‹ De la composition symétrique du dialogue dans les tragédies d'EschyleChapitre 1 sur 4 · DANS · texte numérisé non relu

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Comme je préparais la suite de mon édition d'Eschyle, j'ai remarqué que le dialogue de ses tragédies forme une suite de groupes de vers, dont l'étendue et l'ordonnance diffèrent selon le sujet de chaque scène, mais qui présentent toujours une symétrie exacte. C'est là une loi qui fait mieux connaître l'art d'Eschyle et qui jette un jour nouveau sur les principes et les méthodes de composition des poètes de l'antiquité.

Je n'avance pas une hypothèse, j'énonce un fait que j'ai vérifié et qui, tout étonnant qu'il peut paraître, s'accorde cependant avec l'histoire du théâtre grec. On sait qu'Eschyle créa le dialogue : dé la tragédie toute lyrique que lui transmirent les Thespis et les Chérilus, il tira d'abord la tragédie dramatique, la vraie tragédie. Cependant il n'acheva pas cette transformation ; le lyrisme tient encore chez lui une très-grande place, et ce dialogue même qui, grâce à lui, devient désormais le corps du poëme dramatique, il le traite d'après les mêmes principes qui présidèrent à la composition de ses morceaux lyriques; il y met les analogues des strophes et des antistrophes, des proodes, mésodès et épodes ; il en dispose et entrelace, les parties correspondantes avec le même art et la même variété, aussi régulièrement et aussi librement qu'il fait pour les chœurs. Je signalerai plus tard certaines différences qui tiennent à

la nalure diverse du chant et du récitatif. J'ai hâte de sortir des généralités et de faire voir la chose par quelques exemples.

La ville de Troie vient d'être prise. Des feux allumés sur les montagnes des îles et du continent en portent la nouvelle en une seule nuit, de station en station, jusqu'au palais des Atrides. Dès le inatin la reine l'annonce aux vieillards d'Argos et leur décrit la merveille de ces feux messagers. Ici la flamme s'élève jusqu^au ciel et franchit- la mer avec l'éclat du soleil ; là elle traverse une vaste plaine en répandant la clarté d'une lune brillante. — Une autre fois, on voit les gardiens allumer un feu immense, capable de bondir au delà d'un grand lac. A la station suivante le bûcher s'allume encore, et la gerbe de feu qui en jaillit se fait voir au loin de l'autre côté du golfe Saronique. — La symétrie des choses et des images est évidente : tantôt c'est la mer, tantôt c'est une grande plaine qui sépare les stations; la comparaison du soleil répond à celle de la lune; un lac est opposé à un golfe, les efforts des gardiens pour nourrir la flamme sont les mômes de côté et d'autre. Le parallèle se retrouve jusque dans les petits détails. Ici on brûle du bois de pin, là des monceaux de bruyère.

Cette symétrie des choses est rendue plus sensible par la symétrie des vers , et la description tout entière de ce que le poëte appelle une grande course aux flambeaux, se divise en quatre groupes de dix vers (1). En analysant le reste de la scène et en suivant

(1) Ces groupes commencent aux mots <l>?uxTbç ^à <pp'jx-bv... ô $" oun

lifÀXcûv. . . . <»«o; $z T7jXé7çc|Jt.wov . . . KâTTÊiT' Arpet^àv. , . et aux vers 282 (275), 290 (283), 300 (293), 310 (303) de VAgamemnon, On s'aperçoit facilement qu'il manque quelque chose avant ÛTrspTeXifî; te, v. 286 (279). Thiersch et Schneidewln avaient déjà signalé cette lacune; dans mon édition je Tai évaluée à deux vers et comblée en partie au moyen d'un vers conservé par Hcsychius. Cette conjeclure , aujourd'hui confirmée par la symétrie des groupes, n'a pas été faite afin d'amener cette symétrie, que je ne soupçonnais pas encore quand je publiais VAgamemnon, En citant Eschyle, j'indique toujours par le premier chiffre les vers de l'édition de Teubner ou plutôt de Dindorf,et par le second, qui est mis entre parenthèses, ceux de l'édition de Boissonade,

exactement les divisions indiquées par le sens, en rapprochant toujours les questions des réponses qui les complètent, on trouve avant la grande description deux groupes de dix vers, séparés l'un de l'autre par quatre vers, et après la description deux autres groupes de dix vers, entre lesquels se trouve insérée une période de trois, cinq et trois vers. Voici le tableau de la scène tout entière :

iO. 2,2. 10. 10. 10. 10. 10. 10. 3,5,3. 10

Mais, dira-t-on, le public d'Eschyle comptait-il les vers sur ses doigts? Dix vers débités de suite ne font pas sur l'oreille» une impression sensiblement différente de neuf vers ou de onze, et voilà donc une l)elle symétrie qu'Eschyle établit en pure perte, puisqu'à la représentation personne ne pouvait s'en apercevoir. Je reviendrai sur les moyens dont disposait le poëte pour rendre ces rapports sensibles à l'oreille et même aux yeux des spectateurs. Mais, quels qu'ils aient été, le nombre de dix est trop grand pour être saisi dans son ensemble. En effet, les grands groupes se décomposent en parties plus petites et plus faciles à embrasser. Nous avons quatre couples de dix : chacune de ces couples a une subdivision particulière, indiquée par le sens et la ponctuation. Deux dizains (ceux qui encadrent toute la scène) sont formés : l'un, de trois, trois et quatre ; l'autre, de quatre, trois et trois vers ; deux dizains se divisent en deux, quatre et quatre ; deux autres en quatre, deux et quatre; deux enfin en cinq et cinq. C'est cette correspondance des subdivisions qui m'a indiqué la correspondance des groupes dans le tableau ci-dessus.

Ce tableau de chiffres, je le sais bien, a un air abstrait, mathématique, qui peut effrayer les amis des lettres. Mais qu'ils ouvrent le livre, qu'ils relisent cette belle scène, et ils verront que ce tableau de chiffres répond à un tableau véritable, tel qu'un peintre habile aurait pu le tracer. Au centre quatre groupes ou plutôt deux paires de groupes représentent le sujet principal, la partie la plus saillante du tableau, la course des feux messa;^ers. Ces deux paires sont

juxtaposées. Deux autres paires de la même étendue les encadreat concentriquement, en enveloppant à leur tour deux groupes qui ne se répondent que par la place qu'ils occupent, mais qui se divisent chacun en parties symétriques. Ce sont là deux ampliûcations libres de cette grande et régulière composition, et on peut les comparer aux mésodes des morceaux lyriques. N*admirez-vous pas cette belle combinaison, dont la forme et le fond s'accordent si bien, dans laquelle Tunité et la variété, la règle et la liberté s'unissent si heureusement?

J'insiste particulièrement sur l'accord entre la forme et le fond. Là est le secret et la cause première de ce procédé d'art qui peut d'abord étonner, sembler une entrave inutile, gênante pour la liberté d'j poëte, et qui cependant n'arrêta pas plus l'essor d'Eschyle que la mesure, le nombre des syllabes, la rime n'étouffent l'inspiration des poètes modernes. C'est que les parallèles et les contrastes étaient dans le tour naturel de l'imagination d'Eschyle, ses conceptions étaient aussi symétriques que ses vers. On a vu comment la suite des fanaux se présentait à son esprit telle qu'une suite de parallèles et de contrastes. 11 en est de même de tous les récits qu'il fait, de toutes les situations, de tous les taWeaux qu'il entreprend de peindre : en les envisageant, en les développant, il y découvre toujours des parties opposées les unes aux autres. La tragédie d'Agamemnon s'ouvre par un monologue du gardien qui veille sur la tour des Atrides. Le signal désiré depuis des années paraît enfin : après une longue et pénible attente, la joie d'être délivré et récompensé de ses peines, voilà le contraste qui frappe Eschyle et qu'il met en œuvre, a J'épie, dit le gardien, le signal des flammes qui doivent annoncer la chute de Troie. Que de nuits passées sans sommeil, que de larmes versées sur les malheurs de cette maison privée de son excellent maître ! Puissent-ils enfin paraître, ces feux qui mettront un terme à mes fatigues! » Ces idées sont exposées en quatorze vers. Il y a une pause. La flamme brille. Et voici maintenant la suite du monologue, le sujet des quatorze vers suivants : « Salut , signal de nuit qui rt^pandras la lumière et la joie dans Argos. Tu annonces les fêtes, les chants et les danses. Et je serai joyeux entre tous ; car cette garde aura fait ma fortune. Puissé-je

mettre ma main dans la main chérie de mon maître!» L'attente et Taccomplissement; la chute de Troie, la joie dans Argos; les fatigues et les soucis des insomnies, les fêtes et les récompenses du serviteur fidèle : voilà les antithèses de ces deux morceaux, qui se terminent tous les deux par l'expression d'un vœu. Les quatorze vers se décomposent de côté et d'autre en quatre, deux fois quatre, et deux. En y ajoutant les quatre et deux vers qui ouvrent la scène (1) et les quatre qui la terminent, on a toute la construction de cette scène, et l'on voit que les éléments des deux groupes principaux, qui forment en quelque sorte une strophe et une antistrophe, se retrouvent dans les petits groupes qui les précèdent et les suivent, et qu'on pourrait appeler la proode et l'épode de ce morceau.

Qui ne connaît la description de la bataille de Salamine dans les Perses d'Eschyle? Le poëte guerrier plaça dans la bouche d'un ennemi vaincu le récit de cette victoire de l'Occident sur l'Orient, de la liberté sur le despotisme, de l'intelligence sur la force brutale. Nous allons étudier ces vers immortels à un point de vue nouveau. Xerxès fait cerner les vaisseaux des Grecs par sa flotte immense, pour les empêcher de fuir et les prendre tous d'un seul coup de filet. Ses ordres s'exécutent pendant la nuit. Mais l'événement ne répond pas à son attente. Le soleil levant n'éclaire point la fuite des Grecs. 11 voit leurs vaisseaux s'avancer en bon ordre contre l'ennemi, et les rochers de l'île retentissent de leur chant de bataille, des nobles exhortations que s'adressent ces guerriers qui défendent leur patrie, leurs femmes et leurs enfants. Le contraste est saisissant : la confiance présomptueuse d'un despote qui commande à des esclaves démentie par le courage d'hommes libres ; puis, d'un côté, la flotte perse exécutant les mouvements ordonnés à l'ombre de la nuit, de l'autre les vaisseaux des Grecs s'avançant noblement aux premiers rayons du soleil.

(1) Depuis longtemps le seplième vers a été eondamné par Yalckenaër, Porson, Dindorf et d'autres critiques. Il faut y reconnaître l'une des rares ialerpolalions qui se sont glissées dans le texte d'Eschyle. Les deux morceaux que j'ai résumés commencent par le vers 8 : Kal vOv çuXàaaw k%\l-

râ^o; Tc ayaSoXov, cl ic VCrs 22 : A x*"^?^ Xap.irTifj3 vuxtô; xtI.

Je vais mettre en regard l'un de Fautre ces deux morceaux, que je traduirai vers par vers. Le premier commence par les ordres que Xerxès donne a^ux chefs de sa flotte.

a Dès que le so)eil, qui brûle la terre de ses rayons (1), Sera couché, el la nuit répandue sur Tenceinte sacrée du ciel, Vous disposerez en trois colonnes la foule des vaisseaux, Afin de garder les passages et les détroits de la mer,

5. Et vous en placerez d'autres tout autour de l'tle d*Ajax. Si les Grecs échappent à l'extermination.

S'ils parviennent à se sauver furtivement sur leurs vaisseaux , Je vous le dis à tous, vos têtes tomberont. » Ainsi parla le roi dans l'aveuglement de son esprit : iO. Il ne savait pas ce que lui réservaient les dieux.

Les nôtres, en bon ordre^ d'un esprit obéissant,

Préparèrent le repas du soir, et les marins

Attachèrent les avirons aux bancs destinés à les recevoir.

Et quand la clarté du soleil se fut éteinte.

Et que la nuit arriva, tout homme gouvernant une rame

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