,757 à la seconde, la moyenne des dernières années de cette période était de 3,500 convicts transporté^ à la Nouvelle-Galles et de 2,000 à Van-Diémen. Les colons libres ne vinrent que sur les pas des criminels, attirés par la multitude de services et de fournitures qui résultent toujours du voisinage de grands établissements publics ; c est ainsi que les premiers colons furent attirés en Algérie par la présence de l'armée qui donnait lieu à de fortes dépenses sur place et alimentait un très grand nombre de petits commerces et de petites industries. Les cause> de la précoce et rapide augmentation de richesse de l'Australie furent donc d'abord artificielles : « Les progrès extraordinaires de ces établissements, dit le rapport du comité de transportation en 1838, furent occasionnés par loffre régulière et constante du travail des condamnés : on les assignait aux colons presque comme
[esclaves; forcés de travailler, Us produisaient plus qu'ils ne consommaient; le gouveraement offrait un marché à ce surplus de produit pour l'entretien de ses établissements militaires et pénitentiaires, qui ont coûté à la métropole plus de 7 millions sterling. A.insi le gouvernement commençait par pourvoir les colons de main-d'œuvre et ensuite il achetait leurs produits ; ce fut là pour les colons un commerce très avantageux tant que la demande dépassa l'offre, et cet excès de la demande sur l'offre dura longtemps. »
L'étude de cette première et importante période de la colonisation australienne nous impose l'examen de différentes questions d'une haute gravité et d'une difficile solution. Quand un gouvernement établit des colonies pénitentiaires, il peut se proposer quatre buts principaux : purger la métropole d'un élément vicié / et malfaisant ; réduire la dépense des prisons et l'entretien des condamnés ; amender l'état moral de ces natures perverties et, s'il est possible, en les changeant de milieu et en les arrachant aux influences du vieux monde, les transformer en travailleurs utiles; enfin fonder des sociétés nouvelles qui accroissent la puissance, l'honneur et la richesse de la métropole. De ces quatre buts, que Ton a coutume de poursuivre quand on institue des colonies pénitentiaires, il est évident qu'il y en a un qui est toujours atteint, c'est le premier : il est toujours facile de débarrasser l'ancien monde des principaux criminels, la déportation sous ce rapport ne manque jamais son objet. Il n'en est pas toujours ainsi des autres ; il arrive souvent qu'au point de vue financier, au point de vue moral et au point de vue économique, la déportation n'ait aucun effet positif bien appréciable. Voyons quels sont, sous tous ces rapports, les résultats de la grande expérience tentée et poursuivie avec tant de persévérance par l'Angleterre en Australie.
Il y a, disions-nous, une question financière h examiner en premier lieu, celle de la dépense de l'entretien des condamnés dans les pénitentiaires de la métropole et dans les colonies de déportation. Lord John Russell, dans la séance du 5 octobre 1839, donnait au Parlement les chiffres les plus instructifs sur ce point. La dépense nette pour l'entretien d'un prisonnier à Millbank Penitentiary était, d'après le noble lord, de 24 livres 6 shellings 6 deniers par année : à Colbathfield-prison de 13 livres 15 shellings 2 deniers. D'un autre côté, la dépense annuelle d'un condamné aux travaux publics en Australie ne dépassait pas 14 livres, et celle d'un convict placé en assignement chez les colons ne montait qu'à 4 livres sterling. Or, on sait que le gouvernement prit l'habitude de placer chez les colons, sous le régime de l'assignement, l'immense majorité des condamnés. 11 n'est donc pas douteux que,
même en tenant compte des frais de transport, de surveillance et d'administration, il ne réalis&t une notable économie. Et celti économie est beaucoup plus grande en fait qu'elle ne Test expr! mée en chiffres : car, quand on calcule à 14 livres sterl. la dépens^ annuelle d'un prisonnier employé aux travaux publics en Australie, on n'en déduit pas la valeur des travaux qu'il a exécutés el qu; cependant n'est pas perdue et a une permanente utilité, au lieu que le travail exécuté dans les pénitentiaires de la métropole est. pour l'immense majorité des cas, gaspillé et sans résultat réel. li ne parait donc pas douteux qu'au point de vue même purement financier l'expérience anglaise n'ait donné d'excellents résultats Omettant pour un instant le côté moral, nous abordons le côté économique de la question. Les déportés étaient divisés en Australie et à Van-Diémen en deux classes principales : la première, de beaucoup la moins nombreuse, comprenait ceux qui restaient réunis dans les pénitentiaires et étaient, pour la plupart, employé5 aux grands travaux publics de routes et de ports. Us se subdivisaient en différentes catégories qu'il est inutile d'énumérer On les utilisait pour la confection de tous ces ouvrages indispensable^ aux colonies et qui constituent ce que les auteurs anglais ont appelé preparaiory toorks ou simplement tke préparation, A ce point de vue, ils rendaient des services inappréciables. On a calculé que la journée moyenne d'un convict appartenant à cette classe équivalait aux deux tiers de la journée d'un ouvrier libre. Les convicb de la seconde classe, et ils étaient de beaucoup les plus nombreux, étaient assignés ou livrés aux colons comme serviteurs astreints au travail. D'après Merivale, sur 40,000 condamnés que contenaient, vers 1840, les colonies « australiennes, on en comptait 26.000 donnés en assignement, sur lesquels plus de 8,000 étaient bergers. Le colon près duquel ces convicts étaient assignés leur devait la nourriture, le vêtement, le coucher et les soins hygiéniques. Leur ration journalière était fixée par les règlements ; le< maîtres n'y pouvaient ajouter aucune rétribution, ils pouvaient seulement y joindre, comme témoignage de satisfaction, du thé. du sucre et du tabac. Tous les ans, les maîtres devaient adresser à l'autorité un rapport circonstancié sur le travail et la conduite des convicts à leur service. Ils devaient essayer de les moraliser, étaient tenus de les mener le dimanche à l'église, ou, quand l'église était éloignée de plus de deux milles, de leur lire des prières et de leur faire une exhortation religieuse. Moyennant Taccomplissement plus ou moins exact de ces dispositions, tout le travail du convict appartenait au colon et c'était pour lui un bénéfice considérable. Lord John Russel disait, en 1840, au Parlement, que la différence en faveur du travail du convict sur le travail libre
était de 13 livres sterling par tète, lesquelles profitaient aumattre. On conçoit quelle immense impulsion c'était à la colonisation. De tous les modes expérimentés pour fournir à une colonie une main-d'œuvre abondante et à bon marché : Tesclavage pratiqué dans les colonies tropicales, les indented servants, que nous avons vus en usage à l'origine des colonies anglaises du continent américain, les corvées des indigènes que nous avons trouvées dans les reparUmienios et les encomtendas du Mexique et encore de nos jours à Java, il n'y a aucun doute que le plus profitable aux colons, c'était l'assignement des convicts, tel qu'il était de tradition à Van-Diémen et en Australie. Mais on peut se demander si la présence habituelle des convicts n'a pas pour effet d'éloigner les ouvriers libres. Cette question a prêté à beaucoup de discussions et a été tranchée en sens contraires par des autorités compétentes. Les comités d'émigration ont toujours eu une tendance à soutenir que la présence des convicts écartait les émigrants libres; mais les enquêtes parlementaires semblent avoir prouvé qu'il n'y a jamais eu de répugnance bien caractérisée pour l'Australie parmi les personnes disposées à émigrer, que l'éloignement de cette contrée et les frais de transport étaient les seuls motifs qui en détournaient l'émigration libre. Les faits semblent prouver que l'émigration libre à destination de l'Australie devint très considérable dès que le gouvernement se mit à lui offrir des encouragements et des facilités. De 1815 à 1825, les chiffres officiels manquent : dans cette période, d'après une estimation qui nous semble inférieure à la réalité, il n'y aurait eu que 2,976 immigrants libres, soit moins de 300 par année. Mais les nombres augmentent aussitôt dans une proportion notable. De 1825 à 1829, on compte 5,175 immigrants libres, soit plus de 1,000 par an ; de 1830 à 1839, 53,274, soit près de 5,300 par année et alors le système de l'assignement des convicts était en pleine vigueur. De 1840 à 1850, il y eut 126,937 immigrants libres, soit près de 12,700 par année : Ton n'avait alors aucun soupçon des richesses métalliques que contenait l'Australie; c'étaient uniquement les facilités agricoles qui attiraient cette nombreuse immigration et parmi ces facilités il faut compter l'habitude de placer les condamnés chez les colons. Que cette pratique ait été, au point de vue économique, éminemment utile, qu'elle ait contribué dans une large mesure aux progrès de la culture et de la richesse, c'est ce qui ne nous parait pas contestable (1).
Si nous considérons la question au point de vue moral, nous
(1) n faut toute la légèreté française et la sentimentalité excessive qui est de mode aujourd'hui pour qu'on ait pu contester en France, dans les années 18^ et lb84« à l'occasion de la loi sur les récidivistes, toute la bienfaisante inCuence sur
trouverons de plus grandes difficultés et des opinions plus divergentes. Il importe de se garder de tout Jugement précipité en matière aussi délicate. Il est d'abord évident qu'il est toujours d'une difficulté extrême de ramener à l'honnêteté des principes et de la conduite des hommes qui ont commis des crimes; il ne serait pas raisonnable d'espérer qu une société fondée en grande partie sur la déportation devînt immédiatement une société modèle : on doit s'attendre à ce qu'une colonie qui a reçu dans son sein plus de 75,000 criminels en conserve longtemps la trace et à ce qu'il y ait sur elle, pendant une ou deux générations, une certaine flétrissure. C'est donc seulement une moralité relative que l'on peut demander à une société composée d'éléments aussi viciés. Or, nous ne craignons pas de. dire que, si Ton examine les faits dans cet esprit, l'on trouvera que l'expérience a réussi même au point de vue moral. Les rapports les plus dignes de foi apprennent que, parmi les déportés dans les colonies australiennes» un quart avait I une excellente conduite, la moitié une conduite assez bonne, un ihuitième avait des mœurs assez irrégulières, l'autre huitième touchait à la limite la plus extrême du vice et de la dépravation. C'est surtout ce dernier quart que Ton a eu en vue quand on s'est plaint si vivement de la démoralisation des colonies pénitentiaires. Mais il s'en faut que les excès dont on a fait grand bruit soient ordinaires ou universels. Un gouverneur de l'Australie occidentale écrivait dans un rapport au ministre des colonies : « U y a maintenant 3,000 convicts dispersés à travers la colonie et j'affirme que la vie et la propriété sont aussi bien assurées ici qu'en toute autre partie de l'empire britannique. »
Ce n'est pas qu'il n'y ait quelques réserves à faire, au point de vue de la moralisation des condamnés, sur le régime pénal anglais en Australie et à Van-Diémen. Il parait évident que pendant très longtemps l'on a sacrifié le but pénitentiaire au but économique : l'on s'est occupé principalement de développer la richesse dans la colonie et de rendre le travail des convtcts aussi productif que possible, c'est ce dont se plaignait avec raison l'archevêque Whately. On n'aurait pas dû faire del'assignement chez les colons une mesure générale et presque irrévocable ; au lieu de livrer immédiatement la plupart des convicts aux colons, on aurait dû présenter cet adoucissement de peine comme la récompense d'une bonne conduite. On aurait dû n'en faire profiter que les seuls crî-
les colonies naissantes d'un système de déportation bien organisée. L'Espagne, le Portugal, la France au Canada, la Hollande aux Moluques, TAngleterre, d'abord aux États-Unis, comme on l'a vu plus haut, puis en Austr^die, ont recouru ft ce moyen de créer un premier noyau d'habitants aux colonies et d'y exécuter les travaux préparatoires, routes, chemins, éclaircies dans les forêts. On peut encore et l'on doit appliquer cette méthode. {Note de laB^ édition.)
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minels qui auraient donné quelques garanties de moralité ; on aurait dû surtout rendre Tassignement révocable à la moindre faute un peu grave. Il eût fallu apporter beaucoup de discernement et de tact dans cette pratique si bienfaisante au point de vue économique. Toutes les catégories de criminels ne sont pas également propres à Tassignement. Un homme d'une grande expérience en ces matières, sir George Arthur, fait observer que les •condamnés qui ont une grande habileté spéciale {a great mecha" ^icai skilt) ne peuvent que se corrompre davantage quand ils sont placés chez des colons, et qu'ils corrompent aussi leurs maîtres. L.a raison en est aisée à saisir : la crainte des ch&timents suffit à pousser au travail, d'ujie manière plus ou moins active, l'individu <jui ne possède que la force physique. Mais pour l'ouvrier ou l'artisan, doué d'une habileté spéciale, Ton ne parvient à tirer de lui des services réels qu*à force de bons traitements ; aussi la grande majorité des colons était portée à flatter ce genre de convicts, afin <ie les amener plus facilement à travailler : on leur passait leurs vices et leurs fautes, on leur faisait une situation douce et semiindépendante dans l'espérance d'en obtenir plus aisément quelques services. Comme les convicts de cette catégorie étaient doués souvent d'une habileté supérieure, ils arrivaient à être le personnage important dans la famille où on les avait placés, ils y dominaient et la corrompaient insensiblement. Ainsi, non seulement le but de toute pénalité chrétienne, la réforme morale du condamné, n'était pas atteint ; mais encore, dans bien des cas, l'on démoralisait ceux qui étaient en rapport avec lui.
Un des faits les plus fâcheux du système, c'était la situation des condamnés après l'expiration de leur peine, quand ils étaient libres de leurs actes et maîtres du fruit de leur travail. Selon Mérivaie, les anciens convicts se rangent presque tous dans lune des classes suivantes : la classe basse et brutale dont les habitudes ne diffèrent en rien de celle des convicts, mais qui, moins surveillée, a plus de facilités à mal faire; la classe adroite et habile qui court après la fortune et y arrive presque toujours par toutes sortes de moyens véreux. Cette dernière catégorie surtout serait dangereuse par l'ascendant du vice enrichi et prospère. On vit un très grand nombre d'anciens convicts acquérir des fortunes considérables ; ils constituaient même la classe la plus opulente de la colonie; l'un d'eux, en 1835, avait gagné en une seule année près de 40,000 liv. sterl. (un million de francs). C'est là, en efCet, un très mauvais exemple, mais il est impossible de le prévenir. Parmi les ^,500 convicts que l'on introduisait annuellement à la Nouvelle- •Galles et les 2,000 que l'on dirigeait annuellement aussi sur Van- Diémen, il était inévitable qu'il s'en trouvât quelques-uns doués
d'une remarquable intelligence et qui, ayant peu de scrupules, devaient facilement arriver à la fortune. Tout au moins leur intelligence naturelle qui aurait été perdue dans la métropole pouvait-elle être utile à la société dans la colonie ; et il était possible, probable même, que la propriété changerait insensiblement Ieur> dispositions et les rendrait plus paisibles et plus moraux.
Pour arriver à cette amélioration de Tétat moral des anciens convicts, la propriété ne suffit pas si elle n'est secondée par la famille. Or c'est précisément la famille qui faisait le plus défaut à TAustralie. Il se produisait dans cette contrée un fait analogue à celui que nous avons noté dans les colonies qui importent des coolis ; les hommes y étaient infiniment plus nombreux que les femmes. C'est la preuve d'une société artificielle, qui n'est pas en équilibre et qui ne se trouve point dans une situation saine. Cette disproportion entre les deux sexes est un fait que constatent toutes les statistiques. En 1836, dans la Nouvelle-Galles du Sud, l'on comptait 55,000 individus du sexe masculin contre 21,000 du sexe féminin. Au point de vue moral, c'est un fait déplorable et contre lequel l'on ne saurait trop réagir par l'importation de femmes; c'est ce qu'exprime en excellents termes une résolution votée dans un meeting de l'Australie de l'Ouest. « Considérant que, par suite de l'extrême disproportion des sexes dans l'Australie occidentale, il résulte non seulement dans le moment actuel une monstrueuse immoralité parmi les déportés, mais encore pour l'avenir une plus grande masse d'horreurs et d'infamies, si on laisse subsister cet état de c}ioses, le meeting, après une expérience de sept années d'exécution de la loi sur les transportés mâles, est d'avis que si l'on favorisait pendant un certain temps l'importation annuelle d'un certain nombre choisi de fenunes condamnées, on ferait faire un grand pas à l'industrie générale et aux bonnes mœurs dans la colonie. » Cette disproportion des sexes a des effets économiques qu'il importe aussi de noter. Naturellement la colonie ne s'accroît pas par elle-même, elle décroît, au contraire ; les décès y surpassent les naissances, et ce n'est que par l'immigration qu'elle grandit. Il en résulte que l'accroissement de la population n'est pas en rapport avec l'accroissement de la richesse. « Une société, ditMérivale, qui s'accroît par l'immigration adulte et non par voie de propagation, est très favorablement constituée pour la productivité du travail ; il n'y a qu'un très petit nombre de personnes improductives, enfants et femmes, à entretenir; l'accroissement des richesses doit donc être infiniment plus rapide, eu égard au nombre des individus, que dans une société régulièrement constituée, ayant la même population. » Mais ce n'est là qu'un avantage apparent, qui couvre mille inconvénients
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réels; car Tun des nerfs de la production et, à coup s&r, le plus grand aiguillon à Tépargne, c'est la famille, qui, prolongeant la pensée de l'homme au delà de sa vie individuelle, l'engage à produire et à économiser dans Tintérôt des siens, pour un avenir lointain qu'il ne verra pas. La famille est donc un élément positif de production, un des ressorts principaux de l'accumulation des richesses, une des sources les plus abondantes de la capitalisation. Il est impossible, quand la famille manque, que la production ait toute l'énergie qu'elle pourrait avoir et l'accroissement des richesses toute la rapidité dont il est susceptible. Quant à la lenteur relative de l'accroissement de la population en AustraUe, en voici une preuve sensible : l'immigration pénale, & elle seule, fût, dans la Nouvelle-Galles du Sud de 1788 à 1833, beaucoup plus considérable que ne l'était en 1839 la population entière de la colonie, malgré l'importance de l'immigration libre, qui avait apporté dans la même période un contingent de 62,000 personnes.
Nous avons examiné au triple point de vue financier, économique et moral, le système pénitentiaire suivi par l'Angleterre dans ses colonies de l'Australie. Quelle doit être la conclusion de cette étude? Malgré les fautes que nous avons notées et les inconvénients inévitables que nous avons signalés, il nous parait incontestable que le régime anglais a donné d'excellents résultats. Des éléments viciés et nuisibles, éloignés du vieuxmonde où leur présencen'eût | pas manqué d'être funeste à la société, sont devenus des instruments utiles de travail et de production ; un grand nombre se sont amendés; il est sorti de cette source impure comme un grand fleuve doué d'une admirable puissance de fécondation et qui, tout en retenant encore une apparence un peu troublée, se purifie dans son cours en recevant des ailluents limpides et bienfaisants. Sans la déportation des condamnés, sans le système de l'assignement des convtcUj l'Australie ne se fût pas peuplée, elle serait encore incontestablement à l'état sauvage, comme la Nouvelle Guinée ; or, s'il est vrai que c'est un bienfait inappréciable pour l'humanité d'avoir créé, sur un continent inhabité, des sociétés florissantes et rapidement croissantes, d'avoir mis en rapport d'inmienses richesses naturelles ignorées, ce bienfait, c'est à la déportation et à l'assignement des convicts que l'humanité en est redevable. Mais, aux institutions les meilleures, le temps a marqué une limite. Aiqour^ d'hui, que ces colonies sont peuplées et prospères, il serait insensé d'y continuer la pratique de la déportation et de l'assignement ; c'est ce que l'Angleterre a reconnu. La déportation a cessé à la Nouvelle-Galles vers 1840, elle s'est poursuivie pendant 13 ans encore à Yan-Diémen, mais il s'est formé dans cette lie un parti nombreux dit des Emancipists^ qui réclamèrent qu'on cessât d'y
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déporter des condamnés : de 1843 & 1850, Van-Diémen avait reçu 58,243 convicts ; les émancipists Font emporté, la métropole sest laissée convaincre, et les convois des condamnés ne furent plus dirigés que vers Perth (Australie de rouest),où ils rendirent d'incontestables services. Les colons de l'Australie occidentale avaient eux-mêmes sollicité larrivée des convicts et leur pétition fut accueillie en 1849. En 1853 seulement la déportation cessa en Angleterre, les colonies australiennes devenues adultes, n'ayant plus les mêmes raisons de lui être favorables (1).
Si c'est la déportation des condamnés et leur mise en assignement près des colons qui explique le développement des colonies australiennes dans la première période de leur existence, c'est-àdire jusqu'en 1830, d'un autre coté, c'est le régime d'appropriation des terres qui est le fait principal de leur histoire dans la période suivante, c'est-à-dire jusqu'à la découverte des mines d'or en 1851 : c'est à ce régime des terres que sont dues, pendant cette période, la prospérité et la rapide croissance de ces colonies. On débuta en Australie, comme partout, par le système des concessions et même des concessions faites en grand, sans mesure, avec une prodigalité inouïe. Divers faits signalèrent les résultats funestes d'un pareil système : en voici un, entre autres, qui fit une profonde impression et qui eut une influence décisive ^ur l'organisation économique postérieure des établissements de l'Australie. Un certain M. Peel, riche capitaliste, avait obtenu une immense étendue de terres dans l'Australie occidentale, alors presque vide d'habitants : il voulut tenter une grande expérience de colonisation, et il partit pour la Rivière du Cygne avec un capital de 50,000 livres sterling et 300 laboureurs ou ouvriers agricoles, qu'il avait embauchés et qu'il transportait à ses frais moyennant un engagement de travail pour quelques années. Mais à peine tout ce monde fut-il débarqué, que M. Peel se vit abandonné par tous successivement, au point de se trouver presque seul au bout de peu de jours. Tous ces laboureurs et ce« ouvriers, qu'il avait transportés à ses frais, s'étaient dispersés pour occuper de petits champs à leur compte : le très grand nombre mourut de faim et la colonie ne se releva jamais de cet échec initial. Mais l'opinion publique en fut vivement affectée en Angleterre: le système des concessions était déjà fort attaqué; on se souvint ^s plaintes et des pétitions des Canadiens contre l'abus qu'on en avait fait au nord de l'Amérique ; l'affaire de l'Australie occidentale porta le dernier coup à ce système discrédité. On ouvrit en même temps les yeux sur les dangers que la dispertion inunédiate des colons pouvait faire subir à un établissement
(I) En 1S77, r Australie occidentale comptait encore 679 transportés sunriTaots djs convois depuis longtemps arrêtés. (Note de la 3* édition.)
nouveau, et on commença à se demander s'il n'y aurait pas moyen, sans violer la liberté individuelle, de retenir, pendant un certain temps, les laboureurs et les ouvriers au service des capitalistes, et de maintenir ainsi une certaine concentration qui semblait utile au progrès de la culture et de la civilisation. On connaissait déjà les avantages considérables de TAustralie pour la production de la laine, et on désirait y développer cette branche d'agriculture et d'industrie, qui réclame un capital relativement considérable. On se mit à envisager, sous un jour tout nouveau, la colonisation de cette contrée : il ne s'agissait pas seulement, pensait-on, de pourvoir de terres une multitude besoigneuse, laquelle, faute d'épargne et d'intelligence, ne pourrait jamais tirer de ces terres tout le parti possible, de manière à produire en grand ces articles d'exportation qui doivent enrichir à la fois la colonie et la métropole. Pour favoriser le développement de la richesse et du commerce on crut qu'il fallait régler l'aliénation des terres, de façon à assurer à la colonie l'introduction du capital et du travail dans la proportion la plus convenable au but que l'on se proposait. Un honune, dont le nom est resté célèbre, Wakefleld, se mit à la tète de cette nouvelle école, qui reçut le titre d'école de colonùaiton systémati' que, parce qu'elle réduisit en quelques formules simples et connexes, formant un système en apparence rigoureux, les règles qu'elle croyait propres à assurer la prospérité des colonies. Wakefleld écrivit un livre où il comparait le mode de distribution des terres incultes suivi aux États-Unis et celui qu'on avait jusque-là adopté dans les colonies anglaises. Il n'eut pas de peine à faire ressortir les avantages du système de vente par petits lots bien arpentés sur le système des concessions. Mais Wakefleld ne s'en tenait pas au régime de l'Union américaine, il le modiflait considérablemenL Aux États-Unis la vente des terres se fait à bas prix ; d'après les principes de l'école de colonisation systématique, la vente des terres incultes devait se faire, au contraire, à un prix assez élevé. Voici, d'ailleurs, l'ensemble des formules oh toute la théorie vakefleldienne se trouve contenue:
1* La prospérité des colonies nouvelles dépend principalement de l'abondance de la main-d'œuvre que les capitalistes ont à leur disposition, en proportion du territoire occupé. 2» On peut importer dans la colonie des travailleurs de la métropole et prendre des mesures pour les contraindre à vivre de salaires pendant deux ou trois ans au moins. S"" Pour empêcher les salariés de devenir trop tôt propriétaires, il faut vendre les terres à un prix sufSsanmient élevé, at a sufficientiy high price, 4* La totalité du produit delà vente des terres doit être versée au fonds d'inunigration pour transporter dans la colonie des travailleurs de la métropole; c'est
seulement en employant à cet usage la totalité, sans restriction, du produit de la vente des terres, qu'on peut maintenir un équilibre exact entre retendue de la terre cultivée, la quantité de la main-d'œuvre disponible, et la somme des capitaux. 5"* Le prix de la terre doit ôtre uniforme et fixe sans distinction de qualité, variant seulement avec la contenance ; la vente par auction est donc proscrite. 6<* Le système ainsi pratiqué produira la concentration de la population et préviendra la dispersion qui est toujours prête à prendre place dans les colonies nouvelles.
Les auteurs de ces formules, Wakefieldet spécialement Torrens, prétendaient que c'était là un système rigoureux où tout s'enchaînait. Sans entrer dans un examen détaillé de cette sorte de credo (que nous avons voulu présenter dans sa contexture originale), nous devons dire qu'il y a dans ces règles du bon grain et de l'ivraie. Les wakefieldiens croyaient qu'il y a pour chaque terre, aux colonies, un prix naturel, a sufficientprice^ que Ton ne peut ni abaisser, ni élever. Supposons, disaient-ils, qu'il faille 50 arpents pour occuper un travailleur, le prix de ces 50 arpents devra être juste la somme nécessaire pour transporter ce travailleur de la métro- I>ole àla colonie. De cet axiome, qu'on croyait avoir établi, Ton tirait un certain nombre de théorèmes qui forment plusieurs des formules que nous avons citées : ainsi la vente par auction devait être écartée, parce qu'elle donnerait un prix soit supérieur, soit inférieur au prix naturel [su f fiaient price) y ce qui, dans le premier cas, en amenant un excès de concentration, arrêterait les progrès de la colonie et, dans le second cas, en amenant un excès de dispersion, rendrait la culture chétive, peu productive, et serait un obstacle à l'accroissement des richesses. C'est aussi par suite de cette théorie du sufficient pries, que les wakefieldiens affirmaient que la totalité du prix des terres, sans la déduction d'un seul penny, devait être versée au fonds d'immigration ; car, s'il en avait été autrement, le nombre des travailleurs étant trop minime par rapport à l'étendue des terres en culture, l'équilibre naturel entre les trois facteurs de la production, la terre, la main-d'œuvre et le capital, se serait trouvé troublé, et l'avenir de la colonie eût été compromis. Or, cet axiome du prix naturel des terres incuites, sufficient price, repose sur une observation singulièrement superficielle. Il n'y a pas, en effet, de rapport absolu et normal entre j l'étendue du sol et le nombre des travailleurs qu'on y peut occuper. Plus le salaire est bas, plus un propriétaire peut avec profit employer de travailleurs sur un même terrain. De même, entre le i prix que peut donner d'un même terrain un capitaliste travaillant en grand et un travailleur aspirant à. l'indépendance, il n'y a pas de rapport fixe. Les calculs de Wakefield et de Torrens sont donc
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erronés sur ce point. La théorie wakefleldienne n*a nullement la précision et la certitude mathématique à laquelle elle a voulu prétendre : elle ne constitue pas un système consistant et homogène, dont on ne puisse rien retrancher sans mettre le reste en péril. Son mérite est â*avoir exposé quelques idées claires et neuves, résultant d'une observation exacte des faits historiques et des données rationnelles de la science économique; ces idées justes, les voici : une trop grande dispersion des colons est nuisible aux progrès des colonies nouvelles ; il est bon, du moins dans certaines colonies, — Wakefleld n'a pas fait la distinction, il faut la faire, — il est bon, dans les colonies qui sont favorisées pour la production de denrées d'exportation, que les capitalistes soient assurés d'une main-d'œuvre abondante ; car, s'il n'en était pas ainsi, chaque cultivateur s'enfonçant dans les forêts pour cultiver son petit champ, les articles d'exportation, dont la production demande de grands capitaux et beaucoup de main-d'œuvre, seraient délaissés, ainsi qu'il est arrivé dans les colonies tropicales après l'émancipation des esclaves, et alors l'accumulation de la richesse cesserait et la colonie rétrograderait au lieu d*avancer. Enfin, le meilleur moyen d'éviter cette trop grande dispersion des colons et d'assurer au capital une maind'œuvre sufQsante, c'est de mettre aux terres incultes un prix relativement élevé ; mais quant à fixer ce prix, c'est une affaire de tact, on n'y peut arriver par des procédés mathématiques. Enfin, il est utile d'employer en subsides àTimmigration la totalité du prix des terres, ou, toutau moins, la plus grande partie de ce prix. Tels sont les principes qui se dégagèrent du système primitif de Wakefield et de Torrens, et qui furent presque immédiatement appliqués dans les établissements de l'Australie.
Ce n'est pas que la doctrine de Wakefield n'ait rencontré au premier abord une opposition très grande. « Somme toute, dit Mérivale, le système Wakefield, avec quelques corrections nécessaires, et conçu comme applicable surtout aux colonies qui produisent des denrées d'exportation, et aussi à celles qui sont trop éloignées de la métropole pour que l'émigration s'y porte, frappe tous les hommes de sens par sa simplicité, sa facilité d'application, sa haute utilité pratique. Jamais il n'y eut déplus remarquable exemple du succès d'un principe, en dépit de toute espèce de préjugés, malgré les répugnances à toute innovation, malgré les intérêts contraires, malgré la résistance inerte que tout système nouveau est sûr de rencontrer. A sa première apparition, s'il fut vaillament défendu par un petit nombre d'adhérents, il fut reçu par la multitude avec incrédulité, par les savants avec dérision. L'idée de mettre un prix élevé à des terres qu'on avait l'habitude de distribuer gratuitement avec une profusion sans limites, et l'espérance d'arriver par cette
vente à haut prix à développer la colonisation étaient considérées comme le comble de l'absurdité, a« the clwiax of absurdîty. » Ln économiste célèbre par sa science, Mac-GuUoch, fut au premier rang des adversaires de la doctrine nouvelle. Et cependant elle fit son chemin : adoptée par les colonies, parle gouvernement, bientôt partons les économistes, soutenue, il y a peu de temps encore, avec énergie par Stuart Mill, elle a transformé TAustralie, et il n'est personne aujourd'hui qui ne lui attribue en grande partie le mérite du développement inouï de ces colonies pendant la période qui s'écoule de 1830 à 1851.
On ne suivit pas dans toute leur rigueur les principes de Wakefield : ainsi dans toutes les colonies australasiennes, sauf l'Australie du Sud, dont nous nous occuperons d'une manière spéciale, la vente des terres se fit à l'enchère au lieu de se faire à prix fixe, comme Wakefleld le recommandait. Mais cette dérogation partielle à la lettre de la doctrine n'empêcha pas rapplication de son esprit. Ce qui importait, c*était que les terres fussent vendues à un prix suffisamment élevé et que le produit de ces ventes fût employé, pour la plus grande partie du moins, en subsides à l'immigration. C'est ce qui eut lieu dans toutes les colonies de l'Australie. A la Nouvelle-Galles, c'est en 1831 que le système de vente remplace le système de concession. Les terres sont vendues à l'origine par auction sur une mise à prix de 5 shellings l'acre : dès la première année, en 1831, les ventes atteignent la sonune de 126.000 livres sterling au prix moyen de 7 à 8 shellings Tacre. c'est près de 350,000 acres produisant 3,150,000 francs. En 1838, la mise à prix fut portée à 12 shellings l'acre. Le premier effet de cette hausse de prix fut de diminuer tant la quantité de la terre vendue que l'immigration, mais bientôt les ventes reprirent : et de 1831 à 1841, en dix ans, la vente des terres à la Nouvelle-Galles produisit 1,923,631 livres, soit 48,090,775 francs, ce qui donne une recette moyenne de près de 5 millions par an pour une colonie dont la population totale ne montait pas alors à 100,000 habitants : on voit quel immense revenu constituait la vente des terres. La plus grande partie du produit de ces ventes, conformément au système Wakefield, lut employée en subsides à Fimmigration : aussi celle-ci décupla-t-elle pendant la période dont nous nous occupons. Dans la Nouvelle-Galles du Sud, le nombre des immigrants pour l'année 1830-31 n'avait été que de 766 : immédiatement, par l'effet des subsides provenant du produit de la vente des terres, ce nombre s'élève, pour les années 1832 et 1833, à 4,691 et il a atteint le chiffre de 10,00a vers 1838, chiffre qui fut bientôt dépassé. Ainsi ce système de vente, à prix relativement élevés, avait pour effet d'étendre à la fois la culture
Si le peuplement de la colonie, d'y attirer le capital en lui assurant une main-d'œuvre abondante et de hâter prodigieusement Taccroissement de la richesse et de la population. Le système de \ente par auction finit par être remplacé à la Nouvelle-Galles par le système de vente au prix uniforme de 20 shellings Tacre : en 10 ans, de 1851 à 1860, on vendit ainsi 1,062,068 acres. La vente des terres s'implanta aussi à l'Australie de TOucst, mais elle ne donna pas d*aussi beaux résultats à cause des circonstances spéciales à cette colonie. Discréditée par son échec initial, elle ne comptait que peu de colons : la plus grande partie des terres fertiles avait été prodiguée par concession gratuite, de sorte que la vente des terres, adoptée en principe, ne pouvait guère s'appliquer en fait. Il en fut autrement de Port-Philippe (Victoria) qui venait d'être détaché de la Nouvelle-Galles en 183b ; la terre s'y vendit à un prix beaucoup plus élevé que partout ailleurs, bien qu'il n'y fût pas question de mines d'or. Le sol était vendu au prix très élevé de 30 shellings l'acre, et une seule année donna un produit de 700,000 livres (17 millions 1/2 de francs) par la vente des terres, ce qui indiquerait l'aliénation de 460,000 acres environ. Le prix fut encore plus ^levé par la suite : en 1858 Ton avait vendu plus de 3 millions d'acres au prix moyen dans les campagnes de 1 livre 12 shellings (40 francs l'acre ou 100 francs l'hectare), ce qui donne un produit de 4,800,000 livres sterling ou 120 millions de francs. La plus grande partie du produit du landfund, fond des terres, fut employée en subsides à l'immigration. « Si la terre eût été donnée pour rien ou vendue à bas prix, dit Mérivale, elle n'eût été occupée que par des colons pauvres, les capitalistes s'en éloignant par l'impossibilité d avoir du travail à leur disposition et la colonie n'eût pas prospéré comme elle a pu le faire sous l'action bienfaisante du capital uni au travail. » Sans le prix relativement élevé des terres, non seulement Victoria n'eût été peuplée que par des colons pauvres, incapables d'en tirer toutes les richesses qu'elle contenait ; mais, selon toutes les probabilités, elle n'eût pas été peuplée du tout ou ne l'eût été que peu et tard ; car, à cette distance de la métropole et sans l'attrait des mines d'or, qui ne furent découvertes qu'en 1851, l'immigration libre ne se fût jamais portée vers cette colonie ; il fallait, pour l'y diriger, des subsides considérables et ces subsides ne se pouvaient tirer que du land fund, produit de la vente des terres.
La colonie où la doctrine de Wakefleld fut appliquée avec le plus d'exactitude est l'Australie du Sud. Cette colonie fut fondée en 1836 pour servir de type et de modèle : son histoire, qui a été écrite par le colonel Torrens, présente de curieux enseignements. L'organisation économique et le mode de gouvernement furent
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complètement nouveaux. L'acte 4 et 5, Guillaume lY, chapitre xcv, qui forme la loi constitutive de la colonie, confie le pouvoir exécutif et législatif à un gouverneur et à un conseil nomme par le gouvernement ; mais, en outre, un comité, a board ofconkmissioners, résidant en Angleterre et ayant un de ses membredélégué dans la colonie, devait avoir la disposition des terres et la conduite de l'immigration ; la totalité du fonds provenant de h vente des terres devait être consacrée à la transportation de familles laborieuses dans la colonie. L'acte de Guillaume lY nàllouait aucune provision pour les dépenses préparatoires, TarpeEtage, les routes et les travaux publics ; mais la faculté était accordée au board of œmmùsioners de commencer les opérations pour rimmigration des travailleurs par un emprunt de 50,000 livres, garanti par le produit futur de la vente des terres, et de subvenir aux dépenses nécessaires de premier établissement et de préparation par un emprunt de 200,000 livres sterling garanti par le> revenus futurs de la colonie, y compris le fond des terres. Ce qui constituait l'originalité de ce plan, c'est la pensée que la colonie pourrait se fonder en hypothéquant son avenir, sans qu'il en coûtât rien à la métropole : la colonie se supporterait elle-même, sans aucune avance de l'État ; c'est ce que Ton appelait le self supporling principle. Cette illusion étrange ne put durer et fut cruellement punie ; on s'aperçut qu'un emprunt de 200,000 livres, sans autre garantie que celle des revenus locaux à venir, dans une colonie où le sol n'était pas encore défriché, était une vraie chimère. Aussi, en 1838, un nouvel acte du Parlement (1 et 2, Victoria, chapitre Lx) altéra quelques dispositions de l'acte originaire, tout en laissant subsister cette faculté d'engager des revenus à venir, qui ne pouvaient exister que quand la colonie se serait déjà développée considérablement, c'est-à-dire au bout d'un certain laps d'années. Le système Wakeûeld inspirait alors une confiance si absolue qu'on croyait fermement que la colonie se formerait sans qu'il en coûtât un penny à la mère patrie. On se lança dans des emprunts dont le remboursement et le service même des intérêts ne reposaient sur aucune base actuelle ; on imprima à la colonie un mouvement de spéculation extraordinaire : l'agiotagt^ s y porta avec une fureur qui rappelle la compagnie du Mississi])! de Law. Le prix des sections de terrain dans la ville d'Adélaïde avait été fixé à 12 shellings l'acre : trois jours après l'achèvement du plan de la ville, 560 sections furent vendues à un prix moyen de 6 livres 3 shellings l'acre et, en 1839, les terrains en bonne situation atteignaient le prix de 1,000 à 2,000 livres sterling l'acre. Le peuplement s'inaugura avec succès : à la fin de 1838, 5.300 personnes avaient quitté le Royaume-Uni pour l'Australie du Sud;
luelques centaines d'Allemands s'y étaient rendus. Le prix de la :erre dans la campagne, d'abord fixé à 12 shellings Facre, monta )l 1 livre, prix auquel il resta désormais. Près de 50,000 livres aivaient ainsi été fournies par la vente des terres et appliquées à rimmigration. Dans Tannée 1839, 5,316 personnes émigrërent du Royaume-Uni pour la colonie nouvelle; 150,000 acres de terre furent vendus au prix de 1 livre chaque. Le montant de la vente des terres était déjà plus considérable dans cette colonie naissante qu'à la Nouvelle-Galles, y compris Port-Philippe (Victoria) ; mais on s*opini&trait à le consacrer entièrement à l'immigration sans en détourner la moindre parcelle pour les dépenses d'administration et de police. On subvenait à celles-ci par des emprunts : quatre ans après la fondation de la colonie, les dépenses publiques annuelles y étaient de 140,000 livres, les revenus autres que ceux provenant de la vente des terres n'étaient que de 20,000 livres ; or, comme d'après les deux actes du Parlement, le produit de la vente des terres devait être employé dans sa totalité à l'importation de familles de laboureurs, il y avait un déficit de 120,000 livres que l'on comblait par des emprunts, un état de choses aussi défectueux ne put durer : en 1840, la colonie fit banqueroute, l'immigration subventionnée et les ventes de terre cessèrent au mois d'août de la même année ; la métropole dut intervenir pour prêter une somme considérable ; il fallut modifier radicalement les statuts de l'acte de Guillaume lY et de l'acte 1 et 2 Victoria, chapitre lx ; c'en était fait du self supporting principle, La catastrophe de l'Australie du Sud avait trois causes principales : 1** la complication du gouvernement qui se composait d'éléments trop nombreux et mal définis : le gouverneur et son conseil, d'une part, de l'autre part, the board of commissioners^ autorités souvent en contradiction et entre lesquelles aucune subordination n'avait été établie ; 2^ et c'était ici surtout le grand vice, l'omission totale de tout moyen pour pourvoir aux dépenses préparatoires de la colonisation, excepté par des emprunts et des anticipations sur des revenus lointains, qui, pendant de longues années, ne pourraient même suffire aux charges immédiates; 3' l'extravagance de la spéculation : on ne faisait presque aucune opération sérieuse; on gaspillait le temps et les capitaux dans un agiotage improductif.
En dehors de ces trois erreurs capitales, les promoteurs de la colonie avaient, dans un grand nombre de détails, montré beaucoup de prévoyance pour sa santé morale : on excluait les convicU; on apportait beaucoup de discernement au choix des émigrants du Royaume-Uni pour l'Australie du Sud ; l'on développait et l'on dotait largement le service religieux et le service de l'instructioa.
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Mais ces excellentes mesures ne purent préserver la colonie de h ruine.
De cette catastrophe de l'Australie du Sud il résulte deux enseignements : le premier, c'est que c'est une tentative chimérique de prétendre fonder des colonies sans qu'il en coûte rien à L métropole, sans qu'elle ait même à faire des avances: le second, c'est qu'il est imprudent de vouloir consacrer en subsides à Tiramigration la totalité du produit de la vente des terres, c'est-sdire la seule ressource importante que possède une colonie nouvelle : il y a d'autres services indispensables auxquels il importt^ de subvenir et on ne le peut qu'en faisant un prélèvement sur le produit de la vente des terres. Ces deux points, à partir de 1840. furent regardés comme démontrés. En 1841, lors du second ministère Peel, le ministre des colonies, M Gladstone, qui admettait le système Wakefield dans tout ce qu'il a d'applicable et de pratique, forma un très grand plan de colonisation : l'État doit, disait -il dans un manifeste qui fit beaucoup de bruit, faire défricher les forêts à ses frais et sous sa direction propre, fixer le^ lieux convenables à la fondation des villes, y élever des églises, des écoles et des auberges. La marine de l'État doit être employée au transport des émigrants. M. Gladstone recommandait principalement le sud de l'Afrique, comme susceptible de colonisation. Un corps de 560 pionniers avec un ingénieur général devait fixer l'emplacement de la ville ; un corps de défricheurs devait défricher les bois. Il n'en coûterait que 100,000 livres sterling pour l'implantation de 10,000 hommes; aussitôt que les premiers frais seraient couverts par la vente des terres, l'on coloniserait un autre district. Ce plan gigantesque, comme tous les autres projets du dernier cabinet Peel, ne fut pas exécuté. Il s'y trouvait d'ailleurs, à notre avis, un peu d'exagération, spécialement dans cette intervention de l'État pour fixer l'emplacement des villes, qui, avec un bon régime économique, politique et financier, savent naître d'elles-mêmes dans les conditions les plus favorables. Ce qu'il y avait de juste dans ces vues, c'est qu'il est indispensable que l'État fasse les premiers frais de la colonisation, mais que, si l'afTaire est bien conduite, ces premières dépenses peuvent n'être que des avances. Ce qu'il y avait d'important aussi dans ce plan, c'est que l'on y regardait comme utile d'employer une certaine partie du produit de la vente des terres à d'autres services que celui de l'immigration. C'est ce qui a toujours été reconnu depuis lors par tous les ministres et tous les fonctionnaires coloniaux. Mais dans quelle proportion doit-on diviser le produit de la vente des terres ou land fund entre les subsides à l'immigration et les autres services nécessaires, l'arpentage, la construc-
Lion des routes, etc., c*est ce qu'il était difficile de fixer. Et cependant, il fallait trouver une limite précise; chacun sentait la louble nécessité de réserver à Tcntretien de Timmigration une partie très considérable de ce lavdfund et d'en consacrer une au- L re aux dépenses coloniales. Lord John Hussell, ministre des colonies, fixa le principe que 50 p. 100 du produit de la vente des terres devraient être employés à soutenir l'immigration, 15 p. 100 réservés pour civiliser les indigènes, 10 p. 100 consacrés aux frais d'arpentage et 25 p. 100 aux autres dépenses du gouvernement colonial. D'un autre côté, le statut constitutii de la colonie de la Nouvelle-Zélande porte que 75 p. 100 du produit de la vente des terres doivent être réservés pour les subsides à l'immigration, et 25 p. 100 seulement abandonnés au gouvernement colonial pour les dépenses locales. Cette proportion parait la bonne à Torigino d'une colonie lointaine : quand la colonie est aduItCt celle de lord Russell est peut-être préférable. Dans le premier cas, ce qui importe le plus, c'est d'attirer des travailleurs ; dans le second, l'immigration a moins besoin d'être sollicitée, elle afflue d'elle-même. On le voit, la catastrophe de l'Australie du Sud ne fit pas abandonner les principes Wakefield ; elle en modifia seulement Tapplication.On continua à vendre les terres à des prix relativement élevés, et à employer la plus grande partie de ce produit au transport des travailleurs d'Angleterre dans les colonies. L'Australie du Sud ne tarda pas à se relever : en 1841, l'on y avait vendu depuis l'origine 288,817 acres pour 267,988 livres sterling ;en 1855, la population montait à 86,000 individus; en 1861, à 130,000.
Acôtédusystème Wakefield, on doit citer, comme un destraits caractéristiques de la colonisation australienne, l'^lc^ Tb/rertjconcernant la conservation et le transfert de la propriété foncière. Cet Act simplifie les formalités et les frais, crée pour chaque propriété un titre oîi sontinscrits tous les droitshypothecairesetautres.il donne à la propriété terrienne le maximum de sécurité, de netteté et de mobilité; on Ta imité en Tunisie et ailleurs, mais il est surtout applicable dans un pays tout à fait neuf et où la terre est vacante.
C'est surtout l'immigration subventionnée qui a peuplé l'Australie, jusqu'à la découverte des mines d'or en 1851. Voici les chiffres de l'émigration du Royaume -Uni vers cette contrée :
Total décennal. Moyenne annaelle.
Total.... 683.923
Malheureusement nous ne pouvons fixer pour toutes ces différentes périodes la part de l'immigration subventionnée : nous
n'avons de chiffres sur ce point que pour la période de 1847 à 1850 : mais, comme nous l'avons dit, de 1830 à 1850, la presqu»? totalité de Témigration anglaise pour l'Australie fut subventionnée par le produit de la vente des terres coloniales. C*est seulement à partir de la découverte des mines d'or que rémigration libre pour les colonies australiennes devient très considérable.
Emigration subventionnée.
NouTelle-Galles du Sud 81.711 1.252
Victoria 99.219 2.034
Australie du Sud 62.752 1.326
Tasmanie 4.879 28
Nouvelle-Zélande 196 >
Queensland » » 506
Total 248.757 5048
Ensemble 253.903
Les commissaires de l'émigration en Angleterre apportèreot toujours le plus grand soin au choix des émigrants subventionnés, afin de ne pas charger les colonies d'individus incapables de travailler et de subvenir à leur subsistance. Ils s'efforcèrent aussi do corriger la disproportion des sexes que la déportation des con« victs avait produite et que l'affluence extraordinaire de chercheurs d'or depuis 1851 n'avait fait qu'augmenter. Les commissaires de l'émigration en Angleterre envoyaient donc dans les dernières années plus de femmes que d'hommes. Ainsi, de 1847 à 1858, il a été expédié en fait de célibataires :
Gansons.
Filles...
L'on voit combien était bienfaisante cette coutume de vendre la terre à un prix relativement élevé et d'en consacrer le produit à. l'entretien de l'immigration, de façon à pouvoir non seulemeol augmenter la population et le nombre des travailleurs, mais encore corriger la situation anormale d'une société oîi l'un des sexes est, par des circonstances qui tiennent à l'origine et au développement de la colonie, en très grande supériorité numérique sur l'autre sexe. Il importe cependant de noter une dérogation considérable, mais nécessaire, à ce régime de vente des terres incultes. L'on sait que la grande production de l'Australie est la laine : cette contrée sous ce rapport a de très grands avantages
naturels. Mais cette production exige d'immenses troupeaux qui, 1 leur tour, réclament pour les nourrir d'énormes espaces. Afin ie faciliter cette production si utile, on a pris dès Torigine la coutume d'accorder aux propriétaires de troupeaux des licences de pâture, sur d'immenses étendues de terre, moyennant une faible rente. Ainsi, chaque acquéreur de 40 acres de terre obtient, moyennant 10 livres par an, et à titre de bail dont la durée varie d'une à quatorze années, le droit de faire p&turer ses troupeaux sur une étendue d'un mille carré ou 640 acres. De cette façon l'on utilise pour la nourriture du bétail les terrains encore incultes et, d'un autre côté. Ton évite, selon la juste observation de Mérivale, les inconvénients que l'expérience a montré résulter de Taliénation de vastes étendues de terre à un prix nominal, et le public obtient en fin de compte l'avantage d'acheter ces terres, occupées momentanément par le pâturage, quand leur valeur s'est accrue par les progrès de la population et de la culture.
Tel est le régime d'appropriation des terres qui a fait la prospérité des colonies australasiennes dans la seconde période de leur existence, de 1830 à 1851 , et qui, aujourd'hui encore, contribue notablement au développement de leur richesse et de leur population. On ne saurait trop louer cette méthode savante et précise avec laquelle le régime des États-Unis peut seul lutter. Sans doute une circonstance tout à fait occasionnelle et fortuite, la découverte de mines d'or abondantes et d'une facile exploitation a donné subitement à l'Australie une impulsion sans précédent ; mais il n'en est pas moins vrai que, si cette circonstance ne s'était jamais présentée, les colonies de l'Australie avaient néanmoins devant elles un magnifique avenir pleinement assuré ; c'est une erreur d'attribuer à la coopération tardive du hasard le développement ininterrompu de ces établissements. C'est à la sagesse de l'Angleterre, c'est à l'excellent régime de la déportation et de Yclssignment pendant la première période, c'est au mode d'appropriation des terres pendant la période suivante, que l'Australie est principalement redevable de ce qu'il y a de réel et de durable dans sa splendeur.
Avant de quitter cette seconde époque des colonies de l'Australasie, nous devons nous arrêter un peu à la Nouvelle-Zélande, dont la fondation et la constitution sociale actuelle présentent quelques caractères spéciaux. C'est en 1840 que cette lie fut occupée par l'Angleterre; en 1839, la France songeait à y fonder un établissement colonial, mais elle fut devancée par la Grande-Bretagne. Jusqu'à cette époque le drapeau anglais n'y flottait que sur des huttes de missionaires ou de pécheurs. Depuis longtemps, Topinion publique dans la Grande-Bretagne était préoccupée de
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cette île, dont les rivages bien découpés, la terre fertile et le bean climat invitaient à la colonisation. « C'est un vrai paradis », sicrîait au parlement de Londres un ancien négociant de Sydney. M. Barrow-Monteflore.
L'occupation de la Nouvelle-Zélande avait été préméditée bien avant d*être effectuée ; la colonisation s'y opéra avec beaucoup plus de régularité et d'ensemble que dans les colonies împro>> sées. Un très grand nombre de publications avaient renseigné If public sur les avantages spéciaux de cette belle contrée. Au^^i rémigration qui s'y transporta diffère-t-elle essentiellement de celle qui forma la base des autres établissements anglais. Ce ne furent ni des criminels, ni des mineurs, ni des aventuriers ; ce fui la classe moyenne, des cultivateurs ayant de petits capitaux, de> officiers retraités, quelques rejetons même de grandes familles- La civilisation s'y transporta avec ses trois ressorts principaux, h famille, la propriété, le capital. Aussi la société y est-elle beaucoup plus en équilibre et dans des conditions beaucoup plus normales que dans les autres colonies anglaises. C'est une colonie destinée à la classe aisée, où la richesse est assez également répartie; il y a des gisements de houille, du cuivre, du minerai de fer. Tout annonçait à cet établissement un développement sérieux, stable et régulier; il y a quelques années, on y a découvert de très abondantes mines d'or.
Nous avons divisé en trois époques l'histoire des colonies de TAustralie, la première qui de 1788 va jusqu'en 1830 et est caractérisée par la déportation sur une grande échelle, la mise des convicts en assignement chez les colons, les concessions de terres et la faiblesse de l'immigration libre; la seconde, qui de 1830 s'étend jusqu'à 1851, et se recommande à un examen attentif et minutieux par l'application plus ou moins complète des principes du système Wakefleld, par la vente des terres à un prix relativement élevé et l'importance toujours croissante de l'immigration subventionnée; la troisième période, qui dure depuis 1851 jusqu'à, nos jours, s'est signalée par la découverte des mines d'or, par l'impulsion extraordinaire qu'en reçoit la colonisation, par l'afllui de l'immigration spontanée qui porte sur le sol de l'Australie des représentants de toutes les races de l'Asie et de l'Europe. De celte' troisième époque nous aurons peu de chose à dire; c'est la plus' connue au point de vue pittoresque et anecdotique; c'est celle qui, au point de vue théorique, offre le moins d'intérêt ; on n'y voit point, en effet, l'application de principes nouveaux comme dans les deux précédentes ; et la science a moins d'enseignements utiles à y recueillir. La découverte de mines d'or d'une grande richesse dans un temps comme le nôtre, où la vapeur a multiplié
les moyens de transport et où, dans tous les pays d'Europe et dans le plus vaste empire de TAsie. il y a, chaque année, plusieurs centaines de mille hommes prêts à émigrer, devait attirer en peu de temps sur la contrée minière des nuées d'aventuriers. C'est ce qui se vit encore en Australie. Dans cette dernière contrée, cependant, on fit de louables efforts pour prévenir les désordres inséparables d'un pareil afflux d'immigrants, et la désorganisation probable que l'attrait du métier de mineur allait sans doute produire en détournant les colons des patients travaux auxquels ils s'étaient adonnés.
C'est le 2 mai 1851, le lendemain du jour où fut ouverte l'exposition universelle de Londres, que la nouvelle offlcielle de l'existence de gttes aurifères en Australie fut publiée à Sydney. Le gouverneur de laNouvelle-Galles, M. Fitzroy, eut le dessein d'exploiter ces mines au profit de l'administration coloniale; il revendiqua par une proclamation cette exploitation comme propriété de la couronne et menaça de poursuivre quiconque ferait des fouilles. Ges précautions furent inutiles. On se précipita de tous côtés vers les placers; les cultures furent un moment abandonnées; les imaiigrants afiQuèrent au bout de quelques mois. L'administration dut se contenter d'exiger des mineurs une licence qui se délivrait moyennant un prix assez élevé. Nous n'entrerons dans aucun détail sur l'exploitation de ces gisements et sur leurs richesses ; il n'y a rien là de caractéristique au point de vue qui nous occupe. Les villes australiennes, qui étaient dans une voie de développement régulier et paisible, reçurent une extraordinaire impulsion; le centre de gravité se déplaça. La Nouvelle-Galles s'effaça devant la colonie plus récente de Port-Philip ou Victoria, plus favorisée sous le rapport des gisements aurifères. Sydney fut éclipsée par Melbourne, grosse bourgade située dans un lieu bas et qui semblait peu favorable au commerce ; cette ville s'enfla subitement et prit d'énormes proportions, au point d'atteindre en moins de quinze ans près de 200,000 habitants. Les premières années furent une époque de crise et de démoralisation. L'agiotage sur les terrains arriva à un paroxysme effrayant ; il y eut des moments où le prix du sol à Melbourne fut cinq à six fois plus élevé que dans les quartiers les plus favorisés de la métropole. Ce qu'il y a de particulier au milieu de ces excès et ce qui montre, en dépit de tous les accès fébriles, la vitalité saine et le sens pratique et droit de la race anglo-saxonne, c'est que, au milieu de cette désoi^anisation initiale, l'on ne cessa pas de développer les établissements d'instruction publique. En juin 1854, le nombre des écoles à Melbourne était de 167, recevant 12,000 enfants de toutes
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les communions ; un jardiii botanique était créé, un terrain assigné pour une université qui fut bientôt fondée avec l'agrément de la métropole; une bibliothèque publique fut ouverte. Rien ne diffère plus de la conduite des Espagnols au Mexique et au Pérou; les temps sont changés, il est vrai; mais les idées et les mœurs des deux races sont aussi entièrement distinctes. C'est le plus bel éloge que Ton puisse faire de la colonisation australienne, éloge qui compense les critiques que nous ne pourrons éviter ; dans cet enfantement laborieux et turbulent qui créa la colonie de Victoria et les villes importantes de Melbourne et de Geelong, la première pensée collective fut pour renseignement, pour le développement sur une grande échelle de l'instruction tant supérieure que primaire ; cette conduite, éminemment sage et morale, porte avec elle toutes les garanties d'avenir, de développement régulier et de prospérité durable.
A partir de 1851 Jusqu'au moment où l'exploitation des mines d'or se transforma et où, à la place des petits entrepreneurs individuels démines, se constituèrent quelques grandes compagnies, c'est-à-dire jusque vers 1860, l'immigration qui afQua en Australie se composa d'éléments moins recommandables que ceux qui entraient dans la composition de l'immigration libre primitive : le Royaume-Uni en dix ans, de 1851 à 1861, n'a pas envoyé moins de 508.802 personnes en Australie. Une grande partie étaient des aventuriers qui se consacraient à la poursuite aléatoire et fébrilede gains considérables, au lieu de rechercher par un travail patient et continu une aisance facile à atteindre. Ce qu'il y avait aussi de regrettable, c'est que dans cette immigration le nombre des hommes dépassait encore de beaucoup celui des femmes. A ces immigrants qui accouraient des contrées d'Europe, il faut joindre ceux qui viennent d'Asie.
Les Chinois se précipitaient à flots sur les colonies australasiennes ; l'appât de l'or les y a attirés malgré les mauvais traitements, l'injustice des lois et l'inimitié populaire. En 1856, Ton en comptait 18,000 : en 1862, ce nombre était déjà triplé. C'était li un élément pernicieux, non pas que les Chinois ne soient laborieux et économes : ces qualités, ils les possèdent au plus haut degré, et ils les conservent êans toutes les contrées où ils vont chercher fortune ; mais cette race, dépourvue de pensées élevées, ne poursuivant que le lucre et ne connaissant d'autres jouissances que celles de la matière, est, dans nos sociétés de civilisation européenne, d'un fâcheux exemple, d'un contact dangereux et exerce une influence démoralisatrice, en Australie plus qu'ailleurs, parce que la population chinoise y est toute masculine, à peine y
compte-t-on quelques femmes : il en résulte une débauche éhontée, des vices odieux qui s'étalent en plein jour et qui compromettent la civilisation.
Les placera de la colonie de Victoria ont drainé pendant les premières années de leur exploitation la population des colonies voisines. La Tasmanie, spécialement, a vu un grand nombre de ses colons séduits par le mirage des richesses de sa voisine abandonner leurs champs et leurs troupeaux. Les bras manquèrent subitement dans cette belle île où le transport des convicts venait d'être suspendu ; le gouvernement de Van-Diémen se décida à provoquer l'immigration de cultivateurs européens par des primes considérables : il promettait 20 livres sterling pour les adultes du Royaume-Uni, 16 livres sterling pour les autres Européen^, pour un enfant de 3 à 14 ans 10 livres sterling, et 8 livres sterling pour un enfant au-dessous de trois ans. En 1854, la société d'immigration tasmanienne envoya en Ecosse un agent pour en ramener 5,000 travailleurs.
Cette crise ne dura pas ; l'équilibre finit par se rétablir : la séduction des mines diminua, malgré les profits extraordinaires, qu'elles avaient donnés à quelques-uns pendant les premières années ; toutes les colonies finirent par participer à la prospé rite de Victoria ; les districts agricoles virent augmenter la demande de leurs produits, ce qui les porta à étendre leur production et y attira des salariés, dégoûtés des déboires qu'ils avaient trouvés aux placers. Le charbon et le cuivre de la Nouvelle-Galles seront des richesses plus durables que les mines d'or. Néanmoins, les colonies australasiennes sont privilégiées sous le rapport des métaux précieux ; en 1884, on déxîouvrit Ti'nbondHntes mines d'argent à Victoria, et la Nouvelle-Zélande, ainsi que 0"eensland, contient des mines d'or très productives Voici des.tableaux em< pruntés aux plus récents documents anglais, qui prouvent que toutes les colonies australasiennes, à l'exception de la Tasmanie ou Van-Diémen, ont pris un développement considérable depuis la découverte des mines d'or; telle est la solidarité que les liens de réchange établissent entre les contrées d'une même zone et d'un même groupe social : toute découverte de richesses nouvelles dans l'une d'elles, au bout de peu de temps, profite aux autres. On remarque notamment les progrès d'une colonie qui ne date guère que de trente ans, Queensland, située au nyrd de l'Australie.
^1) On sait, que dépuis quelques aunées, les Anstrdieus réglementent avec la plus grande séYéiité rentrée des Chinois et en limitent le nombre dans chaque colonie. : ' " {JSote de la 4fi édition.)
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