CHAPITRE PREMIER
y A-T-IL UN PARTI ANARCHISTE? COMMENT POx\GTIONNE-T-IL ?
L'anarchisme est-il un parti organisé? Quel est son organisation? Son programme?
Le procès des anarchistes, devant la Cour d'assises de la Seine, du 6 août 1894, nous apprend qu'il s'agit bien d'une secte qui établit entre tous ses adeptes des liens de compagnonnage.
C'est en 1878 que l'Italien Costa et la Russe Anna Koulichof ont introduit, q\\ France, les idées anarchistes qui existaient dans leurs pays respectifs.
Kropotkine et Elisée Reclus les ont singulièrement développées, et je les ai vues s'étendre lors du procès de Lj^on, en 1883.
L'organisation do Tanarchie, voici comment elle fonctionnait hier encore :
Il y a des groupes, comprenant chacun un petit nombre d'adeptes. Ces groupes ne constituent pas des associations proprement dites. Us tiennent des réunions privées, dites familiales. Dans ces goupes, où Ton se dit ouvertement anarchistes, on discute les théories, on apprend à se connaître.
on étudie les caractères. Les groupes sont en correspondance entr'eux, ils ont des émissaires, si bien que lorsqu'un anarchiste étranger vient en France, il trouve le logement, Tassistance, jusqu'à des papiers et un faux état civil.
Dans les réunions familiales, on attire l'ouvrier aigri par la misère, le soldat impatient de la discipline. La propagande se fait dans l'ombre. L'article 60 du Gode pénal est inapplicable parce qu'il n'y a, au soutien de la provocation, ni dons, ni promesses, ni instructions, etc. La loi du 21 juillet 1881 est impuissante parce qu'elle ne punit que les provocations publiques.
La loi du 18 décembre 1893 sur les associations de malfaiteurs ne peut non plus être invoquée, parce qu'il n'y a pas d'association, pas d'entente, pas de concert en vue d'attentats déterminés. L'entente suppose le contrat formé, Taccord des volontés.
Les groupes ouverts sont destinés à la propagande ouverte. Cette propagande ouverte doit, autant que possible, être vague et indéterminée. Les groupes ouverts, les conférenciers, servent à tromper la justice. Ils attirent l'attention sur eux, et la détournent ainsi des groupes secrets et vraiment militants, dans lesquels passent, au bout d'un certain temps, les compagnons les plus résolus et les plus convaincus. Ils servent à couvrir, à cacher également les chefs, ceux que l'on^a très justement nommés les intellectuels, les méditatifs, et qui sont en quelque sorte la tête, le cerveau de l'anarchie.
Ces chefs restent toujours dans l'ombre; ils dirigent d'une façon occulte, sans s'exposer jamais, parce qu'ils considèrent que leur conservation est nécessaire au parti. Ce sont eux qui sont les instigateurs de tous les actes de propagande, et voici comment ils procèdent :
Quand ils ont jugé tel crime opportun, — à leur point de vue, — ife ne chargent pas un compagnon ou un autre de l'accomplir. Ils exercent une sorte de suggestion : ils publient ou font publier dans leurs journaux une série d'articles plps ou moins violents, dans lesquels ils prêchent l'acte
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de propagande en question ; puis, ils attendent que Teffet se produise, que la graine ainsi semée rencontre un terrain favorable. Presque toujours, il se trouve, parmi les lecteurs de ces journaux, quelque illuminé qui est Thomme de ce crime, et qui Taccomplit, ordinairement, sans en prévenir personne. Le meurtre de M. Garnot avait été prêché ainsi, et tandis que Caserio se disposait à Taccomplir, bien d'autres y songeaient également et en cherchaient le moyen.
C'est là le rôle de la presse anarchiste, qui s'applique également à faire ressortir la portée, les conséquences, des divers attentats et à les relier l'un à l'autre par un lien commun.
En d'autres termes, quand l'esprit de l'initié a été suffisamment imprégné des néfastes doctrines du prédicateur, quand le € compagnon > est parvenu, sous l'action de cette culture intensive, à un degré convenable d'exaltation mystique et de science professionnelle, on le livre à la libre fantaisie de ses conceptions individuelles, on le laisse concevoir, préparer et exécuter isolément, suivant sa vocation spontanée, un attentat quelconque, un « acte indéterminé. >
Il y a, cela va de soi, des correspondances entre les groupes, des fonds recueillis, des émissaires envoyés.
C'est ainsi que de la doctrine anarchique on est passé à la réalité, et que les attentats ont commencé, suivant une série croissante, voulue et calculée. Mais, on le voit, les groupes n'agissent guère par eux-mêmes.