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CHAPITRE IV

Ha l'eatretleM des eoloMles.

n est pare qu'une colonie fournisse un revenu net à la mère patrie. — L'établissement d'une colonie est nécessairement coûteux. — Cette raison ne doit pas être un obstacle à la colonisation de la part d'une nation riche.

Calculs exagérés sur ce que la fondation et la défense de ses colonies ont coûté à l'Angleterre. — Même quand la colonie est adulte et florissante, la mère patrie ne doit pas lui demander de tribut.

La métropole rentre d'une manière indirecte dans l'intérêt de ses déboursés. — Les avantages procurés par les colonies ne sont pas tous d'ordre commercia]. — Débouchés de toutes sortes qu'offrent les colonies aux classes moyennes de la métropole. — Le budget des colonies en France.

De la nécessité d'organiser une armée coloniale qui ne se recrute pas par le service obligatoire dans la métropole. — Cette armée doit se composer en grande partie de mercenaires.

Les partisans de la colonisation ont quelquefois invoqué, pour justifier llmportance qu'ils attachent aux colonies, les revenus que la métropole en peut tirer. Plus souvent les détracteurs de la colonisation ont mis en relief les dépenses considérables que les colonies causent à la métropole afin de détourner leurs compatriotes d'en créer ou pour les engager à abandonner celles qui étaient déjà fondées. Il importé de se garder, à l'un et l'autre point de vue, de toute exagération ; il serait, en effet, aussi déraisonnable de vouloir créer des colonies dans Tintenlion d'en tirer un revenu, que d'abandonner des colonies déjà adultes et en voie de progrès pour les frais qu'elles imposent momentanément à la métropole.

Il est excessivement rare qu'une colonie fournisse un revenu net / à la mère-patrie: dans l'état d'enfance, elle ne le peut pas, dans l'état d'adulte, elle ne le veut pas. Toute tentative pour en tirer des ressources aboutirait, lorsqu'elle est jeune et en voie de croissance, à arrêter son progrès, lorsqu'elle est grande et forte, à provoquer la séparation. Tant qu'une colonie doit être administrée par des fonctionnaires métropolitains et défendue par des soldats et marins tirés de la mère-patrie, il est probable qu'il y aura, à la charge de la métropole, des dépenses considérables. Les fonctionnaires coloniaux doivent ôtre hautement payés, d'abord à cause de l'éloignement, de la différence de climat, ensuite parce que 1 contrôle aux colonies est difflcile et qu'il faut s'en rapporter au employés. Pour les troupes, les frais de transport sont une première cause d'accroissement des dépenses, la mortalité souvent plus grande, la difficulté de donner à des soldats européens un régime conforme à leurs habitudes, font, selon Say, qu'un soldat

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coûte deux fois plus cher aux colonies que dans la mère-patrie (1). fSi les dépenses sont considérables, les ressources sont chétives: I les impôts dans toute colonie jeune doivent être singulièrement I modérés sous peine de nuire aux progrès delà culture. Nous traiterons plus loin, dans un chapitre spécial, cette question fiscale. Qu'il nous suffise de dire pour le moment que l'impôt foncier et, en général, tous les impôts directs sont presque impossibles à établir dans une colonie naissante : tout au plus y peut-on introduire, comme aux États-Unis, des taxes locales modérées, dont le produit doit être réservé aux communes ou aux districts pour la viabilité. Les impôts indirects sont mieux vus et produisent davantage : en Australie, par exemple, les droits sur les boissons donnent un produit considérable. Mais la perception de ces impôts indirects est aux colonies d une certaine difficulté à cause de rétendue des terres et de la dispersion des colons. Tant que le peuplement n'a pas atteint un chiffre élevé et un certain degré de densité, les frais de perception de llmpôt pourraient presque équivaloir à leur revenu. La seule.taxe qui soit, à la fois, d une rentrée facile et parfaitement inoffensive dans ses résultats, c'est un droit léger à l'importation des marchandises par la voie de mer, ce que l'on a appelé Y octroi de mer: mais il faut que cet impôt soit modéré pour ne pas restreindre la demande des marchandises, ce qui nuirait à la fois aux consommateurs coloniaux et aux fabricants métropolitains. Quant au produit de la vente des terres aux colonies, il nous paraît incontestable qu'il doit être employé tout entier aux besoins de la colonie, spécialement à la viabilité, à l'arpentage, à tous les travaux préparatoires indispensables. II ne faut donc pas se dissimuler que les dépenses dépasseront de beaucoup les ressources et que la métropole aura à supporter très généralement des frais assez considérables. Ces frais ne seront pas positivement des avances au point de vue du Trésor, car la colonie, devenue adulte, se refusera selon toute probabilité à les rembourser ; il serait téméraire de vouloir tirer d'elle un revenu net sous prétexte des soins qu'on lui a donnés dans la première période de son existence : on risquerait de la blesser et de la pousser à des extrémités regrettables.

Il faut donc en prendre son parti : l'établissement d'une colonie coûte cher ; on a vu la ruine de presque toutes les compagnies des

(1) On verra plus loin qu'il est absolument indispensable de constituer pour la garde des colonies une armée spéciale, dite armée coloniale, qui ne se compose pas des mêmes éléments que Tarmée métropolitaine et qui soit uniquement recrutée, en dehors des corps indigènes, par voie d'engagements volontaires. Le système suivi par le gouvernement français pour la conquête du Touquin et de Madagascar est détestable et de nature a rendre impossible toute politique coloniale. (Sote de la 3* édition )

Indes soit orientales, soit occidentales. Les seules colonies qui puissent donner un revenu à la métropole, sont celles gui ont des avantages naturels bien caractérisés pour la production de certaines denrées d'exportation ou d'objets précieux pour lesquels la demande est très grande. Ces denrées d'exportation, ces objets précieux, si la colonie a pour leur production des facilités exceptionnelles, sont une excellente matière imposable ; on peut facilement les grever de taxes, dans une proportion parfois considérable, sans nuire d'une manière très sensible au développement de la colonie. C'est ainsi que le Mexique, par son abondance en métaux précieux et la facilité de l'exploitation des mines, supportait avec aisance les droits élevés qui portaient sur la production minière d'Amérique. Mais si l'on se reporte à la première partie de cet ouvrage, Ton verra qu'une portion notable du revenu du Mexique était employée en subsides aux colonies espagnoles moins fortunées et qull était loin de tomber tout entier dans les coffres du Trésor métropolitain. De nos jours Ton a cité comme un fait presque inouï que, dans certaines années du commencement du siècle, la Jamaïque ait pu payer tous ses frais d'administration. Nous ne^ connaissons que deux colonies qui aient fourni d'une manière régulière un revenu à leur mère-patrie, c'est Cuba et Java. Si Tony se reporte au second livre de cet ouvrage, l'on verra que l'une et l'autre ont pendant longtemps formé l'une des ressources principales de leurs métropoles et que dans des moments critiques les • revenus de ces lies ont préservé soit l'Espagne, soit la Hollande de catastrophes financières. Mais ces îles, on ne le saurait nier, étaient dans une position toute spéciale ; pour la production du sucre, elles avaient un véritable monopole naturel ; la fertilité des terres y était si grande que le prix de revient du sucre s'y trouvait infiniment plus bas que dans toutes les autres colonies européennes : on pouvait donc y mettre des impôts assez élevés sans exagérer les prix et sans nuire à la production. Si l'on voulait tirer également un revenu de la Guadeloupe ou de la Réunion, de la Jamaïque ou de la Guyane, l'on ruinerait bientôt ces colonies. D'un autre côté, ce qui fait que Cuba et Java se soumettaient à des impositions considérables, c'est leur constitution sociale : le nombre des Européens n'y est pas prédominant, le gros de la population était soit esclave, soit dans une quasi servitude et prêt à se soulever si la crainte de la métropole ne le retenait dans l'obéissance : voilà pourquoi les planteurs de Java et de Cuba ont payé pendant longtemps sans trop de résistance des impôts considérables. A Cuba cette patience a fini par se lasser. A Java les bonis coloniaiLx ont disparu (1), et ils tenaient surtout à l'organisa-

ilj Voir plus haut, page S94.

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lion de la propriété, la plus grande partie du sol étant considérée de temps immémorial comme appartenant au souverain, (.'est-àdire aujourd'hui au gouvernement hollandais. Si Ton cherchait ainsi à tirer un revenu notable de colonies peuplées de blancs et où les races indigènes auraient disparu ou bien seraient trop faibles pour donner des inquiétudes sérieuses aux colons, comme le Canada ou TAustralie, il n'y a aucun doute que de telles colonies n'en vinssent à se révolter et à se séparer de la métropole.

C'est donc une grande illusion que de fonder des colonies dans l'espérance d'en tirer un revenu : d'un autre côté, les charges que les colonies imposent à la métropole ont été singulièrement exagérées par les adversaires de la colonisation. Des documents parlementaires de Tannée 1835 portaient à 2,360,000 livres la dépense totale des colonies anglaises à la charge de la mère-patrie. Quelques statisticiens joignaient à ces dépenses la perte annuelle occasionnée aux consommateurs métropolitains par les monopoles coloniaux pour la vente en Angleterre du sucre, du café, du cacao, des bois de construction, etc., perte annuelle estimée à 2 millions et demi de livres sterling. Allant plus loin encore on y ajoutait la somme payée par la mère-patrie pour l'émancipation des esclaves aux colonies, somme équivalent à une dépense annuelle de 600,000 ou 700,000 livres sterling. Mds c'est aller trop loin, selon nous, que de supputer dans le nombre des charges normales et régulières que les colonies imposent à la métropole ces deux dépenses provenant de fautes et d'erreurs politiques et morales, dont la colonie et la métropole s'étaient rendus coupables et qui ne sont pas inhérentes à la fondation et à l'entretien des colonies. On ne s'arrêtait cependant pas là: on ajoutait à toutes ces dépenses les frais des guerres dont les colonies avaient été l'origine. « La guerre de 1739, dit lord Shef&eld, laquelle peut véritablement être appelée un conflit américain, nous fit contracter une dette de plus de 31 millions de livres sterling; la guerre de 1755 nous en fit contracter une autre de 71 millions et demi de livres et la guerre de Tindépendance de l'Amérique ajouta aux deux guerres précédentes environ 100 millions de livres. Ainsi nous avons dépensé pour défendre et retenir nos colonies une somme plus forte que la valeur des marchandises que nous leur avons envoyées dans les meilleures années. » Mais c'est là de la rhétorique et non de l'argumentation, dit avec raison Merivale, « il est vraiment bizarre de compter parmi les dépenses d'entretien de nos colonies des sommes que nous avons gaspillées pour satisfaire notre propre entêtement, ow own propugpacy, »

En écartant toutes ces exagérations, les dépenses que les colonies imposent au budget de la métropole, quoique presque impos-

sibles à éviter, sont beaucoup moindres que ne le feraient croire les calculs fantastiques des adversaires de la colonisation. Ce qui importe, c'est que l'emplacement pour la fondation des colonies soit bien choisi et le régime auquel on les soumet favorable à leur développement. Les charges qu'elles imposent à la mère-patrie pendant la période de leur enfance ne doivent être qu'une raison de plus pour les politiques intelligents de h&ter autant que possible leurs progrès en population, en culture et en richesses. D'ailleurs, si les frais de premier établissement que la métropole doit supporteren tout état decause (on n'a pas oublié l'échec complet du fameux self supportwg principie Aans l'Australie du Sud), si ces frais de premier établissement ne sont presque jamais remboursés directement par les colonies parvenues à l'âge adulte, ils n'en constituent pas moins un placement avantageux qui rentre par voies détournées avecdes intérêts considérables. On a vu, en effet, quelle influence salutaire une colonie progressive exerce sur l'industrie delà métropole et en même temps surles jouissances des consommateurs métropolitains. Cet accroissement du nombre des objets de consommation et d'échange qu'elle fournit à la mère-patrie, ce débouché toujours grandissant qu'elle offre à ses produits, valent bien les dépenses minimes qui ont été nécessaires pour la mener à l'état adulte. Chaque jour les gouvernements emploient des sommes importantes à faire des canaux ou des routes pour l'usage desquels ils n'exigent aucune rémunération : ces dépenses ne rentrent donc jamais au Trésor d'une manière directe, mais elles n'en sont pas moins très utiles à la nation par les débouchés qu'elles ouvrent à des provinces qui n'en avaient pas, par la plusvalue qu'elles donnent à des terres dont la valeur était faible, par la masse des marchandises qu'elles introduisent dans la circulation générale. Mieux que tous les canaux et toutes les routes, la colonisation ouvre des débouchés et des marchés nouveaux ; elle met en culture des terres en friche, elle accroît la circulation des marchandises et l'activité de l'industrie ; elle entretient dans la nation l'esprit d'entreprise ; elle sert de déversoir à l'excès de population ; c'est donc là une dépense hautement productive, qu'il est aussi insensé de critiquer qu'il le serait de blâmer l'ouverture de canaux et de routes : ce sont également des dépenses d'administration intelligente et prévoyante; il s'agit seulement de bien choisir l'emplacement de la colonisation et de la bien diriger, de môme que pour la viabilité, il faut bien placer les canaux et les routes et les bien construire.

Les colonies anglaises aujourd'hui ne coûtent plus rien à la mé- / tropole, pour la plupart du moins.Lesfraislégersdu Colonial Offices^ \ les tournées des escadres anglaises ne peuvent guère être pris en

compte, car les premiers sont insignifiants et les secondes servent à faire respecter dans le monde entier la marine et le commerce britanniques. Il n'y a plus aujourd'hui que ses possessions de l'Afrique australe qui soient de temps à autre pour l'Angleterre l'occasion de dépenses de quelque importance; la raison en est double : d'une part, l'établissement de Natal est encore tout récent ; de l'autre part, la politique anglaise n'est peut-être pas dans l'Afrique méridionale aussi prudente, aussi habile, aussi humaine même qu'elle devrait l'être. Dans un temps assez rapproché, peutêtre 15 ou 20 années, on peut espérer que les colonies anglaises de l'Afrique, ayant une population double, une richesse quadruple, se contentant de leurs territoires immenses et nouant de bons rapports avec leurs voisins de race hollandaise, ne seront plus, même dans la moindre mesure, à charge au budget métropolitain. On sait que le budget de l'Inde — et il y a là quelque rigueur — supporte seul les dépenses des guerres en Afghanistan, en Birmanie et sur les frontières. Qu'est-ce donc que les quelques centaines de mille livres que paie actuellement la Grande-Bretagne pour l'entretien de ses colonies, auprès des immenses avantages matériels et moraux qu'elles lui procurent?

Ces avantages ne sont pas tous d'ordre commercial ; il y en a d'autres que l'on oublie et qui ne sont pas moindres. Les colonies offrent aux classes libérales et à la partie supérieure de la classe ouvrière de la métropole un débouché dont l'importance doit être singulièrement prise en considération. Dans un pays de vieille civilisation où l'éducation, les arts techniques, les sciences, sont très répandus, le marché des professions libérales est encombré. Ingénieurs, architectes, médecins, employés de quelque capacité. ne savent trouver un emploi rémunérateur pour leurs connaissances et leurs talents. Les cadres s'élargissant toujours de la vie coloniale leur offrent des ressources inappréciables. Dans une colonie d'exploitation comme les Indes et comme Java, ils remplissent les fonctions publiques : ils sont juges, administrateurs, légistes, professeurs ; ils exercent à ses divers degréS l'art médical ; ils vont s'y établir avec esprit de retour. C'est ainsi que, en dehors du commerce et de l'industrie à proprement parler, des dizaines de mille Anglais font fortune aux Indes ou du moins y gagnent une aisance que la métropole ou que les pays étrangers, avec leurs mœurs différentes et leurs lois souvent partiales, n'eussent pu leur assurer. Dans les colonies de peuplement parvenues à rage adulte, les fonctions publiques doivent nécessairement être réservées aux colons ; mais il reste encore une foule d'occupations rémunératrices pour les jeunes gens de la métropole ; ils peuvent remplir des postes avantageux dans les entreprises privées fondées

avec les capitaux de la mère patrie ; comme ingénieurs, comme architectes, comme professeurs, ils possèdent longtemps, par suite de la supériorité de Téducatiou métropolitaine, des avantages sur leurs concurrents coloniaux qui sont d'ailleurs assez rares. Les ouvriers d'élite qui augmentent chaque jour de nombre dans les vieilles contrées trouvent aussi aux colonies, pendant la longue période de leur adolescence, des emplois qui leur permettent d*amasser pour leurs vieux jours. Ainsi en dehors des émigrants qui veulent s'expatrier définitivement, il vient aux colonies chaque année une foule d'hommes entreprenants, ayant soit une éducation scientifique, soit une éducation technique, et qui sont décidés à y passer leur jeunesse et une partie de leur Age mûr, pour rentrer ensuite, aux abords de la vieillesse, riches du fruit de leur travail, dans la mère patrie. Une grande partie de ces hommes répugneraient à aller s'établir dans des pays complètement étrangers ; ils trouvent dans l'identité de langue, dans la similitude de mœurs et de lois, un attrait qui les domine. La classe libérale et la classe des ouvriers techniques retire donc des colonies une utilité au moins égale à celle dont profite la classe commerciale métropolitaine. L'esprit d'initiative et l'esprit d'aventure sont ainsi entretenus dans tout le corps métropolitain. Evaluer les avantages des colonies uniquement d'après les statistiques du commerce entre elles et la mère patrie c'est ne considérer que l'une des parties, non peut-être la plus importante, de relations qui ont tant d'effets variés et heureux.

En France, l'ensemble du budget des colonies pour 1883 est de 33 millions de francs ; mais de ce chiffre il faut déduire 8 millions et demi qui représentent les frais du service pénitentiaire, lequel profite incontestablement à la métropole, puisque si elle n'entre-' tenait pas ses condamnés au dehors, il faudrait bien qu'elle pourvût dans les prisons de l'intérieur à leurs besoins. Il reste 24 nullions et demi, dont les trois quarts sûntjma par les. dépenses. militaires. Ce qui figure pour les dépenses civiles n'est guère que de 6 ou 7 millions; il faudrait en déduire comme ressources les sommes que les colonies versent au budget de l'Etat, à savoir : 940,000 francs produit de la rente de llnde et 2 millions 200,000 francs contingent de la Gochinchine. Lensemble des dépen^^ajde. la FrancejQur ses colonies^ <^n fjphnra des services juilitaires . tomberaiTSors à 3 ouji millions de fr. En 1890, les crédits totaux inscrits au budget métropolitain pour le service colonial se sont élevés à 52.238.000 fr. L'Algérie n'est pas comprise dans ces chiffres. Cette somme de 52 millions comporte beaucoup de gaspillage, notamment pour les traitements du personnel. Si Ton adoptait au Tonkin, la colonie la plus coûteuse, une politique habile, il est pro-

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bable que, dans un délai de dix ou quinze ans au plus, celte colonie pourrait payer non seulement les frais de ses services civils, mais même lentretien de l'armée d'occupation. En ce qui concerne l'Algérie, le discours d'ouverture fait par le gouverneur général, M. Tiruian, au Conseil supérieur de TAlgérie, dans le mois de novembre 1885 donne les intéressants renseignements qui suivent;

A partir du 1'' janvier 1886, a dit le gouverneur général, les produits perçus en Algérie au profit du Trésor atteindront, dépasseront même la totalité des dépenses civiles incombant à TÉtat. Mais ajoutons que dans l'évaluation de ces dépenses n'entrent ni celles de l'administraticm de la guerre, ni les annuités d'amortissement d'emprunts contractés pour l'exécution de grands travaux, ni les garanties d'intérêt dues aux compagnies de chemins de fer. En faisant abstraction de ces éléments, le total des crédits alloués par la loi de finances pour 1886 n'atteint pas 39 millions, tandis que les prévisions de recettes — qui doivent, selon le gouverneur général, être dépassées — s'élèvent à 39.119 203 francs.

Nous ne sommes pas d'accord avec le gouverneur général de r Algérie sur ce point que les garanties d'intérêt aux Compagnies de ehemins de fer, lesquelles s'élèvent à 16 ou 17 millions de francs pai an, et les annuités d'amortissement des emprunts contractés pour destravaux extraordinaires ne doivent pas être comprises parmi les dépenses civiles qu'il serait désirable de voir un jour prochain supportées par la colonie. Il y a là une charge d*une vingtaine de millions de francs qui grève encore lamétropole et qui devrait disparaître.

Etant données les fautes et les hésitations dû début, on ne sauvait s*étonner de ce que, constituée il y a soixante ans par une conquête qui s'est prolongée sur plusieurs décades d*années, notre grande colonie coûte encore à la France les dépenses de protection militaire et de travaux extraordinaires. Le progrès des recettes continuant, l'Algérie, avec quelques augmentations 1res légitimes d'impôts, doit arriver, dans dix ou douze ans, à payer même les garanties de chemins de fer et l'intérêt des emprunts pour travaux publics extraordinaires. On peut se poser, au contraire, avec plus de perplexité, cette autre question : j[uand FAlgérie pûlltrart-elle, co.mme les Indes, prendre à sa r.hargft rentretien de l'armée que nous-^y. ATiirfttftnnp<i ? Avec l'extension ârnus posgéssîôns africaines à TEst et au Sud, il est probable que bien du temps sera nécessaire avant que l'on obtienne ce résultat. Est-il désirable, d'ailleurs, qu'on y arrive de sitôt ? Nous ne le pensons pas. Si dans un quart de siècle ou un demi-siècle l'Algérie pouvait être amenée à contribuer pour la moitié aux dépenses militaires qui s'y font, c'est le maximum qu'un esprit raisonnable puisse souhaiter. Dans l'intérêt même de l'expansion de notre œuvre

africaine et pour le maintien de l'union si désirable entre la France et sa colonie grandissante, il convient que la métropole fasse toujours les frais d'une forte partie, de la moitié environ, des dépenses militaires en Afrique. Si Ton voulait affranchir complètement de cette charge la mère patrie, ce serait décréter la séparation de l'Algérie. Les temps sont encore éloignés où ces questions auront de l'actualité.

La Tunisie, qui est sous notre protectorat et qui, en réalité, constitue une colonie, ne coûte au budget français que l'entretien de l^armée et la garantie d'intérêt du chemin de fer de la Medjerdah. Dans quinze ou vingt ans aussi il serait possible que l'ancienne Régence pût participer pour la moitié dans les frais d'entretien du corps d'occupation.

En un mot, une nation colonisatrice intelligente ne doit jamais / chercher à faire d'une colonie une source de revenus directs poun le Trésor métropolitain ; mais elle peut arriver, par une politiqua avisée, à faire supporter aux colonies, après la période d'enfance et d'éducation, qui varie entre un quart de siècle et un demi-siècl/, ou au maximum trois quarts de siècle, non seulement les frais de leurs services civils, mais encore l'entretien, soit total, soit tout au moins partiel, des troupes nécessaires à la défense. Certaines considérations, d'ordre politique, peuvent induire la métropole à contribuer encore pour une part dans les dépenses militaires des colonies, alors même qu'il serait possible d'en rejeter sur celles-ci le poids intégral.

En ce qui concerne l'organisation militaire des colonies, il ne faut pas, d'ailleurs, oublier que toute nation qui veut coloniser doit se garder, autant que possible, d'employer à la défense de ses colonies une partie de l'armée métropolitaine. C'est une des grandes fautes de la politique coloniale française depuis 1880, et de là vient que cette politique est devenue impopulaire dans une partie du pays. Quand il s'agit surtout de contrées lointaines, comme le Tonquin ou Madagascar, on ne doit recourir qu'à des corps de troupes spéciaux, qui aient un mode de recrutement tout particulier et qui constituent une armée coloniale distincte. Le service obligatoire ne doit alimenter dans aucune proportion les troupes qui servent aux colonies. Celles-ci doivent se composer de deux éléments : d'abord un élément indigène, comme les turcos et les spahis d'Algérie, les régiments annamites du Tonquin, les Laptots du Sénégal ; en second lieu, des Européens recrutés par voie d'engagement volontaire que l'on provoque au moyen de primes élevées. Si chères que puissent paraître ces primes, elles sont encore une économie, parce que ceux auxquels on les alloue font un service plus long, offrent beaucoup plus de résis-

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tance physique et occasionnent, par conséquent, beaucoup moins de frais d'hôpital, de rapatriement et de remplacement, que les frêles jeunes gens de 21 ou 22 ans qu'on a enrégimentés de force, par la voie du tirage au sort, pour notre armée du Tonquîn.

Il y a, dans toute nation et notamment en France, trois ou quatre douzaines de milliers d*homraes qui n'ont aucun goût pour la >ie civile, qui feraient de bons soldats pour dix, quinze ou vingt ans, si on les sollicitait par des primes d'engagement (1). C'est un tort de notre pays de n'avoir pas su utiliser ces forces; c'est peut-être une des causes du redoublement de vagabondage, de délits et de récidives depuis quelques années. L'armée coloniale, par l'appât de> primes et d'une vie ayant quelque saveur d'aventures, peut purifier ces éléments.

Ainsi composée, l'armée coloniale ne pèse pas sur la jeunesse de la mère patrie ; au contraire, elle la dégage de la partie la plus agitée, la plus instable, de celle qui se trouvant mal à l'aise dans les cadres de la vie civile, y serait une source de dangers.

La constitution d'une armée coloniale sur ce modèle est la première mesure qui s'impose à tout peuple colonisateur prévoyant. S'il n'y recourt pas à temps, la politique coloniale deviendra bientôt impopulaire dans la métropole, et l'on ne pourra la poursuivre avec persévérance et efflcacitc.

(l) Uans Tannée française en 1868, il se trouvait 1.225 substituants et 59.111 remplaçants, c'est-À-dire des hommes qui faisaient le service d'autres à phi d*argent. U est probable qu'un nombre notable de ces hommes, suppo^ns le tiers, servirait avec empressement dans une armée coloniale. Or, pour nos colonies actuelles, TAlgérie et la Tunisie exceptées qui doivent être regardée* comme le prolongement de la France continentale, il serait très suffisant d'avoir une armée coloniale d'une quarantaine de mille hommes, à savoir vingt-cinq i trente mille Arabes, Annamites, Malgaches. Laptôts, nègres d'Afrique, dirigés par des officiers en général français, et une douiaine ou tout au plus une quinzaine de mille Français ou autres Européens. H faudrait, toutefois, que les engagés ou enrôlés indigènes fussent retenus sous nos drapeaux Jusqu'à l'approche de la vieillesse et qu'ils eussent ensuite quelque petite pension ou quelque emploi pour garantir leur fidélité. Avec ces précautions et quelques autres qu'il serait facile de prendre, il n'y aurait aucune crainte qu'i » devinssent le noyau d'insurrections.

I.e système suivi, au contraire & l'heure actuelle pour les milices en Indo- Chine, pour l'armée tunisienne, est absolument déraisonnable. On impose aux indigènes une sorte de service militaire obligatoire, ce qui les indispose. C'e^t une des sources du brigandage en Indo-Chine. Cela pourrait, en outre, donner & la généralité des habitants une pratique et des goûts militaires qu*ils n'ont pas et qu'il est absurde de leur inculquer. Une armée coloniale doit aussi bi^^o pourTélément indigène, que pour l'élément européen, se recruter par engag' ments et former un corps professionnel de mercenaires, c'est une condition J? sécurité pour la puissance colonisatrice. {Noté de la 4« édition.] \

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