CHAPITRE XÏV LA BATAILLE DE BORNY
14 août
Dès le i3 au soir, comme on l'a vu, Moltke a modifié sa manœuvre préconçue sur la Sarre : aborder l'ennemi établi sur la Moselle, de front avec la T^ armée, de flanc avec la \\\
Trouvant les Français en force sur la rive droite de la rivière, il pousse seule en avant son aile de manœuvre, la IP armée, réduite en forces, la faisant couvrir sur la rive droite par la I" armée, arrêtée sur la Nied et renforcée à gauche d'une partie de la IP armée.
Continuant, le i4, de poursuivre cette manœuvre dont on a vu les faiblesses, il lançait à 6 heures du soir, ignorant encore la bataille engagée, un ordre pour le i5, aux termes duquel :
A la IP armée, les trois corps de droite (111% \X% XIP) étaient momentanément arrêtés en vue de renforcer au besoin la P^ armée, « ils devaient se borner à serrer sur euxmêmes et à manger de bonne heure {% la gauche et le centre continuant la marche à la Moselle. Afin d'arriver à une certitude complète sur la situation de l'adversaire, la IP armée était invitée à porter toute la cavalerie dont elle disposait sur la rive gauche de la Moselle, vers les hgnes de communication de l'ennemi entre Metz et Verdun, en la faisant soutenir, dans les directions de Gorze et de Thiaucourt, par les corps qui franchiraient la Moselle les premiers. A cet effet, le IIP corps devait également, de son côté,
Q) Guerre franco-allemande, par rÉtat-major prussien
l4 août LA BATAILLE DE BORNY 279
préparer dès le i5 août des moyens de passage, au-dessous de Poni-à-Mousson ('). »
A la r^ armée, les corps de première ligne, P' et VIP, devaient conserver leurs positions du i^, tandis que le VHP en deuxième ligne, le i4, devait appuyer vers Bazoncourt, « pour ébaucher le mouvement projeté de cette armée vers sa gauche et pour établir une liaison plus intime avec l'aile droite de l'armée voisine (') )).
La manœuvre s'accentue donc; on continue de tourner autour de la place de Me^z et des forces ennemies qui s'y montrent sur la rive droite, en se bornant à les regarder et à les tenir en respect si elles attaquent. Indépendamment de la liberté laissée à cet adversaire, la division des forces allemandes va augmenter par le fait que la gœiche s'avance toujours, que la droite de plus en plus renforcée est encore immobilisée ; par l'obstacle aussi de la Moselle que la gauche seule va franchir.
A la même heure, 6 heures du soir, Frédéric-Charles s'en tenant aux directives des jours précédents, n'ayant d'ailleurs reçu aucun renseignement de l'aile droite, donnait son ordre pour le i5.
On avait, à la II" armée, l'intention de pousser, le i5, l'armée entière à la Moselle, afin que tous les corps passent promptement la rivière et que les opérations vers le nordouest puissent commencer avec toutes les forces réunies. L'ordre contenait en substance ;
i) Le X^ corps se concentrera à Pont-à-Mousson et sur la rive gauche ; couvrira la vallée de la Moselle vers Metz et renforcera son avant-garde à la bifurcation des routes Pontà-Mousson, Fhrey, et Pont-à-Mousson, Thiaucourt.
(') Guerre franco-allemande, par l'État-major prussien.
aSo i.A MANŒUVRE POUR LA BATAILLE I^ ClOlll
2) Le corps de la Garde serrera sur Dieulonard et poussera son avant-garde jusqu'aux Oualre-Venls. Sa cavalerie qui est à Rogéville, se joindra à la 5^ division et poussera encore plus loin.
3) Le IV^ corps marchera sur Custines. Avant-garde et cavalerie à Marbache. Il se mettra en communicalion avec la IV* armée vers Nancy.
4) Le IIP corps marchera sur Cheminot, avec la 6^ division de cavalerie, si celte marche n'a pas été exécutée le i4-
5) Le IX^ corps restera près de Buchy, afin d'être encore sous la main au cas d'une bataille devant les ouvrages de Metz.
6) Le IP corps s'échelonnera de Han-sur-Nied à Faulquemont.
7) Le XIP corps s'échelonnera de Nomeny (quartier général) à Soigne. Quartier général de l'armée à Pont- à-Mousson.
L'ordre du Roi, arrivé peu de temps après, ne modifiait les dispositions ci-dessus qu'en ce qui concernait les III^, IX% XI P corps, auxquels il prescrivait de serrer uniquement sur leur tête.
Sans l'affaire du i4 que le commandement supérieur a'iemand n'a nullement ordonnée, et qui va naître de l'heureuse initiative de subordonnés, le programme de Moltke se réalisera et, le i5 août au soir, à la gauche de la I'^ armée s'étendant sur la Nied, jusqu'aux Etangs, on aura les corps de la IP armée :
Le IX^ corps à Buchy;
Le XIP corps à Soigne;
Le IIP corps à Pagny et Cheminot;
Le IP corps à Han-sur-Nied ;
Il division à Thiaucourt, Le X' corps à Ponl-à-Mousson : . , , , , ^
^ ( I détachement a Oorze;
La Garde à Dieulouard ;
Le IV' corps à Marbache.
I^ août LA BATAILLE DE BORNY 28 1
Les deux armées s'étendront sur 54 kilomètres (Étangs — Thiaucourt) séparées par la Moselle, et à moins de i5 kilomètres d'un ennemi massé et intact, ce qui dit la faiblesse de la situation du moment et des jours suivants, car la IP armée ayant franchi la Moselle avec ses corps les plus avancés ne' pourra de quelque temps être renforcée ; elle sera plusieurs jours réduite à un nombre restreint de corps dispersés. Avec un pareil sans-gêne, la stratégie allemande court tous les risques; elle est heureusement consolidée par la bataille du, il\ août. Pour le comprendre, revenons à la V^ armée.
Steinmetz se tenant étroitement aux instructions de Moltke ordonnait le i4 à 2''3o du matin, comme on l'a vu, «r d'avoir à rester' sur ses positions », et pas plus.
Comme conséquences :
i) Les corps de première ligne gardent, le 14, les positions où les a laissés la marche du i3 : le I" corps a ses avantgardes à Pont-à-Chaussy et aux Etangs, sur la rive droite de la Nied, acculées à son gros, hors d'état d'observer; le VIP a poussé une avant-garde à Laquenexy (rive gauche) et fait occuper le bois entre cette localité et Ars-Laquenexy. Le dispositif, décousu en lui-même, ne répond pas en outre à la mission assignée à la T* armée : observer et résister au besoin.
2) Les divisions de cavalerie restent au repos.
3) Les commandants de corps d'armée ne sont pas orientés sur la conduite à tenir. Au moment du besoin, ils agiront de leur propre initiative, sortiront forcément des intentions du commandement supérieur qu'ils ignorent; de là résultera une décision inattendue, non voulue même, finalement heureuse.
4) Quant à Steinmetz, dans l'ignorance où il plonge ses subordonnés, il pourrait vouloir commander lui-même, mais il maintient son quartier général à Varize, à i8 kilomètres
282 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE J^ GOÛt
du VII* corps, et n'en sort pas; il ne mènera pas plus son armée qu'il ne réclaire.
Les faits reprennent leur cours.
Au VIP corps, le général von der Goltz, qui commande ravanl-garde de Laquenexy, a reçu dans cette localité, toute !a matinée, dos renseignements qui signalent la retraite des Français vers Metz; à i heure lui parvient par un officier de réserve l'avis que le I" corps va attaquer. Il commence de prendre un parti. Sa décision se forme peu à peu. Malgré l'orage qu'il va déchaîner de la part du commandant de l'arnrée près de qui il a servi, et dont il connaît le caractère ombrageux, il se prépare à attaquer; il est i^ f\5, il le fait savoir à son commandant de corps d'armée, le général de Zaslrow. Puis, les renseignements continuant d'affluer et de confirmer encore la retraite des Français, à 3 heures, il donne l'ordre d'attaque. Il veut rester sur les traces de l'ennemi, l'arrêter et, s'il est possible, l'obliger à lui faire face avec toutes les forces qui se trouvent encore sur la rive droite de fa Moselle. Ce qu'il se propose tout d'abord, c'est de conquérir les hauteurs à l'est du ravin et du village de Golombey, pour engager son artillerie et canonner de là les Français en retraite. La décision prise est aussitôt communiquée aux commandants des i3* et i4'' divisions, au commandant du I" corps d'armée et à celui de là i'^ division de cavalerie.
Au I" corps d'armée, on n'a pas plus d'instructions de Steinmetz qu'au VIP, mais on a été mis au courant par le lieutenant-colonel de Brandenstein, du Grand Quartier Général, de la situation générale des armées allemandes dans la journée, et du rôle particulier assigné à la P^; on l'a vu dès 10 heures du matin aux avant-postes du corps d'armée. Ne trouvant pas sorties les avant-gardes prescrites par Moltke ((. pour observer si l'ennemi se replie ou s'il se porte offensi-
l4 août LA BATAILLE DE BORNY 283
vement en avant », le lieulcnanl-coloneî de Branclenslein a demandé a Manleufel de faire avancer des reconnaissances soutenues par des avant-gardes. Le général de Manleufel a fait prendre les armes à ses troupes, mais il n'ose pas aller plus loin sans l'autorisation de Steinmetz. Celui-ci, consulté télégraphiquement à Varize, refuse de laisser exécuter tout mouvement en avant ('). Entre temps d'ailleurs, Manteufel, qui observe l'ennemi et reçoit des renseignements, constateque les Français sont partout en mouvement, soit vers Metz, soit contre le VIP corps; en tout cas, à 4 heures, il entend le canon de l'ayant-garde von der Goltz au VIP corps; il adresse à Steinmetz le télégramme suivant : ce On me fait savoir que l'ennemi a levé ses camps de Metz. D'autre part, le canon retentit au VIP corps, je porte tout mon corps d'armée en avant. » En même temps, il ordonne à ses deux divisions déjà sous les armes (i'^ et artillerie de corps à Gourcelles-Chaussy, 2^ à Landonvillers) ainsi qu'aux deux avant-gardes (réunies à Silly et aux Etangs) « d'entrer vigoureusement en action et de refouler l'adversaire, mais sans se laisser entraîner dans la zone du feu des forts ».
(') Pour savoir d'une manière positive s'il y avait encore une portion considérable des forces ennemies sur la rive droite de la Moselle, il aurait fallu que la I^e armée envoyât de fortes reconnaissances sur Metz. Mais les grandes reconnaissances pouvaient facilement amener une lutte, à la suite de laquelle la \^^ armée se serait trouvée tout entière engagée, et par suite pouvait être le signal d'une bataille. Bien qu'il lui parût trè» important d'être éclairé sur l'état des choses, le général de Steinmetz ne crut pas dev^oir mettre ses avant-gardes dans le cas d'engager un combat sérieux, car on lui avait ordonné de conserver la position occupée par son armée jusqu'à ce moment. La seule chose qu'on pût faire dans ces conditions, c'était d'envoyer des patrouilles en reconnaissance au delà des avant-postes; cette mesure n'obligeait pas l'ennemi à déployer ses forces, mais par contre elle devait laisser ignorer s'il y avait encore des troupes nombreuses en deçà de Metz. » (Von Schell, Opérations de la h^ armée.) Il pouvait évidemment être inutile et dangereux (l'attaquer l'adversaire immobile, uniquement pour savoir ce qu'il présentait; il n'y avait que des avantages à l'attaquer dès qu'il se retirerait. Steinmetz ;>lus près de ses avant-postes, au contact de l'ennemi, en eût sans doute jugé insi.
284 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE I^ ClOUt
A S*" 3o en efTel, le général von der Gollz, ayant réuni son avant-garde à Laquenexy, s'était mis en mouvement.
Il disposait des troupes suivantes :
26^ brigade : i5^ d'infanterie et 55* d'infanterie,
7^ bataillon de chasseurs,
8^ régiment de hussards,
2 batteries (n°^ 5 et 6).
Il avait prévenu les commandants d'unités voisines :
i3* division (25* brigade et 2 batteries) à Pange,
i4' division à Domangeville,
Artillerie de corps à Bazoncourt,
r* division de cavalerie à Mécleuves.
Son but étant de se rendre maître tout d'abord des hauteurs qui dominent immédiatement Colombej à l'est, il poussait : deux bataillons (i" et 2* du [5*) et une batterie (la 5*) par Marsilly, sur le château d'Aubigny, couverts à gauche par le 7' bataillon de chasseurs avançant par Ars-Laquenexy sur Colombey, couverts à droite par le 8* hussards et suivis du reste de l'avant-garde en seconde ligne.
Maître, avec- les trois premiers bataillons, du château d'Aubigny, d'une partie de Colombey et des hauteurs au /Sud de ce village, il se voyait bientôt menacé de la route de Sarrebruck, du côté de Montoy; deux nouveaux bataillons engagés dans cette direction parvenaient à occuper La Planchette ; les deux batteries avaient pris position au sud-ouest de Coincy; il était alors plus de 5 heures. La bataille était engagée, mais non sans danger pour la faible avant-garde prussienne, car « si elle avait pu d'un premier élan emporter les hauteurs de Colombey, l'aile droite se trouvait toujours arrêtée au sud de la route de Sarrebruck par une vigoureuse résistance. Les Français étaient toujours en force dans un petit bois de sapins sur la route de Colombey à Bellecroix; quant à leurs masses principales, elles se tenaient plus en
l4 GOÙ'i LA BATAILLE DE BORNY 285
arrière entre Golombey et Bornj. L'ennemi préludait par un feu écrasant à l'attaque tournante ^ar laquelle il projetait de déloger les faibles avant-gardes prussiennes. Cette nouvelle phase de l'action n'est pas sans danger, mais dans ce moment des renforts s'approchaient du côté des Allemands. La seconde moitié de la i3^ division accourait de l'est au secours de son avant-garde serrée de près, tandis qu'au nord le I" corps, répondant en toute hâte à l'appel du général von der Goltz, était déjà engagé (') ».
Les avant-gardes des deux divisions du I" corps se présentaient : la première par la route de Sarrebruck, la deuxième par celle de Sarrelouis, presque simultanément. Elles engageaient d'abord leur artillerie, à la r^ division, au sud-ouest de Montoy; à la 2% au sud de la brasserie de Noisse ville, tandis que l'infanterie tâchait de progresser en avant : à la i'^ division par Montoy et La Planchette sur Lauvallier, à la 2^ division en contournant Noisscville vers Nouilly.
Vers 6 heures du soir, sur tout l'espace compris entre Golombey et Nouilly, la majeure partie de l'infanterie des trois avant-gardes de divisions (i3*, 1'^ et 2*) était engagée dans une action fort indécise que consolidait heureusement une ligne d'artillerie formée d'abord des batteries d'avantgarde, renforcées d'instant e*n instant par les batteries des gros. A 6 heures du soir, 60 bouches à feu prussiennes étaient en action, réparties en trois masses :
A l'aile gauche, au sud du ruisseau de Coincy, 3 batteries du VIP corps;
Au centre, entre ce ruisseau et Montoy, 4 batteries du I" et I du VIP;
A l'aile droite, à la brasserie, 2 batteries du i".
Le général de Zastrow avait pris à S*" i5 la direction
(0 YoN ScHELL, Opérations (le la P« armée.
286 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE l4 ttOÛt
du combat. Inlormé, à 4 heures, de la décision de son commandant d'avant-garde, à 4'' 1 5 de l'action entreprise, ii avait couru aux hauteurs de dolombej. En raison des instructions données par le commandant de l'armée, il n'approuvait pas l'initiative de son subordonné, mais, comprenant que l'affaire était sérieuse et qu'il n'était plus possible de l'arrêter, il prenait à l'aile gauche de la ligne de bataille la direction du combat. La 25^ brigade de la i3^ division était arrivée à hauteur de Coincy; elle recevait l'ordre d'entrer immédiatement en action sur le ruisseau de Colombey; tandis .(ju'il était prescrit à la i4^ division de porter une brigade (la 27^) en réserve générale entre Marsilly et Colombey et d'appuyer avec l'autre brigade (28'') l'aile gauche dé l'avant-garde von derGoItz.
La 25^ brigade, s'engageant entre le ravin de Coincy et la route de Sarrebruck, enlève, après plusieurs échecs, le parc de Colombey, le bois de sapins et le chemin de Colombey à Bellecroix. Là s'arrêtent ses progrès quand la nuit est venue.
Au I" corps, la situation reste longtemps critique.
De ce côté, les deux bataillons tête d'avant-garde de la 2^ division en voie de progresser sur le bois de Mey sont rejetés d'abord sur Nouilly, et perdent ensuite ce village. L'autre régiment de cette brigade tient les localités de Noisseville et de Sainte-Barbe. Les deux brigades du corps^ d'armée non engagées ne sont pas encore arrivées; la r^ n'a pas atteint Montoy, la 4* se trouve à l'est du château de Gras.
U est 6''3o, les troupes immédiatement disponibles se bornent presque exclusivement à la i3^ division de cavalerie réunie à Retonfay. Les progrès de l'ennemi s'accentuent; il engage des forces de plus en plus nombreuses. Comme on le sait, c'est le 4^ corps français qui, ayant fait demi-tour au passage de la Moselle, reparaît sur le champ de bataille
l4 ClOât LA BATAILLE DE BORNY 287
engage tout d'abord sa division Grenier autour de Nouilly pousse la division de Gissey par Mey en soutien de la pT'emière et avance la division Lofencez au nord de la route de Sainte-Barbe, pour déborder l'aile droite prussienne.
Le I" corps prussien^ sérieusement menacé, fait appel à son artillerie pour s'opposer au mouvement tournant qui le menace de la route de Sainte-Barbe.
G'est d'abord l'artillerie de la 2^ division qui abandonne sa position de la brasserie pour venir s'établir au nord-est de Noisseville. Puis l'artillerie de corps qui s'établit à la brasserie ; enfin l'artillerie de la i" division qui, appuyant la 2 5^ brigade, quitte sa position au sud de Montoy, franchit le ruisseau au pont de La Planchette et s'installe sur la rive gauche, des deux côtés de la route de Sarrebruck, appuyant de près les tentatives de l'infanterie sur Vantoux et sur Mey.
11 était près de 7 heures, les progrès des Français n'étaient qu'en partie arrêtés; on remarquait en particulier qu'ils étendaient de plus en plus leur gauche vers le nord, qu^e l'enveloppement devenait de plus en plus menaçant. Le général de Manteufel ordonnait :
« Le général de Memerty (3* brigade) maintiendra à tout prix sa position de Noisseville et du ravin de Nouilly. Pour concourir à ce résultat, l'artillerie de corps se rapprochera aussi de Noisseville. La i'^ brigade d'infanterie, arrivant par la route de Sarrebruck, s'établira en réserve générale à la brasserie. La 4^ brigade d'infanterie, qui s'approche également, contournera Noisseville par le nord et, laissant deux bataillons en réserve dans le ravin, cherchera à s'opposer au mouvement tournant de l'adversaire par une pointe dans son flanc gauche. ^
En exécution de cet ordre, les batteries établies entre la brasserie et Montoy, de l'artillerie de corps principalement, exécutaient un demi-â-droite pour venir s'établir entre Nois
288 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE /^ ttOUi
seville et Lauvallier. A ce moment, toute l'artillerie du I" corps était engagée ; le nombre des bouches à feu sur cette portion du champ de bataille s'élevait à 90 : 24 au sud-ouest de Lauvallier, 42 entre ce hameau et Noisseville, 24 entre Servigny-Poix et la route de Bouzonville.
Grâce à ce puissant développement de batteries, on avait pu gagner 7 heures. A ce moment, l'infanterie du gros des colonnes paraissait à la gauche du champ de bataille.
C'était d'abord la 28* brigade, arrivant par Ars-Laquenexy; elle attaque sur Grigy et le bois de Borny; puis la 18^ division (du IX^ corps) arrivant par Peltre, sur Mercyle-Haut, se hanl au VIP corps et l'aidant à enlever Grigy et le bois de Borny. Il était 8 heures environ.
A la droite sur le front du i", on n'avait pas encore de renforts d'infanterie. Les quatre régiments de tête des deux divisions continuaient seuls à soutenir une lutte opiniâtre et acharnée dans un terrain couvert, accidenté, qui interdisait toute action d'ensemble. On avait échoué à l'attaque des hauteurs de Bellecroix et de Mey; on avait repris Nouilly. La nuit venait mettre un terme au combat, quand les deux brigades de deuxième ligne (la 4' et la i"') arrivaient sur le champ de bataille.
A ce moment, les Allemands n'avaient pas de décision tactique. Leurs pertes étaient considérables : près de 5. 000 hommes et 222 officiers.
Entre temps d'ailleurs, vers 7 heures, Zastrow avait reçu l'ordre de Steinmetz, porté par officier d'ordonnance parti de Varize à 5'' 3o, a de rompre le combat et de reprendre ses positions de la journée ». Il répondait que l'action était trop avancée pour pouvoir le faire. « Dans l'état actuel, il est impossible de rompre le combat sans s'exposer à des perles cruelles. On exécutera l'ordre dès que la chose sera possible, après le relèvement des blessés en particuher.
l4 (J-OÛt LA BATAILLE DE BORNY 289
La nuit venue, il prescrivait d'occuper les positions conquises, pour affirmer la victoire.
Au I" corps, également, quand le combat finissait, le même ordre de Steinmetz parvenait au général de Manteufel, Sa réponse était identique : « Nous avons rejeté l'ennemi. A moins d'ordre contraire, je me maintiendrai sur le terrain conquis pour enlever les blessés et affirmer la victoire. »
Quant au commandant du VHP corps, placé en réserve de la r^ armée, ignorant, comme les autres, les intentions de son chef et entendant le canon vers 4 heures, il avait fait demander au quartier général de Varize s'il devait se porter en avant, et dans quelle direction. Steinmetz irrité lui avait fait répondre d'avoir à attendre ses ordres. Aussi, bientôt invité par ses divisionnaires et sollicité par Manteufel de marcher en avant, il se refusait à tout mouvement, en raison de la défense de Steinmetz. Vers S*" 3o, comme il recevait, d'un officier l'ordre de Steinmetz de porter la 82^ brigade aux Etangs, et d'avancer le corps d'armée à Varize, il répondait qu'en raison de l'heure tardive le mouvement ne pouvait se faire immédiatement, mais qu'il serait exécuté le lendemain à la première heure.
Bref, sur les trois commandants de corps d'armée, deux avaient reçu l'ordre de rompre le combat, le troisième de s'avancer pour soutenir les troupes engagées. Aucun d'eux'' n'avait obéi. Steinmetz était dans la fureur la plus violente.
Pour comprendre ce désarroi du commandement supérieur, revenons au quartier général de Varize.
Steinmetz avait appris dans la matinée qu'il y avait une notable partie de l'armée française avec l'Empereur, le i3, aux en\irons de Metz, sur.la rive droite ; que le 12 des troupes étaient en marche de Gravelotte sur Metz. Mais bientôt on lui signalait que l'ennemi commençait à exécuter sa retraite à travers Metz. « On avait d'autant plus lieu d'être
290 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE I^ GOÛt
surpris de ce mouvement que pour faire rester aussi longtemps, en deçà de Metz, une partie v considérable de ses forces, l'ennemi ne pouvait pas avoir eu d'aulre motif que l'intention de prendre l'offensive dans la direction est ou sud-est, avec la place pour base d'opérations ('). »
Tous les renseignements que le commandant en chef i^eçut à Varize, dans l'après-midi, confirmaient le fait : r ennemi battait en retraite sur Metz et passait sur la rive gauche de la Moselle.
La situation nouvelle s'établissant de la sorte avec certitude, que faisait-il? « Ces nouvelles furent télégraphiées, à Z 00 du soir, au Grand Quartier Général... Un peu plus tard de nouveaux rapports vinrent confirmer la retraite de l'ennemi. » Le Grand Quartier Général na répondant pas, il ne prenait aucune décision ; il ne voidait attaquer en aucun cas. Mais il recevait bientôt la dépèche de Manteufel, de Coincy, 4'' 4^ soir. « On me fait savoir que l'ennemi a levé ses camps de Metz. D'autre part, le canon retentit au VIP corps. Je porte tout mon corps d'armée en avant. » Puis celle de Zaslrow, ^^ 3o portant : « L'ennemi a attaqué les avant-postes du Y^ corps avec des forces supérieures, la iZ" division se porte sur le flanc droit de l'ennemi; la i4'' marche en arrière et à gauche de la iS' pour la couvrir du côté de Metz. L'ennemi se replie sur Metz. »
Comme on le voit, aucun des deux commandants de corps d'armée n'ose avouer avoir commencé l'attaque, il prévoit les orages qui vont se déchaîner, il ne marche que parce que l'ennemi se porte sur le corps d'armée voisin.
Sleinmetz envoyait immédiatement un officier d'ordonnance à chaque commandant de corps d'armée, pour ordonner en son nom de rompre le combat; il montait également à cheval, et se rendait vers le champ de bataille par la route
(') Von Sghell, Opérations de la A* ar/née.
/4 août LA BATAILLE DE BORNY agi
de Sarrelouis. Comme la canonnade augmentait, il envoyait au VIII® corps l'ordre de porter sa brigade de première ligne (32®) de Varize aux Étangs, et d'avancer le restant du corps d'armée de Bienville à Varize. A 8 heures, il rencontrait l'officier d'ordonnance qu'il avait envoyé au 1" corps et qui lui rendait compte des événements. Sans s'arrêter à ce récit, il lui prescrivait de se porter immédiatement auprès du général Zastrow et de lui réitérer l'ordre de rompre le combat.
Lui-même allait trouver Manteufel. La rencontre eut lieu à 8''45, près de la ferme de l'Amitié, non loin de Noisseville ; elle fut d'une extrême violence. Steinmetz reprocha à Manteufel d'avoir engagé la bataille malgré ses ordres, de s'être fait battre; d'être la cause des pertes considérables éprouvées. Les deux hommes étaient debout face à face, à l'entrée du village en flammes : l'un violent, emporté, oublieux de ses devoirs de chef; l'autre dans une attitude calme et respectueuse; en même temps passait sur |a route la musique d'un régiment jouant l'hymne de la victoire.
Avec des hommes comme Steinmetz les caractères faibles perdaient toute confiance en eux-mêmes ; les forts seuls résistaient. Manteufel présenta ses observations avec toute la convenance possible; il fit remarquer qu'il est des circonstances où un général ne doit s'inspirer que de sa conscience et savoir agir sous sa propre responsabilité, même à l'encontre des ordres reçus ; que le cas s'était présenté pour lui dans la journée. Il demanda que les bivouacs fussent établis sur les positions conquises, pour affirmer la victoire. Steinmetz maintint sa décision première de reporter le corps d'armée en arrière et, reprochant de nouveau à Manteufel son manque de discipline, il ne lui laissa qu'une heure pour mettre de l'ordre dans ses troupes, relever ses blessés et se retirer, A ii heures, le I" corps se mettait en retraite.
292 LA. iMANŒUVRE POUR LA BATAILLE J^ dOÙl
Zastrow ne vit pas StcinmeLz dans la soirée. Après avoir reçu Tordre dont il a été parlé plus haut et avoir prescrit à ses troupes de bivouaquer sur le terrain de l'acliou, il lut rejoint à 10'' /jô au chàleau de Pange, attablé avec son chef d'état-mojor, par l'oflicier d'ordonnance de Steinmetz apportant l'ordre d^ la retraite. Il avait heureusement près de lui le lieutenant-colonel de Brandenstein, du Grand Quartier Général, qui n'avait cessé toute la journée de pousser à la reconnaissance, puis d'animer l'action. A l'arrivée de l'ordre de Steinmetz, il passa avec son chef d'état-major et Brandenstein dans une pièce à côté de la salle à manger ; revenant ensuite, il fit valoir les considérations qui s'opposaient à l'exécution immédiate de la retraite. Elle serait d'un effet moral désastreux, achèverait de rompre les liens tactiques des troupes fortement désagrégées par le combat, provoquerait de nombreuses erreurs ; la nuit, elle serait d'une exécution très difficile. Fort de l'appui du lieutenant-colonel de Brandenstein, il fit rendre compte à Steinmetz que les ordres étaient déjà donnés pour la nuit; que la retraite, très difficile à entreprendre à ce moment, serait exécutée le lendemain à la première heure. C'est grâce à ces circonstances fortuites que la V^ armée n'évacuait pas en entier le champ de bataille.
Pendant ce temps, Steinmetz rentrait à son quartier général de Varize, et continuant sa niAne manière de voir, il lançait à i heure du matin, le i5, l'ordre : « La i3^ division de cavalerie seule occupera le champ de bataille... »
Mais le lieutenant-colonel de Brandenstein, reparti de Pange aussitôt la réponse de Zastrow envoyée, rejoignait vers 3 heures, le i5, à Herny, le Grand Quartier Général qu'il avait quitté depuis vingt-quatre heures consacrées à inspirer et à appuyer les décisions des commandants des troupes. Il rendait aussitôt compte à Moltke des événements survenus.
/^ août LA BATAILLE DE BORNY 29!»
C:'lui-ci, une fois de plus, enregistre les faits accomplis, maintient et confirme les résultats obtenus. A 5 heures du malin, il lançait à la I" armée le télégramme : « La I'^ armée occupera le terrain conquis sans entrer dans la zone des forts. Elle amènera immédiatement le VIII*' corps en soutien des I" et VIP. Le IX% déjà entré en ligne hier, sera amené près du champ de bataille. Le IP corps atteindra aujourd'hui avec sa tète Han-sur-Nied. Sa Majesté se rend à Pange('). »
Steinmetz se soumit immédiatement et se rendit sur le terrain.
Le Roi était déjà là; il reçut Steinmetz sur les hauteurs de Flanville; il fit ensuite appeler Manleufel et Zastrow et les remercia d'avoir engagé la bataille. Se tournant en particulier vers Zastrow et lui tendant la main : « Je vous remercie surtout, ajouta-t-il, d'avoir maintenu votre corps d'armée sur la position conquise. » Et après un moment de silence : « Goltz a du bonheur, reprit-il, c'est la seconde fois (^) qu'il a à faire preuve d'initiative et de résolution. »
Ici apparaissent bien les caractères d'un commandement réellement fort ; capable, après avoir choisi et instruit ses agents d'exécution, de s'en rapporter à leur initiative du soin de prendre les plus graves décisions, parfois même contrairement aux ordres donnés ; de combler sur place les lacunes d'une stratégie de cabinet qui, en tout cas, ne peut avoir ses yeux partout.
Tels sont les événements du i4 dans leur simplicité. Avant d'en mesurer la portée, remontons à leur cause. L'attaque du
(') En même temps, le IX^ corps recevait Tordre» de porter immédiatement toutes ses forces sur Paître et Jury, pour se tenir prêt en cas d'offensive ennemie ».
(*) Le 6 foùt, il commandait encore l'avant-garde de la i3e division qui, par sa marche de la Grande-Rosselle sur Forbach, avait décidé la retraite des Français.
2g4 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE /^ ClCÛt
général von der Goltz, marchant avec sa seule brigade contre l'armée française, est née d'une interprétation judicieuse des circonstances et d'une décision logique, comme Moltke l'écrit lui-même après l'accomplissement des faits, sans l'avoir prévu auparavant : « Toute tentative ayant pour objet d'inquiéter les Français en retraite et de ralentir la manœuvre rétrograde qu'ils avaient en vue, semblait justifiée par les principes généraux de la guerre, aussi bien que commandée par la situation stratégique du moment. »
Et ailleurs encore : « La bataille de Borny doit être classée comme une attaque improvisée, amenée par un sentiment logique qui cependant, au point de vue de l'ensemble, ne laisse pas que d'avoir des inconvénients. »
Le sentiment logique qui s'impose une fois de plus aux exécutants du premier rang, quoi qu'en ait décidé la stratégie de cabinet, c'est le besoin de sûreté. Il règne ici en maître comme à Spicheren, comme à Wœrth, devant un ennemi que l'on voit manœuvrer. Il ne suffît pas en effet de flaire des projets; ils ne sont viables qu'à la condition qu'on tienne compte des entraves que l'ennemi peut y apporter. Arrivé devant Metz, on ne peut pourtant pas laisser les Français se retirer librement, exécuter la manœuvre qu'ils ont projetée, soit pour attaquer la IP armée dans son passage difficile de la Moselle, soit pour se soustraire simplement à l'enveloppement entrepris. C'est bien là, en présence ^e l'ennemi en retraite, le sentiment profond du brigadier von der Goltz, du commandant de corps d'armée Manteufel, du lieutenant-colonel de Brandenstein ; l'unité d'une doctrine rationnelle les tient également et leur donne la force de tout oser. Oui, quel que soit le résultat immédiat d'une attaque, comme elle se produit dans un sens indiscutablement juste, elle ne peut être diff"érée. L'esprit de solidarité ne manquera pas d'y apporter les forces nécessaires.
j4 août LA lî.VTAILLP DE BORNY 205
Le brigadier von der Goltz, après avoir prévenu toutes les troupes voisines^ part au combat avec sa seule brigade. Là est le salut de la manœuvre stratégique de Moltke.
Continuant d'ailleurs de justifier cet acte de haute initiative, celui-ci ajoute :
« Les victoires de Wissembourg, de Wœrth et de Spicheren, connues des troupes, dont une partie y avait même concouru, avaient provoqué dans toute l'armée allemande une pleine confiance dans le succès. A plusieurs reprises dans la marche de la Sarre à la Moselle, on était arrivé sur des positions évidemment préparées pour être défendues, et que l'ennemi avait abandonnées sans coup férir. Cette perpétuelle retraite sans arrêt ni résistance d'aucune sorte suffisait déjà pour donner à l'armée allemande une haute idée de sa supériorité et un ardent désir de contraindre de nouveau l'adversaire à une lutte qu'il semblait redouter. A cela venait s'ajouter encore pour la /^ armée un puissant mobile ^ le désir bien naturel de jaciliter la tâche de la 11^ armée qui, comme on ne l'ignorait pas, devait franchir la Moselle moyenne, pour aller s'opposer à toute nouvelle tentative de retraite de l'ennemi. Or, le i4 août, la majeure partie de la It armée se trouvait encore sur la rive droite de cette rivière ; poar gagner le temps nécessaire à l' accomplissement de sa mission, il fallait donc arrêter l'adversaire sous Metz et retarder le plus possible le mouvement qu'il projetait vers l'ouest. En conséquence, quand dans l'après-midi on s'aperçut que les Français voulaient se replier derrière la Moselle, une certaine impatience s'était emparée des troupes qui avaient dépassé la Nied. Regardant les premiers mouvements du corps voisin comme pouvant être déjà les préliminaires d'une affaire, chacun ne songea qu'à se porter le plus vivement possible aux côtés de l'autre, et c'est ainsi qu'une même tendance se retrouve dans les rapports des généraux de Man-
5!q6 la manœuvre pqur la bataille i^ aoCi'
teufel et von der Goitz ; tous deux voulant pousser en avant, persuadés chacun que Tautre va s'engager ('). »
Il est difficile de mieux exposer le bien-fondé de la décision prise, de mieux montrer comment au premier rang on y voit clair et l'on sent les pulsations de l'armée.
Quant aux résultats stratégiques de la bataille, Mohke écrit encore : « La bataille de Colombey-Nouilly avait retardé à un tel point la retraite de l'ennemi sur Ve/dun qu'il devenait pofisible d'arrêter son mouvement par la bataille de Vionville, Mars-la-Tour et de dessiner ensuite à l'ouest, par la bataille de Gravelotte, Saint-Privat, une dernière attaque tournante d'«/2 effet décisif. » J^ais inversement, sans le retard imposé par l'affaire du 14, sans la décision de von der Goltz, on n'arrivait pas à temps pour barrer à Vion ville, à Mars-la-Tour, la route à l'ennemi, pour prodq^ire à Gravelotte, Saint-Prival, l'attaque tournante à effet décisif. Une fois de plus serait tombée à plat la grande manœuvre moi.tée à la Moselle, comme elle était tombée sur la Lauter, sur la Sarre, sur la Nied. Ici se révélait bien la lacune de la stratégie de Moltke tenant, le 14, la I"^ armée à la Nied, avec la seule tâche d'observer si l'ennemi se retirait.
Mais la bataille, née de ces justes décisions prises par des sous-ordres, a présenté, comme on l'a vu, les mêmes caractères qu'à Spicheren : même défaut de préparation, même témérité, mêmes dangers, même impossibilité de direction, même impuissance ; nous ne reviendrons pas là-dessus, ce qui fait dire à Moltke : « Il ne faut pas se dissimuler pour cela' que ce mode de bataille improvisée est de nature à entraîner maints dangers, et sous ce rapport aussi un utile enseignement peut être tiré de la journée du i4 ['}• »
(I) Guerre franco-allemanrie, par l'Etat-major prussien.
l4 août LA BATAILLE DE BORNY 1 ^9/
De cette double considération d'une nécessité inéluctable, l'attaque s'impose ; et des inconvénients inhérents à une action improvisée, lirons, nous aussi, l'enseignement utile.
Puisque l'attaque imprévue est nécessitée par certaines circonstances également inattendues ; C[ue, d'autre part, elle compromet le résultat tactique, le succès, si elle est exécutée par une troupe quelconque agissant spontanément, préparons pour ces circonstances la troupe spéciale, capable par son organisation, sa distance de manœuvre, d'agir sans compromettre le gros des forces : c'est l'avant-garde stratégique. Que le commandement supérieur se tienne à proximité de celte avant-garde. C'est là qu'il saisira le mieux la situation adverse, l'attitude de l'ennemi, qu'il établira le plus sûrement la conduite à faire tenir à ses troupes, qu'il fera le mieux comprendre et le mieux rendre sa pensée, qu'il pourra garantir le développement rationnel de la manœuvre entreprise. Car enfin, en l'absence de cette direction supérieure, un des inconvénients de l'improvisation de von der Goltz a été le désarroi incontestable du commandement de la P* armée, dans la soirée du i4- Von der Goltz pour avoir essayé de boucher le trou de la stratégie de Moltke, les commandants de corps d'armée pour avoir tenté de l'aider dans cette tâche au-dessus de ses forces, ont entièrement échappé à l'autorité du commandant de l'armée, atteint d'une cécité voulue d'abord et complète pour finir ; il ne faut, en définitive, rien moins que l'intervention directe d'un organe particulier, le Grand Etat-major prussien, hautement caractérisé, et directement soutenu par la puissance royale, pour faire tout rentrer dans la bonne voie; mais n'est-ce pas là aboutir à l'ordre par l'anarchie?