CHAPITRE PREMIER
Comparaison des lois et des mœurs dtns les temps anciens.
Dans l'antiquité 9 le patriotisme fut intolérant et cruel. On ne connaissait pas d'autre droit des gens que l'intérêt particulier de chaque nation. La force décidait de tout. (( Les associations des villes, dit Montesquieu, étaient autrefois plus nécessaires qu'elles ne lesontaujourd'hui. Une cité sans puissance courait de plus grands périls. La conquête lui faisait perdre non-seulement la puissance exécutrice et la législative, comme aujourd'hui , mais encore tout ce qu'il y a de propriété parmi les hommes (1). » On pillait, on incendiait, on massacrait; on se partageait un butin composé d'hommes, de femmes, d'enfants. Les biens, la vie, la liberté, rhonneur des vaincus, tout appartenait au vainqueur, qui faisait un acte de rare .vertu et méritait l'admiration étonnée de ses contemporains et de l'histoire, si, comme Scipion, il respectait une captive. La crainte
(1) Montesquieu, Esprit des lois y liv. IX, cb. i.
d*ètre vaincus rendait courageux par intérêt ceux que le devoir n'aurait pas entraînés. Aussi a-t-on pu dire que l'esclavage attachait à la patrie, (( en ce que, hors de la patrie , jadis on ne trouvait que la condition d'esclave. Quand on avait cessé d'être citoyen d'Ilos , il fallait se résoudre à donner aux enfants de Sparte le spectacle dégradant de l'homme ivre(1). »
Personne ne protestait contre ces abus de la victoire, et lo moins païen des philosophes antiques, en demandant aux Grecs d'abandonner ces cruels traitements dans leurs luttes avec des Grecs, trouve juste qu'on continue à les infliger aux Barbares (2). L'humanité de Platon ne dépassait pas les frontières de la Grèce, et, hors de ce petit territoire, le disciple de Socrate s'inclinait devant cet horrible droit d'extermination, dont la fureur s'arrêtait à peine en face des asiles que la religion ouvrait aux malheureux.
Cet amour exclusif de soi et celte haine des autres, qui donnaient aux guerres ce caractère atroce, se ma* nifestaient, sous une forme moins sanguinaire mais non moins hostile, dans les pacifiques travaux du législa* teur. Les lois étaient dures pour l'étranger.' Les moins rigoureuses établissaient entre lui et le citoyen une absolue différence, une humiliante inégalité. Seule la législation de Moïse se montra douce envers l'étranger, en souvenir sans doute des souffrances supportées sur la terre d'Egypte par les Hébreux captifs : Quia et ipsi peregrini fuistis in terra JEgypti^.
(1 ) BaUdiiche, Esmm sur Us institutions sociales. Œuvres, t. IT, p. 3S7
(2) ^l^Xion , République , liv. Y.
(3) Exode, ch. xxiii, v. 9.
Mais si Ton excepte la législation juive, et encore faudrait-il faire quelques réserves, les lois des autres peuples furent toutes animées d'un même esprit d'égoïsme et d'intolérance.
Les mœurs valaient mieux que les lois. Elles avaient des violences dont l'histoire nous a conservé le récit; mais elles avaient aussi leurs prévenances, leurs douceurs, et l'hospitalité antique, avec les raffinements de son infatigable urbanité, est restée justement célèbre.
La religion conspirait avec les mœurs. Même chez les nations où elle était le plus profondément altérée par les passions et par l'orgueil, elle avait toujours conservé et elle laissait entrevoir, sous un voile plus ou moins épais, les vérités essentielles de la tradition primitive (1). Jéhovah ordonne aux Juifs d'aimer les étrangers, et les païens appelaient Jupiter le dieu des étrangers, le dieu Xénieiiy comme disait Ronsard. L'hospitalité avait un caractère religieux. L'étranger, quel qu'il fût, était assuré de trouver partout un sympathique et respectueux accueil; car, selon la judicieuse observation d'Âthénée, c'était l'hospitalité qu'on honorait, et non point tel ou tel homme.
« Abraham, dit Bossuet, mena toujours une vie simple et pastorale, qui toutefois avait sa magnificence, que ce patriarche faisait paraître principalement en exerçant l'hospitalité envers tout le monde (2). » Nestor, le vieux et sage Nestor, ne connaissait pas Télémaque,
(1) Lamennais, Essai sur l'indiffèretiee , t. I, 2* partie, eh. m.
(2) Bossuet, Discours sur l'histoire universelle, 1 ^^ partie, 3« époque.
quand il le reçut si bien dans ia riche Pylos. Alcinoûs ne gavait pas quel était son hôte, lorsqu'il offrit à Ulysse un vaisseau avec cinquante rameurs. Tacite nous apprend que, chez les Germains, on regardait comme un sacrilège de fermer sa maison à l'étranger. .Quand les ressources qu'on avait étaient épuisées, on conduisait son hôte chez un voisin qui le recevait avec la même humanité : Qui modo hospes fuerat^ monstrator hospitii et cornes^ proœimam domum non invitaii adeunt; nec interest; pari humanitate acdpiunturÇi).
Une fois reçu, l'hôte devenait l'objet des plus ai< mables attentions ; sans parler des soins que l'on pre-* nait de lui , quels ménagements dans les questions qu'on lui adresse ! quelle crainte de froisser sa dignité ou de raviver quelque douloureuse blessure I Homère nous a conservé plusieurs traits de ces antiques déii* catesses, et André Chénier connaissait mieux que l'auteur de Lucrèce (2) les douceurs de ces mœurs hospitalières, quand il mettait dans la bouche de Lycus des paroles pleines de discrétion :
Sieds-toi. Tu vas d'abqrd rassasier ta faim , Puis, si nulle raison ne te force au mystère, Tu nous diras ton nom , ta patrie et ton père (8).
Là ne s'arrêtaient pas les devoirs de l'hospitalité : la personne d'un hôte était chose sacrée. Plutôt que de laisser attenter à ses jours, on aurait tout supporté : fortune, existence, on aurait tout donné, et si cela n'avait pas suffi,
(1) Tacite, Mœurs des Germains, ch. xxi.
(2) Ponsard, Études antiques, préface, p. 32. (8) André Chénier , le Mendiant.
s'il avait falla un sacrifice plus grand encore poursau* ver l'étranger qu'on avait accueilli sous son toit, on aurait, comme Lot, livré l'honneur de ses filles. Don Ruy Gomez de Silva avait des ancêtres chez les anciens. On conçoit sans peine quelle étroite affection créaient de tels rapports. La mémoire des bienfaits simplement oflerts et dignement reçus se perpétuait à travers les générations. Pour rendre ces souvenirs toujours présents, et peut-être aussi pour éviter de fâcheuses erreurs, on avait des signes de reconnaissance qui variaient selon les temps et selon les pays; mais toujours et partout il suffisait de montrer
Ces marques d'alliance et d'hospitalité ,
pour rallumer la flamme d'une tendre amitié. « Si tu es vraiment le fils d'Antidamas, dit Hannon à Agoras* toclès, voici le gage que j'ai reçu jadis de ton père, à Garthage. Compare-le avec celui que tu dois avoir chez toi. » Agorastoclès reconnaît le gage, et aussitôt quelle joie de part et d'autre! Quelles mutuelles promesses de dévouement! Le fils d'Antidamas a gagné sa cause; il épousera la fille d'Hannon(l).
Le souvenir de ces mœurs est resté si bien gravé dans la mémoire des hommes, qu'aujourd'hui encore^ dire qu'un peuple, une province, une famille ont des mœurs antiques, c'est vanter cette famille, cette pro< vince, cette nation. On a oublié les injustices, les violences, les cruautés; on s'est uniquement rappelé les
(1) Plaute, Pœntdus, acte Y, scènes ii et iv.
vertus, qui avaient un'caractère particulier de simplicité : de même souvent, dans un tableau, des beautés de premier ordre attirent tout d'abord l'attention et cachent les défau ts.
Les lois ne peuvent pas produire le même mirage ; elles n'ont point, comme le3 mœurs^ des milliers d'ex< pressions différentes. Elles n'ont pas des moments de cruauté et de vengeance, puis des heures de douceur et de pardon. Elles forment un tout indivisible, invariable. Aussi des mœurs barbares sont-elles moins à redouter qu'une loi barbare. Avec les mœurs, c'est-à-dire avec des individus, il y a des accommodements; on pourra peut-être vaincre cette férocité, désarmer ces bras prêts à frapper, amollir ces cœurs remplis de fureur, en appeler aux sentiments d'humanité qui se trouvent plus ou moins développés chez tous les hommes. Pour se protéger contre des mœurs inhospitalières, l'étranger rencontrera toujours quelque aimable Nausicaa qui loi enseignera les moyens d'apaiser d'aveugles colères. La loi, au contraire^ on ne peut ni la dompter ni la fléchir. Elle ne tremble pas devant les menaces, elle n'entend point les prières. C'est une statue de marbre douée de la parole. Et cette parole est un ordre; et il faut obéir, ou subir les châtiments réservés à ceux qui violent les commandements des lois.
Ce sont donc surtout les lois du pays où il va pénétrer que l'étranger doit connaître.