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(( Nous ne sommes pas nés pour nous seuls, écrivait Platon à Archy tas de Tarente (1). » L'homme, en effet, appartient à trois sociétés : la famille, la patrie, l'humanité. De là un triple faisceau de droits, de devoirs. De là un triple amour ; car, depuis que la morale du Christ a régénéré le monde et rendu vulgaires des vérités dont quelques rares esprits avaient vaguement aperçu les lumineux horizons, l'amour n'est plus borné à la famille et à la cité, il s'étend à l'humanité tout entière.
Il faut régler et modérer ces différentes passions. « La religion chrétienne seule y a réussi , disait Turgot (2). Elle seule a mis les droits de l'humanité dans tout leur jour. On a enfin connu les vrais principes de l'union des hommes et des sociétés; on a su allier un amour de préférence pour la société dont on fait partie avec l'amour général de l'humanité. » Cet équilibre parfait est difficile à obtenir. Le patriotisme, qu'on exagérait autrefois, aujourd'hui on serait plutôt disposé
(I) Lettre ix.
(3) Discours sur les avantages que l'étabUssement du christianisme a procurés au genre humain, Œuvres de Turgoi, t. II, p. 594.
à l'affaiblir. On se laisse entrainer par un sentiment humanitaire excessif, qui voudrait anéantir l'exclusivisme salutaire du patriotisme. Ainsi élargi, l'amour de la patrie perd son véritable caractère; il tombe rapidement dans l'abîme de l'indifférence, et alors on est bien tenté de dire avec certains poëtes de l'antiquité :
La patrie est partout où Ton se trouve bien.
Patria tua est ubieumque vixeris bene (i).
Mot profane, que déjoue ce je ne sais quoi, qui, selon l'expression de Lacordaire (2), rend l'air natal, si triste qu'il soit, plus doux qu'aucun autre; calcul faux et impie, contre lequel protestent avec toute la force de la vérité les tristesses de l'exil et les joies du retour sur ce sol aimé, dont l'hôte involontaire du Pont-Euxin pleurait la douceur perdue :
Nescio quâ natale solum dulcedine captos Dttcit et immemores non si oit esse sui (3).
Là OÙ s'efface le patriotisme, l'amour de l'humanité touche de bien près à sa ruine. C'est le sommet chancelant d'un édifice dont la base est minée. Car l'amour de l'humanité repose sur l'amour de la patrie, de même que l'amour de la patrie repose sur l'amour de la famille : dès lors aimer sa patrie, développer ses inclina-
(1) Publitts Syrus, Sentences, v. 662. — Yoy. Euripide. Stob., Serm. xxxviii. — Aristophane, Plutus, v. 1089. — Gicéron, Tuscu^ lames p liv. V, ch. xxxyii. — Ovide, Fastes^ liv. I, v. 493.
(2) Lettres à des jeunes gens, lettre uxii.
(3) Ovide, Pontiques, lettre iii, v. 35-36.
lions patriotiques, c'est en même temps se former, se préparer à l'amour intelligent des autres hommes.
Aujourd'hui nous devons, moins que jamais, publier que, si tous les hommes , considérés individuellement, se doivent une ardente affection, lés peuples, au point de vue politique, iie sont point frères et ne peuvent vivre dans Tindépendance qu'à la condition de s'aimer beaucoup plus qu'ils n'aiment leurs voisins. Une paix constante et universelle n'est pas possible en ce monde, et les âmes honnêtes, mais un peu naïves, qui ont cru naguère que leur ligue pacifique fermerait à jamiais les portes du temple de Janus, ont dû se trouver sùffisamment désabusées par les récents événements qui ont ensanglanté la France.
Pourtant n'allons pas trop loin» Un peuple, sous le coup de douloureux souvenirs, peut devenir plus réservé et plus prudent à l'égard des étrangers; c'est quelquefois son devoir. Mais la prudence n'exclut pas la raison. Mais l'amour de la patrie, fortifié encore par les jours de deuil et par la mémoire des blessures reçues, ne doit pas dégénérer. en une haine aveugle contre tout ce qui est étranger. La civilisation impose aux grandes nations des obligations qu'elles ne sau-
raient négliger, et aujourd'hui l'étranger doit trouver chez tous les peuples où vit le respect d'autrui, nonseulement sa place au foyer de l'hospitalité, mais encore des droits reconnus par les lois du pays où il vient planter sa tente.
Nous laissons donc aux anciens ce patriotisme étroit,
haineux, auquel on sacrifiait les sentiments les plus sacrés. Nous n'admirons pas Tinsensibilité obligatoire et l'impudeur légale des femmes Spartiates. Nous n'aimons plus Athènes, quand, dans un accès de farouche jalousie, elle fait couper le pouce aux Éginètes, ses trop heureux rivaux dans l'art de ramer. Nous n'applaudissons pas à la sublime barbarie d'un Brutus immolant ses fils sur l'autel de la patrie. Non, nous n'envions point à la Grèce ou à Rome ces actes d'un sauvage égoïsme, qui dénaturent le bien lui-même et justifient ce mot d'un ancien : Corrupiio opiimi pessima.
En toute chose, il faut de la modération. « Nous pouvons, disait Montaigne, avec son style alerte et imagé, saisir la vertu de façon qu'elle en deviendra vicieuse, si nous l'embrassons d'un désir trop aspre et
violent L'archer qui oultrepasse le blanc fault,
comme celui qui n'y arrive pas (1 ). »
Ce qui était vertu cesse alors de l'être; ce qui était beau et louable devient hideux et méprisable ; ce qui devait attirer nos louanges n'excite plus que nos dégoûts. Abandonnez les règles du bon sens; allez au delà du bien; si vous n'êtes pas un héros, vous serez un fou ou un monstre : •
Intani sapiens nomen ferat, «quus inîqaiy Ultra quam satis est, virtutem si petat ipsam (2).
Et avant Horace, l'apôtre des Gentils avait déjà,
(1) Montaigne, Essais, liv. I, ch. xxix.
(2) Horace, EpUres, Uv. I, ép. 0, v. 15-16.
dans sa philosophie profonde ^ marqué les limites de la sagesse : Non plus sapere quam oportet saper e, sed sapere ad sobrietatem (1 )•
Nous nous proposons de voir si, pendant les diverses périodes législatives qui se sont succédé à travers les siècles, on a su maintenir dans un juste équilibre et dans un harmonieux accord Tamour qu'on doit avoir pour son pays et le respect auquel a droit l'étranger. Gomme un voyageur curieux, nous partirons des vallées de la Palestine ; nous verrons les bords souvent inondés du Nil; nous ferons une halte dans la Grèce; nous y contemplerons les monuments élevés par Solon et Lycurgue; de là continuant notre course vers l'occident, nous vénérerons les sanctuaires consacrés aux lois par les descendants de Romulus, et nous demanderons aux annales d'un glorieux passé quels furent les rangs assignés aux diverses nations, et quelle place était faite à l'étranger dans cette réunion immense de peuples qu'on a appelée le monde romain. La rigueur des lois primitives s'adoucit sous l'influence du Christianisme. Puis vient la chute de la puissance des Césars, l'invasion barbare, un moment de trouble universel, et sur les ruines de la puissance romaine s'élève un monde nouveau. De la civilisation que Rome avait montrée à l'univers, nous redescendrons presque à l'état des âges héroïques. Nous assisterons à la naissance d'une société qui, grandissant peu à peu , se donnant des cou-
(i) Epure de saint Paul aux Romains ^ ch. xii, v. 3.
tûmes, se créant des lois, unissant en un seul faisceau toutes ses forces, constituera un jour la France. Nous verrons comment étaient traités les hommes du dehors pendant la période de formation , comment ils furent traités, quand la France, plus forte, put se montrer plus facile. Â travers ces instructives étapes nous arriverons au terme de notre route, au Code civil, et nous nK)us demanderons quels sont les droits que notre législateur a voulu accorder, quels sont ceux qu'il a dû refuser aux étrangers.
DE LA
GOtlDinOSI CIVILE DES ÉTRANGERS