CHAPITRE
De l'administration et du gouTernement dans les coloaiet.
Dans la première période de la colonisation les colons sont uniquemeDi luira •
vers la poursuite de la fortune. — Ils ont peu d'aspirations politiques. — («r^'"
égalité relative des conditions parmi eux. Importance primordiale des libertés communales. — Nécessité d*nno Cwle f«i»th
tution et d'une grande étendue des communes coloniales. — t'tilité de Ur?>
libertés civiles, droit d'association, liberté de la presse. — Le jurj-, U miz^
trature.
Do la création d'un ministère spécial pour les colonies. — Les conseils colontain. -
Inconvénients de la mobilité du personnel administratif colonial. — Néreftsiu ul.
corps administratif spécial aux colonies. — De la protection des indigèD*"^. De rémancipation graduollc dos colonies. — Des ressentimeata dnrablff (.^
suscite une guerre d'indépendance.
Des avantages des colonies au point de vue intellectuel.
Nous arrivons, pour compléter cette étude, aux problèmes !t> plus ardus de la colonisation, c'est-à-dire au mode d'adminislrer ei de gouverner les établissements coloniaux. De toutes les nal:ui^ qui ont colonisé avec succès, il n'en est peut-être pas une qui ni suivi, sur ce point, une politique juste et constante elquiaitpéviter les perturbations que la majorité des colonies prépare v'uvent aux métropoles. Mais les enseignements de rhistoire >'n: amené des modifications considérables dans les doctrines ofUcieîic^ sur les rapports normaux et permanents des colonies adultes jlv* « les mères patries ; il est permis d'espérer que ces catastrophes q>^' présente l'histoire coloniale dans le passé, une politique à la! •* plus juste et plus prudente les préviendra à l'avenir.
Dans la première période de la colonisation, les pensées ^c* colons sont exclusivement tournées vers Tacquisitioude la riclie5»« Le goût de l'épargne et de l'accumulation, qui partout est un •'* ^ principaux ressorts de l'activité nationale, est aux colonies preste seul mobile d'action ; la poursuite de la fortune est l'iot^rr' presque unique de ces existences laborieuses. Tous les bomci'* sont adonnés à un travail incessant pour arriver à la richesse; comme tous ont des occupations analogues et un but identiqu* celui qui parvient à devenir riche a le double honneur d*ètri! - ' fois le plus puissant et de passer pour le plus habile de la coinu.
nauté. Dans la vie du colon, tourmentée par le désir et Tespoir du lucre, il n'y a point de place pour des pensées spéculatives ; la vie privée est tellement pleine de projets, d*événements et de travaux, qu*il ne reste rien à la vie publique ; toutes ces fonctions et ces dignités que Ton envie dans nos vieilles sociétés européennes, sont dédaignées par les premiers colons comme des charges importunes qui leur déroberaient un temps précieux et seraient pour eux un obstacle à Tacquisition de la richesse, le seul objet de leurs pensées et le but unique de leurs efforts. Il existe, en général, dans ce premier état de la colonisation une égalité frappante entre les hommes. I/instruction primaire étant presque universelle tandis que la haute instruction est tout à fait exceptionnelle, il en résulte une identité d'éducation qui supprime toute distinction de classes. L*on ne voit alors rien de pareil ii cette catégorie, si nombreuse dans nos vieilles sociétés, d'hommes ayant une aisance de longue date, éloignés de toutes les professions qui ont le lucre pour objet principal, nourris dans des études spéculatives et revendiquant la gestion des affaires publiques comme le domaine naturel réservé à leur activité et à leur intelligence. Aussi, dans ce premier âge des colonies, la mère patrie peut gouverner sans obstacle, administrer son nouveau domaine sans contrôle, sûre de n'exciter aucune plainte si elle sait mettre de la mesure dans ses règlements et de rhabileté dans ses décisions ; on ne lui demande que d'établir partout la sécurité et de ne jamais intervenir d'une manière vexatoire dans les intérêts privés : à ces deux conditions on lui abandonne sans regret la gestion des affaires d'intérêt général.
Il est cependant, -même à cette première période de la colonisation, une limite à l'action métropolitaine ; cette limite, elle est posée par la commune, qui naît dès les premiers jours de la colonie par la simple juxtaposition de quelques fermes ou de quelques huttes, et qui, dès les premiers jours aussi, réclame la plénitude de ses attributions et le respect de son indépendance. La commune, comme la famille, est une institution de l'ordre naturel non moins que de l'ordre politique : c'est l'élément primordial de toute civilisation, et plus cet élément est développé, plus la civilisation sera forte et active. Or cette indépendance de la commune, dont les peuples les mieux doués et les plus progressifs ont proclamé en tous temps l'utilité, elle est encore plus indispensable, croyons-nous, aux colonies qu'aux autres sociétés ; et nous ne craignons pas de dire que le degré de respect que montre un peuple pour les attributions des corps municipaux est la meilleure mesure de son aptitude colonisatrice. Aux colonies, la commune a une importance
qu'elle n*a pas partout ailleurs, parce que» dans cet état de croîs* sance et de progrès rapide qui caractérise la colonisation, les intérêts municipaux sont plus souvent en jeu que dans les sociétés déjà vieilles, lesquelles ont atteint un degré de stabilité qui comporte une certaine routine. La tutelle administrative sera donc infiniment plus vexatoire dans les colonies que nulle part ailleors, parce que son action devra être plus fréquente, plus apparente et plus sensible ; cette tutelle sera en même temps plus difflcfle à exercer à cause de retendue du territoire, de la diversité des circon* stances, de la variété et de la mobilité des intérêts ; elle sera, en outre, beaucoup plus sujette à erreur par le manque de précédest^. par rinsuffisance et Tinexpérience des fonctionnaires, presque tons pris en dehors du corps colonial et dépourvus de la connaissance des circonstances et des conditions locales. Les colons ressentiront infiniment plus que les habitants des vieilles contrées cette immixtion incessante et inexpérimentée des fonctionnaires administrât!'* A cette époque de la civilisation, les intérêts de tous étant beaucoup plus enchevêtrés et moins distincts qu'ils ne le seront plus tard, les autorités auxquelles on peut appeler des erreurs et de» fautes des agents subalternes étant beaucoup plus éloignées, le< communications se trouvant beaucoup plus difficiles, le temps que font perdre les formalités prescrites par une administration minutieuse ayant beaucoup plus de valeur dans les sociétés jeunes, toutes rcs circonstances rendraient la tutelle administrative singnlièrement nuisible aux colonies. De toutes les institutions du rietix monde, il n'en est pas dont Timportation puisse être plus pernicieuse. Toute nation qui s'applique avec sérieux à la colonisation» e» qui a la louable ambition de former dans une contrée neuve uni» société vivace et progressive, doit laisser la vie municipale se développer sans entrave à Texemple de ce qu'elle était dans lescolonit* anglaises de rAmcrirjue et de ce qu'elle est encore aux Klals-Uni* « Pour tout ce qui «*a rapport qu'à elles seules, les commune^ snn' restées des corps indépendants, et, parmi les habitants de là Nouvelle-Angleterre, il ne s'en rencontre aucun, je pense, qa reconnaisse au gouvernement de l'Etat le droit d'intervenir dans ti direction des intérêts purement matériels. S*agit-il de vendre, d'jcheler, de s'imposer, d'intenter une action en justice ou d*y défendre, la coniiuune a le droit de le faire sans la permission d^ l'administration supérieure. Les rapports avec l'Etat roblieent »^«lenu'iit î\ pourvoir aux services d'utilité générale en se conformant aux lois de l'Etat. Si l'Etat demande des contributions, la cvmmune est obligée de les lui accorder. Si l'Etat veut ouvrir une rv^uir
qui traverse plusieurs communes, une des communes n'a pas le droit de fermer son territoire ; si TÉlat fait un règlement général de police, toutes les communes doivent s'y conformer; si TEtat veut que renseignement soit organisé partout d'après le même plan, la commune est obligée de créer le nombre d'écoles prescrit par la loi (1). M Le rôle de l'Etat reste encore très étendu, mais il est netteinent délimité; les attributions de la commune bien tracées sont sauves, intactes, à l'abri d'ingérences arbitraires : c'est le seul moyen de créer des mœurs publiques, fortes et saines, et de conserver de viriles mœurs privées. Toute politique contraire amoindrit l'initiative des citoyens en amoindrissant leur responsabilité, affaiblit leur activité et leur ardeur sous le poids de règlements inutiles : or, cette activité, cette ardeur, cette initiative, ce sont les ressorts principaux du développement et des progrès d'un peuple, et ces facultés si précieuses, éléments de toute vitalité, c'est en vain qu'on espérerait les maintenir intactes dans la sphère des intérêts privés, si on les réduit à leur expression la plus minime dans la sphère des intérêts collectifs; tout se tient, en effet, dans les facultés de l'homme : dès qu'on les rapetisse sur un point, on les rapetisse dans leur ensemble.
Un des suj e ts de plainte parmi les publicistcs décentralisateurs , c'est que nos communes françaises sont trop morcelées, trop chétives et par conséquent, en dehors même de la tutelle administrative, naturellement impuissantes. Il importe que, aux colonies, on évite avec soin cet excès de morcellement ; il n'y a d'ailleurs qu'à laisser faire les choses : de fortes et vigoureuses communes se constitueront d'elles-mêmes, si l'on n'intervient pas pour les réduire et les diviser. A l'origine les communes coloniales, par suite de la rareté de la population, auront toujours une étendue considérable; et, à mesure que le peuplement se développera, le cadre primitif restant le même, les communes auront une population nombreuse, douée de ressources et par conséquent de vitalité. Dans la Nouvelle-Angleterre le townskip comprend en général de 5 à 6 milles carrés et de 2 à 3,000 habitants (2). De telles agglomérations présentent une consistance que n'offrent malheureusement pas nos chélives communes françaises.
La constitution de f6rtes communes e.t leur complète indépendance dans le cercle de leurs attributions naturelles, voilà donc le premier gage du développement des colonies. Il est contraire à ce développement de fausser l'institution communale en accordant au pouvoir le droit de nommer les membres des conseils
(l) Tocquovilli*, Démocratie en Amérique^ t. I, p, lOC.
VÎ) Laboulavc, Histoire politique des Etats-Unis^ t. I, p. 207.
municipaux, c'est-à-dire en établissant des commissions goaTe^ nementales au lieu de représentations populaires. Il est également abusif et nuisible de laisser à Tadministration le droit de nommer les maires comme cela s'est pratiqué si longtemps en France. Qaedms la mère patrie certaines raisons, dont quelques-unes peut-être ne manquent pas de valeur, excusent ou justifient même dans une certaine mesure cet empiétement du pouvoir central et celte dimino* tion des pouvoirs locaux, nous n'entreprendrons pas ici de Tenminer. Mais il est certain que les peuples qui veulent développer b vie locale, qui veulent former chez les citoyens des mœurs publiques fortes, qui se plaisent à Textension de Tinitiative et de la respcm* sabilité des particuliers, il est certain que ces peuples, TAngleterre, les États-Unis, n'ont jamais imaginé de faire du premier magistrat d'une commune un personnage gouvernemental. Il faut dans l'organisation d'une colonie toujours tenir compte de TobserratioD suivante : c'est qu'une colonie est une table rase et que, si cer* taines considérations, provenant de circonstances spéciales et d'habitudes de vieille date, autorisent dans la mère patrie des déviitions à l'ordre naturel et normal des sociétés, il n'en est pas zmi dans une société jeune, sans traditions mauvaises, sans précédeols dangereux.
En générai, tout ce qui peut restreindre l'initiative et la respoQ* sabilité des particuliers doit être soigneusement évité; le devoir de l'administration dans une colonie se résume en ces trois moU: sécurité^ salubrité, viabilité. Les colons n'attendent rien de plus do gouvernement, et ils ont le droit de se plaindre toutes les foisqof. non content de ces trois services, il s'ingère dans le cercle de la lii' économique. C'est une manie de l'administration coloniale française de se croire plus apte que les colons à comprendre les i:itérèts de la culture. Tous ces fonctionnaires, qui se succèdent k rapidement, entreprennent de lutter contre la prétendue routine des colons et cherchent à amener par des voies nouvelles des perfe<*tionnements dans la production. Ils croient pouvoir diriger euxmêmes la vie économique des colonies ; ils recommandent et prescrivent quelquefois, nous en avons eu des exemples, certaines cuUcrrf ou certaines méthodes : d une manière arbitraire et non justiflée. i-^ imposent aux cultivateurs des obligations inutiles; ils veulent lo* proviser selon leurs conceptions étroites une production à laquelle se refusent soit le sol, soit les capitaux, soit la main-d'œuvre: »•« font de grandes dépenses en écoles modèles, en expériences d'accLmatalion, en pépinières, en jardins botaniques ; singulières tlli»sions d'officiers de marine et de généraux qui chargent d'entrepri><^
onéreuses le berceau des colonies. On a vu comment ces beaux projets avaient échoué sous la Restauration au Sénégal, avec quel peu de succès ils se poursuivaient à la Guyane; dans cette dernière colonie les chemins manquent et les canaux aussi,' et Ton dépense en primes et en expériences un capital qui trouverait un emploi si productif dans la viabilité ou la canalisation.
L'absence complète de toute ingérence dans les intérêts des particuliers, c'est une condition essentielle du bon ordre et du progrès aux colonies. Ce qu'il faut, c'est permettre à ces intérêts de se faire valoir, de s'entendre, de s'éclairer par tous les moyens que la morale ne réprouve pas. Il faut avoir de bonnes lois, très simples, surtout sur les syndicats, les sociétés civiles ou commerciales ; il faut que l'autorisation administrative soit réduite autant que possible, que les frais soient diminués et que les lenteurs également, si funestes en tout pays, mais surtout dans ces sociétés naissantes, soient épargnées aux colons. Tout ce qui entrave le droit de s'associer est un obstacle au développement matériel de ces jeunes établissements. On voyait, il n'y a pas encore longtemps en France, sous une législation qui heureusement vient de se modifler, une réunion de viticulteurs être rendue impossible faute de l'autorisation administrative ; si de pareils abus se commettent aux colonies, on peut être sûr que leur avancement sera singulièrement lent et que l'immigration y sera rare. A ce droit de se concerter et de s'entendre se joint le droit de s'éclairer par le moyen de la presse; que dans les vieilles contrées, à certains moments de grandes crises sociales, il puisse être opportun d'exiger des journaux, d'une manière transitoire, des garanties spéciales et de les soumettre à une législation exceptionnelle, on peut invoquer des raisons pour le soutenir. Mais aux colonies il n'en est pas de même ; la presse libre y est, dans toutes les circonstances, un instrument indispensable ; il est à désirer que, comme aux États- Unis, chaque village grandissant ait sa feuille d'informations locales; Ton ne saurait croire quelle influence pratique la presse exerce dans les territoires du Far- West américain ou dans les villages de l'Australie ; grâce à elle, l'esprit d'entreprise est tenu en haleine, les procédés et les méthodes se répandent, la vie circule, les progrès se multiplient. Ajoutez que cet instrument si utile est aussi complètement inoffensif; en admettant qu'il soit fautif de temps à autre, il n'en peut résulter de conséquences grandes comme ces perturbations sociales auxquelles les vieilles contrées sont spécialement exposées. Une nation qui veut coloniser doit toujours se souvenir qu'une colonie a besoin, à l'origine, d'une grande liberté d'allures
et d'expansion, que c'est folie de réclamer d*elle une régularité continue, une correction de mouvements et de pensées qui ne se trovre que chez les peuples adultes; la plus chimérique de toutes les prétentions, c'est celle de fonder une société vieille dans une contiée neuve.
Il y a certaines garanties établies dans les mères patries qu'on s*e&t demandé s'il était bon de transporter aux colonies, le jury par exemple et Tinamovibilité des juges. II est de tout évidence que quand une société est à peine née, que les individus qui la compo* sent sont dispersés à de grandes distances et absorbés par des travaux sans relâche, il peut être expédient de n'avoir pas recours ta jugement par jury, attendu qu'il serait presque impossible de composer un jury. Mais, ce n'est là qu*un état de choses transitoire^ qui ne doit durer qu*un certain nombre d'années. Le jugemeal par ses pairs est pour tout citoyen un droit personnel impre^ cripiible, dont l'exercice peut èlre suspendu par des circonstances exceptionnelles contre lesquelles on ne peut lutter, malf qui ne cesse pas d'exister comme un droit naturel au-dessu^» dt toute atteinte. On n'a jamais ouï dire que les colons de la Nouvelle- Angleterre aient renoncé, en quelque circonstance que ce soit à cette institution sacrée du jury ; et iln'est pas survenu non plus jusqu'à nous que l'existence de cette institution ait jamais été nuisiblr au développement de ces colonies. Aussi trouvons-nous inexplicahlf que quand une colonie est peuplée de plusieurs centaines de nuiliers de colons on persévère à ne pas constituer le jury* comme i« l'a fait jusqu'à ces derniers temps en Algérie. Les mêmes argument^ peuvent valoir pour Tinamovibilité des juges.
Nous avons dit que dans la période de leur enfance les colonies, sauf la réserve que nous venons de faire, peuvent être administrées directement par la métropole et qu'il n'est pas alors expédient dV voir recours à des assemblées coloniales ; comme l'écrit arec raison Merivale, dans cette première période de la colonisation, ce qn'it faut au colon ce sont des institutions simples et pratiques; il n*e)t pas encore mûr pour le gouvernement représentatif. Si la métropole a le droit pendant ce stage de diriger elle-même sans contrôle les affaires coloniales, du moins faut-il qu'elle s'applique à substituer aux garanties représentatives qui manquent aux colons toutes les f^ ranties subsidiaires qui peuvent lui être accordées. Ainsi doit«o9 trouver exorbitante la prétention que le pouvoir exécutif a émise et fait valoir dans certains pays de gouverner les colonies par des décrets ou règlements sans l'intervention du pouvoir légisUtii métropolitain, ou même l'attribution à une chambre non électire,
le sénat du second empire» des modifications à apporter dans le régiine des colonies. C'est un système déraisonnable à bien des titres; il a pour objet de soustraire aux représentants naturels de la nation Texamen d*afiaires qui touchent gravement les intérêts nationaux présents et futurs; c'est donc un empiétement du pouvoir exécutif sur les attributions essentielles de la représentation du peuple; il a pour conséquence, en outre, de faire artificiellement le silence autour des questions coloniales, de les enterrer sans bruit, ou de les trancher avec le minimum possible de discussions et d'informations ; il excite par conséquent, à très juste titre, la défiance et le mécontentement des colons. Ce n*est jamais par des décrets, règlements ou sénatus-consultes, c'est uniquement par des lois que Ton doit décider du régime des colonies.
D'un autre côté, toute nation qui veut sérieusement coloniser, doit avoir pour les colonies un ministère spécial : faire dépendre les affaires coloniales du ministère de la marine ou de la guerre, c'est d'abord les ranger au second plan, c'est ensuite les soumettre à des fonctionnaires qui, pourvus ordinairement d'habitudes et d'idées militaires, manquent des lumières spéciales et des qualités nécessaires à la bonne gestion d'intérêts essentiellement civils. L'Angleterre et la Hollande ont depuis longtemps un ministère des colonies ; TEspagne, il y a quelques années, a pris l'utile résolution d'en créer un ou plutôt de le ressusciter; la France, en 1858, a fait un essai dans le même sens : cette expérience n'a duré que deux ans et demi et cependant elle a donné d'excellents résultats ; des considérations de personnes ou de finances y ont mis fin. C'est en vain que l'on peut dire que les colonies n'ont pas pour la France une importance suffisant à rétablissement d'un ministère spécial; il suffit de jeter les yeux sur nos ministères pour voir qu'il y en a dont les attributions sont beaucoup moins étendues et dont la besogne est d'un intérêt bien moindre. Créer un ministère spécial pour l'Algérie et nos autres colonies, c'est d'ailleurs un moyen de rendre un peu de vie à nos établissements coloniaux, de rappeler sur eux l'attention publique, d'attirer vers eux l'immigration, de hâter ainsi le progrès et le développement de nos dépendances. Si l'on hésite, par des raisons que nous ne devinons pas, à créer un ministère spécial, tout au moins faudrait-il faire dépendre les colonies d'un ministère civil et non d'un ministère militaire, les rattacher, par exemple, au ministère des travaux publics et du commerce plutôt qu'au ministère de la marine (1) : la subordination des questions coloniales aux
(!) En 1881, pondant la courte existence du cabinet Gambetta, on a i-attaché les colonif^s au ministèœ du Commerce.
634 RftGIME APPLICABLE AUX ÉTABLISSEMENTS COLONIAUX.
vues de la marine et de la guerre est, en effet, une des principales causes de la stagnation de nos établissements coloniaux.
Il ne suffît pas de faire ressortir les affaires coloniales à un mtnistère civil, qui ait la compétence spéciale nécessaire pour les bien comprendre et les bien gérer, il faut encore donner à l'adaiinistra* tion des colonies une unité de plan et de pensée, que les changements de ministres seraient susceptibles de troubler. Porter (t. 111. p. 320) remarquant que le grand nombre de ministres des colonies. qui se succèdent selon les victoires ou les défaites des partis, eéi un obstacle à la colonisation, insiste pour que les hommes d*ÉtaU de toute opinion politique, ayant servi dans les colonies, forment un conseil permanent dont le ministre n*aurail que la présidence. Ce serait une imitation du célèbre conseil des Indes de la monarchie espagnole. Le Portugal a créé une institution analogue dans le ronseil cToutre-mer qui garantit la perpétuité des traditions et des études coloniales. En Angleterre le plan de Porter a trouvé un commencement de réalisation par la fondation de la Colonial tond ami émigration commission, œuvre de lord John Russell. On pourrait arriver en France à la formation d*un conseil du même genre : en réunissant les hauts fonctionnaires qui auraient rempli dlmportantes charges coloniales, en faisant au pouvoir une obligation de consulter cette assemblée pour toutes les modiGcalioo'' à apporter au régime des colonies, Ton arriverait à de bons résultats.
Le recrutement des fonctionnaires coloniaux et le régime d'arincément parmi eux ont aussi une importance capitale. Toute natj* n qui veut coloniser avec sérieux et non par ostentation doit avoir un personnel tout spécial de fonctionnaires coloniaux : la tâcbc de c«« agents est, en effet, singulièrement délicate et exige une éducation particulière commencée de bonne heure. G*est une très grande imprudence que de confier l'administration coloniale à des fonctionnaires pris dans le personnel de Tadminislration métropolitaine : ù y a, en effet, des différences essentielles, parfois énormes, entre li manière d'administrer une contrée vieille, comme la France, et celle de diriger une contrée neuve, comme rAlgérie. C est encore nne imprudence que d'appeler au gouvernement des colonies dt^ï adultes des fonctionnaires militaires, officiers de terre ou de mer : on peut en rencontrer un, par hasard, qui soit doué d'excellciile^ aptitudes pour la colonisation, mais c*cst un fait exceptionnel • et, d*ôrdinaire, les idées prises dans la carrière militaire sont an* tipathiques aux idées spontanées et libres des colons* Ce qni e^t encore plus nuisible; ce sont les changements continuels dans le pe:
sonnel colonial. Dans le système français un gouverneur est un personnage appartenant à la marine ou à l'armée, qui ne fait qu*apparaître et quitte la colonie au moment même où il commence un peu à la connaître et à la comprendre. En France, des tableaux faits avec soin établissent que, en moyenne, nos dépendances changent de gouverneurs tous les trois ans, quelquefois davantage.
Les développements qui précèdent ne s'appliquent, pour la plupart, qu'aux colonies dans leurs deux premiers âges, Tenfance et l'adolescence ; mais, quoi qu'il en puisse coûter à la métropole, elle doit s'habituer à la pensée qu'elles deviendront un jour adultes et que, inévitablement, elles réclameront alors une indépendance de plus en plus grande, et enfin absolue. La mère patrie ne devra plus conserver qu'un pouvoir général de direction et une influence morale : encore devra-t-elle apporter une grande modération et beaucoup d'habileté et de tact pour user d'une manière efficace de cette autorité purement de conseil qui lui sera restée. L'on sait que les fils majeurs sont loin de recevoir toujours avec docilité et condescendance les avis de leurs pères ; ils sont généralement d'une singulière susceptibilité à cet endroit et redoutent toute espèce d'empiétement sur leur indépendance ; encore est-il cependant qu'ils sont retenus dans une déférence, au moins extérieure, par un lien de respect qui ne se brise jamais dans les cœurs bien nés et par la certitude que les conseils paternels, s'ils sont erronés, reposent toujours sur de bonnes et loyales intentions. Mais les colonies adultes relativement aux métropoles sont des enfants mal élevés, soupçonneux, revêches, insolents. Ce serait folie que d'attendre d'elles quoi que ce soit qui fût de la reconnaissance ou du respect. Les rudes mœurs des colons, l'absence de la haute éducation, le défaut de cette urbanité exquise dans les rapports privés, rendent les allures politiques des colonies pleines d'arrogance, d'une personnalité qui ne cherche pas à se déguiser et d'un orgueil dont rien n'approche dans le vieux monde ; les colons sont des parvenus, à ce titre il y a dans leur langage et leurs actes une part irréductible de hauteur et de brutalité.
Cette âpreté de caractère peut être la source de grands dangers : il en peut résulter non seulement des discordes, mais des luttes sanglantes, qui amènent d'ordinaire une séparation violente dont les effets se font longtemps sentir non seulement dans les rapports d'intérêt matériel, mais dans les relations morales des deux peuples autrefois confondus et subitement divisés. Cette crise menaçante, qui semble être l'issue probable de toute colonisation sur une grande échelle, par quels moyens l'éviter? Un administrateur, qui
fut en même temps un homme d'État de la plus grande valeur el de la plus haute science, sir Cornewal Lewis» a écrit un long ouvrage sur le régime de gouvernement des colonies, ou, pour prendre le mot anglais, des dépendances. Dans cette fine et délicate analyse po* litique, oii le corps colonial et ses divers éléments se trouvent disséqués, où tous les ressorts de la vie et du développement des colonies sont mis à nu, Ton trouve une foule d'enseignements d*ane grande portée. Le judicieux et ingénieux observateur ouvre des aperçus nouveaux sur les effets des concessions partielles et successives que les métropoles font trop souvent à contre-ccBur à leiir« dépendances.
Il montre ce qu*a de choquant et d'injurieux pour les colons le recrutement exclusif parmi les métropolitains du haut personnel qui est chargé de les administrer. Quand, après les pénibles labenn de la première époque de la vie coloniale, il a commencé à se conv tituer dans les centres les premiers habités une catégorie de colun>« jouissant de Taisance ou de la fortune, moins tourmentés par le d^^ir du lucre et par la poursuite de plus amples richesses, alors il nail d^ns cette classe de propriétaires et de capitalistes, plus ou moins oisifs, de» ambitions qui prennent l'énergie, la vivacité et la ténacité de tous les sentiments coloniaux. Ces hommes qui se trouvent à la tète de leur» concitoyens par l'importance ou la vieille date de leur fortune, dont quelques-uns aussi ont reçu une éducation qui se rapproche de l'éducation des hautes classes de la société européenne, ces hommes se sentent profondément blessés dans leur légitime orgueil, de se voir préférer pour l'administration de la colonie des personnages méirv politains qui n'ont ni leur expérience, ni leur connaissance des besoins locaux, ni leur activité d'intelligence, ni leur esprit d'initialirr. Ces rancunes qui fermentent au fond des cœurs acquièrent d^autant plus de force, qu'avec les habitudes de favoritisme qui prévalent dan« presque toutes les nations d'Europe, les hautes et les oioyenue^ positions coloniales échoient souvent à des fonctionnaires sans valeur ni consistance personnelle et dont le plus grand mérite e>l d'être bien apparentés. Aussi toute nation qui veut éviter une cn^ doit>elle faire dans la composition de son personnel colonial une part de plus en plus large aux colons; elle doit apporter en ooire l'attention la plus scrupuleuse au choix des fonctionnaires d'oriûie métropolitaine et veiller à ce qu'ils soient tous gens d*un inconies* table mérite, d'un esprit judicieux et d'un tact éprouvé. Dans nos na* tions d'Europe, où les mœurs faciles et souples ont été façonnées par quatorze siècles d'influences aristocratiques et monarchiques» nos populations supportent sans trop de murmure la présence d*uu sous*
préfet insignifiant ou d*un préfet sans valeur; mais dans ces rudes sociétés où tout, dans Tordre privé, est le prix du mérite personnel et de rintelligence, où toutes les autres considérations que celles qui concernent la valeur propre, morale et intellectuelle, de Thomme, sont encore à peu près inconnues, la présence d'un fonctionnaire de quelque importance dont les titres ne sont pas justifiés équivaut à un scandale et devient une cause de réprobation.
La France, plus que tout autre pays, a commis de singuliers abus dans le recrutement de son personnel colonial : elle n'a eu d'autre loi que le hasard et la faveur. Après cinquante ans d'expériences des difficultés de la colonisation africaine, elle prenait encore dernièrement un sous-préfet de Cherbourg ou de Rochefort pour en faire un préfet d'Oran ou de Constantine. Ces fonctionnaires métropolitains, sans préparation spéciale, ne restent d'ailleurs, pour la plupart, que quelques mois aux colonies; ils en reviennent bientôt préfets de Nevers ou d'Évreux. En 1881, alors que tout le sud de la province d'Oran était en insurrection et que l'esprit de la population arabe fermentait en tout notre territoire, quand la Tunisie s'était pas encore soumise, on vit se produire au même moment le changement du gouverneur général de l'Algérie, M. Albert Grévy, et des trois préfets de nos provinces algériennes. Dans le temps le plus critique, tout le haut personnel administratif de l'Algérie était changé. Il est temps que la France imite l'Angleterre et la Hollande et qu'elle crée un corps administratif colonial, distinct, par les conditions de recrutement et d'instruction, du corps administratif métropolitain.
Un des points dont la mère patrie doit aussi particulièrement s'occuper, c'est ki protection des indigènes. Partout le colon considère l'indigène comme un ennemi. Il le tuerait volontiers, comme on tue le Kangourou ou le renard. C'est à la métropole qu'il convient de prendre la défense de la justice. Dans les colonies où, comme l'Algérie, la population indigène est excessivement nombreuse, dépassant de beaucoup le nombre des colons, le devoir de la métropole est encore plus impérieux. Elle ne peut, en efi'et, abandonner 2 ou 3 millions d'indigènes à la discrétion de 3 ou 400,000 colons. Une colonie de ce genre ne peut être considérée comme adulte que lorsque la race indigène et les colons ont fusionné, qu'il ne reste entre eux presque plus de traces des difl'érences d'origine (1). Aussi, au point de vue politique, la période d'adolescence ou de minorité des colonies de cette nature est-elle beaucoup plus
(I) Voir le chapitre où nous traitons particalièromont de l*Algéri<\
638 RÉGIME APPLICABLE AUX ÉTABLISSE» BNTS COLONUOI.
étendue qu'elle ne l'est pour les colonies qui se sont consUtufet sur des terres à peu près vacantes, comme rAustralie.
Quand une colonie est parvenue à Tétat adulte, il est évident que Tadministralion de ses finances doit lui être conférée, qu^une cham* bre élective doit être établie et qu'aucun vestige de tutelle, au point de vue financier, ne doit subsister. Mais cela même ne suffit p.i«^. C'est une observation fort sensée de sir Cornewal Lewis, qu'une assemblée coloniale élective chargée de voter l'impôt local, doit être amenée par la force des choses à réclamer que toute l'administration des affaires coloniales lui soit conférée sans la moindre ré^rrc et sans le moindre contrôle métropolitain. La moindre ingérescr de la métropole, alors qu'il existe une assemblée représentative, doit être d'abord une cause de discorde et bientôt une cause de rupture. c( Un corps représentatif ayant le pouvoir de lever les impôts, dit le judicieux observateur, est porté à se croire omnipotent dans toot^t les affaires domestiques et à agir dans cette conviction. S'il deiiect nécessaire de contrôler sa gestion administrative, il devient impassible de le maintenir dans son pouvoir de voter les impôt». Une assemblée, telle qu'elle existe dans certains États sous un ^ouveroe^ ment absolu, qui est chargée seulement de répartir les taxes, peut parfaitement subsister sans réclamer et s'arroger les prérogative^ d'une véritable législature : mais une assemblée qui, non seulement répartît, mais vote Timpôt [which originales taxation)^ qui accorde ou refuse les crédits, ne peut pas s'en tenir là. »
Il ne faudrait pas croire qu'il suffit que la métropole gère avec \m plus grande habileté les intérêts coloniaux, pour que toute espèce de revendication d'indépendance de la part des colons soit rendue impossible. En supposant même que la mère patrie administre infiniment mieux et à meilleur compte les aflaires coloniales que les ci>- Ions ne seraient eux-mêmes capables de le faire, en admettant qut la métropole fasse des sacrifices pécuniaires considérables pour le développement de ses dépendances, en posant le cas où les colun« auraient un intérêt matériel évident h se confier sans réserve & ti mère patrie, en mettant ainsi les choses au mieux et faisant unhypothèse qui ne s'est jamais réalisée, il n'en est pas moins mi qu'un jour ou l'autre les colons ne se contenteraient pas de ce Ucile et inerte bonheur : ils aimeraient mieux sacrifier une partie di* ces avantages matériels pour acquérir ces avantages moraux, l'tDii^ pendance, la liberté. C'est une bien superficielle connaissance dr l'homme, que celle qui suppose que les jouissances matéricUe* et le bonheur passif peuvent lui suffire : cela peut être pendant IVta. d'enfance, ou pendant l'épuisement qui suit un état de crise, ma*^