‹ De la colonisation chez les peuples modernesChapitre 57 sur 76 · AUX COLONIES · texte numérisé non relu

AUX COLONIES

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et législateurs : les voilà employés à fonder tine nooTelIe cooslîtolion pour un vaste empire qu*ils croient destiné à devenir, el qui, en réalité, paraît bien êlre fait pour devenir un des plus grands etnpires et des plus formidables qui aient jamais été au monde. Cinq cents différentes personnes peut-être qui agissent immédiatement sous les ordres du congrès continental, et cinq cent mille antres qui agissent sous les ordres de ces cinq cents, tous sentent également leur importance personnelle augmentée. Presque chaque individu du parti dominant en Amérique remplit à présent dans son imagi» nation un poste supérieur, non seulement à tout ce qu'il a pa être auparavant, mais même à tout ce qu*il avait jamais pu s'attendre à devenir, et, à moins que quelque nouvel objet d'ambition ne vieane s'offrir à lui ou à ceux qui le mènent, pour peu qu'il ait le oœnr d'un homme, il mourra à la défense de ce poste. » Nous pourrions continuer encore cette citation ; nous aimons mieux nous arrêter à ces lignes magistrales qui réy ment d'une manière frappante i*ane des plus belles analyses de physiologie sociale qui soient à notre connaissance. Ces sentiments si naturels à l'homme et qui sont Tan des ressorts principaux de sa libre activité, il serait téméraire de désirer en priver les colonies, ce serait châtrer ces jeunes société de ce qui fait la force et la grandeur de tout homme et de toute association d'hommes, il serait d'ailleurs impossible d*y réussir. Ce noble sentiment d'indépendance, cette conscience naturelle de sa dignité et de son importance, ce sont là les signes certains de la virilité d'un peuple comme de la virilité d'un homme : le moment oà ces aspirations doivent se produire, il est d'une politique prudente pour la métropole de le prévoir ; il est aussi à la fois équitable et sage de se résigner aux conséquences graves que cette transformation dans les idées et les sentiments des colons doit nécessairement amener.

Il n'y a que deux moyens de donner satisfaction à ces instincts légitimes et irrésistibles, l'incorporation de la colonie dans la métro» pôle, quand les conditions de voisinage, d'analogies économiques et sociales le permettent : autrement, la constitution d'un lien parement fédéral, avec une indépendance administrative réciproqTie aussi complète que possible.

Si la métropole se refusait à adopter celui de ces deux roofcn^ qui est naturellement déterminé par les circonstances, il en résulterait à coup sûr une rupture violente. Or, il ne faut pas perdre à€ vue qu'une séparation guerrière de la colonie et de la roétropuU 3 dans la suite des temps des effets singulièrement funestes et pem> tants. C'est une observation qui a été faite par quelques judtcirui

observateurs, qu'une colonie garde longtemps rancune des extrémités auxquelles Tentraînement irréfléchi et déraisonnable de la métropole Ta réduite. Alors que la mère patrie a oublié la lutte déjà vieille, Tancienne colonie en a conservé le vivant souvenir, et ce souvenir est toujours plein d'aigreur. Divers motifs expliquent cette permanence des premières impressions de haine dans le milieu colonial. Une guerre affecte infiniment plus la colonie que la métropole, parce qu*elle se fait sur le territoire de la première ; parce que aussi, étant plus jeune et moins développée, la colonie a besoin de plus d'efforts et que ces efforts Tépuisent davantage ; enfin les annales de la colonie sont vides, le premier grand fait qu'elle y place c'est sa guerre d'indépendance ; or, il suffit ({ue ce grand nom soit attaché à une guerre, pour que son seul souvenir excite des colères justifiées par le sentiment du droit lésé ; en outre, comme c'est là le seul grand événement qui, pour la colonie, fasse saillie dans ce passé terne et mort, il s'élève en quelque sorte à Tétat de légende, il forme le fond de l'instruction historique des générations nouvelles, il devient le seul thème des commentaires et des amplifications; rimaginalion le grandit, il acquiert ainsi par la suite des temps des proportions qu'il n'avait pas à l'origine. Aussi voit-on pendant des années, et nous dirons sans crainte pendant des siècles, la trace de ces rancunes et de ces souvenirs pleins de colères. Il ne sert à rien que les relations matérielles entre les deux pays soient devenues plus nombreuses et plus étroites que jamais, il subsiste un fonds de défiance et d'irritabilité. Or, cette défiance et cette Irritabilité, qui ont leur origine dans un fait lointain du passé, sont la source de difficultés perpétuelles dans les relations des deux contrées. Les moindres différends s'enveniment; la susceptibilité excessive de l'ancienne colonie la fait immédiatement recourir aux menaces; et l'on a le spectacle étrange de deux nations, qui semblent n'en former qu'une, dont les intérêts sont enchevêtrés et qui, malgré cette intimité de rapports matériels, sont pleines d'aigreur, de rancune et d'arrogance Tune pour l'autre. Ne serait-ce pas une singulière folie pour une métropole que de s'exposer, par un entêtement aveugle, à transformer ainsi en ennemie une nation dont la communauté d'origine et la multiplicité des relations matérielles, intellectuelles ou morales font une sœur ?

Nous sommes arrivé au terme de cette longue étude; nous n'avons pas l'intention de la clore par un dithyrambe. Il est des faits trop évidents aux yeux de tout homme de sens pour qu'il soit nécessaire de les formuler dans de résonnantes périodes. La colonisation est la force expansive d'un peuple, c'est sa puissance de reproduc-

lion, c*est sa dilatation et sa multiplication à travers les espaces ; c'est la soumission de l'univers ou d'une vaste partie, à sa langue, à ses mœurs, à ses idées et à ses lois. Un peuple qui colonise, c'est un peuple qui jette les assises de sa grandeur dans l'avenir et de «a suprématie Tuture. Toutes les forces vives de la nation colonisatrice sont accrues par ce débordement au dehors de son exubérante activité. Au point de vue matériel, le nombre des individus qui forment la race s'augmente dans une proportion sans limite ; la quantité des ressources nouvelles, des nouveaux produits, des équivalents en échange jusqu'alors inconnus, qui se trouvent solliciter l'industrie métropolitaine, est incommensurable; le champ d'emploi de^ capitaux de la métropole et le domaine exploitable ouvert à racUvite de ses citoyens, sont infinis. Au point de vue moral et intellectuel, cet accroissement du nombre des forces et des intelligence^ humaines, ces conditions diverses où toutes ces intelligences et ce> forces se trouvent placées, multiplient et diversifient la production intellectuelle. Qui peut nier que la littérature, les arts, les science^ d*une race ainsi amplifiée n'acquièrent un ressort que Ton ne trocxe pas chez les peuples d'une nature plus passive et sédentaire? n se produit aussi dans ce domaine intellectuel un phénomène analogue à celui que nous avons noté dans le domaine de Tindustric. Quand le personnel des arts libéraux se recrute parmi les citoyens d'une même race, qui ont peuplé de vastes contrées des quatre parUe> du monde, n'est-il pas naturel que les œuvres intellectuelles soient plus nombreuses et plus remarquables? D'un autre côté, quand un écrivain sait qu'il s'adresse dans sa propre langue à des millions de lecteurs situés à des milliers de lieues, quel encouragement n'estce pas, quel appui et en même temps quel frein ? Si ces effets bienfaisants ne se font pas sentir avec une grande intensité dans la première période des établissements coloniaux, c*est qu'alors tontes les forces vives y sont tournées vers la poursuite delà richesse; mais uu temps arrive bientôt où l'intelligence dans ces contrées neuves se porte à des spéculations plus sereines et où elle s'élance dans le monde des idées au lieu de se renfermer, comme au berceau, dans le monde des faits. N*a-t-on pas vu déjà surgir, depuis cinquante ans, en Amérique Gooper, Longfellow, Prescott, Irving. Hawthome, Motley et bien d'autres encore moins connus, philosophes, mathématiciens, juristes, historiens? Que sera-ce dans un siècle on deux* De nos jours Boston n'est-il pas un centre de culture, qui approche déjà de Paris, de Londres, d'Edimbourg, ou de Berlin ? A quelque point de vue que l'on se place, que Ton se renferme dans la considération de la prospérité et de la puissance matérielle, de l'autorité

AOMlNISTRATlOiN ET GOUVËKNËMENT AUX COLONIES. CVS

et de Tinfluence politique, ou qu'on s'élève à la contemplation de la grandeur intellectuelle, voici un mot d'une incontestable vérité: le peuple qui colonise le plus est le premier peuple; s*il ne Test pas aujourd'hui, il le sera demain.

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