GOLTZ
Contre l'adversaire ainsi placé et déterminé, par un pur travail de l'esprit, on monte une attaque, une manœuvre enfantée dans le cabinet, préconçue par essence. Elle sera évidemment juste si, au moment où elle va aboutir, l'ennemi a fait ce que l'on avait prévu. Mais s'il agit autrement, obéissant en cela à des intérêts toujours difficiles à connaître entièrement, ou à des motifs déraisonnables, encore plus difficiles à présumer, elle tombe évidemment à faux. Bien plus, si cet ennemi, au lieu de se laisser attaquer, prend l'offensive, raccourcit brusquement les distances et passe à l'attaque, c'est en cours de préparation et d'enfantement, par suite au milieu des plus grands dangers, que la manœuvre projetée demande à être transformée.
A celte conduite de la guerre, nous alons, à plusieurs reprises, opposé celle de Napoléon, faite tout d'abord de sûreté^ ou art d'agir sûrement, et, tantx{u'il ne peut frapper, art d'être en sécurité.
Pour agir sûrement^ c'est-à-dire à bon escient, dans la bonne direction, au moment voulu, c'est grâce à un organe spécial, directement actionné par le chef, le renseignement de valeur constamment recherché, puis le contact pris et maintenu, enfin la mainmise sur l'adversaire, tandis que se prépare le coup décisif. Du commencement à la fin, la manœuvre montée répond bien ainsi à la réalité de la situation adverse.
Pour manœuvrer en sécurité^ tout le temps nécessaire, c'est une protection assurée jusqu'au moment où l'attaque peut se développer, protection capable d'arrêter l'adversaire s'il devient menaçant.
Que l'on se reporte en particulier au début de la cam-
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pagne de 1806, aux lettres de l'Empereur à Murât, à Bernadotte, à Lannes, à l'attitude recommandée à Lannes arrivant à léna, c'est bien l'application de cette théorie que l'on rencontrera constamment. Gomme à l'escrime où l'on voit le tireur :
1° Engager l'épée;
2° Allonger le bras;
3° Puis, suivant rattitade de l'adversaire^ parer et riposter, on doubler, ou dégager... etc., en se fendant alors à fond? aux mains d'un Napoléon, l'art de la guerre, la préparation et la conduite d'une attaque notamment, suivent cette même méthodique progression. Dans l'un et l'autre cas, c'est la lutte de deux volontés et de deux épées libres; pourquoi les règles de conduite seraient-elles différentes?
Dans le concept allemand, le coup est décidé d'avance, sans qu'on ait joint l'adversaire, puis, le fer à peine croisé, l'attaque part, au risque de rencontrer l'épée tendue de l'ennemi, ou de lui offrir une poitrine découverte ou de le voir se dérober; il reste alors encore à se rassembler et à prendre de nouvelles dispositions sous ses yeux.
S'agit-il, en présence de difficultés toujours croissantes, d'augmenter les chances de succès de l'entreprise, l'école moderne demande, pour y arriver, plus de vitesse dans l'exécution du coup projeté^ par une préparation de plus en plus avancée. C'est évidemment diminuer les faiblesses de la conception sans les supprimer.
Quoi qu'il en soit, la manœuvre conçue dans cet état d'esprit, sans plus tenir compte des agissements de l'adversaire, doit aboutir à l'enveloppement simple ou double de celui-ci se poursuivant dès le début avec la préoccupation d'éviter tout retard, elle conduit à une stratégie toute hnéaire. Ce sont des armées marchant à la même hauteur, sur des fronts
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de 100 kilomètres, sans autre dispositif de sûreté que les avant-gardes tactiques. Avec de pareilles étendues, on ne peut à la bataille recherchée et voulue appeler qu'une partie des forces. Mais si l'on doit la recevoir et la subir en cours de route, si au lieu d'attaquer on est attaqué, l'impossibilité apparaît aussitôt de concentrer les forces à temps pour répondre à une poussée violente d'un ennemi se révélant brusquement; on ne peut présenter que de la dispersion. Là ne sont point vaines critiques de puriste. Les journées du mois d'août 1870 appartiennent désormais à l'histoire. Les craintes justement provoquées dans l'État-major allemand, par la découverte inopinée des Français sur la Sarre, la Nied ou la Moselle étaient fondées. Que le 7, le 8, le 9, le 10, le II, le 12, le i3, le i/i, le i5 ou le 16 août le commandant en chef des troupes françaises de Lorraine eût rassemblé ses forces et marché à l'ennemi, il chavirait évidemment, pour commencer, tout l'échafaudage de la stratégie allemande. Il ne lui était pas besoin d'une inspiration géniale pour aboutir à une pareille décision, mais seulement d'un tempérament de soldat, car enfin, faire la guerre fut toujours attaquer, et le moment d'attaquer est venu quand on dispose de toutes ses forces; c'était son cas. S'il n'attaqua point, ce ne fut point par défaut de moyens matériels, mais par faiblesse de direction gouvernementale, au début, et par défaut d'esprit militaire, bientôt. On était devenu, du côté français, incapable des décisions qu'exige la grande guerre. De cette inertie impossible à prévoir sortent le salut et le constant succès de la stratégie allemande.
Pour mettre en application cette théorie imparfaite de la guerre, c'est d'ailleurs une direction d'une nature particulière qui entre en scène, comme on le sait.
Le commandant en chef est un monarque de soixante-
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treize ans ; il s'abstient d'intervenir généralement dans les graves circonstances, si ce n'est pour appuyer de son autorité les décisions qui lui sont proposées; il ne commande pas, au sens militaire du mot, pour lancer une idée et en assurer l'exécution. Il continue à la guerre son rôle de roi conseillé. Son conseil est ici le chef d'Etat-major, directeur spirituel de l'entreprise, mais privé du titre, des fonctions et des moyens nécessaires pour baser ses plans et en assurer la réalisation. A la tête des armées, c'est-à-dire des exc'Cuants, se trouvent trois personnalités de première grandeur : l'héritier présomptif du trône; un proche parent du Roi, le plus militaire des princes de la famille régnante ; enfin un soldat des guerres de l'Indépendance. Tous les trois ont, en 1866, donné des preuves de l'initiative la plus heureuse; ils sont aux yeux de l'armée les auteurs connus des victoires remportées.
De cet ensemble résulte, au Grand Quartier Général, une direction systématique, lointaine, aveugle et dans l'irréel, à laquelle les ^exécutants échappent en présence de l'ennemi réel, mais sans pouvoir lui en substituer une autre. Sur le théâtre des opérations, l'action de Moltke s'exerce souvent dans le vide ou dans le faux pour aboutir à l'impuissance. Ce n'est pas d'une combinaison nettement conçue par lui, fidèlement exécutée par les troupes que sort le succès — parfois même le chef d'Etat-major le compromet — mais les troupes font encore la victoire où et quand il ne la projetai pas. La conduite supérieure de cette guerre ne peut être comparée à celle de Napoléon : l'art est évidemment en baisse, les modèles à prendre sont rares.
Malgré tout, les succès sont indiscutables, les résultats des plus grands qu'ait enregistrés l'histoire. C'est qu'en effet, en l'absence d'un génie, seul capable de combiner et
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d'exécuter une manœuvre, produit de l'art, on a bien sur la lutte une morale saine, une doctrine certaine. A la base de l'idée de guerre, on a bien placé la bataille ; on la recherche avant tout; on en connaît en outre la nature essentielle, l'argument capital, l'attaque décisive; on veut frapper et frapper fort, se mettre à plusieurs pour assommer l'adversaire. On en a tous les moyens : une organisation puissante, complète et soignée dans les détails, se traduisant notamment en une écrasante supériorité d'effectifs et d'artillerie; des vertus guerrières éminentes, l'esprit d'offensive, le sentiment et le besoin d'attaquer, la solidarité, la décision ; une forte instruction de tout un corps d'officiers chaudement tenu en haleine ; une élite soigneusement choisie et entraînée, puis abandonnée en toute confiance à ses libres et propres initiatives.
Aussi l'idée d'attaque, gauchement lancée par la direction [Supérieure, a pris corps aux mains des exécutants, pleins de jeunesse et de vigueur. Sur le terrain de la rencontre, ils ont sûrement vaincu un ennemi souvent inattendu, mais qui ne savait même plus attaquer, qui, loin de rechercher le jugement par les armes, croyait pouvoir demander les fins 'de la lutte à des moyens dilatoires ou même criminels.
C'est que, dès i8i3, les Allemands ont largement organisé la guerre nationale issue de la Révolution française. A Waterloo, leur armée au service personnel et obligatoire à apporté le succès à l'armée anglaise au service mercenaire, battue elle-même par l'armée française au recrutement restreint. Puis, quand Napoléon a eii fixé la direction et la stratégie de cette guerre nationale, Clausewitz et Moltke sont venus en faire connaître les bases à leur état-major.
Aux mains de ce corps, la conduite des masses s'est alors réalisée sans difficulté. C'est ainsi que le génie prusisien, sans rien créer, mais en donnant aux idées françaises
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le développement le plus méthodique et le plus vaste possible, en usinant la guerre de masses aux proportions gigantesques, a sûrement abouti aux succès sans précédents de Metz, de Sedan, de Paris. De nos jours, l'évolution se continue dans l'État prussien devenu empire d'Allemagne; c'est toujours la même idée, soigneusement entretenue, d'une lutte colossale à préparer ; une organisation constamment agrandie; la création de corps nouveaux; un développement professionnel et intellectuel largement assuré; un commandement minutieusement sélectionné. Que l'avertissement soit là sur l'avenir qui nous attend.
En tout cas, si Moltke n'a pas fait la victoire sur le champ de bataille, c'est l'armée, son œuvre entière, qui l'a faite; les causes des succès allemands de 1870 représentent bien dans leur ensemble une réserve de forces parcimonieusement accumulées par un gouvernement sage et prévoyant qu'il a merveilleusement éclairé et guidé. Par là les vrais vainqueurs redeviennent définitivement le Roi et son chef d'État-major, montrant une fois de plus qu'en l'absence d'une colossale personnalité, à la conception géniale, les organisations et la préparation du temps de paix fixent bien l'issue dans les foudroyantes rencontres de nos immenses armées;. montrant en particulier le rôle considérable d'un chef d'État-major pendant la paix : non seulement entretenir matériellement l'armée, en assurer la concentration à la mobilisation, mais aussi la préparer et l'instruire pour les besoins de la guerre moderne, développer en particulier dans un corps d'état-major formé par lui à sa doctrine, l'unité de vues seule capable de garantir dans l'exécution la convergence de tous les efforts.
Quant au monarque, élevé à la rude école des guerres de l'Indépendance, il ne voit la victoire que comme la récompense du dévouement de tous à la cause commune
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Loin d'incarner l'État en sa personne, il s'en est fait le premier serviteur; souvent il a abandonné ses vues propres' et abdiqué les prérogatives les plus précieuses de sa puissance royale aux mains de capables conseillers. Gomme prix de son abnégation, il rapportera de la campagne de France la couronne d'empereur d'Allemagne et conquerra peut-être dans l'histoire le titre de Grand.