DE LA COMPLICITÉ INTKLLECTUELLK
Mais en s'altachant à cette œuvre il faut frapper do Jois rigoureuses et d'une application sûre, continue, ceux qui déguisent le vol et l'assassinat sous les euphémismes de restitution, de reprise individuelle, de vengeance sociale, d'expropriation violente.
La sécurité des citoyens, la conservation sociale sont à ce prix. Sans doute, au point de vue de l'évolution des sociétés, Qtï s'aperçoit qu'il y a des tournants d'histoire, des phases humaines, dans lesquelles l'humanité, pour continuer sa marche en avant, a recouru, par la force, à des transformations complètes de la propriété.
Ainsi, ce n'est que par l'expropriation successive des seigneurs féodaux qu'a pu se constituer, par l'abolition du servage, la destruction des fiefs.
J)e même en 1789, 1793, la bourgeoisie a fait son avènement par le renversement de l'ancien régime, la confiscation des biens de la noblesse et du clergé.
Les grandes révolutions ont été considérées comme des œuvres de restitution et de justice, et ainsi l'expropriation a été la condition môme du progrès historique.
Aussi il n'entre pas dans notre pensée de contester aux écoles socialistes la libre discussion des doctripes. Au temps où la provocation à la désobéissance aux lois^ les attaques contre le principe de propriété et les droits de la famille, l'excitation à la haine et au mépris des citoyens les tms contre les autres (délits aujourd'hui abrogés) existaient, jamais on n'a soutenu rien de pareil. 11 n'est pas sans fntérèt de revenir sur ces délits, tout abrogés qu'ils soient. Voici comment on les motivait' :
1. io Provocation à la désobéissance aux lois et attaques contre le respect du aux lois et r inviolabilité des droits qu*elles ont consacrés.
A l'occasion du premier de ces déhts, M. de Se.rre disait, en 1819 : « Contester la justice et mSme la convenance d'une loi est une chose permise »; et M. de Salvandy ajoutait, en 1835 : « Nous n'avons jamais « entendu dire que les citoyens ne pourraient pas discuter les lois, « qu'ils ne pourraient pas dire que telle loi devrait être modifiée. »
Mais autre chose est discuter les lois pour provoquer leur améliora-
Nous n'avons pas ici à dénombrer les écoles socialistes ni à décrire le collectivisme. Il suffit de constater qu^ils veulent nationaliser les biens, c'est-à-dire remettre, sans rachat
Uon ou leur suppression, autre chose est de s'nttaquer au principe de leur autorité de manière à les rendre odieuses et de provoquer leur violation. Quelque injuste que soil une loi, on doit s'incliner devant elle. Qu'il soit permis d'en demander la re vision ou l'abrogation, cela est incontestable, pourvu que ce soit avec convenance et respect, e*t sans tendre à affaiblir le principe d'autorité qui est toujours en elle.
L'altaque au respect dft aux lois diffère de la provocation à la désobéissance en ce que, dans la pi'emi^re, on nie leur légitimité ou leur équité et que, dans la seconde, on excite i\ sa désobéissance. Au fond, ces deux délits cependant s'appliquent au même objet, et le premier ne se différencie du second qu'en ce qu'il porte indirectement à la désobéissance tandis que l'autre y pousse tout droit.
Devant la Chambre des pairs, en 18îtô, M. de Barante s'exprimait ainsi : « Si des discussions abstraites ou philosophiques qui ne « s'adressent pas aux passions, qui n'ont pas un caractère d'excita- « tion pouvaient être poursuivis, ce serait une extension erronée et « vexatoire qui n'est pas dans l'intention de la loi — attaquer le res- « pect dû aux lois, c'est contester leur légitimité, nier leur force obli- « gatoire, les flétrir de qualifications offensantes. »
Comparez : Rousset, nos 1074, 155:3; Chassan, t. I, p. î329; Dalloz, vo Presse, no 600.
On a vu plus haut que la Constitution de 17M prévoyait la désobéissance à la loi.
2o Attaques contre le pri7icipc de la propriété et les droits de la famille.
M. Eugène Pelletan, dans son rapport sur la loi du 29 juillet 1881, a dit : « Rassurons-nous sur le compte de la propriété ; elle ne court a aucun danger. La charrue du paysan l'a é^rrite si avant dans le sol « que le vent d'aucune utopie ne saurait effacer son titre de proprié- « taire! »
Mais il n'y a pas que la propriété rurale 1
« Nous ne voulons pas, disait, en 1848, M. Jules Favre (un des au- « teurs de l'amendement relatif au principe de la propriété), porter « atteinte à la discussion philosophique; — nous entendons qu'elle « demeure entière, qu'aucune loi ne la puisse empêcher de se produire « librement... toute espèce de théorie pourra être développée sur la « législation civile et criminelle. Mais lorsque dans la polémique des- « cendront des attaques ardentes s'adressant aux passions, nous vou- « Ions que les bases de la société soient respectées et que des novace teurs du genre de ceux que vous avez entendus (Proudhon), ne « puissent pas impunément soulever dans leur pays le fléau de la « guerre civile. »
C'est dans ce sens qu'en 1835 se prononçaient MM. de Salvandy et
aucun, la nation en possession de ce qu'on soutient lui
avoir été enlevé sans droit.
Diverses écoles socialistes et le collectivisme sont ainsi
nettement révolutionnaires.
A la Chambre, M. Jules Guesde a dit (séance du
19 juillet 1894) : « La théorie du vol préconisée par les anarchistes n'a rien à voir avec ces grands actes de justice sociale, accomplis par la nation elle-même, maîtresse des pouvoirs publics et faisant la loi. Quand la nation a prononcé, quand elle met sa main sur ce qu'elle considère -comme les organes nécessaires de la vie sociale, comme une propriété, en dehors de laquelle il n'y a pas d'existence humaine ; le JQur où, dans son droit de souverain, le peuple légifère en ce sens, il fait œuvre de justice, de restitution, de libération. »
Tout cela, nous l'accordons, c'est de la discussion; on ne
saurait le proscrire sans créer le délit d'opinion. La pensée
doit librement se manifester.
Dans le même discours, M. Guesde a ajouté :
« On calomnie le socialisme quand on le représente
BerviUe. La provocation directe au vol, l'apologie du vol, ne remplacent pas suffisamment ces délits.
8o Excitation à la haine et au mépris des citoyens les uns contre les autres de nature d troubler la paix publique,
M. Eugène Pellelan a dit, en 1881 : « Les mœurs publiques font jus- « tice de ces excitations si elles n'y font obstacle. Haïr n'est pas un « délit; mépriser encore moins. Gomment donc l'excitation à l'un ou « à l'autre de ces sentiments pourrait-elle être délictueuse? On ne « décrète pas l'estime ou l'affection, on ne saurait interdire le mépris « ou la haine. »
Gomme si, la diffamation, punissable lorsqu'elle s'applique à un ^ simple particulier, ne devenait pas plus grave en visant, non plus des individualités, hiais les bourgeois, les capitalistes, les industriels, les propriétaires, les banquiers, les juifs, etc., etc., des gens qualifiés de riches privilégiés.
Il n'y a pas de citoyen qui possède qui ne se dise, — en lisant bien des discours et des articles, — comme le beau-père de la comédie pour le contrat de mariage : « On ne parle que de ma mort. »
Ge que la loi punissait, avec raison, c'était l'exploitation des sourdes colères et des mauvaises passions. (Voir la note 2, à la page 77, infrà,)
12 FABRKGITKTTKS.
« comme le père de Tanarchisme. Entre les deux doctrines « il n'y a point filiation, mais, au contraire, antithèse <( directe. Ciar les violences individuelles contre les person- « nés et les choses, auxquelles se livrent les anarchistes, no (( peuvent qu'éloigner du but poursuivi par les socialistes, « à savoir la réorganisation méthodique de la société sui- « vaut les principes du collectivisme. »
Il y a, certainement, une opposition théorique entre Tanarchisme et le socialisme. L'un exalte l'individu et veut détruire l'État; l'autre, à l'inverse, tend ù étouffer l'initiative individuelle en établissant l'omnipotence de l'État. Nous ne contestons pas davantage que les attentats anarchistes, par la réprobation qu'ils soulèvent et par la répression qu'ils imposent, ne gênent singulièrement la propagande socialiste. Enfin, nous ne suspectons point la sincérité de M. Jules Guesde et de ses amis affirmant leur horreur pour des crimes comme ceux de Ravachol, d'Emile Henry ou de Gaserio.
Mais là n'est pas la véritable question. Il ne s'agit pas de se placer au point de vue philosophique et abstrait, ni de considérer les tendances et les vœux des professeurs de collectivisme.
La propagande socialiste, dès qu'elle fait appel aux moyens révolutionnaires, dès qu'elle prêche l'expropriation violente, le mépris des lois, dès ({u'elle excite contre des citoyens, devient criminelle. Les socialistes révolutionnaires ne se contentent pas de discuter la propriété, ils provoquent au pillage et à la destruction de la propriété.
Ils ne se bornent pas à montrer les intérêts opposés « des classes > entre elles, pour nous servir de leur vocabulaire; ils déclarent que leur politique, c'est la guerre de classes.
S'ils se résignent à se servir des moyens constitutionnels et légaux, tels que le vote, ils n'en proclament pas moins que ce n'est que comme pis-aller, et qu'ils se réservent le droit d'avoir recours à la force, quand, où et comment il leur plaira.
Les mêmes socialistes excitent les grévistes à imiter les
assassins de Watrin, à interdire, par la force, le droit de travailler aux indépendants des meneurs de syndicats; ils essaient de susciter des vengeurs de Fourmies, et ils célèbrent le 1^^ mai, le 28 mai, aux cris de : Vive la Commune!
Dans la pratique, il est difficile, sinon impossible, de distinguer entre les provocations de plume et de parole commises par les ennemis de la propriété individuelle ou les ennemis de l'individu; par ceux qui menacent les choses appartenant à des hommes ou ceux qui menacent également hommes et choses.
N'y a-t-il pas connexité évidente entre la prédication des uns et des autres? L'un déclare que tout propriétaire est un voleur, tout bourgeois est un exploiteur s'enrichissant de la misère du plus grand nombre, tout capitaliste est une sangsue du peuple. Il faut donc rendre à la collectivité les biens détournés par le propriétaire, le bourgeois, le capitaliste. L'autre, tenant pour établies les accusations du frère socialiste, se fait l'exécuteur de ses condamnations, et, lui laissant le partage des dépouilles, il frappe celui qu'on lui a dénoncé comme criminel avéré.
Dans ce procès, instruit par la Révolution contre quiconque possède, le socialiste est l'agent du fisc qui liquide ravoir du condamné, l'anarchiste, le bourreau qui le tue.
Quoi d'étonnant si le bourreau, armé des moyens faciles et pou coûteux que la chimie met à sa disposition, prend les devants sur le spoliateur et supprime le propriétaire pour hâter la vacance de la propriété?
Les ignorants, les imbéciles, les impuissants, écoutent ces vociférations, ils y croient, et le processus s'accomplit *.
1. M. Jules Guesde, Collectivisyne et Révolution. Voici ce qu'on y lit H propos de Texpropriation des propriétaires :
« L'expropriation avec indemnité est une chimère, autant sinon « plus que le rachat, et quelque regret qu'on en puisse éprouver, a quelque dur que puisse paraître aux natures pacifiques ce der- « nier moyen, nous n'avons plus que la reprise violente sur quel- <€ ques-uns de ce qui appartient à tous, disons le mot, la révohition « sociale.
« De.s capitaux qu'il s'agit de reprendre à quelques-uns pour les
Quand ils sont bien convaincus que tout bourgeois est un voleur, tout député un « panamiste >, ils achètent pour dix sous de poudre chloratée et ils lancent leur bombe dans la Chambre des députés, afin de purifier par le fer et le feu cette caverne de brigands !
Telle est la genèse du crime. Tels sont les responsables-
Il faut y ajouter ces personnages qui , depuis quelques années, font les commis voyageurs en grèves et portent, sur tout le territoire de la République, des paroles de haine.
Qu'est-ce que la liberté de discussion a de commun avec les excitations et les actes qui en résultent?
Nous n'admettons pas Torthodoxie sociale, nous ne reconnaissons pas d'hérésie sociale; mais si nous réclamons la liberté pour toutes les doctrines, nous repoussons d'autant plus énergiquement toutes les provocations à la guerre sociale : < Gomment voulez-vous que de3 cerveaux ignorants 4c et obscurs saisissent vos subtiles distinctions entre les < diflérentes sortes de violences contre les propriétés et « contre les personnes*. >
Cette épidémie de meurtre ne pourra que se développer tant qu'on permettra de la glorifier et même de l'excuser. Un député socialiste déclarait en pleine Chambre qu'il fallait se découvrir devant la tête sanglante de Ravachol comme devant celle d'un martyr. Un autre député, plaidant pour le Parti socialiste devant la Cour d'assises de la Seine, faisait l'éloge de son client, M. Breton, qui avait pourtant déclaré que si les anarchistes tuaient M. Carnot, il ne le regretterait pas.
« restituer à tous, les uns, comme la terre, ne sont pas de création « humaine, sont antérieurs à l'homme^ pour lequel ils sont une con- « dition sine quâ noîi d^existence.
« Ils ne sauraient, par suite, appartenir aux uns à l'exclusion des « autres sans que ces autres soient volés ; et faire rendre gorge à des « voleurs, les obliger à restituer, a toujours et partout été considéré, « je ne dis pas comme un droit, mais comme un devoir, le plus sacré « des devoirs. »
1. Discours de M. Deschanel à la Chambre des députés, séance du 25 juillet 1894.
Il n'est pas de jour où la presse socialiste révolutionnaire de toute nuance ne plaide les circonstances atténuantes pour les partisans de l'assassinat, sauf à interpréter hypocritement ce qu'elle a dit, si quelque intérêt personnel l'y pousse. Elle ne dit pas aux anarchistes : < Tuez! > elle leur dit : < Les gens que vous tuez ne valent pas cher < ou bien : « Vous êtes si malheureux que vous êtes bien excusables. »
Est-ce que ces provocations peuvent s'appeler des opinions sociales et politiques ?
Pour faire triompher la sienne, le révolutionnaire n'hésiterait pas devant la guerre civile, le massacre dans la rue. L'anarchiste, plus impatient, nous bombarde fout de suite. Franchement, ils ne sont séparés que par une nuance.
On ne devient pas, du jour au lendemain, un anarchiste militant. Vaillant lui-môrrie a commencé par être un bénin socialiste. Il en est de même de Fortuné et d'Emile Henry, qui ont appartenu au parti ouvrier. Ils se sont grisés aux excitations oratoires, ils ont bu le poison distillé par des feuilles de sang, dont les propriétaires et les rédacteurs tirent paisiblement de larges bénéfices. Ils ont entendu faire réloge de Ravachol et insulter tout ce que la société contient d'institutions et d'hommes respectables. Ils ont constaté que les plus exécrables crimes, dès qu'ils se réclamaient de la politique, étaient considérés comme des incidents blâmables, auxquels on ne refusait jamais le bénéfice des circonstances atténuantes. Ils ont vu célébrer la Commune et ses héros, et il ne leur a pas échappé que,. d'un air entendu, des philanthropes justifiaient et expliquaient les attentats les plus affreux contre Tordre social. On glisse vite sur cette pente savonnée, et Vaillant, Gaserio, Henry ont touché 'le fond de l'abîme.
L'anarchiste, c'est le papillon; le socialiste révolutionnaire, la chenille. C'est le second qui, en grande partie, a déterminé l'anarchie morale dans lequel la France se débat.
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