‹ De la condition des ouvriers dans les manufactures de l'État (tabacs-allumettes)Chapitre 36 sur 147 · IV. — Correctifs du travail à l’entreprise · texte numérisé non relu

IV. — Correctifs du travail à l’entreprise

Nous nous sommes borné jusqu’ici à indiquer les avantages du travail à l’entreprise et à décrire les formes sous lesquelles il a été adapté aux mainsd’œuvre les plus variées.

En regard de ces avantages, il convient de signaler d’abord une diftîculté importante, tenant aux variations de qualité des matières premières; ensuite, des inconvénients d’autant plus fâcheux, qu’ils résultent de l’exagération même des tendances que ce système a pour but de stimuler chez l’ouvrier. Celui-ci étant payé à proportion de la quantité qu’il produit, cherche à produire le plus possible. Or quand son activité dégénère en hâte, l’ouvrier se surmène, tout en tirant mauvais parti des matières premières et fabriquant des produits défectueux. L’ouvrier, le Trésor, le consommateur en pâtissent.

Pour réagir contre cette tendance, il ne suffit pas d’organiser une surveillance sévère ni de recourir aux moyen de répression ; c’est l’intérêt qui incite l’ouvrier à forcer sa production, c’est l’intérêt qu’il faut mettre en jeu pour l’amener à la restreindre de manière à éviter le triple écueil du travail à l’entreprise, le surmenage, le gaspillage et les malfaçons.

Emploi de bases de salaires surélevées. — Les tabacs et meme les bois d’allumettes, sont loin d’être

des matières hoaiogènes (1). En particulier la qualité de (diaque espèce de tabac est éminemment variable suivant la récolte, et la difficulté des diverses mainsd’œuvre dépend beaucoup de l’état des matières premières. Même en temps normal, la qualité des tabacs n’est pas constante ; mais, tantôt bonne tantôt médiocre, il s’établit une compensation.

11 en est autrement quand une récolte tout entière est mauvaise; dans ce cas, les salaires s’abaissent. Or, il serait injuste de faire supporter aux ouvriers les conséquences fâcheuses de la défectuosité des matières premières ; aussi, lorsque cette circonstance se présente, on effectue dans chaque manufacture des triages préalables et on attidbue à la manipulation des tabacs de qualité inférieure des bases de salaires surélevées. Cet expédient n’est employé jusqu’ici qu’à titre exceptionnel et provisoire mais tend à être érigé en système. Dès maintenant, dans quelques établissements, certaines opérations comportent plusieurs bases de salaires ; l’une ou l’autre est appliquée, suivant le taux des tabacs de chaque qualité qui sont mis en œuvre.

Lorsque ces errements seront généralisés, le salaire des ouvriers ne sera plus influencé par la qualité des matières premières.

Réception, vérification. — Tous les cigares passent à la réception. Là, des ouvrières spéciales choisies

I. L()rs([iie les l)()is d’allumettes ne sont pas parfaitement lisses et rectilignes, la mise en presse est dillicile.

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parmi les plus expérimentées et les plus consciencieuses, les examinent un à un, et les pèsent par séries de 250 (kilog. poids vénal).

La réception est secrète^ c’est-à-dire que les receveuses ne connaissent pas le nom des ouvrières qui ont fabriqué les produits soumis à leur contrôle; chaque livraison faite par une ouvrière, n’est accompagnée que d’un numéro qui est fréquemment changé. De cette façon, la receveuse peut éliminer tous les cigares qu’elle juge défectueux, sans craindre d’ètre taxée de partialité. Les cigares sont d’ailleurs rendus aux ouvrières afin qu’elles constatent elles-mêmes les défauts qui justifient chaque rejet.

Les cigarettes subissent une surveillance moins

gées de leur paquetage. Les paquets de scarferlati sont examinés par des ouvrières vériftcatriceii, qui rejettent les paquets mal faits, ainsi (jue ceux dont le poids sort des limites tolérées; le contrôle du poids se fait au moyen de balances automatiques. Les boîtes d’allumettes subissent une vérification analogue. Leur contenu est évalué au moyen de pesées pour certains types; pour d’autres, les allumettes sont comptées.

Indépendamment de ces contrôles spéciaux, qui ne s’appliquent qu’aux {iroduits confectionnés, il en existe d autres qui se trouvent établis par le fait même de la division du travail. Les cigarières, responsables de la qualité de leur confection, ayant tout intérêt à refuser des matières premières mal conditionnées, exercent

MANNHEIM

une surveillance assez sérieuse sur le travail des ateliers de préparation.

Tous les rejets de cigares, cigarettes, scaferlatis sont brisés en présence des surveillants. Ils sont déduits des (juantités fabriquées, de telle sorte que les (piantités reçues donnent seules lieu à paiement.

En résumé, on ne paie pas le travail reconnu mal fait ; c’est la mesure la plus efficace pour lutter contre les malfaçons.

Primes. — Il existe diverses sortes de primes. Les chauffeurs de chaudières qui arrivent à employer mensuellement une quantité de combustible inférieure à une allocation normale fixée d’avance, reçoivent une prime représentant une fraction de l’économie qu’ils ont fait réaliser à l’administration.

Dans les ateliers de préparation, il est essentiel que les ouvrières s’efforcent de tirer le meilleur parti possible des tabacs. Les écoteuses par exemple, ainsi que nous l’avons expliqué, tout en [iréparant les tripes, doivent étaler toutes les feuilles susceptibles de fournir des sous-capes. Pour qu’elles aient intérêt à extraire le plus de sous-capes [lossible, ou se contente souvent d’atlribuer à la préparation dessous-capes une base de salaire très supérieure à celle des tripes. Si on veut les y encourager davantage, on prélève sur la base afférente auxtri[)es une somme déteianinée, qu’on répartit à titre de prime, au prorata de la quantitéde sous-ca[)es confectionnées par chaque ouvrière. De cette manière, la préparation des sous-capes est d’au-

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tantplusavantageusequ’elleestpliisdifficileet que, par conséquent, le taux moyen des tripes augmente pour l’ensemble de l’atelier (1). Ce système ou d’autres analogues s’appliquent à toutes sortes de mains-d’œuvre.

Le système de primes le plus important est celui qui est en usage pour la confection des cigares. 11 était adopté depuis longtemps, mais sous des formes variables suivant les manufactures, lorsqu’il fut réglementé en 1867. A partir de cette époque, dans chaque atelier de cigares, une somme fixe prélevée sur la base de la confection, fut répartie entre les ouvrières, au prorata du nombre des cigares, exceptionnellement bien faits, compris dans leurs livraisons respectives. Le système était assez abitraire car la sélection des « beaux cigares » est ditficile. Son utilité était en outre contestable. Les primes ont en effet pour objet non pas d’encourager les ouvrières à livrer une certaine quantité de cigares exceptionnellement soignés, mais bien d’améliorer autant que possible l’ensemble de la confection.

Peu à peu, le système des primes de 1867 fut amendé dans cet esprit par beaucoup de directeurs. L‘adminis-

I. Exemple : supposons que les tripes soient payées 3o francs pour 100 kg . , les sous-capes 5o francs pour i oo kg, et que la mise en œuvre soit de i.oookg. Sil’on établit une prime aux sous-capes par prélèvement de 5 fr. pour loo kg. sur le prix des tripes.

les bases ressortiront à 25 francs et à 5o +

batelier prépare 400 kg. de l’atelier n’extrait que 200 kg.

les bases ressortiront à 25 fr

sous-capes et 600 kg. de tripes. Si de sous-capes et 600 kg. de tripes '8x5'

et a 5o — |— j

= 60 fr.

tration après une enquête faite en I89“2, sanctionna ces modifications et prescrivit les règles suivantes : il n’est fait aucun triage de cigares spécialement soignés ; on exclut du concours pour la prime toute livraison présentant un poids exagéré (1), ou donnant lieu à un nombre de rejets supérieur à un maximum fixé; on répartit la somme, obtenue par le prélèvement effectué comme précédemment sur la base de salaire, de manière à attribuer à chaque kilo vénal de 2o0 cigares, une prime d'autant plus élevée qu’il comporte moins de rejets. Ces répartitions se font au moyen de barêmes établis dans chaque manufacture, en tenant compte de l’habileté movenne des ouvrières et des habitudes

de sévérité de la réception, de façon que les primes ne soient ni trop difficiles ni trop faciles à obtenir. Ainsi comprise, l’utilité des primes est très réelle car elles assurent aux cigarières de chaque atelier, dont la proportion des malfaçons est la moins forte, un avantage pécuniaire très appréciable.

Rendement, paiement des robes. — Pour combattre le gaspillage on a institué ce qu’on appelle le rendement dans les ateliers de cigares et de cigarettes ainsi que dans lesateliers de préparations, étalage des feuilles, .cou page des robes, etc.

A la tin de chaque dizaine (2) on connaît le poids des (juantités fabriquées, ainsi que le poids des matières [)remières em[)loyées. U est donc facile de calculer com-

1. I.es cigares lourds sont Irop compacts et se fument mal. i>. Le salaire est ])ayé à la lin de clunpie dizaine (voir plus loinj.

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bien, en moyenne, il a fallu de tabac pour faire un kilo, poids vénal, de cigares on de cigarettes, nn kilo poids réel de feuilles étalées ou un kilo, poids vénal, de robes. On compare à ce rendement moyen le rendement de chaque ouvrière ; on attribue d’auLre part une valeur conventionnelle au tabac. Celles, qui ont employé plus de tabac que la moyenne, le paient, au prix qui aété fixé, à celles qui en ont employé moins. En d’autres termes, il est fait, à cellesquiontgaspillé, uneretenuequi retourne sous foi’me de primes, à celles qui se sont tenues dans les limites d’un bon emploi des matières. La somme totale payée aux ouvrières d’un atelier n’est pas modifiée par cette opération, la répartition seule est changée. On arrive ainsi à intéresser l’ouvrière à l’économie des matières, sans qu’en réalité l’administration fasse une retenue qui entre dans ses caisses. Le paiement des robes est la seule retenue de ce genre qui soit faite. Lorsque les cigarières reçoivent les robes découpées d’avance, on défalque de leurgain le prix de la confection des robes qu’elles ont brisées (1).

Moyens de répression. — Les ouvrières veulent trop produire , de là viennent tous les inconvénients du travail à l’entreprise. Le moyen le plus simple de les éviter est donc évidemment de limiter la production. C’est ce qu’on appelle la taxation. Lorsque dans un atelier la fabrication est trop intense, ce qui se traduit par une élévation exagérée delà moyenne des salaires,

I. On considère comme robes brisées par les cigarières la différence entre le nombre des robes qui leur ont été livrées et le

et lorsqii’eiî même temps la qualité des produits s’abaisse, ou taxe les ouvrières, c’est-à-dire qu’on fixe un maximum de production individuelle. La taxation est employée aussi bien dans les ateliers de préparation que dans les ateliers de paquetage de scaferlati ou dans ceux de cigares. Dans certaines manufactures, la taxation est établie à titre permanent dans les conditions que voici : les ouvrières sont diviséesen plusieurs groupes (deux seulement en général) dont la production est soumiseàdes maxima différents. On faitpasser les ouvrières d’un groupe à l’autre suivant la proportion de leurs rejets.

La taxation constitue donc moins un moyen de répression, qu’un remède préventif contre les malfaçons et le surmenage (1).

Lorsqu’une ouvrière fournit des produits défectueux, sans qu’on puisse incriminer sa mauvaise volonté, la sanction habituelle est un changement d’atelier. On emploie l’ouvrière à la fabrication de produits d’un prix inférieur et supportant par conséquent la médiocrité. Alors même que la mutation n’abaisse pas le salaire de l’ouvrière, celle-ci est généralement très sensible à une telle sanction qui affecte son amour propre.

Entin, la sanction d’une mauvaise volonté manifeste, d’une négligence prolongée, est la mise à pied. Les

nombre de leurs cigares ([ui ont été reçus (c'est-à-dire rejets déduits).

I. Le surmenage est un mal très réel et contre le(juel il est indispensable de mettre les ouvrières en garde, malgré elles.

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ouvrières sout très hostiles aux punitions pour malfaçons ; à leurs yeux le non-paiement des rejels constitue une peine suffisante : puiscpie les rejets ne sont pas payés, l’administration n’a pas le droit d’en infliger d’autre. Les mises à pied sont cependant légitimes, car l’ouvrière a intérêt à forcer sa production au prix même d’une augmentation du taux des rejets. Or ceuxci occasionnent un gaspillage de matières premières et aussi de fournitures (papiers, vignettes) qui est loin d’être négligeable. D’autre part, en pratique, la vérification des paquets de scaferlati et des boîtes d’allumettes peut difficilement être étendue à plus du tiers ou de la moitié de la confection. On fait donc des prélèvements au hasard et, dans ces conditions, le contrôle ne peut être efficace que s’il est sanctionné par une punition. Enfin, une proportion considérable de rejets dénote toujours une confection tout entière médiocre et qu’il est impossible cependant de rejeter en bloc. Pour toutes ces raisons la mise à pied est maintenue en principe comme moyen extrême de réprimer le gaspillage et les malfaçons, mais elle n’est appliquée qu’avec beaucoup de modération et de prudence par les directeurs.

L’emploi simultané de ces correctifs permet d’échapper aux conséquences fâcheuses du travail à l’entreprise. La réception, les primes aux cigarières, la vérification, combattent spécialement les malfaçons. Les primes d’économie, le rendement, s’opposent au gaspillage, la taxation empêche surtout le surmenage. Ces divers systèmes ont fait leurs preuves ; cependant les

[)rimes de cigai-ières et le rendemoiU ne paraissent pas devoir être maintenus.

Ils sont établis an bénéfice exclusif du fabricant ; la concurrence instituée entre les ouvriei's a pour effet de récompenser les uns au moyen de véritables amendes infligées aux autres. Le personnel ouvrier dans son ensemble ne tire donc aucun profit des améliorations de confection ni des économies réalisées, aussi se montre-t-il très opposé à ces systèmes. Dans certains établissements, il en est même arrivé à les annihiler, les bénéficiaires des primes ou du rendement, restituant les sommes qui leur sont attribuées, aux ouvrières à qui elles sont retenues. Cette situation sera bientôt modifiée. Divers systèmes sont à l’essai (l) Ils sont basés sur cette idée qu’il est juste de faire participer le personnel ouvrier aux bénéfices qui résultent de tout progrès.

Mais il ne suffira pas d’amender les correctifs qui servent à éviter les inconvénients du travail à la tâche.

I. Le système suivant est appliqué avec succès dans deux manufactures : on fixe un poids normal des matières entrant dans la composition de chaque espèce de cigares et on attribue conventionnellement un prix unitaire de ces matières. Enfin de dizaine on calcule la valeur normale A des tabacs, correspondant à la quantité de cigares confectionnés et la valeur normale 1j des quantités réellement employées. La dilterence (A-B) représente l’économie réalisée; 5o o/o de cette économie est répartie entre les ouvrières au prorata de l’économie individuellement obtenue par chacune. De cette manière la prime dépend de l’économie nette ; toutes les ouvrières sont intéressées au bon emploi des matières; il n’est fait de retenue à personne et toutes peuvent être simultanément primées.

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Le travail à la tâche lui-même ne répond plus aux aspirations nouvelles ; il donne lieu à des inégalités de salaires choquantes. D’une enquête récente, faite dans toutes les manufactures de tabacs, il résulte que le salaire moyen de la totalité du personnel étant de Sfr. 49, une moitié de ce personnel obtient un gain supérieur, qui ressort en moyenne à 4 fr. 04, et l’autre moitié n’obtient que ^ fr. 92. Avec les bases actuelles, ainsi que nous le verrons, les ouvrières habiles gagnent très largement leur vie, mais c'est la catégorie du personnel dont la productivité est moindre qui est la plus intéressante. Toutes les augmentations de bases doivent être destinées à la favoriser.

Le travail à la tâche ne permet pas d’atteindre ce but, car les sommes consacrées à l’amélioration des salaires sont en majeure partie, absorbées par la catégorie du personnel qui en a le moins besoin. L’ouvrier, victime de cet état de choses réclame l’égalité des gains, baséesuri’égalitédes charges. Un tel mode de rémunération ruinerait l’industrieetseraitd’ailleurs injuste, puisqu’il ne tiendrait aucun compte des qualités personnelles et de l’effort. Cette solution extrême est donc inadmissible; le travail à la tâche n’en doit pas moins être considéré comme condamné et destiné à disparaître partiellement, bien qu’il soit essentiellement éc|uitable, car réijuité seule ne satisfait plus l’esprit. 11 ne suffit pas d’être juste il faut être humain.

Aussi Tadministration des manufactures de l’Etatat-elle mis à l'étude la question des modes de salaires avec la ferme volonté d’aboutir.

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