CHA.PITRE II
DES DOCTRINES. ANTISOCIALES ET DES DISPOSITIONS QUI PROTÉ- GEAIENT, AVANT 1881, LA PROPRIÉTÉ, LA B'AMILLE, LA SOCIÉTÉ.
Nous sommes, avec cela, revenus aux rhéteurs, aux sophistes, aux démagogues athéniens. AprèB Cléon, on Ta dit, c'est Gorgias. Des sophismes, vieux comme le monde, sont reçus aujourd'hui, à Tégalde révélations. La multitude, ignorante, écoute docilement ces nouveaux prophètes qui flattent ses passions et lui tracent une voie nouvelle et inconnue.
Deux choses avaient singulièrement servi la propagande dissolvante des sophistes et des démagogues athéniens. D'abord, la foi naïve des premiers âges s'était à peu près évanouie, et comme les idées do patrie et d'obligation morale n'avaient jamais été séparées, dans le monde antique, de l'idée religieuse, la ruine de celle-ci entraînait fatalement celle des deux autres. Puis les systèmes philosophiques qui avaient prétendu remplacer, dans les intelligences cultivées, les conceptions grossièrement anthropomorphistes du paganisme, se détruisaient par leur multiplicité même. On opposait Démocrite à Heraclite, Parménide d'Élée à Pjihagore. Gomment, dès lors, la jeunesse n'aurait-elle pas été séduite par les beaux parleurs, maîtres en l'art d'agencer les figures et les périodes, soutenant que l'on avait le droit, suivant les circonstances et l'intérêt du moment, de plaider le pour ou le contre, que la sensation individuelle était l'unique critérium, et que l'on devait, sans souci des traditions ni des lois, s'efforcer à la rendre aussi agréable que possible? Pour triompher de cette dialectique ingénieuse et mortelle, il fallut que Socrate et ses disciples découvrissent, dans l'àme ellemême, des principes inébranlables sur lesquels pût se fonder, la réflexion et se régler la conduite.
Or, ne traversons-nous pas une crise assez analogue? Les coups (le l'esprit critique et positif n'ont pas seulement porté sur les théologies proprement dites, mais aussi sur les bases de toute morale. Dans l'élite et dans la multitude, ce qui avait fait jusqu'ici le ressort de la volonté, ce qui apportait la consolation et l'espoir, a été plus ou moins altéré et dissipé. Plus d'idéal supérieur, donc plus de motif pour élever les regards au-dessus des réalités ambiantes, pour lutter, pour aimer, pour se dévouer. D'où la concurrence effrénée des appétits, l'âpre désir de les satisfaire sur-le-champ coûte que coûte, et, en cas d'insuccès, la haine aveugle, stupide, presque bestiale, contre une société qui ne donne pas ce qu'on lui demande et en dehors do laquelle on n'aperçoit plus rien •.
Cette éclosion, cet épanouissement des doctrines antisociales se rattachent non seulement à dos causes tenant à l'être moral, mais aussi à des causes matérielles et objectives.