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CHAPITRE XI De la ooIonlMitioa

La colonisation nisse diffère complètement de toutes les antrea eolonieatios* -européennes. — Elle procède par un prolongement insensible & une exten^ios de la mère-patrie, tane interruption de territoires.

Les espaces nonveaux occupés par la Russie ont une irrande analogie phyâqat avec la Russie elle-même. — Entre cette poussée continue dans un milieu uoiforme et Tessaimage dans des milieux divers des nations européennes coabnentales, il 7 a peu d'analogies.

L*état encore primitif du peuple russe, ses institutions patriarcales eotnt d^at grand secours pour le peuplement de contrées peu hospitalières et occupées k peine par des barbares. — Grande habileté colonisatrice du gouTernement russe. — Facilité de réconciliation, sinon d'assimilation absolue, entre les éléments indigènes vaincus et les éléments envahisseurs victorieux.

Coup d*œil sur l'avenir de la Sibérie et du Turkestan.

Malgré la différence des types de colonisation, grands exemples donnés par la Russie aux peuples de TOccident.

Nous avions omis, dans les précédentes éditions de cet ouvrage, de parler de la colonisation russe : c*est qu*elle a des caractère^ très distincts de ceux de la colonisation des autres puissance> européennes, au point qu'on pouvait hésiter à savoir si c'est là. dans toute la force du terme, une colonisation. Tandis que les autres puissances s'emparent de terres situées au loin, séparées souvent de la mère patrie par des milliers de lieues, offrant un climat parfois très différent, des productions fréquemment tout autres, et étant même quelquefois inhabitables, d'une façon permanente, aux hommes ou du moins aux familles de la métropole, les territoires nouveaux acquis par les Russes sont, dans toute l.i force du mot, les prolongements mêmes de la Russie. Us sont contigus, ils présentent les mômes steppes, les mômes forêts, les mômes climats extrêmes ; il n'y a entre ces immenses étendues asiatiques et la Russie, qu'une différence de degré et non de nature.

Poursuivant sa marche de l'ouest à l'est, la Russie aboutit à l'embouchure de l'Amour et au détroit de Behring; étendant, d'autre part, ses conquêtes successives et continues du nord au sud, elle s'empare tour à tour du Caucase et de ses dépendances, puis des rives de la Caspienne et de Khiva, puis de Boukara et enfin du Turkestan toutentier, ne s'arrôtant plus, et encore peut-ôtre temporairement, qu'aux frontières de la Perse, de l'Afganistanet delà Chine.

Quelle différence entre cette poussée envahissante et l'essaimage des nations de l'Europe occidentale ! Jamais l'armée russe conquérante n'est séparée de sa base d'opérations ;J[amais l'émigrant russe, soit individuel, soit collectif, sous la forme'de toute une commune ou de toute une fraction ae communTgùT chancre

3 e demeure, n*a la seïisation ^u'il quille la pairie. Ce n'esl pas, à vrsLÏ dire, unë~lSml^auou, c'est un simple déplacemenl; loul au plus serail-ce une migration.

Celle marche en avanl de la Russie vers l^esU celte sorle de descenle vers le sud, n*ont rien de communravec la fondation des [colonies des aulres conlrées européennes.

La Russie a eu l'inappréciable bonheur d'avoir à ses côtés dés Lerritoires énormes, peuplés & peine de faibles tribus instables. Elle a eu la ressource de contenir dans son sein des éléments appropriés à Toccupalion et à la première mise en valeur de ces colossales étendues : les Cosaques d'abord, hardis aventuriers, habitués au transport de leurs stanitxas, en cas de mauvaise humeur ou d'aubaine, à des centaines ou des milliers de kilomètres de leur séjour primitif; puis, les Raskolniks ou hérétiques que la crainte de Torthodoxie chassait au loin; enfin après la suppression du servage, il y a trente ans, toutes les familles qui, dans la communauté des terres du village russe ou mir, se trouvaient surabondantes, n'obtenaient plus que des lots étroits et insignifiants.

Ces conditions étaient et sont encore admirablement propres à la colonisation de la catégorie de territoires qui sont échus à la Russie. D'autres circonstances sociales ne le sont pas moins. Les Russes sont le peuple d'Europe qui, dans toutes ses couches inférieures et moyennes, se rapproche le plus de l'homme barbare, des peuples primitifs. Même l'aristocratie moscovite est un peu dans ce cas, et le mot fameux : grattez le Russe, vous rencontrerez le barbare, trouve ici son heureuse application. C'est, en efTet,uoe I^nne fortune pour la Russie colonisatrice, étant donnés les territoires qui lui sont échus, de bénéficier de toutes les découvertes scientifiques européennes, de tout le crédit d'une grande puissance moderne, et de conserver, cependant, une population encore près de la nature, c'est-à-dire simple, laborieuse, sans prétention ni gloriole démesurée, capable de frayer avec les barbares, de les comjTgndre et de se ïaîre comprendre d*eux, de se les assimiler avecjînejiisance' qû*on ne rencontre dans lés colonies d'aucun autre peuple. Entre le commerçant russe, si vastes que soient ses affaires et le commerçant deBoukhara oude Samarkand, Técart est faible : les dispositions mentales, les habitudes même ne diffèrent guère; la ressemblance est encore plus frappante entre le paysan russe ou mot^'ick et le simple khirglze ou tourkmène. Ils sont à peu près au même stage de développement intellectuel.

La constitution de la commune russe, la propriété collective qui seraient de grands embarras pour une culture perfectionnée du sol,unensembled'institutionspalriarcales,apporlenl,auconlraire, un secours au colon dans ces contrées, actuellement si inhospi-

talières, de la Sibérie et de TAsie centrale. Un colon privé, ni émigrant^ ou une famille d*émigrants & la mode anglaise ou aile mande, se perdrait au milieu de ces immensités et s'y décourage rait. Au contraire, toute une section de commune russe, vepap! avec lésjflstitulions t raHîtinnnf>||gs du mtV, se transplanter âan; ces solitudes forme, au point de vue physique et moral, un faisceac dimcîie à entamer.

Même les officiers et les fonctionnaires russes, malgré le verra: d^élégance dont se parent en Occident les plus raffinés d'entre eux ne se sentent nullement dépaysés au milieu des Tourkmènes, de Khirgises et des races diverses de la Sibérie. La nature primitive à peine atténuée et non étouffée chez eux par une ou deux génê rations de culture occidentale, reprend le dessus et leur perme de traiter,sansefforts,en camarades les chefs ou notables indigènes leurs ennemis de la veille. La politique du gouvernement impéria travaille, avec beaucoup de sollicitude, sinon aune absolue fusion à laquelle s'opposent parfois les différences religieuses, du moio à un rapprochement qui efface les divisions profondes. Des Tourk mènes, qui, à Khi va, à Geuk-Tépé, ont lutté avec frénésie, il y î quelques années à peine, contre Tenvahisseur moscovite, servent maintenant dans ses armées, sans rancunes, presque sans regrets définitivement réconciliés.

Le gouvernement russe, si intolérant pour les sectes religieuse: avoisinant Torthodoxie orientale, se montre, au contraire, en Asi< d*une courtoisie sans affectation pour Télément musulman. L*ad roinistration russe aussi, qui n*a pas les formes compliquées el rebutantes des peuples occidentaux, qui se rapproche bien plui du régime patriarcal, choque beaucoup moins les idées des peu pies vaincus, lesquels, d'ailleurs, n'ont, pour la plupart, faute d( cohésion historique, qu'une faible conscience nationale.

Quelle différence entre cette colonisation par prolongement, pai extension, par assimilation, avec la colonisation anglaise qui ou bien extermine les peuples primitirs ou, du moins, ne sait jamai: combler le fossé qui la sépare d'eux, piippés sftiilftfnftnt sont Ipj Anglais aux Indes; les Russes s'enracinent chaque Jour au Tiirlces tàn et en Sibérie.

Quels résultats y obtiendront-ils ? Les espaces sont énormes nul peuple n'en a eu de semblables à sa disposition ; mais la nature: est bien ingrate et le climat bien sévère. Certaines statistiques évaluent à 12,822,177 kilomètres carrés la superficie de la Sibérie el à 3,017,760 celle de l'Asie centrale faisant partie de l'empin russe, soit ensemble 15,840,000 kilomètres carrés environ, non comptés les 472,666 kilomètres carrés de la Caucasie. Ces chiffres, toutefois, sont au-dessous de la réalité : ils ne comprennent, sans

ioute, que les territoires directement sujets et non les pays vas- »a.ux. M. Elisée Reclus, écrivant en I8S0, alors que les Russes -t'étaient pas encore à Merv, estime à 16,800,000 kilomètres carrés *^sie russe ou vassale de la Russie et à 17 millions d'habitants SL population approximative de ces espaces, soit un habitant enwriron par Idlomëtre carré.

Lies deux parties de l'Asie russe, en laissant de côté les territoires récemment gagnés par la Russie, sont de valeur très inégale. La.Sil)érie, conquise il y a jj^îajîftglgg ftnvîrnn^ para^ pnsfti^. rl#>r à peine S^millions d'habitants^ soit approximativement 3 h 3 habitants et demi par dix kilomètres carrés. On y a déporté, assure-t-on, depuis Forigine, un million de condamnés, et Ton eonlinue d'y en transporter une dizaine de mille par an environ. Ce pays n'a été jusqu'ici pour la Russie qu'un territoire de chasse aux animaux porteurs de fourrure ou bien une mine de métaux précieux, les métaux communs qui y abondent ne pouvant pas être exportés sous forme de minerais, à cause des distances, ni y recevoir, faute d'industrie, une première élaboration sur place qui les rendit plus transportables. Depuis la suppression du servage, laquelle laisse aux paysans russes la faculté d'émigrer, soit individuellement, soit collectivement, la Sibérie commence, sur certains points, à être Tobjet d'une exploitation agricole.

Si cruel que soit le climat, surtout dans la partie septentrionale, il est certain que la Sibérie, avec ses trois grands fleuves perpendiculaires à la mer du Nord, l'Obi, l'Iénisséi et la Lena, avec les nombreux afQuents, la faculté de relier au moyen de quelques canaux faciles, tous ces cours d'eau qui communiquent déjà naturellement presque entre eux, avec la nouvelle route ouverte par Nordenskiold, avec surtout le fleuve plus tempéré de l'Amour débouchant sur l'Océan Pacifique, tiendra un jour dans le monde une place importante au point de vue économique. On ne peut douter que l'on n'y découvre du charbon. Il est question de construire un chemin de fer transsibérien. Des voies de communication faciles, des capitaux, peuvent transformer Tutilisation de la Sibérie, notamment dans la partie méridionale, et la rapprocher de celle du Canada. Là où vivent péniblement aujourd'hui moins d'une demi-douzaine de millions d'hommes, il y a bien des chances pour qu'avant un siècle il s'y trouve, dans une certaine aisance, 15 ou 20 millions et, avant trois ou quatre siècles, 50 ou 100 millions peut-être.

L'Asie centrale tient déjà une partie des promesses qu'elle a fait naître. Les splendides oasis,telles que celles de Khivn ou de Bokhara, sont sans doute une exception. On ne pourra arracher au désert tous ses espaces, mais les cours d'eau sont nombreux

et mal utilisés, en général du moins; les restes des grandes villes, les souvenirs historiques, prouvent que la contrée a connu une rare prospérité, a possédé une population relativement dense. En admettant que les conditions physiques se soient en partie détériorées, que la sécheresse du climat se soit accrue, la dépopulation et l'appauvrissement de cette région ne tiennent pas seulement à la défaveur récente de la nature. L'insécurité dans ce pays, ouvert aux incursions, les guerres incessantes des tribus, la traite, moins bruyante, maïs aussi stérilisante que celle d'Afrique, et l'esclavage ont eu leur part dans la rétrogradation de l'Asie centrale La paix intérieure dont elle commence à bénéficier, les grandes œuvres que le gouvernement russe inaugure, le débouché ouvert à tous les produits locaux dans la Russie voisine, les capitaux que les Russes y apporteront, soit qu'ils les produisent d'euxmêmes, soit qu'ils les empruntent à l'Occident, transformeront presque à vue d'œil ces pays, redevenus jadis barbares et pauvres après une passagère civilisation. Déjà le chemin de fer central asiatique, construit avec tant de rapidité et de succès par le général Annenkof et qui relie Samarkand, par Pétersbourg, à toutes les capitales de l'Europe, a révélé au monde étonné les ressources de l'Asiecentrale. Quelques années à peine après son inauguration, on construit une seconde voie, tellement le trafic a dépassé les espérances : la culture du coton se développe dans ces anciennes solitudes, celle de la soie suivra. La Russie y trouvera des matières premières et y enverra ses produits fabriqués.

Ce colossal empire russe, qui jouit de tant d'esprit de suite et de persévérance, saura faire des surfaces qu'il possède, et qui équivalent toutes ensemble au cinquième environ de l'étendue totale des terres sur le globe, sinon un paradis, ce que ne permet guère la rudesse du climat, du moins un pays d'activé agriculture et d'incessante industrie.

Ce mode de colonisation que la Providence a refusé à toutes les autres contrées, la colonisation par prolongement, par la marche en avant, "sans* aucune scission, ni aucune séparation de la mère patrie, à la mode patriarcale d'autrefois, se sera montré le plus efficace qu'aura connu le monde moderne. Si les" conditions phy^sîqués n'admettaient que la Russie à ce genre de colonisation, du moins y a-t-elle déployé des qualités extraordinaires de volonté, de patience, de souplesse et d'activité. Il appartient aux autres nations, sur des théâtres bien différents, de suivre, lorsque les circonstances le permettent, les exemples des Russes.

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