CHAPITRE XV LE PASSAGE DE LA MOSELLE
1*15 août
Tandis que, aux premières heures de la journée du i5, la I'* armée, que le Grand Quartier Général a enfin rejointe, se concentre sur le champ de bataille de la veille, renforcée au besoin par la droite de la IP armée ('), la gauche de celle-ci continue d'avancer conformément aux ordres donnés la veille.
Au quartier général de la II* armée à Pont-à-Mousson, on avait le sentiment que la bataille n'avait pas recommencé à l'est de Metz : on en eût été avisé parle Grand Quartier Général de Herny, avec lequel on était relié télégraphiquement, et par les postes d'observation établis à Mousson. Les renseignements qui arrivaient successivement (*) appelaient au
(') Ille corps arrêté dans sa marche sur Cheminot entre Saille et Moselle;
IXe corps arrêté à Mercy-le-Haut et Grigy ;
Xlh corps arrêté sur la route de Delme à Soigne.
(^) D'abord un rapport du X« corps transmettant l'avis :
Corny, 6 heures matin.
« Corny est occupé par un escadron du 3^ uhlans... Pendant la nuit, grand bruit de voitures à partir de 1 1 heures soir. Une patrouille d'officier arrivée presque à Gravelotte s'y est heurtée, vers 2 heures matin, à des avant-postes ennemis ; l'officier a entendu le bruit de la marche de troupes se dirigeant vers Verdun.
« Une patrouille a reçu de nombreux coups de fusil d'une section d'infanterie française à 4*^30 au nord d'Ancy. m
C'étaient ensuite des détachements de la 6« division de cavalerie poussés de bonne heure sur Montigny et Le Sablon. Ils avaient trouvé abandonnés le
l5 août LE PASSAGE DE LA MOSELLE 299
contraire de plus en plus l'allentî'on du commandant en chef sur ce qui se passait à l'ouest de Metz. Ils le portaient à conclure que l'armée française était déjà en retraite sur la rive gauche, dans la direction de Verdun ; ils le ramenaient à une manière de voir la situation qui datait déjà du 1 3 août dans son esprit; ils le portaient à ordonner une manœuvre qui y répondait :
ce Depuis le i3 août, date à laquelle le pont de la Moselle à Pont-à-Mousson était tombé intact aux mains des Allemands, on était convaincu au quartier général de la IP armée, nous dit l'historique de cette armée, que le commandant de l'armée du Rhin ne pouvait avoir l'idée d'accepter la bataille derrière la Moselle, à proximité de Metz. Il paraissait également invraisemblable que les Français eussent choisi pour théâtre de la lutte décisive le plateau entre la Moselle et la Meuse (').
ce On devait bien plutôt supposer au commandant de l'armée ennemie l'intention d'adopter la solution qui paraissait à ce moment la meilleure, c'est-à-dire de ramener, le plus rapidement possible, l'armée du Rhin intacte derrière la Meuse. Une fois parvenue là, elle eût disposé d'assez de routes pour gagner heureusement l'ouest de la France et exécuter sa jonction avec les autres forces militaires de l'empire. C'est là ce qu'il fallait empêcher. Il ne fallait pas que l'armée du Rhin pût atteindre l'Argonne ; il fallait au con-
fort de Saint-Privat encore en construction et des camps situés plus en arrière. Ils avaient trouvé Montigny et Le Sablon inoccupés, et n'avaient essuyé le feu de l'ennemi qu'aux ouvrages de la place. Ils avaient reconnu et canonné un camp ennemi important entre Moulins et Longeville. D'après les dires des habitants, toute l'armée française opérait sa retraite, partie en chemin de fer, partie parla route de Metz à Verdun. De ces renseignements on concluait à la retraite de l'armée française. « Si celle-ci avait voulu rester dans le camp retranché de Metz, elle n'eût point évacué complètement le terrain des abords de la place du côté du sud, ni abandonné sans combat des ouvrages de fortifi-' cation déjà en partie construits. » (Von der Goltz, Opérations de la II^ armée.') (') Peu favorable à l'action d'effectifs numériquement inférieurs.
3oO LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE l5 GOÛC
traire Fobliger à obliquer' vei^s le nord et la sôparer ainsi de fractions de f armée qui s'étaient retirées directement vers roiiest : le meilleur moyen, pour la IP armée, de contrarier les projets que l'on prêtait à l'ennemi, semblait être de se rendre le plus tôt possible maîtresse des passages de la Meuse et d'obliger l'ennemi, par une marche parallèle à la sienne dans la direction de cette rivière, à continuer son mouvement sans répit. »
Comme on le voit encore ici, la manière de raisonner que nous avons trouvée chez Moltke fait école. Au lieu de chercher tout d'abord à connaître la réahté des choses, c'est d'une hypothèse que l'on part, de l'hypothèse la plus rationnelle; elle représente, pense-t-on, les projets de l'ennemi; la manœuvre consistera à s'y opposer.
Dans cet ordre dé pensées, Moltke sur la Sarre a monté la manœuvre de la Moselle, on en a vu les surprises et les dangers; Frédéric-Charles, dès le r3, va recommencer la même stratégie : il voit d'abord l'ennemi à VArgonne, projette de lui en interdire le passage &^ empêcher la jonction des forces françaises de Lorraine avec les autres forces de l'empire. Cette armée ennemie qui n'est pas encore battue (au* moins n'en est-on pas certain), qui n'est ni suivie ni lenue^ si ce n'est par intervalles, il va commencer par la manœuvrer. Comme la manœuvre est à longue échéance et deniande de la vitesse^ on va s'organiser pour cela; aller de l'avant et vite, telle est l'idée qui va inspirer les mouvements de la IP armée.
Dans ces conditions, le commandant en chef de cette armée demandait à midi au Grand Quartier Général, par le télégraphe, l'autorisation de faire également passer (à la suite du X^ corps) les IIP, XI P et IV corps sur la rive gauche de la Moselle, dans la journée du i6, et de porter sur cette rivière les IX^ et IP corps.
i5 août LE PASSAGE DE LA MOSELLE 3c I
Ce télégramme se croisait avec une dépêche du général <Ie Moltke, arrivée vers 2 heures du soir, ainsi conçue :
Courcelles, i5 août, midi 3o
< Les Français sont complètement rejetés sur Metz et probablement déjà en pleine retraite sur Verdun.
« Les trois corps de l'aile droite (111% XIP et IX^) se t désormais à la disposition entière du commandant en chef. Le XIP corps est déjà en marche vers Nomeny. »
Cette communication du Grand Quartier Général non seulement ne contrecarrait pas les vues du prince Frédéric- Charles, bien au contraire elle lui montrait l'armée française 'Complètement rejetée sur Metz, en pleine retraite sur Verdun; l'ordre du \l\ prescrivait également à la IP armée de jeter « toute sa cavalerie », soutenue le plus tôt possible par l'infanterie, sur les lignes de communication de l'adversaire. Le commandant de la IF armée,, dans ces conditions, continuait d'abonder dans sa manière de voir et se disposait à passer aussitôt à l'exécution, sans s'informer davantage, xnais en poursuivant son hypothèse. « Au quartier général de Pont-à-jNIousson, on partait naturellement de cette idée -que l'ennemi avait dû déjà employer la nuit à l'exécution de son projet. Il disposait de trois routes principales pour se diriger de Metz vers l'ouest :
« La route de Metz par Sainte-Marie et Briey,
« La route de Metz par Amanvillers, Jarny, Gonflans,
<( La route de Metz par Gravelolte, Mars-la-Tour.
a On devait donc admettre que, aux premières heures de l'après-midi, trois corps avaient déjà quitté le camp retranché, et que le reste de l'armée était en train de faire de même. La IF armée avait au contraire à faire exécuter le passage de la rivière à la masse principale, et à lui faire
.'>02 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE l5 aOÛl
escalader les pentes raides du versant opposé de la vallée. // y avait donc lieu de se hâter ('). d
La préoccupation dominante est bien, comme on le voit, la crainte de manquer l'armée française ; en aucune façon l'intention de la frapper, bien que l'on n'ait pour baser une pareille conduite que des déductions logiques, sans aucune justification ou constatation de l'état de choses supposé.
Quoi qu'il en soit, à 2 heures du soir, le mouvement au delà de la Moselle était décidé et ordonné : (( Le IIP corps recevait- l'ordre de se remettre en marche pour passer la Moselle au point reconnu, et d'atteindre, le 16, la grande route de Metz à Verdun, près de Mars-la-Tour. On l'avisait en même temps que, le lendemain, le X* corps, précédé de la 5^ division de cavalerie, devait se porter de Thiaucourt sur Saint-Hilaire ('). »
Le XIP corps avait déjà reçu l'ordre d'atteindre Nomenv dans la journée, le IX^ de se porter de Verny et Sillegny aux passages de la Moselle; c'était donc bien l'idée d'atteindre la Meuse, aux environs de Verdun, notamment par Saint- Hilaire, qui était mise à exécution dès l'après-midi du i5 et cela sans qu'on eût des renseignements certains sur la situation de l'adversaire, dont la défaite était purement virtuelle cependant. On croyait tellement à la solidité de l'hypothèse, que l'on ne craignait pas d'aborder les plateaux de la rive gauche de la Moselle avec une armée dispersée aussi bien dans le sens du front que dans celui de la profondeur, allant présenter, le 16 au soir :
Son IIP corps à Mars-la-Tour, suivi du :
IX^ corps à la Moselle (à une marche de Mars-la-Tour), flanqué du :
Q) Von der Goltz, Opérations de la 11^ armée.
Jq août LE PASSAGE DE LA MOSELLE 3o3
X^ corps à Sninl-IIilairc (i6 kilomètres de Mars-la-rTour), suivi lui-même du :
XIP corps à Pont-à-Mousson, à plus de 35 kilomètres de Saint-IIilaire;
Garde à Bernécourt, avant-garde à Rambucourt;
IV^ corps à Saizerais, avant-garde à Jaillon ;
W corps à Buchy.
On nous dit bien que dans les heures qui suivirent cette décision de 2 heures du soir « on reçut de la rive gauche de la Moselle des confirmations de plus en plus nombreuses de l'opinion que le commandant en chef s'était faite de la situation (') )). Retenons de cette phrase même que l'opinion est déjà faite antérieurement aux renseignements, qu'on en trouve ensuite la confirmation dans les renseignements qui parviennent, c'est-à-dire qu'on interprète ces renseignements de façon à y trouver cette, confirmation. Quels étaient en effet ces renseignements? C'était d'abord une note envoyée par le X° corps sur l'exploration d'un escadron de la 5* division de cavalerie : « L'escadron, après avoir bivouaqué près de Chambley, s'est avancé dans la direction de la route de Metz à Verdun, vers Mars-la-Tour ; à Rezpnville il a été accueilli par des feux d'infanterie.
« Un peloton s'est porté sur Bruville ; cette localité était occupée par des chasseurs. Il a aperçu des fractions d'infanterie ennemie qui se trouvaient sur la route de Metz à Etain et entre lesquelles passaient de nombreuses patrouilles de cavalerie. Repoussé par les chasseurs, il s'est retiré sur Mars-la-Tour, mais cette localité venait aussi d'être pccupée par l'ennemi ('). »
C'était une seconde note du commandant du X* corps datée de Thiaucourt V" 2,0 du soir, (c rapportant qu'un de ses
(*) Von der Goltz, Opérations de la 11^ armée.
3o4 LA M.UNCEUVRE FOUR LA BATAILLE l5 CiOÛt
officiers d'ordonnance, envoyé dans la matinée en reconnaissance sur la rive droile de la Moselle dans la direction de Melz, n'avait pas trouvé d'ennemis en dehors de la place ('). » Avec cette noie parvenait enfin un rapport du général de Rheinbaben disant : « Je suis arrivé à midi près de Tronville avec cinq régimentâ et une batterie ; je me suis heurté à de la cavalerie ennemie et à une artillerie supérieure qui, actaellementy se retirent vers Mets. La cavalerie légère est en ce moment en train de se rapprocher encore de la ville. La brigade Bredow va probablement me rejoindre bientôt. Je compte rester à Troiwille, ou me porter plus en avant dans la direction de Metz. La liaison avec la I'^ armée n'est pas encore établie.
« Tronville, i heure soir.
c( Rheinbaben. ,»
Les points certains ressortant de ces renseignements étaient donc qu'à i heure du soir : >
i) Il n'y avait pas, à l'ouest de Tronville, de colonne ennemie en marche sur la route Metz, Verdun par Mars-la-Tour;
2) A l'est de Tronville, se montraient une cavalerie et une artillerie supérieure se retirant vers Metz; V inverse encore d'une marche à la Meuse ;
3) Rheinbaben qui est au contact compte rester sur place ou même avancer vers Metz.
Les points incertains sont les mouvements possibles de l'ennemi sur la route Metz, Verdun par Conilans. Car on a trouvé (( Bruville occupé par des chasseurs »; « des fractions d'infanterie en marche sur cette route ». 11 est certain néanmoins qu'on est encore loin d'avoir les traces d'un mouvement d'une armée forte de plus de cinq corps d'armée. C'est muni de ces renseignements cependant que le prince
C) Von der Goltz, Opérations de la II* armée.
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Frédéric-Charles donnait, à 7 heures du soir, les instructions suivantes pour la journée du 16 août :
« Hier soir l'ennemi a été attaqué devant Metz par des fractions de la V^ armée et die la 18* division d'infanterie; il a été rejeté dans la place.
« L'armée ennemie est en retraite vers la Meuse.
« En conséquence, la IP armée devra sans retard suivre l'ennemi dans la direction de la Meuse.
(( Le lit corps continuera le passage de la Moselle en aval de Pont-à-Mousson et devra atteindre demain, par Novéant-sur-Moselle et Gorze, la grande route de Metz à Verdun, à Mars-la-Tour et à Vionville. Autant que possible, son quartier général devra s'établir à Mars-la-Tour.
« La 6^ division de cavalerie pourra être dirigée d'avance de Pagny vers cette route par Prény et Thiaucourt. Dans le cas où le passage, sur le pont que doit jeter le corps d'armée, •ne serait pas praticable pour ses convois, ceux-ci pourront passer par le pont de pierre de Pont- à -Mousson jusqu'à demain matin à 7 heures, et prendre ensuite la route qui descend la Moselle vers Novéant-sur-Moselle. Le pont jeté par le IIP corps ne sera pas rephé, il restera à la disposition du IX^ corps et sera conservé provisoirement pour l'investissement de Metz; il devra être pourvu d'une garde suffisante.
« Le X^ corpSj dont une partie a déjà été dirigée aujourd'hui sur Thiaucourt à la suite de la 5* division de cavalerie, continuera demain son mouvement en avant sur la route qui va de cette localité à Verdun, de manière à atteindre â peu près le front Saint-Hilaire, Maizeray ; il fera rejoindre autant que possible les fractions qui se trouvent encore en arrière à Pont-à-Mousson et dans la vallée de la Moselle. Quartier général, si c'est possible, à Saint-Hilaire. La cavalerie opérera en reconnaissance au delà d'Haudiomont et de Vigneulles.
3o6 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE lô aOlH
(( Le XIl^ corps {saxon) se portera demain de Nomenv sur Pont-à-Mousson en poussant son avant-garde jusqu'à Regnéville-en-Haye. La queue serrera sur Pont-à-Mousson, qui devra être largement employé pour le cantonnement et où devra s'établir le quartier général. La division de cavalerie sera détachée dans la direction de la Meuse vers Vigneulles et s'étendra au sud jusqu'à BuxeruUes; elle devra se relier à droite à la 5^ division de cavalerie, à gauche, à la division de cavalerie de la Garde.
« Le XIP corps pourra, à Poht-à-Mousson, défiler à partir de 7 heures du matin sur le pont de pierre et de meilleure heure encore sur le pont militaire.
« Le corps de la Garde poussera demain son avant-gardeà Rambucourt; son gros et son quartier général (qui devront prendre la route de Villers-en-Haje et Rogéville) devront atteindre les environs de Bernécourt. La cavalerie sera lancée en avant et se reliera à droite, vers BuxeruUes, avec la division de cavalerie saxonne.
« Le IV^ corps poussera son avant-garde de Marbache à Jaillon par Saizerais. La queue du corps d'armée devra serrer jusqu'à Marbache, le quartier général sera à Saizerais.
« On devra chercher la liaison avec l'aile droite de la IIl^ armée dans la direction de Nancy.
(( Le IX^ corps se portera demain dans la région de Sillegny où il établira son quartier général, de manière à pouvoir suivre le lendemain le IIP corps sur Novéant-sur-Moselle et Gorze, en se servant du pont militaire jeté par ce corps d'armée.
« Le //" corps d'armée devra atteindre avec sa tête de colonne Buchy près de Soigne, et serrera le plus possible, tout en laissant Herny, où est le Grand Quartier Général de Sa, Majesté le Roi, occupé par des troupes d'infanterie, de
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manière à être en mesure de commencer le lendemain le passage de la Moselle à Pont-à-Mousson. Quartier général à Bucliy.
« Les divisions de cavalerie lancées en avant de l'armée devront, au fur et à mesure de leurs progrès, reconnaître les routes qui abordent la Meuse et les passages de ce fleuve. Les passages vers Dieue-sur-Meuse et Génicourl seront reconnus par la 5^ division de cavalerie pour les X% IIP et IX^ corps; celui de Bannoncourt sera reconnu par la division de cavalerie saxonne pour le XIP corps et ceux de Saint-Mihiel, Pont-sur-Meuse et Commercy par la division de cavalerie de la Garde, pour la Garde, le IV^ et le IP corps d'armée. Les renseignements recueillis dans ces reconnaissances me seront transmis le plus tôt possible par les commandants intéressés. Mon quartier général restera demain à Pont-à-Mousson.
« Dans les fortes étapes qu'exige la situation, je m'en rapporte aux différents corps pour former les hommes qui sont temporairement inaptes à la marche, enr compagnies de marche, auxquelles devront être aflectés des officiers et sous-officiers en nombre voulu; ces compagnies seront laissées comme garnisons dans les principales localités de la ligne de marché, et l'inspection générale des étapes (actuellement à Delme et, à partir'du 17, à Pont-à-Mousson) devra en être informée.
«c 11 appartiendra ensuite à l'inspection générale des étapes d'assurer le relèvement de ces garnisons et leur mise en route pour suivre leurs corps. Les chevaux impropres à la marche devront être également laissés dans ces garnisons avec des hommes pour les soigner.
« Le général de la cavalerie, « Frédéric-Charles. »
3o8 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE l5 QOÛt
L'idée de Frédéric-Charles préconçue dès le i3, formulée dans le télégramme du i5 à midi, déjà mise à exécution par les ordres de 2 heures du soir, continue de se développer malgré les renseignements infirmant cependant l'hypothèse, base de la manœuvre — - sur la rive gauche on n'avait pas vu d'armée française en retraite vers la Meuse — et sans que l'on crût nécessaire de vérifier cette hypothèse.
Il — L'emploi de la cavalerie à la Moselle
D'une façon générale d'ailleurs, l'emploi fait de leur cavalerie par les armées allemandes arrivant à la Moselle montre le peu d'importance attaché à ce renseignement, soit qu'il s'agisse d'en faire le point de départ d'une manœuvre stratégique, soit qu'il s'agisse de consolider par là cette manœuvre.
Les r^ et IP armées allemandes devant Metz disposaient de 220 escadrons; les Français de 116. Les escadrons allemands étaient de 126 chevaux; les français de 100.
C'était donc là une supériorité numérique qui permettait une grande facilité d'exécution. En quoi se traduisait malgré tout l'exploration?
Dès le 12, Moltke a prescrit à la cavalerie des deux armées de faire des reconnaissances au delà de la Moselle; le i3, il ordonne encore : « Cette cavalerie sera poussée en avant aussi loin que possible et cherchera à inquiéter une retraite possible de l'ennemi sur la route de Metz à Verdun. »
Nous ne parlerons qu'en passant de la cavalerie de la I'^ armée, que Steinmetz continue de laisser inactive. A peine sa 3^ division est-elle invitée le 1 3 « à se porter jusqu'à Avancy, à pousser en avant vers Metz et Vigy et à chercher
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à jeter au delà de la Moselle des détachements pour voir ce qui se passe sur la rive gauche ». En réalité, elle ne fait presque rien; sous prétexte qu'elle ne trouve pas de bateaux à sa disposition sur la rivière, elle jette une seule patrouille à Hauconcourt; comme s'il n'y avait ni gué sur la Moselle, ni équipage de pont à la I'^ armée, comme s'il fallait attendre de l'ennemi les moyens de réaliser une opération importante cependant.
A la IP armée, on a bien reconnu, dès le 12, comme au Grand Quartier Général, la nécessité, pour y voir clair, d'envoyer aussi vite que possible d'importantes masses de cavalerie sur le plateau entre Moselle et Meuse. On ne peut malgré tout y affecter le i3 que la 5^ division de cavalerie réduite encore à deux brigades (24 escadrons utilisables sur i64), en raison de la dispersion déjà réalisée des troupes de cavalerie entre les corps d'armée. Il en est encore de même le i4- Pour ce jour-là, en tout cas, à la IP armée on avait prescrit : « La 5^ division se portera sur le plateau entre Moselle et Meuse, sur Thiaucourt, et poussera ses pointes en avant, dans la direction du nord, pour observer les routes de Metz, Verdun. » Au Grand Quartier Général on avait également ordonné de pousser en avant la cavalerie aussi loin que possible et d'inquiéter une retraite possible sur Verdun. La 5^ division de cavalerie, même réduite à ses seules forces, devait donc se préoccuper de remplir la tâche qui lui était assignée; se porter pour cela aux routes, et les intercepter avec des. détachements tout au moins. Le i4 elle reste avec son qfos à Beney et Thiaucourt, tandis que ses patrouilles signalent que la route de Metz, Mars-la-Tour est libre; elle n'observe pas la route de Condans.
Mais le i5, c'est encore mieux : aux premières heures de la matinée, la 5* division prenait sa direction sur Fresnesen-Woëvre, se rebattait ensuite par Lachaussée et Spon-
3lO LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE lU ClOlU
ville, vers Puxieux, où elle rencoulrait deux régiments de cavalerie française bientôt renforcés; il en résultait une cajionnade sans importance, terminée d'ailleurs peu après midi. La route de Mars-la-Tour à l'ouest de cette dernière localité était libre. Quant à la rouie de Conflans, on ne s'en préoccupait pas, si ce n'est en envoyant un escadron chargé de chercher la liaison avec la V^ armée. Rejeté à Jarny et à Bruville, il se mettait en retraite sur Mars-la- Tour où il tombait dans une embuscade. Dans la soirée du i5, la IP armée, malgré les i64 escadrons dont elle dispose, n'a donc pu atteindre les abords de la route de Conflans pour voir ce qui s'y passe. C'est ainsi que par défaut d'organisation d'une masse de cavalerie, d'impulsion et d'orientation donnée à l'insuffisante 5^ division, d'activité de la part de cette dernière j on connaissait mal le lo au soir, au quartier général de Pont-à-Mousson, la situation sur le plateau entre Moselle et Meuse.
(( C'est ainsi également que l'expression très logique de la volonté du commandement suprême resta lettre morte, ainsi qu'il arrive à une machine mal équilibrée dont la force de traction est soumise à un frottement trop considérable {'). » Cela n'arrêtait en rien les décisions.
En réalité, cette question de l'exploration et de la découverte du gros des forces adverses a faiblement appelé Tattention du commandejnent allemand. Il ne l'a pas traitée, crovant pouvoir manœuvrer sûrement sans la résoudre.
II) — La manœuvre du prince Frédéric-Charles
L'ordre lancé par le prince Frédéric-Charles, basé sur une hypothèse, non sur une retraite constatée de l'ennemi,
(') De Voyd, Causes des succès et des reve?'s de i8jo.
10 août LE PASSAGE DE LA MOSELLE 3 II'
pouvait avoir rinconvénieiil d'amener la IP armée dans une direction, celle de la Meuse et de FArgonne, entièrement vide d'adversaire (comme à Rohrbach); mais la dispersion imposée par le mouvement avait encore l'inconvénient plus grave de la mettre hors d'état de combattre de plusieurs jours, si, d'aventure, cet adversaire, que Ton ne tenait pas, reparaissait brusquement. A ces réflexions, Frédéric-Charles pouvait en ajouter d'autres, notamment après l'arrivée du télégramme de Moltke parvenu à Pont-à-Mousson à 10^' 3o et disant :
Herny, i5 aoùl, 'ô^Zo soir.
(( Aussi longtemps qu'on ne sera pnsjixé sur la force des troupes ennemies laissées à Metz, la I'^ armée maintiendra aux environs de Courcelles un corps qui devra être relevé le plus promplemenl possible par les troupes venant de Sarrelouis sous les ordres du général de Kummer. Les deux autres corps de la T* armée prendront position le i6 sur la ligne Arry, Pommérieux, entre Seille et Moselle. Un pont sera immédiatement établi sur celte dernière rivière, si le IIP corps ne l'a déjà fait. On compte recevoir très incessamment des renseignements sur les mouvements de la IP armée dans la journée du i5. Quant aux nouvelles dispositions à prendre, il y aura lieu de se baser en général sur les considérations suivantes : l'avantage obtenu, dans la soirée d'hier, par les I" et VIP corps ainsi que par les fractions de la iS"^ division, s'est produit dans des conditions qui excluent toute idée de le poursuivre ('). Ce n'est que par une vigoureuse offensive de la IP armée contre les routes de Metz, à Verdun par Fresnes et par Klain que l'on peut recueilhr les fruits de la victoire. Le commandant en chef de la IP armée
(') « Toute poursuite ». Correspondance du maréchal de Moltke.
3 1 2 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE l5 ttOÛt
demeure chargé de conduire cette opération, d'après sa propre inspiration et avec tous les moyens dont il dispose.
(( S'il en résulte temporairement pour la \Y armée une certaine avance sur la I"^*, cette armée prendra en considération la marche ultérieure vers l'ouesl, et aura soin d'assurer, par des mesures qu'on ne peut fixer d'avance, le repos indispensable aux troupes en vue de cette marche.
« La III^ armée a atteint aujourd'hui avec ses têtes de colonne la ligne Nancy, Dombasle, Bayon. Sa cavalerie opère vers Toul et au sud, le Grand Quartier Général de Sa Majesté sera demain à Pont-à-Mousson à partir de 5 heures du soir. Envoyer les comptes rendus ici jusqu'à i heure ('). »
Ce télégramme établit donc :
i) Qu'au Grand Quartier Général on n'est pas fixé sur les forces françaises restées à Metz ;
2) Que la journée du i4 est bien une victoire;
3) Mais qu'on ne peut recueillir les fruits que par une vigoureuse offensive de la IP armée avec tous ses moyens contre les routes;
4) Que la r^ armée est encore immobilisée sur la rive droite, en position sur la ligne Arry, Pommérieux.
On voit donc la situation d'une façon absolument différente à Herny et à Pont-à-Mousson ; et on y applique un traitement également très différent. Au Grand Quartier Général, on désire une offensive vigoureuse; au quartier général de la IP armée, on est tout à la poursuite. Mais Moltke n'impose pas sa manière de voir.
En tout cas, « les dispositions prescrites par Frédéric- Charles ne subirent qu'une légère modification (tendant à faire évacuer par le IX* corps la région qu'allait atteindre la P* armée), les mouvements ordonnés par le commandant
(') Von der Goltz, Opérations de la 11^ armée.
l5 août LE PASSAGE DE LA MOSELLE 3 1 . J
de la W armée ayant été conçus dans l'esprit même des instructions du Grand Quartier Général (') ». Pas plus on n'entre dans les vues de Moltke que dans la voie des réalités; la combinaison, montée sur une base aussi fausse, va se mon- •■trer d'une faiblesse notoire à la moindre action de l'adversaire, comme cela serait arrivé à la Sarre ou à la Nied, s'il se fût décidé à agir.
L'incertitude des coups préparés n'a d'égale que l'insécurité dans laquelle on se place de parti pris.
rV — La manœuvre de Moltke
La conduite des armées allemandes pour la journée du 16, lelle qu'elle résulte des ordres donnés par Moltke le i5 au soir, donne lieu à des observations :
i) De la hauteur de Flanville, où il s'est rendu, il télégraphiait, à 1 1 heures du malin : « Les Fi ançais ont été complètement rejetés sur Metz »; à 6'' 3o du soir, il parle
également de la victoire de la veille. C'est dépasser là les limites des faits accomplis, leur donner par suite une portée qu'ils n'ont pas. Dans le combat du i4, les Allemands n'ont en effet engagé que des fractions de trois corps d'armée :
I" corps, à peu près en entier, j
VIP corps : la i3^ division, f au total, la valeur de
IX^ corps : quelques fractions l trois divisions,
de la 18* division; 1
Le combat a duré de 4 heures à 8 heures, on n'a rapporté aucun trophée; on n'a fait que peu de prisonniers; on n'a pas conquis de terrain; si les résultats stratégiques de l'affaire sont considérables comme la suite le montrera,
(') \'oN DER G01.TZ, Opérations de la Ih armée.
3l4 LA MANŒUVRE POUR LA BVTAILLE l5 aOÛt
x^ il est certain qu'il n'y a pas eu de décision lactique, de victoire. Dans ces conditions, on ne peut voir les Français complètement rejotés sur Metz, ni le gros de leurs forces battu ; s'ils se retirent, c'est qu'ils en ont l'ordre, mais ils n'y scr.t pas contraints. Quand on les retrouvera, on doit donc « s'attendre à rencontrer une armée en pleine possession de ses moyens matériels et moraux. La première affaire à réyler est encore la bataille; rien n'est acquis avant ce résultat nécessaire. Mais, en outre, par l'exposé que l'on fait de la situation on induit en erreur le commandant de la IP ^rmée, que l'on charge cependant d'aborder Tennemi. Au lieu de l'éclairer sur la réalité des choses, les renseignements qu'on lui envoie le confirment ainsi dans sa manière préconçue dé voir les Français en marche vers l'Argonne.
2) Qu'est-ce que Moltke va d'ailleurs chercher sur la rive gauche de la Moselle, par son ordre du i5? C'est-il une bataille ou une poursuite? Dans le premier cas, il a bien reconnu, à l'armée française de Lorraine, la présence de six corps (2^, 3^, 4% 6^, Garde, même du 5^); ce n'est cependant qu'avec une de ses armées, sur lés trois dont il dispose, qu'il compte attaquer. L'économie des forces . entre ses mains aboutit, comme on le voit, à un faible résultat. Mais, en outre, il sait par les marches effectuées les jours précédents, par les passages pratiqués sur la Moselle, que la W armée ne pourra présenter, le 16, sur la rive gauche, qu'un petit nombre de ses corps d'armée, fortement dispersés d'ailleurs, que son attaque sera pleine de faiblesse. N'ous voilà donc bien loin de i'atlaqiie et de la bataUle avec toutes les forces réunies contre la principale armée ennemie. Il n'y a même pas de bataille organisée avec la IP armée, la seule que l'on engage.
En réalité, Moltke vise, lui aussi, la poursuite, que la place ùe Metz seule empêche de faire directement, contre l'armée
l5 août LE PASSAGE DE LA MOSELLE 3l5
IVaiîTiiise (( complètement rejetée » le i4- On recueillera les rfi'uils de la victoire par une vigoureuse offensive de la W armée contre les routes de Metz à Verdun, par Fresnes et par Etain. La victoire étant de la sorte acquise ce n'est plus vaincre que l'on demande a la IP armée, mais poursuivre; elle suffit à cette lâche. Avec une pareille erreur, à la base de la combinaison, c'est dans l'inconnu et par suite aux plus grands dangers qu'il envoie la IP armée. Le mode d'action qu'il lui prescrit, « une vigoureuse offensive », n'est pas de nalure à réduire ces dangers, car il pousse en avant vers les routes, des têtes de colonnes fortement allongées, en tout cas dispersées.
3) Au Grand Quartier Général, comme au quartier général de la IP armée, on voit donc devant soi une armée battue et il s'agit uniquement de la poursuivre. Mollke assigne, comme direction de cette poursuite, les routes de Metz à Verdun par Fresnes et par Etain. Frédéric-Charles prend la direction de la Meuse. Le premier suppose les Français encore aux abords de lâ( place de Metz ; le second les suppose beaucoup plus avancés vers l'ouest; il ne pense pas les saisir en deçà de la Meuse. Là est la divergence entre les deux quartiers généraux.
L'une et l'autre supposition constituent un point de départ insuffisant pour une manœuvre, dirons-nous, car elles ne reposent sur aucune donnée certaine, pas plus que sur une appréciation juste de la journée du il\. C'est cependant avec une base aussi fragile que l'on ne craignait pas de se mettre hors d'état de combattre avantageusement de plusieurs jours : Moltke, en jetant sur la rive gauche la IP armée dispersée et réduite à peu de forces ; Frédéric-Charles, en augmentant cette dispersion.
Comme la crise du iC août s'est produite au cours de la manœuvre du prince Frédéric-Charles, de la marche à la
3l6 I.V MANŒUVRE POUR LA BATAILLE l5 ttOÛl
Meuse, on a voulu la faire sortir de l'interprétation donnée à la situation par le prince, on a essayé de le rendre entièrement responsable de cette crise. Il nous paraît au contraire certain qu'elle ne pouvait pas ne pas se produire, quelle que fût la combinaison adoptée, ni Tune ni l'autre n'étant gardée de la surprise. En tout cas, si Moltke attribuait une vertu particulière à la ctrection qu'il préconisait, celle des routes, il lui appartenait de l'ordonner à la IP armée, d'imposer sa manière de voir. C'est au contraire la main qu'il lâche à Frédéric-Charles, dans ces circonstances
difficiles, par son ordre du i5, ô*" 3o du soir : (( Il y aura
lieu de se baser sur les considérations suivantes : Ce n'est
que par une vigoureuse offensive Le commandant de la
IP armée demeure chargé de conduire cette opération d'après sa propre inspiration et avec tous les moyens dont il dispose.^... y) Arrêter la P^ armée sur la rive droite, lancer la IP comme elle voudra sur la rive gauche, orienter la IIP vers Paris, telle est donc la manière dont le commandement supérieur, arrivé à la Moselle, entend mener ses forces à
l'ennemi. Mais il ajoute : « S'il résulte momentanément
pour la IP armée une certaine avance sur la P% cette armée prendra en considération la marche ultérieure vers l'ouest et aura soin d'assurer, par des mesures qu'on ne peut arrêter d'avance, le repos indispensable aux troupes en vue de cette marche. » Il reprend les rênes quand il s'agit d'aligner la marche à l'ouest.
Pour le moment, après avoir vu s'égarer la stratégie, c'est le conmandement que nous voyons disparaître. Que peut-on attendre d'une pareille conduite des troupes? La faillite ne doit-elle pas menacer à la première manifestation de l'ennemi?
TROISIÈiME PARTIE L,A BATAILLE