‹ De la colonisation de l'AlgérieChapitre 2 sur 7 · CIVILE · texte numérisé non relu

CIVILE

La coloinsation civile doit être très-variée dans son action. Elle admet tous les moyens, tous les genres d'application, pourvu que l'on arrive au but, qui est d'introduire une population nombreuse, bien composée , et dans des conditions telles quelle puisse atteindre dans un tems donné la prospérité agricole, qui n'est pas celle qu'ont rêvée les théoriciens du cabinet, n'ayant aucune idée de la vie des champs.

Quelques touristes, qui ont visité nos villages un an après leur création, se sont étonnés de ne pas rencontrer la prospérité chez toutes les familles. Il ne fallait pas aller si loin pour s'étonner ainsi ; ils n'avaient qu'à visiter une grande partie de nos villages de France où il y a certainement encore beaucoup de misères , bien qu'ils soient créés depuis des siècles. C'est que la prospérité, telle que l'imaginent les hommes du monde, n'est pas le partage de l'homme des champs. Celui-ci s'estime heureux, quand il a produit un peu plus que sa provision de grains , quand il a quelques meubles grossiers et quand il est pourvu du gros linge indispensable. Cette aisance modeste et relative, il ne l'obtient pas dans un an. ïl lui faut

au conlrairc, pour y parvenu', bien des années de sueurs, de privations. Et Ion voudrait voir nos villages d'Ârri(jue prospères dès la première ou la deuxième année, lorscpiil faut tout y eréer à la fois, sous l'influenee d'un elimat Irès-rude et avec des moyens très bornés !

Si la colonisation civile admet tous les moyens, il ne s'en suit pas qu'ils })uissent être tous appliqués instantanément, et voici pounjuoi :

Tout établissement (juelconque exige nécessairement l'intervention de l'administration, soit pour traiter avec les Arabes, sil s'agit d'un territoire qui leur appartienne; soit pour concéder, délimiter, diviser et régler toutes les conventions , s'il s'agit dune terre du IJeylik ; soit enfin , et dans tous les cas, pour assurer protection aux nouveaux intérêts qui se fondent.

On concevra daprès cela , qu'il est inq)ossible à 1 administration de satisfaire à toutes les demandes , à toutes les exigences, aux idées souvent impraticables (pii viennent s'offrir à elle. Son personnel, fùt-il doublé et triplé, y serait insuffisant; son tems et les fonds dont elle dispose le seraient également. Elle est donc obligée de choisir et de n'admettre que dans une certaine proportion, les divers projets qu'on lui soumet.

Les personnes qui ne voient pas immédiatement donner suite à leurs propositions, se plaignent hautement de l'incapacité et même du mauvais vouloir de l'administration qui , disent-elles , ne veut pas coloniser. Que ne se plaignent-elles de ce que l'homme n'étant pas Dieu, ne peut pas tout faire à la fois?

La colonisation individuelle donnant un libre essor à tous les systèmes ne peut venir largement , ainsi (pie nous l'avons dit dans les considérations générales, que lorsqu'on aura formé le cadre vigoureux que jo dem-uide. O cadre est n pru pri^s terminé dans

le rayon d Alger à Blidali, et s il n a pas la force intrinsèque qui serait désirable, il est suppléé par les occupations militaires de Blidah, Coléah, Douera, Birkadem, Kouba, Alger.

La colonisation urbaine n'a pas besoin des secours directs du gouvernement. Elle se fait tout naturellement par l'établissement d'une fraction un peu considérable de l'armée, sur tel ou tel point. Partout où on placera à poste fixe trois ou quatre bataillons, un ou deux escadrons et des détachemens des autres armes, il se créera une ville ; Elle commencera d'abord par des marchands de comestibles et quelques artisans de première nécessité, tels que les boulangers , les ouvriers en fer et en bois, les selliers, les bourreliers, etc. Viennent après quelques marchands de tissus et de quincaillerie qui, tout en satisfaisant aux besoins de l'armée, dansée genre, ouvrent un connnerce avec les Arabes. L'armée fait les routes et les ponts, les conduites d'eau, les plantations, tous les travaux d'utilité pubUque ; elle aide les colons dans leurs premiers pas en leur fournissant des ouvriers à bon marché et souvent aussi , des matériaux de sa fabrication : de la chaux , des briques , des tuiles et même des pierres. C'est ainsi que se sont fondées les populations de Djemâa-Ghazaouat , Tlemcen, Mascara, Mostaganem, Tenez, Orléanville, Milianah, Médéah, Sétif, Constantine, Guelma, Philippeville , El-Arrouch, Smendou, etc.

Nous ne parlons pas de nos postes-magasins, bien qu'un certain nombre de familles civiles se soient déjà groupées sous leur protection.

Il suffit donc pour créer des villes de changer les stations de l'armée lorsque, sur les points qu'elle occupait d'abord, il y a une vie suffisante et un commerce de quelque importance avec les indigènes. Déjà nous sentons le besoin de porter en avant les troupes encore restées à la côte, et c'est dans cette vue que nous

créons à Aumalo un poste de grande occupation , au- (juel viendia bientôt s'annexer une ville civile. Ce ne sera que dans quelques années (pic nous pourrons changeur de place nos premières occupations de 1 intérieur. Ce mouvement, au reste, ne peut s'opérer que graduellement. Ce n'est pas une petite affaire que de créer de nouveaux établissements militaires répondant à tous les besoins d'un corps de 2,500 à 3,000liommes. Pendant tout le temps de la création , on immobilise 1 ,200 à 1 ,500 hommes pour les travaux. On sent que si cette immobilisation était multipliée, il resterait bien peu de troupes disponibles pour les éventualités de la guerre.

Il faut donc être très-sobre de nouvelles créations. D'ailleurs, ce ne sont pas les villes qui nous manquent, nous en avons suffisamment pour une période de 1 0 ans. Aussi, la création du poste d'Aumale a-t-elle été décidée par des vues militaires et politiques ; mais la colonisation et le commerce en profiteront.

Si , comme nous venons de le démontrer , la colonisation des villes se fait simplement et sans grands frais, il n'en est pas de même de la colonisation des campagnes. Celle-ci est hérissée de difficultés d'ensemble etdedétails, pour l'État comme pour les familles. C'est que, s'il est aisé de commercer avec des produits créés (piand on est près des consommateurs, il ne Test pas du tout d'arracher à la terre la subsistance de la famille, surtout quand celle-ci, comme il arrive dans la plupart des cas , est dépourvue des avances nécessaires. Il serait chimérique de penser qu'il nous viendra un grand nombre de fimiilles possédant assez pour qu'on n'ait pas à s'occuper de leur installation et de leurs besoins. Il en est venu, il en viendra encore quelques unes dans les localités privilégiées, près des villes de la côte ; mais, au loin, et il faudra bien qu'on aille au loin, on ne doit pas y compter.

Le Gouvernement est donc inviiuiblement conduit

à aitlor puissamment la colonisation rurale civile, soit par des secours en argent ou en matériaux , soit en faisant construire lui-même les villages , comme il fait tous les travaux d'utilité générale.

M. de La Moricière a imaginé un système qui est en apparence fort économique, et qui par cela même doit séduire au premier abord les personnes qui n'ont pas creusé la question pratique.

Le Gouvernement n'aurait à s'occuper dans le principe, que de quelques créations d'utilité publique, telles qu'un chemin grossièrement ébauché , l'enceinte du village, une conduite d'eau, etc., le tout ne s'élèverait qu'à environ 125 fr. par famille. Mais, comme il faudra faire après ce que l'administration civile a fait avant jusqu'ici, la dépense n'est que retardée. Selon moi , il vaudrait beaucoup mieux faire cette dépense tout de suite, car elle aiderait puissamment les premiers pas de la colonisation, qui sont certainement les plus difficiles.

Sans m'opposer aux essais du sytème de M. de La Moricière , en les provoquant même près du Gouvernement, je n'ai pu considérer sa méthode comme devant fonder la population forte et nombreuse qu'il faut pour dominer et modifier les Arabes. Craignant que le public ne se fît illusion par la théorie du bon marché apparent, j'ai analysé la proposition de M. de La Moricière , dans un contre-mémoire que je fais également distribuer aux deux Chambres. ïl est donc inutile de s'étendre davantage ici sur ce système que je considère seulement à l'égal d'une foule d'autres petits moyens, qui contribueront à peupler la zone civile indiquée dans les considérations générales.

La construction préalable des villages me paraît le meilleur moyen d'attirer la bonne population agri- «'ole , car , il est bien avantageux pour une famille , d'avoir immédiatement un abri contre les intempéries, et de pouvoir mettre dès son arrivée la main à la cul-

ture, au lieu d'einployei' toute la preiuièie année à ses constructions , ce qui compromet beaucoup sa sanUi et son avenir.

Cependant , quand on trouvera des familles qui apporteront quelqu'avoir et qui préféreront construire leurs maisons, il faudra les y encourager par un petit accroissement de terrain ou par une prime en argent.

On peut faire construire les villages civils de trois manières: par entreprise, avec devis et cahier des charges bien rédigés ; en régie, par les agents de l'Administration, ce qui est, à mon avis, la plus mauvaise manière de procéder; enfin, par des bataillons de l'armée, ce qui est, selon moi, le mode le plus économique et le plus avantageux sous une foule de rapports ; et voici les motifs de mon opinion :

Le bataillon, au moyen de ses bras nombreux, ne se bornera pas à construire une enceinte , une fontiiine, un lavoir, un abreuvoir; il fera les maisons, des plantations, des jardins et des cultures de céréales. C'est ce qui a lieu en ce moment pour les Prussiens ' auprès de Mostaganem et d'Arzew. Déjà, au 15 novembre, toutes les terres susceptibles d'être ensemencées dans les environs des villages, étaient

• Neuf cents Prussiens so trouvant abandonnés à Dunkerque par ceux qui devaient les porter en Amérique, ont été envoyés en Afrique par le Gouvernement. Comme ils ne possédaient rien, qu'il y avait très peu d'hommes valides, très peu (le femmes, beaucoup de vieillards et d'enfants, ils étaient parfaitement incapables de s'établir d'eux-mêmes sur le sol africain, lors môme qu'on leur aurait donné les meilleures terres de la Régence et un secours en argent. Il leur fallait surtout des bras forts et inlelligens pour fonder leurs établissements et commencer leurs cultures. On en a formé deux villages, l'un près de Mostaganem, à la Stidia. l'autre près d'Arzew. Un bataillon placé sur chaque point exécute tous les travaux de constructions et autres; on y emploie aussi les Prussiens qui en sont susceptibles. C'est uuo population pour laquelle il faut faire tous les frais d'installation, qu'il faudra nourrir et tenir en tutelle pendant plusieurs années. On a semé pour elle, au moyen de corvées arabes, oOO quintaux métriques d'orpe ou de froment.

couvertes d orge et de froment. Plusieurs jardins se trouvaient en bonne voie d'exécution, et de nombreux (rous étaient creusés pour planter des arbres.

On comprendra sans peine qu'une population ainsi traitée dans ses premiers pas, marchera bien plus vite, non pas vers la prospérité, comme on dit, mais vers une honnête aisance qui lui fera bénir la main paternelle du Gouvernement.

Avant tout, il faut réussir. Il faut mettre les populations en état de vivre, coûte que coûte; et cependant, tous les travaux préparatoires qui doivent assurer un avenir prochain, l'armée les exécutera peutêtre avec moins de dépenses que n'en occasionnerait la construction sèche et unique des maisons par entreprise.

Quelle heureuse différence pourtant dans le sort des populations appelées à occuper les villoges créés par des bataillons !

L'armée est donc, à mon avis, le moyen le plus large, le plus économique, le plus avantageux de fonder la colonisation civile. Mais si elle est appelée en même temps à fonder la colonisation militaire, elle ne pourra pas suffire aux deux tâches à la fois, parce qu'elle doit aussi exécuter beaucoup d'autres grands travaux publics, et il faudra bien que l'Administration civile se charge de former son cadre de colonisation par les moyens indiqués.

L'armée ne peut disposer pour les travaux de tout genre que d'une partie de son effectif en infanterie. Elle a à fournir les garnisons sédentaires des postes militaires ; elle doit faire la guerre, quand guerre il y a, et il^'faut, par conséquent, qu'elle conserve la faculté de mobiliser des colonnes. Enfin, elle a ses nonvaleurs de plusieurs espèces, tels que malades, convalescens,' malingres, musiciens, pelotons hors-rang composés de tailleurs, cordonniers, selliers, bourreliers, etc.

On voit par cet aperçu 'que la mission de larmée n'est pas simple comme dans les guerres d'Europe. L'armée n'est pas seulement chargée de vaincre et de donner la sécurité, elle doit encore, et indispensablement, créer ses établissements militaires, ouvrir les routes, construire les ponts dans l'intérieur, aider directement la colonisation civile, et foire la colonisation militaire, quand cette grande et féconde mesure sera adoptée.

Où aurait- on pris, ailleurs que dans ses rangs, les ouvriers nombreux et à bon marché qui ont ouvert 400 à 500 lieues de routes et exécuté une muUitude d'autres créations?

L'armée s'est prêtée à cette grande nécessité avec zèle et patriotisme, parce qu'elle comprenait parfaitement que faire des routes, des ponts, des édifices, c'était ouvrir les voies à la colonisation ; que celles ci assurant la permanence de la conquête, travailler pour l'introduire, c'était marcher vers le même but qu'en livrant des combats.

Cette conviction a soutenu son dévoûment ; aussi n'a-t-on jamais entendu un seul murmure sur les ateliers de travail. Nos colonnes, deux jours après leur retour d'une pénible expédition, reprenaient la pelle et la pioche avec gaîté. Que de grandes choses on peut réaliser avec une armée conduite par de tels sentimens !

On comprendra que je n'examine pas ici tous les moyens par lesquels on peut augmenter la population de la zone civile; j'ai déjà dit que je les admettais tous dans une certaine proportion, en tems et lieu. En effet, au fur à mesure que l'Administration civile créera, dans la zone indiquée, son cadre de colonisation, comme elle l'a fait autour d'Alger, les intérêts individuels, les entreprises particulières ou par association viendront remplir les vides du cadre.

Je (l'ois en avoir dit assez sur la colonisation civile

pour faire comprendre ma pensée, qui n'a, comme on le voit, rien d'exclusif. Je passe à la colonisation militaire.

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