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De la colonisation de l'Algérie

Avec l'autorisation du Gouvernement, j'ai l'honneur d'adresser à MM. les membres des deux chambres l'ensemble de mes idées sur la colonisation de l'Algérie.

J'ai déjà esquissé cette grande question dans une brochure intitulée : « Quelques réflexions sur » trois questions fondamentales de notre établis- » seme7it en Afrique, o Cet écrit , fort incomplet puisqu'il n'entrait dans aucun détail d'application , fut distribué à MM. les Pairs et à MM. les Députés , sans nom d'auteur. Enfoui dans les nombreux papiers qui sont ainsi communiqués chaque année, il a été peu lu.

C'est poimjuoi je reproduis à la ïm de cetle brocliure le ehapitie (jui traite de la colonisation ; cela simplifiera ma tâche , et me permettra d'entrer plus proniptement dans l'exposé des moyens d'application de mes idées en colonisation civile et militaire.

J'avais le plus j,'rand désir de ne pas conserver le gouvernement de l'Algérie, non que je ne me sentisse trl's-honoré d'occuper un si beau poste, mais parce ([ue, d'une part, j'étais effrayé des exigences publicjues pour une œuvre dont on connaît très-peu les immenses difficultés, et, d'autre part, parce que le Gouverneur est moins bien placé que le simple Député pour faire admettre certaines idées, certaines vérités fondamentales de notre grande entreprise.

Le Gouverneur , quelque bonne opinion qu'on ait de son dévoûment aux intérêts publics, sera toujours plus ou moins soupçonné d'agir, de parler dans son intérêt particulier. S'opposera-t-îl à ce (pi'on donne de l'extension à l'administration civile avant qu'il y ait assez d'administrés pour justifier la dépense et passer par dessus d'autres inconvénients? On dira qu'il veut perpétuer le régime du sabre. Proposeia-t-il la colonisation militaire en avant de la colonisation civile? On dira qu'il ne veut que la colonisation militaire par prédilection pour l'épée et dans le but d'accroître son importance personnelle.

Je pensais donc que je pourrais bien mieux servir la grande cause algérienne, en portant à la Chambre, comme simple Député, le tribut de mon expérience de six années , et je sacrifiais patrioti-

quenicnt à cetlc pensée le plus beau winmandement (lu royaume.

Le Roi et son gouvernement n'en ont pas jugé ainsi. J'ai olx^i avec l'espoir que je pourrais, peutêtre quelques fois , assister à la discussion des intérêts algériens.

Mais , comme il est fort incertain que notre conquête reste assez ctdmc pour qu'il me soit permis de m'absenter au moment opportun , je sens le besoin de faire connaître aux deux chambres , par un écrit , toute ma pensée sur la colonisation de l'Algérie.

DE

LA COLOmSATIOH

La colonisation européenne de l'Algérie est aujourd'hui la grande question à l'ordre du jour, puisque la conquête de toute l'Algérie est faite, moins la grande chaîne du Djurjura \ et que nous avons

* En disant que la conquête est faite, je suis loin de prétendre qu'elle sera toujours paisible ; je pense au contraire qu'elle peut être de tems à autre troublée par des révoltes, que provoqueront le plus souvent, les incursions d'Abd-el-Kader ; car ce chef habile ne manquera pas d'exploiter le mécontentement qu'ttxcilera sans cesse l'invasion graduelle de notre colonisation. C'est là une des plus grandes causes de troubles. Mais quand on a vaincu toutes les forces belligérantes, quand on a forcé deux fois le souverain du pays à s'expatrier, quand toutes les tribus se sont soumises à noire domination, quand elles payent l'impôt et obéissent à tous nos ordres, ne peut-on pas dire que la conquête est faite? Les révoltes qui surviennent ne détruisent pas ce fait; elles en sont au contraire la confirmation, car on ne se révolte que lorsqu'on a été soumis. La soumission constante, paisible, l'assimilation en un mot, ne peut venir qu'à la longue. C'est l'histoire de toutes les conquêtes qu'on a voulu garder. Si nous n'avions pas la prétention d'introduire un peuple nouveau au sein du peuple arabe, la question serait grandement simplifiée. Les vaincus se résigneraient bien plus vite à une domination simple, qui leur laisserait leurs lois, leurs mœurs et la jouissance agricole de tout le pays ; mais la colonisation européenne vient bouleverser tous leurs inlcrcts, toute? leurs cou,-

loiidc un ;,;()Uvcnic'iiiL'i)t régulier puiir Icb Arabes.

CIr'z certains peuples con(|uérans de l'aiiliquité (pii taisaient des con(iuêtt's pour en prendre possession â toujours, la population toute entière, avec ses tenles et ses troupeaux, marchait derrière les guerriers pour s'établir au fur et â nresure des progrès de la guerre. C'est ce que firent les Arabes en Algérie^ dans le 7" siè'cle.

La constitution de nos sociétés européennes ne nous permettait pas de procéder ainsi. La concjuète a été laite uniquement par les guerriers. Aujourd'hui, [)our la consolider, nous sonmies dans la nécessité d'introduire artiliciellcmcnt lo peuple dominateur au sein du peuple vaincu ; car il nous faut aussi une grande invasion pour perpétuer notre possession.

Il s'agit donc à présent d'assurer l'avenir de notre conquête, el de libérer la métropole du grand fardeau politique et financier qu'elle supporte, et qu'elle ne pourrait supporter longtems , sans de grands dan-

lumes, comme elle 3Ua<iue toutes leurs passions, tous leurs préjugés. On n'acccplc pas facilement une telle révolution et l'on saisit toutes les occasions de briser le joup;. Que l'on songe bien «jue les Arabes, resserrés sur le sol par la colonisation européenne, vont être obligés de cbanger toutes leurs habitudes de culliire! Ils étaient plus|)asleurs qu'agricoles... ils seront forces de devenir {'\clusiveincnt agricoles. Ils avaient de nombreux troupeaux île chameaux, de juments, de vaches, de moulons... les chameaux disparailronl, les moutons seront réduits au centième, les vaches, les bœufs et les juments au quarantième ou au cin<iuantième. Les douars changeaient de place suivant les sai-soHS -, eu hiver, ils s'établissaient dans les plaines et les vallées profondes; en été, ils s'élevaient graduellemcnl sur les coteaux el sur les montagnes pour chercher un air plus pur, des eaux plus salubres. ..lisseront forcés de rester toujours sur les carrés où on les aura panpiés. Conuuent un changement si ra<lical de siluation n'exciterait-il pas souvent à la révolte? Voilà pourquoi il faut que nous soyons forts par la constitution de la population européenne et pai 1 armée. Notre empire n'est assis que .sur la force; muis n avons, nous ne pouvons avoir d autre action sur les Arabo^; nau- ne ikhivouj nous perpétuer en Afrique que par 1 1 l'>rcc.

gei's, sans de sérieuses entraves pour sa poliliiiue en Europe.

Afin de résoudre ee grand problème , il faut fonder en Algérie une société européenne assez nombreuse , assez fortement cGnstituée pour dominer le peuple arabe; assez productive, assez commerçante pour exonérer la métropole des énormes dépenses qu'elle consacre à la colonie et à la solde d'une armée permanente. Celle-ci sera toujours nécessaire, soit pour maintenir les Arabes sous le joug, soit pour repousser les attaques qui viendraient du dehors ; mais la colonie, si on la fait progresser autant que cela est possible, sera un jour en état de solder et , en partie, de recruter son armée.

Celte œuvre est grande, difficile et lente. Quoi qu'on fasse il faudra beaucoup plus de tems que n'en admet l'impatience publique. On n'improvise pas une grande société, mais on peut beaucoup accélérer ses progrès ; et , dans mon opinion , le Gouvernement seul a cette puissance, parcequ'il résume les forces de la nation toute entière.

Chose étrange ! Le public s'étonne et s'afflige que la colonisation n'avance pas plus vite, et, cependant, on exprime l'opinion qu'il faut la livrer à sa marche naturelle. L'honorable M. Dufaure, rapporteur des derniers crédits supplémentaires , veut qu'elle soit abandonnée aux intérêts individuels. Il appelle factice tout ce qui a été fait jusqu'à présent par les mains du gouvernement, soit avec 1 armée, soit avec l'administration civile.

L'honorable M. Bignon dit que ces créations sont ■négatives. L'honorable M. de Barante exprime â-peu près la môme opinion ; il s'étonne que le Gouvernement fasse en Algérie la colonisation de ses propres mains, et il demande si les Rois de France se sont occupés de créer des villages.

Ces idées . que je ne veux pas analyser ici , sac-

cordent peu avec limpalienceque nous avons signalée plus haut '. Si vous attendez la colonisation par les intérêts individuels, vous attendrez longtemps; et comme vous attendrez avec une dépense annuelle de 100 millions, et l'inconvénient politique de maintenir 100,000 hommes de votre armée en Algérie, il en résultera que l'attente sera bien plus coûteuse et surtout bien plus dangereuse que votre intervention active dans l'œuvre de la colonisation.

Attendre avec 1 00 millions de dépenses annuelles et une armée de 100,000 hommes, qu'il faudra prol)ablement augmenter au fur et â mesure que s'étendront les intérêts individuels â protéger ! Comment n'est-on pas effrayé d'une pareille perspective?

Oui, il faudra augmenter votre armée si vous livrez la colonisation aux intérêts individuels , si vous con-

' Cette impatience nous paraît très-peu fondée. En effet , l'œuvre do la colonisation ne date réellement que de la lin de 1842 ; jusques là, il n'y avait eu de progrès que dans les villes delà côte. Comment coloniser ruralemenl, quand on n'était pas maître du pays, quand les travailleurs ne pouvaient, sans se faire couper la tète, se répandre sur la surface du territoire , comme l'exigent les travaux des champs? En 1839 , les essais de colonisation, qui avaient été tentés autour d'Alger, di.'^parurent par l'invasion d'Abd-el-Kader ; et ce ne fût qu'en 1842 que la soumission du pays permit aux colons de se reporter de nouveau dans la plaine, cl à l'administration, de commencer la création des villages. La colonisation rurale autour d'Alger, date donc à peine de 4 ans. Qu'esl-cedonc que 4 ans pour cette œuvre immense ? La colonisation est, de sa nature, beaucoup plus lente que la guerre, et pourtant vous avez employé 13 ans à faire la conquête. En effet, ce n'est guère (ju'à la fin do 1843 , lorsqu'Abd-el-Kader a été rejette dans le Maroc, et que, moins le Djurjura, tout le pays vous obéissait, que vous avez pu proclamer l'accomplissement de la conquête. Il vous a fallu 10 ans pour trouver le système de guerre, qui pouvait réduire ce peuple si guerrier, si diUicile à saisir dans son personnel coumie flans ses intérêts ; cl c'est seulement quand vous avez su atteindre les familles cl les intérêts, que la contpiôte a fait des progrès réels. Loin donc de s'élever contre la ghazia, qui du reste n'est pas une nouveauté dans les fastes de la guerre ancienne ou moderne, il faudrait honorer ceux (pii ont trouvé le moyen de la rendre edicace ; car c'est là qu'clait le succès.

tinuez à ne créer qu'une société nécessairement laihle, p arce qu'elle est sans discipline aucune et sans force d'ensemble. Comment, si on cessait de lui prêter le secours d'une nombreuse armée, une société ainsi constituéedominerait-elleles tribus, en mêmetenipsqu'elle lesspolieraitd'une partiedeleursterrespours'y établir?

Un fait de la dernière campagne aurait dû révéler aux yeux de tous, l'impuissance d'une telle population à contenir les Arabes. L'armée, quoique nombreuse, était absorbée en entier pour vaincre les insurrections multipliées sur presque toute la surface du pays , et empêcher Abd-el-Kader de rétablir son autorité quelque part. Ce chef habile et actif, étant parvenu à se dérober à nos colonnes, menace tout-à-coup d'envahir la Mitidja par l'Est. Il n'y avait alors à lui opposer de ce côté que 3 bataillons sous les ordres de M. le général Gentil. Le Gouverneur-Général, voyant qu'il ne peut arriver à temps pour protéger les environs d'Alger, expédie de Boghar l'ordre d'armer les condamnés et de mobiliser 2 bataillons de milice.

Vous avez entendu les clameurs qu'excita cet ordre. Il était, disait-on, plus funeste que la guerre ellemême ; il allait faire baisser le crédit , arrêter les capitaux sur l'autre rive de la Méditerranée, produire des banqueroutes et porter la désolation dans toutes les familles. Avant d'exécuter la mesure, on fit écrire au Gouverneur-Général par tous ses amis , pour le supplier d'en révoquer l'ordre. Il tint bon ; mais il fallut 12 jours pour mobiliser, sur le papier, les deux bataillons.

Le danger ne pouvait être prévenu par de tels moyens. Heureusement Abd-el-Kader fit une grande faute ; il aurait pu pénétrer dans la Mitidja par dix points différents ; mais il perdit un tems précieux à exé<;uter une ghazia sur la grande tribu des Issers. Gorgé de butin, encombré par 60,000 tètes de bétail, il porta son camp un peu en arrière au lieu de marcher

en avant. Dans la nuit suivante, il l'ut surpris par M, le f;^éncral Gentil, désoi'ganisë et obligé de se jeter dans le Djurjura, après avoir perdu toutes ses prises et bon nombre de ses propres cheveux. La colonne du Gouverneur arriva sur ses traces et le força de (juitter le pays des Kabyles, où il espérait se faire une nouvelle base d'opérations.

Dans cette grande circonstance, la population nombreuse des environs d'Alger était impérieusement appelée à s'aider elle-même. Matériellement , elle le pouvait d'autant mieux qu'elle compte9,000 hommes de milice armée. Qu'a-t-elle fait pour sa propre défense ? Rien ! absolument rien !

Ce n'est pas qu elle ne renferme dans son sein beaucoup d'hommes décourage ; son impuissance tient à ce que sa constitution n'a rien de guerrier. La liberté individuelle est sans doute très-appréciable en France ; mais on sera obligé de convenir qu'elle ne donne pas la force d'ensemble et qu'elle ne peut mettre le peuple nouveau en état de résister aux indigènes , qui sont constitués pour la guerre mieux qu'aucun peuple du monde.

Le fait que je viens de citer est plus éloquent que tout ce que je pourrais ajouter. Il doit dissiper chez les législateurs toutes les idées préconçues , tous les préjugés même. La législation, comme la guerre, ne doit-elle pas se conformer aux tems, aux lieux, aux circonstances? En présence des dangers incessants et multipliés oui menacent le peuple nouveau que nous voulons établir en Algérie, faut-il le constituer enticremcnt à l'image du peuple français? Non, mille fois non, et j'épuiserai toutes mes forces physiques cl morales à protester contre une idée si contraire aux intérêts de mon pays.

La première de toutes les libertés, en Afrique, c'est la sécurité ; c'est l'assurance de conserver sa tête et de ne pas se voir ravir, sa femme, ses enfants et les

recolles qu'on a semées. Qii peut bien sacrifier à de tels avantages quelques-unes de ses autres libertés ; et, disons-le franchement, les masses feront sans aucune difficulté ce sacrifice, dont elles comprendront l'importance , parce que leur esprit droit et simple n'est pas troublé par des théories contraires.

Les théoriciens demanderont pour elles à gramls cris des libertés dont elles ne se préoccupent pas. Ce dont s'enquièrent nos cultivateurs quand ils viennent en Afrique, ce n'est pas de savoir s'ils auront des libertés individuelles, civiles et politiques, c'est si, dans la localité où on veut les placer, il y aura sécurité, si la terre et les eaux sont bonnes, si l'air est salubre.

Il en sera de même de nos soldats devenus colons, parce qu'ils sortent du peuple. Ils comprendront encore mieux que les colons ordinaires, qu'il est nécessaire d'être forts, et qu'on ne l'est pas sans un peu de discipline et d'organisation.

Résulte-t-il de ce que je viens de dire que je ne veuille pas de la colonisation civile, ainsi qu'on m'en a accusé? Sans doute, si dès le principe j'avais eu la direction suprême de notre entreprise en Afrique , je ne me serais pas empressé de donner à la colonisation la constitution civile. Mais c'est là aujourd'hui un grand fait que je sais accepter. Je reconnais même que la colonisation civile peut offrir certains avantages que n'aurait peut-être pas au môme degré, surtout pendant les premières années, lacolonisation militaire.

La colonisation civile est plus commerçante et plus industrielle, parce que le commerce et l'industrie ont besoin d'une grande liberté, mais, par la même raison, elle est très-peu guerrière. C'est pour cela que je voudrais ne pas lui laisser dépasser une certaine zone à partirdelacôte. Cettezôneest naturellement marquée par la confic^uraîion du pays. Elle s'étendrait de la mer au pied de l'Atlas, dans la province d'Alger ; et dans les autres provinces, sans qu'elle fut aussi

exaclonit'ut dcliniitéc par la nature, elle irait à uiudouzaine de lieues d«ns l'intérieur des terres.

J'abandonnerais donc à la colonisation civile une bande de 12 lieues de largeur et de 240 lieues de longueur , interrompue seulement , sur quelques points, parles montagnes kabyles, qui viennent baigner leurs pieds dans la mer.

Je ferai remarquer que, passé la distance de 12 lieues de la côte, la colonisation libre et individuelle, faite sans la main puissante du gouvernement, trouverait d'immenses difficultés à s'établir. Elle ne peut se poser dans l'Atlas, où les Kabyles nombreux et très belliqueux n'ont pas assez de terres cultivables et sont obligés, pour subsister, d'aller travailler et récolter dans le pays des Arabes. Il faudrait donc que la colonisation civile passât au-delà des monts , dans les plaines et les vallées du versant Sud. Là il serait fort difficile de protéger cette population débile, qui n'arriverait que très lentement, si elle était conduite simplement par l'intérêt individuel. La distance à laquelle elle se trouverait de la mer rendrait son installation beaucoup plus pénible et plus dispendieuse, car, presque partout, il faudrait amener les bois de construction de la mer. Les ressources pécuniaires de cette population libre seraient complètement insuffisantes pour subvenir aux nécessités des premières années.

Mais, le grand obstacle se trouve dans la difficulté de protection. Déjà, on l'a vu, en dedans du cercle étroit où se trouve la colonisation civile autour d'Alger, l'armée a eu toutes les peines du monde à la préserver pendant la grande insurrection de l'hiver dernier. En 1839, on sait ce qui lui arriva, bien qu'on l'eût entourée de camps et de postes.

Que serait-ce donc si le rayon était allongé de 1 5 à 20 lieues? La protection directe, immédiate, sur celte longue ligne, serait tellement impossible qu'il

— loue faudrait pas même y songer. Nous avons lait dans la dernière campagne , à legard des tribus arabes soumises , l'expérience de cette impossibilité. Notre extrême activité et notre constitution éminemment mobile ont-elles suffi pour les garantir toujours des surprises dAbd-el-Kader?Non ! Et malgré la mobilité de ces tribus elles-mêmes, qui peuvent fuir, elles, pendant que les populations européennes fixées au sol ne sauraient abandonner leurs villages, elles ont été souvent atteintes. Il faut donc que les populations européennes qu'on portera sur le versant Sud de l'Atlas, aient de la force par elles-mêmes, et qu'elles n'attendent pas uniquement leur salut des efforts de l'armée.

Ainsi, à supposer même que l'on repousse la colonisation militaire, je dirai que la colonisation civile ne peut se pratiquer au-delà des monts comme elle l'a été jusqu'àprésent aux environs d'Alger. Ici, on se trouvait entouré par nos établissements militaires et protégé en avant par l'action de nos colonnes mobiles. Dans ce cercle, les villages se sont peuplés lentement, famille par famille, sans qu'il fut besoin de les garder de près et spécialement. Il ne saurait en être ainsi beaucoup plus loin. On comprendra que l'on ne pourrait mettre en faction à cliaque village , une force suffisante pour attendre l'arrivée lente des familles. L'effectif de l'armée serait parfaitement insuffisant, pour peu que la colonisation s'étendit, et il faut qu'elle s'étende considérablement et rapidement pour répondre à nos nécessités politiques et financières. On devrait donc réunir à l'avance sur la côte de France, le personnel de chaque point d'occupation coloniale , et le porter tout ensemble aux lieux où il devrait s'établir.

D'aprèsmes idées, qui sont le résultat dune longue étude de la question, il flmdrait que les lieux fussent préparés à l'avance par l'armée ou par ladministra-

ii(U) civile avant d'appoler la p()|mlati(»ii : car je la juge al)S(iliiniciit iiirapahle d'exériUer elle-même, non seulement les travaux (l'utilitc publique de première urgence, mais encere les premiers travaux de culture qui doivent assurer sa subsistance, ou du moins partie de sa suhsistcnce , dès la première année ; c'est ce (pie nous faisons en ce moment à l'égard des 900 Prussiens qu'on a jetés sur la côte d'Afrique sans aucunes ressources personnelles. S'ils eussent été livrés à eux-mêmes ; s ils n'étaient pas aidés par la main puissante de l'armée , ces infortunés mourraient certainement à la peine , et nous les verrions disparaître en peu de temps.

Ïa^s populations françaises ou autres sont encore moins capables de s'établir seules au-delà de l'Atlas, sans le secours de l'État et de son armée, puisque, nous l'avons dit, les difficultés y sont bien plus grandes que sur la côte.

De ce que je dis, qu'on ne peut en Afrique rien faire de grand en colonisation sans l'aide du gouvernement et des puissants moyens qu'il trouve dans l'organisation et les bras nombreux et intelligents de son armée, il ne faut pas conclure que je propose au pays de faire artificiellcmennt et à grands coups de budgets, soit militairement, soit civilement, tout le peuple nouveau qui doit étreindre les Indigènes et résoudre le grand problème qiie j'ai posé en commençant. Ce serait imposer à la France des sacrifices trop grands et trop prolongés. Non, je n'ai jamais eu cette pensée ; mais je soutiens que l'État est obligé, par la force des clioses et dans son intérêt bien entendu , de créer de ses propres mains un cadre vigoureux de colonisation , dans lequel viendront se mouvoir avec sécurité et liberté les intérêts individuels de toute nature. C'est alors que pourront arriver les individus isolés, les associations de capitalistes (si «•lies sont j)ossil)lcs dans celte nnivre ardue et peu

lucrative) ; les entreprises industrielles puui 1 exploitation des richesses minérales, les grandes fermes agricoles, etc., etc.

Tout cela viendra parce qu'on sera assuré de trou-j ver sécurité et assistance. Une population établie en attire nécessairement d'autres , et les capitaux . si timides de leur nature , accourent partout où il y a de grands besoins à satisfaire et des lu'as pour rembourser, parle travail, le capital et l'intérêt engagés. C est cette base de bras vigoureux que je demande à mon pays de créer an plus vite, car chaque année perdue est une calamité publique.

Les résultats des sacrifices exigés pour la création de cette base seront de plus dune nature. Le capital d'installation, divisé par parcelles infinies entre les mains de nos soldats , ne sera pas thésaurisé. 11 passera dans les mains des colons civils de la zone de la côte , et il créera en arrière de la colonisation artificielle une population peut-être égale à celle que lÉtat formera directement. Une part de ce capital reviendra aussi au trésor par les impôts de consommation, et par le développement commercial qui en sera la suite infaillible.

Il y a d'ailleurs un autre moyen pour que l'Etat récupère une bonne partie de ses avances , c'est de lui réserver dans le périmètre de chaque village un sixième de la surface. Ainsi , dans un village de 50 feux , à 1 0 hectares par famille , la propriété du Domaine serait de 1 00 hectares. Cet espace , quoique réservé , serait livré à la culture des colons ou au paccage de leurs troupeaux , jusqu'à ce que le Domaine voulût en disposer autrement. Il est permis de penser qu'une fois le village prospère et la colonisation individuelle multipliée à l'entour, les 1 00 h. réservés pourraient avoir acquis une valeur de 1 00 ,000 francs. Néanmoins, je sais que dans les chambres et dans le pays, bon nombre de financiers économes vont s écrier

que ma proposition est encore ruineuse ; que c'est beaucoup trop cher ; qu'il est douloureux au pays , qui a déjà tant sacrifié pour la conquête , de se voir imposer dénormes dépenses pour l'utiliser ; que le Gouvernement a toujours été considéré comme le plus mauvais des entrepreneurs, et qu'il est plus sage et plus économique de confier aux intérêts individuels ou ;\ l'association , le soin de coloniser l'Algérie.

Ah 1 oui , il est douloureux , en effet , de ne pas pouvoir dire à la nation : la conquête est faite , voua êtes aux termes de vos sacrifices. Mais , puis-je changer la nature des choses? Et ma mission n'est-elle pas d'éclairer le pays sur la vérité des faits , autant qu'elle était de vaincre et d'organiser le peuple vaincu? Si vous étiez la première puissance maritime du monde comme vous en êtes la seconde ; si le peu pie arabe était effacé de la carte ; si vous n'aviez affaire qu'au climat et aux bêtes féroces ; si vous n'aviez pas 100,000 hommes de votre armée engagés en Afrique , et une dépense annuelle de 1 00 millions ; si , enfin , vous étiez assurés d'une paix éternelle en Europe ; je vous dirais aussi : attendez, laissez faire, ne vous en mêlez pas; le pays est libre pour quiconque y veut venir; vous avez du temps devant vous. En est-il ainsi, Messieurs? Votre esprit a déjà répondu. Je n'ai pas besoin de faire la contre-partie du tableau.

Je dirai seulement , que s'il est vrai qiie le Gouvernement soit en général un mauvais entrepreneur , ici , en Afrique , il est le seul entrepreneur capable d'établir les grandes bases de la colonisation. Je dis même qu'il est le meilleur entrepreneur parce qu'il a, dans son armée et dans son administration civile, des moyens qu'aucune association, quelque puissante qu'on la suppose, ne peut avoir au même degré. Son armée est un vaste et

admirable atelier de création ; on y trouve l'intelligence et le savoir qui dirigent , des ouvriers d'art de toute espèce, des bras nombreux et à bon marché , gouvernés par la discipline. Que peut-on désirer de mieux pour fonder?

En France même , le Gouvernement n'a t-il pas été obligé d'intervenir pour les grandes créations? L'association des individus a t-elle eu assez de puissance pour subvenir à tout ? Comment se sont faites les fortifications de Paris ? Comment se font les lignes de chemins de fer ? Et que l'on remarque que ces deux grandes créations ont été entreprises au milieu de la France , dans une paix profonde ; qu'elles pouvaient être calculées exactement , et que l'une d'elles , les chemins de fer, présentait un attrait puissant aux capitalistes,

La colonisation de l'Algérie est mille fois plus difficile , et , selon moi , elle est loin d'offrir l'attrait du gain à l'association.

L'installation très-médiocre des familles agricoles exigera d'une compagnie , n'ayant pas à sa disposition les moyens dont le Gouvernement dispose, un déboursé d'au moins 6,000 fr. par famille. Si le Gouvernement n'entre pas pour une forte part dans la dépense , il faudra que la famille rembourse sur son travail le capital et l'intérêt avancés pour créer son établissement , et assurer sa subsistance jusqu'à ce qu'elle puisse y pourvoir elle-même. Or, quiconque est un peu versé dans la pratique agricole comprendra parfaitement que cela est impossible ; que cette obligation mettrait les familles dans la misère et le désespoir, et qu'à dételles conditions, les compagnies ne trouveraient que la lie des populations agricoles, c'est-à-dire, les fainéants, les vicieux, qui restent sans emploi dans leur pavs. Est-ce là , je le demande, le peuple qu'il nous faut pour dominer, modifier, civiliser les Arabes?

l.e Gouvernement, au contraire , trouvera de bonnes familles agricoles , parce qu'il ne leur demandera pas le remboursement du capital de leur établissement. Avec son armée et son administi'ation , il les établira plus économiquement et plus largement , que ne peuvent le faire les compagnies. Et ces soins paternels de tous les instants , que les circonstances rendent souvent indispensal)les , pour que les villages puissent parvenir à se suffire à eux-mêmes, les compagnies pourront-elles les donner comme le Gouvernement les donne ? Une grande sécheresse , les sauterelles ou tout autre fléau viennent, ainsi qu'il est arrivé, enlever les premières récoltes , sans laisser même la semence ? le Gouvernement fournit de nouvelles semences et des grains pour vivre. La maladie vient à sévir et prive bon nombre de familles de leurs bras les plus robustes ; les travaux sont suspendus , quelquefois pendant les mois les plus utiles? le Gouvernement y supplée par les bras de son armée, et met au niveau des autres les familles malheureuses. Je pourrais augmenter l'énumération des misères qui accompagnent les premiers pas de la colonisation ; mais j'en ai dit assez pour faire comprendre qu'une compagnie, qui est déjà en avance de sommes immenses, ne sera pas très-disposée ni très-attentive à pourvoir aux nécessités diverses qui se manifestent à chaque instant , et que les populations installées par elle seront entourées de nombreuses causes d'insuccès.

Pour ne pas s'effrayer de la dépense, il ne faut point perdre de vue qu'il s'agit ici de se libérer d'une ('hari-e annuelle de 1 00 millions. Diit-on consacrer quelques cents millions à la création de ce cadre vigoureux de colonisation, dont je crois avoir démontré la nécessité, ce serait encore là un bon calcul financier, et aucune dépense publique n'aurait jamais été plus productive. Mais la question financière est dominée de très-haut parla question politique. Celle-

ci ne saurait s accoiiniioclei' des lenteurs du laissezfaire : on ne peut aller assez vite pour satisfaire à ses prévisions, à ses nécessités, en présence desquelles les millions pèsent bien peu dans la balance. Quoi! La France ne saïu'ait pas faire, pour consolider sa conquête en Afrique, pour reprendre la liberté de ses allures politiques en Europe, ce qu'elle fait pour créer des chemins de fer, dont l'absence, après tout, sauf deux ou trois lignes, ne pouvait pas compromettre sa prospérité, et dont rajournement total n'aurait pas compromis sa sécurité !

J'ai foi dans le bon sens du pays; lorsque des hommes puissants par la parole s'empareront, à la tribune, delà grande question que je viens d'effleurer, elle triomphera.

Je n'étendrai pas davantage ces considérations générales. J'ai la confiance qu'elles seront développées dans la prochaine session par des bouches éloquentes, et je passe immédiatement aux détails d'application de mes idées.

LA COLOHISATIOM

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