PARIS , PAULIN , LIBRAIRE-ÉDITEUR
33, KUE DE SEIKE.
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Ceci est une œuvre de conscience sur une question qui intéresse au plus haut point l'honneur, la dignité, la puissance et la richesse du pays. Ne voulant pas rester au- . dessous de la tâche qui nous était dévolue , nous avons fait de grandes recherches, non pas en vue d'un système, mais dans l'intérêt de la vérité : homme d'étude et entièrement étranger aux spéculations de l'industrie , nous ne nous sommes associé aux honorables fondateurs de la société pour la colonisation de l'Afrique française, que parce qu'il s'agissait d'une entreprise véritablement nationale.
Nous avons pensé qu'il serait bien, en nous adressant au pays , de soumettre aussi à son examen les observations et les faits de tout ordre , sur lesquels se fonde notre projet d'association. Nous confondons d'autant plus volontiers nos intérêts industriels avec les intérêts généraux de l'Algérie , que si la colonisation est mauvaise en
soi, notre société, qui en dérive, part nécessairement d'un principe vicieux.
Dans l'accomplissement de notre tâche, nous nous sommes presque toujours effacé volontairement pour faire parler les anciennes relations , les documens officiels ou les mémoires publiés 'par des administrateurs de la colonie ; de sorte que chacune de nos déductions est basée sur la discussion des témoignages les plus importans ou sur l'accord des autorités les plus graves.
Et, à ce sujet , nous' ferons une observation qui nous a surtout frappé dans le cours de nos recherches et qui n'a pas peu contribué à nous affermir dans nos convictions : c'est que l'Afrique septentrionale a toujours inspiré une vive sympathie à tous les étrangers qui se sont le plus appliqués à la connaître , comme voyageurs , géographes , savans , agronomes , administrateurs , militaires ou artistes.
Cela est vrai, des hommes de tous les pays, de tous les temps et de toutes les croyances , dont nous avons , en ce moment, les écrits ou les témoignages sous les yeux. Il nous suffira de rappeler, pour les temps antérieurs à notre époque , les Pline , les Strabon , les Edrisy , les Léon Africain, les Marmol , les Laugier de Tassy, les Hcbenstreit , les Sliaw, les Desfontaines , les Poiret ; et , pour le siècle où nous vivons , les WilUam Shaler , les Pananti, les Ritter, les Heeren, les Pélissier, les Rozet, les Genty de Bussy, les Davesac, les Clauzel, les Damrémont, les Caraman, les Mortemart et les Emile Grand. Quelques-uns de ces hommes, comme le général Denis Damrémont et le capitaine Emile Grand , ont scellé de
leur sang la foi profonde qu'ils avaient dans les grandes et belles destinées de l'Afrique septentrionale. Us ont été Irappé mortellement sur le seuil d'un avenir, dont ils avaient entrevu toute la grandeur par cette remarquable prévision qui est une des facultés distinctives des esprits éminens; et, en succombant, ils ont donné une dernière consécration à notre conquête , celle qui s'attache aux champs où reposent les braves morts glorieusement pour la France.
Ce n'est pas que cette belle cause n'ait rencontré, parmi nous , quelques contradicteurs. Depuis huit ans , il s'est trouvé un petit nombre d'hommes qui , par une politique étroite et une sorte d'opposition maladive , se sont appliqués à combattre la consolidation de la puissance française dans le nord de l'Afrique ; et qui ont été assez malheureusement inspirés pour ne voir qu'une calamité publique dans la plus glorieuse acquisition territoriale que noire nation ait jamais faite en dehors du continent européen.
L'un d'eux a eu même le triste courage de composer un livre , d'ailleurs très-savamment écrit , pour enga^^er la France à déserter une plage, où la Providence l'a conduite comme par la main , et où elle est appelée à continuer son existence de peuple par la filiation coloniale , et à travailler à la régénération morale d'un monde trop long-temps déshérité des bienfaits de la civilisation. Mais il est échappé à l'auteur de cet ouvrage un aveu d'une haute impoi'tance et dont nous devons prendre acte ici. Les affections populaires , il le confesse , sont acquises à la colonie d'Alger; et, dès ses premières pages, il en est H'duit à s'attaquer à l'opinion publique elle-même , qui , dit-il , dans cette circonstance , s'est laissée prendre aux
€xafférations de l'encoucment ou aux artifices du men-
sonije.
Voilà , certes , pour un homme grave , une singulière logique et une accusation encore plus étrange. Est-il donc si facile , par le temps qui court , de donner le change à une nation toute entière sur ses véritables intérêts ? Y a-t-il au monde une intelligence plus fine , plus pénétrante et plus sûre que ne l'est cette espèce de sens intellectuel auquel on donne le nom d'instinct populaire? N'est-ce pas ce puissant mobile qui a constamment soutenu les sociétés modernes dans les grandes entreprises et les circonstances périlleuses dont leur existence a été si diversement parsemée? Et ne peut-on pas dire avec raison , que si les décrets généraux de la providence se manifestent par quelque faculté commune chez les nations, c'est par la puissance de l'instinct populaire?
Aujourd'hui même , à moins d'être invinciblement fasciné par l'esprit de système , on ne peut donner une autre interprétation aux dispositions favorables de la grande majorité de la France pour la conservation et la colonisation de l'Algérie. C'est une voix intérieure qui pousse notre nation à réclamer la succession de Carthage et de Rome sur la côte d'Afrique ; c'est une voix secrète qui l'avertit que là elle pourra étendre sa gloire militaire , développer sa vie morale , et compléter son existence physique ; c'est une voix intérieure , enfin , qui la porte à devancer la marche de l'Occident vers l'Orient et à prendre une position qui domine les mers, où doivent prochainement se heurter et se débattre les intérêts matériels et moraux de ces deux grandes portions du monde. Paris , ce 15 août 1830.
PREMIERE §ECTION.
Gouvernement y administration, colonisation, agriculture, commerce et industrie de l'Afrique française, depuis la conquête.
SUPÉRIORITÉ DE L AFRIQUE SEPTENTRIONALE SUR LES ANCIENNES COLONIES DE LA FRANCE.
En 1826, il parut de l'autre côté de rocéan Atlantique , h Boston , un ouvrage du plus haut intérêt sur le royaume d'Alger. Ce livre était écrit par William Shaler, qui , pendant longtemps, avait été consul-général des États-Unis dans l'ancienne régence. Une étude approfondie des avantages naturels du pays , de sa situation géographique, de son climat, de son sol et de ses inépuisables ressources, avait rempli le diplomate américain de la plus vive admiration ; il s'étonnait que l'iVngleterre , la France et la Hollande n'eussent pas songé à tourner leurs armes et leurs entreprises commerciales et industrielles de ce coté, a J'ai peine à concevoir que les grandes puissances maritimes de l'Europe , disait-il, soient allées, au prix de sacrifices im-
menses d'hommes et d'argent , établir des colonies aux dernières limites du monde, tandis qu'une poignée de misérables pirates conservait, sous leurs yeux, la jouissance paisible de la plus belle portion du globe. ' »
C'était là un précieux témoignage de la part d'un homme d'état dont le caractère froid et sévère était ennemi de toute exagération. Cependant \N illiam Shaler avait beaucoup voyagé. îl connaissait les magnifiques plaines de l'Amérique , les plus belles contrées de l'Europe et les principales îles de l'ancien et du nouveau continent.
Malgré la prédilection si connue des Aifiéricains pour leur terre natale, l'Algérie lui paraissait même préférable aux possessions que la France, l'Angleterre, la Hollande et l'Espagne s'étaient disputées pendant deux siècles au delà de l'océan Atlantique : il la mettait, sans hésiter, au dessus des colonies pour la conquête ou la conservation desquelles ces puissances avaient dépensé plusieurs milliards et sacrifié au moins un million d'hommes. En un mot, il pensait qu'elle offrait infiniment plus d'avantages à l'esprit d'entreprise , d'industrie et de commerce,
' jh'si/uisses de l'Etat d'Algerj considéré sous les rapports politique , historique et civil j etc., par William Shaicr, Ch. II, p. 55, et ch. VI, p. 210. Paris, t85o.
que les établissemens coloniaux les plus célèbres Ibndés par les Européens dans les mers de l'Amérique, de l'Asie ou de l'Afrique.
L'empereur Napoléon, dont le coup d'œil d'aigle embrassait à la fois toutes les parties du monde, avait remarqué aussi l'heureuse disposition du littoral de la régence d'Alger.
Dès l'année 1808, il en méditait la conquête, et déjà dans son ardente imagination la nouvelle expédition africaine se rattachait aux glorieux souvenirs de la campagne d'Egypte. Après la paix de Tilsitt , le colonel du génie Boutin se rendit par son ordre sur les côtes de la Barbarie, pour y faire des travaux de reconnaissance , dans la prévision d'une guerre prochaine avec le dey, qui d'ailleurs n'observait pas avec assez de déférence les rigoureuses prohibitions du système continental.
L'importance, la beauté et la richesse de la grande région maritime de l'Atlas n'avaient pas non plus échappé à l'observation du plus illustre de nos écîonomistes.
Sous la Restauration, Jean-Baptiste Say, dans le temps même où il conseillait aux États maritimes de l'Europe, d'abandonner des possessions coloniales trop éloignées du siège de leur puissance et dont la prospérité factice reposait presque toujours sur les ruineuses combinaisons du monopole , signalait la réunion de toutes les
conditions favorables que présentait le nord de l'Afrique pour la formation de nouveaux établissemens plus rationnels dans leurs principes et plus avantageux dans leurs résultats ^.
Ainsi avant la glorieuse conquête de la régence par nos troupes, le plus grand de nos capitaines et le plus profond de nos économistes avaient conçu une opinion aussi avantageuse de l'Algérie que le diplomate américain William Slialer.
En effet , parmi les nombreuses contrées que le génie entreprenant des Européens a transformées en colonies agricoles , commerciales ou militaires, en est- il une seule qui puisse soutenir la comparaison avec l'Afrique septentrionale ? En est-il une seule avec laquelle les communications soient aussi rapides, et dont le ciel soit aussi beau et les productions aussi variées? En est-il une seule qui soit plus accessible à l'émigration, plus capable de recevoir un vaste développement colonial , et qui , en cas de guerre, puisse opposer à l'ennemi des points de défense aussi sûrs et des moyens d'attaque aussi formidables ?
' Cours complet d'ccoiioinic politique pratique , par Jean -Baptiste Say. T. III, IV-^ part., ch. XXII, p. ^i^ et ^iS ; cl t, IV, VI' part., ch. XII, p. 45o et 45i.