PRÉFACE DE LA TROISIÈME ÉDITION. IX
qu'ils sont presque exactement les mêmes que ceux de la glorieuse et florissante République Vénitienne dans ses beaux temps; et en remontant plus haut, la conduite de Venise dans ses extensions au dehors paraît n'avoir différé en rien d'essentiel de celle de Carthage.
« L'expérience est donc faite, elle est décisive : si vous voulez avoir des colonies, ayez pour elles une armée spéciale de mercenaires. Ce mot de mercenaires choque vos susceptibitités démocratiques; et pourquoi donc? Ce sont vos susceptibilités qui sont frivoles et niaises. Le mot de mercenaire veut dire que Ton reçoit un salaire, une merces, récompense. Eh bien! qui donc, dan^ monde moderne, travaille sans récompense? »
Nous rappelions que la matière première d'une armée coloniale ne manque pas en France et dans nos possessions. Outre les régiments tonkinois que nous avons déjà commencé à former, les bataillons et les escadrons d'Arabes qui répondent avec empressement à notre appel, nous n'avons qu'à provoquer des engagements volontaires avec primes parmi les Français âgés de 24 à 35 ans. D'après les statistiques militaires du second empire, l'armée française au 1*' janvier 1867, comptait 53,401 remplaçants, c'est-à-dire des hommes qui entraient dans la carrière militaire de leur plein gré et par la séduction d'une prime d'ai^ent (1). N'eût-on que le tiers de ces engagés volontaires avec prime, que, en y joignant les régiments d'indigènes propres à chaque colonie, notre légion étrangère accrue et les bataillons d'Arabes qui peuvent servir dans presque toutes nos possessions, on constituerait une armée coloniale des plus solides.
On aurait ainsi complètement imité l'Angleterre, et l'on verrait disparaître le seul grief d'une partie de la population française contre la politique coloniale, à savoir qu'elle exige l'envoi au loin de jeunes gens faisant partie du contingent militaire annuel.
(1) Nous extrayons ce renseignement de V Annuaire de téconomie polUiquê et de la tifitistigui de M. Maurice Block, pour 1868, pages 99 et 100.
X PRÉFAGB D£ LA TROISIÈME ÊDniON.
Si dans cette noitTeUeé^lition de notre livre nous avoiis notablement étendu les cbapitres qui traitent de la situation et de Tavenir de nos dirersea colonies, il nous est arrivé aussi d'ajouter cpielques développements à la partie puremeat doctrinale. On a rtiabitude de mesurer l'importance d'une coloniepour une métropole à la valeur des mArcbandises que la seccmde vaid à la première. C'est une vue étroite eisuperficieUe.Les avantages qu^une vieille eontrée retire dune colonie proi^ère sont singulièrement divers et variés et s'étendent à tous les domaines de la vie d^un peuple. Nous eroyons avoir réussi à le démontrer par des preuves et des exemples que jusqu'ici on avait négligés.
Quand paroi la première édition de cet ouvrage, l'esprit public en France était encore presque indifférent à la colonisation. Lorsque fut publiée la secc^nde, il se trouvait, au contraire, daas toute la ferveur d*iiin goût nouveau pour cette branche d^aetivité nationale. Aujourd'hui que nous lui offrons cette troisième édition, l'opinion publique est indécise, un peu lasse et découragée. Puissions-nous contribuer à lui rendre la confiance, à lui communiquer surtout cette vertu qui est malbeureusement si peu française, sans laquelle il peut bien se faire de grandes choses, mais non se fonder des œuvres durables, la persévérance !
I*' décembre 1885.
PAm LEROY-BEAULIEU.
PREFACE