DE LA RESPONSABILITÉ PHILOSOPHIQUE
Rien n'est plus ardu que de concilier les nécessités de la préservation sociale avec les droits de la pensée humaine. Entre l'inquisition monstrueuse et la tutelle morale légitime il n'y a qu'un point géométrique.
lia société a renoncé, successivement, à sauvegarder par des sanctions les dogmes scientifiques, philosophiques et religieux. Elle a afl'aibli aussi, au nom de la liberté, les dogmes politiques; mais doit-elle abandonner les dogmes purement sociaux ?
L'état peut changer comme forme politique, mais les conditions de son existence même, en tant que société, doit-il souffrir qu'on les désagrège?
Le législateur n'a pas, dit-on, pour mission directe défaire régner la morale ni Dieu; son rôle, c'est d'assurer la justice et le respect des droits stricts.
Il n'y a de délit punissable qu'autant qu'il s'agit d'un fait
« meurtrie, le pillage, Tincendie, ou conseillé forynellemenl la déso- « béissance à la loi, soit par des placards ou afûches, soit par des « écrits publiés ou colportés, soit par des discours tenus dans des « lieux ou assemblées publiques seront arrêtées ... sur-le-charap et « remises aux tribunaux. »
Art. 2. — « Tout homme qui dans un attroupement ou émeute « aura fait entendre un cri de provocation au meurtre sera puni de « trois ans de chaîne si le crime ne s'en est pas suivi, et comme « complice du meurtre, s'il a eu lieu. »
Art. 3. — « Tout cri contre la pjarde nationale, la force publique « en fonctions, tendant à lui faire déposer ses armes, est un cri de « sédition et sera puni d*un emprisonnement qui ne pourra excéder « deux années. »
positif et certain, constitutif d'un mal ou préjudice véritable, commis avec connaissance de cause contre l'utilité sociale représentée par les droits des particuliers et de la société^
l)n dit que les idées abstraites, spéculatives, n'ont aucun rapport avec les actions. On ajoute qu'en philosophie l'esprit de recherche doit être absolu. On a le mètre comme mesure physique; personne ne peut prétendre au mètre moral.
Mais est-ce que vraiment la science, la philosophie, la politique travaillent sur des matières inertes? L'idée n'est-elle pas, presque constamment, unie au fait? 11 importe peu que lo fait, correspondant à l'idée, se produise, immédiatement ou plus tard, sous son influence. La tendance de l'idée, c'est sa réalisation même, et il n'est pas vrai de dire : Post hoc^ non propter hoc,
11 n'y a pas de système philosophique qui n'ait ses suites au dehors do l'école, et cela, quel que soit l'amour désintéressé de la vérité qui anime les philosoplies, auteurs des diverses doctrines.
Résignons-nous à admettre la liberté absolue de la science et de la philosophie. Aucune illusion à se faire, car la conséquence inéluctable du naturalisme moderne (du phénotné' 7iisme, du determiaismc^ du pessimisme, de Vutilitarisme, de r associât ionis7)u% du positii:is7ne, du physiologisine, de la those psycho-physique)^ c'est l'anéantissement de la morale.
Aussi, qu'est-r-o que la société? une monstrueuse convention. La conscii^nce? une chimère. La famille? un stupide préjugé. L'au (]elà? une pure invention. Le propriétaire? un individu à supprimer.
1. Tous les cruninalistes s'accordent x\ reconnîiître que tels sont les caractères qui déterminent en droit commun rationnel les infractions que le lé»];islat<Mir dt)it punir. Il est incontestable que la détermination (les délits et des peines est une question de droit naturel privé et })ul)lic, dont la solution peut varier suivant le temps, les mœurs, les croyances religieuses et autres. On peut discuter, et souvent avec une très «ri-ande force, sur les inconvénients d'érij?er en désir tel acte ou tel fait. Nous venons de donner le vrai critérium.
C'est Tanarchie morale.
Cette conséquence, tous les penseurs radmettont*.
On a fait de la liberté scientifique, philosophique, une véritable religion.
Plus de délits d'attaque contre la morale, plus d'outrage contre la morale publique et religieuse^, plus do morale,
1. Un des éminents philosophes de ce temps, M. Schérer, ne Ta pas caché, tout en professant la théorie de la liberté sans limites : « Ce « serait faire injure au lecteur que de prendre la peine de hii signaler « les conséquences d'une pareille manière d'envisager l'homme et son « activité, si, comme elle a tout l'air d'en prendre le chemin, elle par- « venait à s'établir dans les esprits. On ne peut se ligurer une révolu- « tion plus complète des notions qui passaient jusqu'ici pour élémen- « taires. La conscience humaine en serait altérée dans son fond, môme « dans son principe. L'homnle moral, l'être responsable aurait idisparu « pour faire place à un produit de la nature. Il ne ferait plus ce qu'il « doit, mais ce qu'il peut. Il n'agirait plus, il se regarderait agir. Il « ne verrait plus, il se verrait vouloir. La personnalité s'évanouit, « elle n'a plus que la valeur d'une impression. L'entité humaine, le « moi volontaire, ïego a disparu. La vie ressemble à une tlamme « qui se saurait lumineuse; mais on souftlela bougie : où donc est Ja « flamme?... Et cependant, avec le phénoménisme même, il y a encore « moyen de s'entendre... L'homme sur lequel l'idée du devoir, de « l'obligation morale, de la conscience, a le moins de prise, c'est a celui qui tient le monde pour une simple comédie à cent actes « divers... C'est celui-là plus qu'aucun autre qui me semble imper- « méable à l'idée morale. Que lui parlez-vous d'obligation et d'effort, « de péché et de conversion ? Ce qui vous paraît, à vous, les choses c les plus profondes de Tàme, les intérêts supérieurs de l'humanité, « ne sont pour lui que le ragoût d'un plaisir... Sachons* voir les a choses comme elles sont. La morale, la vraie, l'ancienne, l'impéa rative a besoin de l'absolu ; elle aspire à la transcendance, elle ne « trouve son point d'appui qu'en Dieu. La conscience est comme le « cœur. Il lui faut un au delà. Le devoir n'est rien s'il n'est sublime « et la vie devient chose frivole si elle n'implique des relations « éternelles... Je vois aujourd'hui disparaître une grande partie de ce « que l'humanité tenait jadis pour des titres de noblesse. Ce mouve- « ment me paraît inévitable; les tentatives faites pour l'arrêter me « semblent vaines. Mais la fatalité avec laquelle il s'accomplit ne fait « pas que j'en éprouve plus de satisfaction... On confond l'évolution « et le progrès; mais la mort, c'est encore de révolution. »
2. Nous avons approuvé la suppression de ce délit. Voir notre Étude sur les outrages aux bonnes mœurs, pages 84 à 36; mais nous avons regretté que les bonnes mœurs ne soient pas mieux protégées.
plus de Dieu! C'est presque la- brutale maxime de Blanqui : « Ni Dieu ni maître! »
Bien des craintes viennent m'assaillir devant cette théorie triomphante. Elles sont devenues grandes à la lecture et à la méditation du Disciple, de Bourget, un des plus, beaux livres de notre époque. Dans la préface et dans le roman, j'ai trouvé l'analyse la plus puissante, la plus démonstrative de la complicité morale, de la solidarité de l'écrivain et du criminel.
Certes, cette constatation, poussée à l'extrême, aboutirait à la suppression d'un nombre incalculable de livres. Mais qu'ion lise le roman russe Crime et Chàtime^it^ chef-d'œuvre de Dotoiewski, on se confirmera entièrement dans les appréhensions dont je viens de parler.
Il faut se pénétrer de cette vérité expérimentale que, jamais, personne n'a été préservé des séductions des vices par leur peinture. De même, les misères de l'état social, représentées et grossies, exaspèrent ceux qui en souflrent ou croient en souflfrir. On avive les plaies, on excite la fureur, et personne ne prend garde s'il y a un châtiment. Seules, les suggestions malsaines exercent leur empire. Le livre de Dotoiewski est un manuel admirable de l'assassinat.
Quelle que soit l'intention de leurs auteurs, il existe ainsi des livres criminels et pervers qui tuent aussi sûrement qu'un poignard, dès que leurs pages jettent un germe dans certains cerveaux.
Nous ne parlons que de ce roman, parce que M® Hornbostel nous a révélé, à la Cour d'assises, que c'était le livre de chevet d'Emile Henry et que son client y avait trouvé la théorie du meurtre et du vol, justifiée par des arguments irrésistibles.
Dans le procès de l'attentat du Liceo^ à Barcelone, il a été démontré que Santiago Salvador, l'auteur de cet horrible crime, avait reçu, surtout, son impulsion de la lecture de la brochure italienne de Malatesta : Fra Contadini (aux paysans).
Casefio a également puisé sa résolution dans les écrits
révolutionnaires, et, cliez tous les anarchistes arrêtés, on trouve des monceaux de brochures et de journaux révolutionnaires.