MOLTKE
Au Grand Quartier Général, en effet, on avait complètement changé d'opinion. Tandis qu'à 8 heures du matin, on voyait le gros des forces françaises en position du Pointdu-Jour à Amanvillers, et que l'on esquissait l'attaque à entreprendre dans cette hypothèse — I" armée de front, IX^ corps par la gauche — à g"" 20, on voyait les Français en retraite vers Briey, sans d'ailleurs provoquer aucune manœuvre ni éclaircissement. Il est difficile de dire d'où était sortie cette opinion nouvelle du Grand Quartier Général.
L'Historique du Grand Etat-major prussien cite, bien de nombreux indices de retraite recueillis par les avant-postes de la I'^ armée : tentes abattues, voitures en colonnes, fusillade peu nourrie. L'Historique de la L^ armée n'en fait pas mention.
Le Grand Etat-major plaide, sans doute, par ces arguments indéterminés, les circonstances atténuantes pour une opinion reconnue erronée par la suite, mais qui n'avait pas plus de fondement que celle émise à 8 heures. Pour notre morale à nous, nous en conclurons qu'on n'aura pas la vérité sans la chercher soi-même, et qu'on ne l'aura pas vraie^ sans y mettre le prix; qu'en dehors de cette recherche, tout n'est qu'erreur, même pour les Moltke et les Frédéric-Charles.
4^2 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE l8 aOÛl
Quant à ce dernier, après l'avoir arrêté dans sa marche au nord, on le relançait dans la direction où il avait tout d'abord regardé, celle du nord-ouest.
Les ténèbres s'épaississaient à Vionvilleet à Flavigny, et, par un pur soleil d*août, l'armée française campait au repos sur les hauteurs du Pohit-du-Jour à Saint-Privat, à 6 kilomètres des grands chefs allemands.
Mais Frédéric-Charles va passer à l'action. Il sait la présence d'importantes troupes françaises à l'ouest de Metz; les patrouilles de cavalerie envoyées par le IX^ corps n'ont rien trouvé dans la direction du nord-est : la position française ne peut alors s'étendre au delà de la Folie; iP attaquera dans cette direction, avec ce qu'il faut pour enlever cette position.
Le XIP corps n'envoie pas de renseignements sur ce q le l'on découvre à l'extrême gauche; il réservera pleinement la question de la poursuite vers Briey; il lui reste assez de forces pour cela.
(( Le commandant de la IP armée regardait à ce moment comme la chose la plus probable que l'ennemi avait son aile droite à la Folie.
c( L'ordre de bataille français, s' étendant du Point-da-Joar à la Folie, était à partir de ce moment l'objectif des mesures à prendre.
(( D'après cela, la IP armée avait reçu l'ordre de tourner l'aile droite ennemie avec le IX^ corps, la Garde devant servir de réserve.
« A cet effet, il paraissait convenable de diriger ces deux corps vers le nord, pour les faire ensuite converser à droite, afin de les placer en face du point que l'on croyait être la droite de la position française. Ils devaient marcher sur Vernéville, car, de ce village, ils pourraient, avec des forces
l8 août SAIiNT-PRIVAT 4^3
supérieures, attaquer de front et de flanc la droite française, si elle était près de la Folie.
«: îl faudrait naturellement se préoccuper, lorsque le mouvement commencerait, de faire éclairer plus loin dans la direction du nord. »
Dans cet ordre d'idées, le prince Frédéric-Charles ordonnait :
Au IX^ corps (lo heures matin) :
« Le IX^ corps se mettra en marche dans la direction de Vernéville et la Folie. Si l'ennemi a son aile droite en ce point, il engagera le combat en déployant une artillerie nombreuse. »
A la Garde (lo'' i5 matin) :
{( La Garde s'avancera par Doncourt jusqu'à Vernéville et se tiendra là en soutien du IX^ corps, qui marche sur la Folie contre l'aile droite ennemie.
(( Elle fera explorer à gauche par Amanvillers et Saint- Privat-la-Montagne et se procurera des renseignements le plus tôt possible ('). y>
Les autres corps d'armé.e, XII% X% 111% conservaient leur destination première.
Ainsi, tandis que le Grand Quartier Général reportait ses vues au nord-ouest vers la route de Briey, et que la T® armée continuait d'être immobilisée au plateau de Gravelotte, ie prince Frédéric-Charles prenait à lui seul, à Vionville, la résolution d'agir dans la direction de l'est, avec une partie de son armée. L'anarchie n'est-elle pas frappante dans cette conduite des armées parle commandement allemand?
Ne permet-elle pas de se demander : Qui commande?
(') Von der Goltz, Opérations de la 11^ armée
Ii2li LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE l8 ttOÙl
Mais, chose singulière encore, le mouvement ordonné par le prince Frédéric-Charles est, comme on vient de le voir, l'attaque débordante et enveloppante, l'action décisive d'une bataille qui n'est ni engagée, ni même entreprise.
Mais, en outre, cette attaque enveloppante s'exécute contre une position non reconnue, non définie; c'est sans renseignement certain qu'on met la droite française à la Folie. iNe risque-t-elle pas alors de se transformer en attaque de front?
Que va-t-il advenir encore, si le coup d'épée donné dans le brouillard rencontre l'adversaire; si le IX^ corps, lancé sans plus de précaution sur la Folie, non pour reconnaître, mais pour occuper — « le IX^ corps se mettra en roule dans la direction de Vernéville et de la Folie » — y trouve l'ennemi?
Il y a évidemment à redouter que ce corps d'armée massé à proximité de l'adversaire ne soit bientôt totalement engagé et n'ait sur les bras des forces supérieures. Les secours ne peuvent alors lui arriver de longtemps, car la Garde quitte à ce moment Mars-la-Tour; elle a lo kilomètres à franchir en formation massée pour atteindre Vernéville et entrer en action; on ne peut compter sur elle avant trois heures.
L'idée était évidemment très juste d'engager une action vers la Folie, pour sortir de l'inconnu où l'on continuait à vivre ; de la demander au IX^ corps,, le plus rapproché de cet objectif. Il fallait la prescrire à titre de reconnaissance justifiée, parce que l'on ne savait rien ; la maintenir dans ce rôle.
Bien au contraire, c'est un piège au LV corps qui termine l'ordre.
Après avoir prescrit : « Le IX^ corps se mettra en roule sur Vernéville et la Folie », il se termine par la phrase : « Si l'ennemi a son aile droite en ce point (la Fohe), il engagera le combat en déployant une artillerie nombreuse. » Ceci rêve-
j8 août SAINT-PRIVAT 1^2^
nait à dire : Si l'ennemi tient la Folie, c'est avec son aile droite; on engagera contre lui une nombreuse artillerie. Il n'y a aucun inconvénient à lancer cette artillerie au nord de la Folie; par là, elle enveloppe la droite ennemie. On verra quelles furent les conséquences de cet ordre.
L'attaque du IX^ corps, au lieu d'envelopper la droite française, vint frapper au centre de la position. La ligne de ses batteries, établie pour prendre l'adversaire en flanc vint elle-même ficher dans le 4^ corps français et se vit prise d'écharpe; dès le début de l'engagement, elle courait les plus sérieux dangers.
III — Troisième manière de voir, à 10*^30
Quoi qu'il en soit, le Grand Quartier Général, toujours sur la hauteur au sud de Flavigny, avait été rejoint vers lo heures par le major de Holleben, précédemment détaché auprès du conmiandant de la V^ armée, et par le général de Sperling, chef d'état-major de cette armée. Le premier rendait compte verbalement que l'ennemi était encore en forces considérables au bois des Génivaux et qu'il semblait résolu à accepter la lutte.
Cette opinion était partagée par le chef d'état-major de la I'^ armée. En conséquence, il était ordonné, à io''3o, à la IP armée :
« D'après les divers renseignements recueillis, tout fait supposer que l'ennemi veut se maintenir ehtre le Point-du- Jour et Montigny-la-Grange. Quatre bataillons français ont pénétré dans le bois des Génivaux. Sa Majesté estime qu'il convient de porter le XIP corps et la Garde dans la direction de Batilly, de manière à joindre l'adversaire à Sainte- Marie-aux-Chênes s'il se retire sur Briey, où à l'aborder
l^26 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE j8 aOÛt
par Amanvillers s'il reste sur les hauteurs. L'attaque aurait lieu simultanément, savoir : pour la I'' armée par le bois de Vaux et Gravelotte; pour le IX^ corps contre le bois des Génivaox et Vernéville ; pour l'aile gauche de la 11^ armée par le nord.
« Signé : De Moltke. »
En ce qui concerne la I'* armée, il lui était prescrit de n'entamer l'action que quand, à sa gauche, la IP armée aurait gagné du terrain et serait en mesure de s'engager aussi. Muni de ces instructions, le général de Sperling retournait un peu après 1 1 heures, au quartier général de la P^ armée.
Cet ordre appelle plusieurs observations :
I. A io''3o seulement, le Grand Quartier Général commence à voir la réalité : l'armée française à l'ouest de Metz, où elle est en fait depuis plusieurs jours, et devant laquelle on se premène toute la matinée du i8. Mais Moltke ne sait pas encore si elle est en marche ou en station. Peut-être estelle en retraite sur Briey?
II. En tout cas, sans plus de renseignements certains, il met la droite des troupes en position à Montignj-la-Grange. Il y aura erreur, fausse direction.
m. Dans le doute, qui sera résolu par les subordonnés, il monte, en tout cas, une manœuvre à deux fins, visant à la fois l'ennemi en retraite et l'ennemi en position.
IV. Mais cette manœuvre se présente avec une puissance entièrement différente, suivant que l'on aura à traiter l'une ou l'autre des deux hypothèses.
Qu'il n'y ait pas en effet de retraite, les deux armées arriveront bien à frapper l'une et l'autre sur la position ( nnemie ; qu'il y ait au contraire retraite de la masse française sur laquelle on est toujours sans nouvelles, c'est seulement
;8 août SAINT-PRIVAT 42 7
avec deux corps allemands, la Garde, le XIP corps, qu'on pourra attaquer par la région de Sainte-Marie, les autres corps ayant reçu des objectifs propies. La divergence des efforts, et la faiblesse qui peut en résulter au point décisif, sont ici notoires.
Mais que devient encore la manœuvre si, au lieu des deux hypothèses prévues, c'est une troisième qui se réahse? Ici apparaissent bien, une fois de plus, les dangers et l'incertitude d'une combinaison dépourvue de base solide, de reconnaissances sérieuses, en particulier dans les directions intéressantes ou dangereuses. Ici se montre bien l'impuissance à préparer un coup de massue pour la direction qu, ne s'est pas tout d'abord éclairée elle-même.
V. Admettons enfin que l'on aboutisse à l'attaque de la position ennemie : « Uaitaque aurait Vieu simultanément: pour la P^ armée par le bois de Vaux et Gravelotte ; pour le IX^ corps contre le bois des Génivaux et Vernéville; pour l'aile gauche de la 11^ armée par le nord. »
C'est plus de 8 kilomètres à faire pour la Garde avant d'attaquer; près de 12, pour le XIP corps. C'est en somme trois heures à passer avant d'entreprendre l'adversaire, que Ton doit supposer immobile par destination, car on le laisss Jlibre de ses mouvements. Qu'il agisse au contraire dans un jsens ou dans un autre, tout est remis en question dans lîette manœuvre.
VI. Qui donnera d'ailleurs le signal de cette attaque que l'on veut simultanée? Il faudrait bien pour cela un chef qui vît ses masses arrivées à bonne distance de la position enne- |mie. Or, personne ne sait encore jusqu'où s'étend cette po-j sition. Sur ce point il n'y a que des suppositions. Il faudrait} un chef qui, marchant avec les corps les plus éloignés de' l'objectif (XI P et Garde), appelés à résoudre en cours de marche la question de la retraite vers Briey, eût pu prendre,
428 LA MAiNŒUVRE POUR LA BATAILLE 18 auÛt
suivant les circonstances, une décision juste. Moltke reste à Flavigny. Dès lors, on peut prévoir que, malgré la faciité de l'adversaire, le programme élaboré au Grand Quartier Général ne se réalisera pas. Il n'y aura pas simultanéité, en particulier. La victoire sera le fait de l'initiative intelligente des subordonnés, non d'une direction supérieure éclairée el effective. Celle-ci reste encore hors d'état de remplir son rôle.
L'ordre de Moltke, parvenant au prince Frédéric-Charles, le confirmait dans sa manière de voir adoptée dès lo heures, d'autant qu'il se trouvait mieux renseigné sur ce qui se passait devant la gauche de la IP armée.
(C Les patrouilles envoyées sur la route de Briey, par la Garde, n'avaient pas rencontré d'ennemi. De même, le XII^ corps, dont on savait le gros à Jarny, devait certainement avoir découvert avec sa cavalerie les fractions de l'armée française qui, déjà vers l^e 17, s'étaient portées vers le nord-ouest ou l'ouest, et avoir envoyé des renseignements à ce sujet.
« Les dispositions pour la IP armée pouvaient maintenant, bien mieux que celles qui avaient été arrêtées à 10 heures, viser résolument ce but : attaquer l'ennemi avec toutes les forces sur les hauteurs à l'ouest et près de Metz, et le battre.
(( Les hésitations avaient disparu. Il ne parut plus nécessaire de conserver des troupes disponibles pour agir dans d'autres directions, comme il avait fallu le faire jusqu'alors.
(( La position de l'armée française, telle qu'on se la figurait maintenant, et dont on partait pour prescrire de nouvelles dispositions, différait fort peu de celle qui avait été supposée jusqu'ici.
« Dans l'ordre de Sa Majesté le Roi, on admettait que Montigny formait l'aile droite de la position française, mais
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on prenait aussi en considération la possibilité de, voir l'ennemi chercher à déboucher de cette position pour se porter sur Briey.
« Le IX^ corps avait rendu compte de la présence d'un camp français à Saint-Privat. Jusqu'à présent, rien n'avait confirmé le fait d'une façon certaine; d'ailleurs, on ne donnait aucune indication sur les troupes qui avaient été découvertes; était-ce un corps d'une certaine importance tactique, ou n'était-ce qu'un faible détachement?
a Dans le cas où la droite française s'étendrait au nord de la Folie, le IX^ corps était invité à différer son attaque jusqu'à ce que la Garde fût en mesure de s'engager par Amanvillers.
« En raison de ces circonstances, le commandant en cliet se décida également à pousser de suite le XIP corps plus ;iu nord, sur la route de Metz, Woippy, Briey, tout en le maintenant dans le mouvement de conversion à droite de la W armée.
« Cela concordait encore avec son intention d'étendre l'enveloppement de l'aile droite ennemie, au moins avec des détachem.ents jusqu'à la vallée de la Moselle, au nord de Metz. Là se trouvait la dernière communication sûre de l'armée de Bazaine avec la France.
« Le corps de la Garde, conformément à l'ordre du Roi, devait marcher sur Batilly, conjointement avec le XIÏ^ Le prince Frédéric-Charles, par son ordre de lo"" i5, lui avait prescrit de se mettre en marche sur Vernéville ; il lui ordonna, en second lieu, de se porter, sans temps d'arrêt, droit sur Amanvillers y soit par Vernéville, soit en obliquant à gauche durant la marche, pour exécuter ensuite, dans la direction du sud, son attaque enveloppante contre l'aile droite de r ennemi.
« S'il devenait nécessaire de soutenir cette attaque, à la-
^'S0 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE l8 aOÛt
quelle l'étroit plateau près de Montigny ne permettait que peu de largeur, le XIP corps, à Sainte-Marie, sur la route Metz, Briey, était encore à distance convenable.
(c II semblait aussi qu'il était temps de rapprocher les corps de deuxième ligne et de les disposer de telle sorte qu'on les eût sous la main pour soutenir l'attaque de front, comme on aurait le XIP à Sainte-Marie pour renforcer l'attaque de flanc ('). »
A 11^ 3o, le prince Frédéric-Charles envoyait en conséquence les ordres suivants (') :
i) Au ÏX® corps, 1 1'' 3o :
« La Garde reçoit l'ordre en ce moment de se porter par Vernéville sur Amanvillers et de là, s'il y a heu, contre la droite ennemie. Dans le cas où la hgne de bataille de l'adversaire se prolongerait au nord, au delà du IX* corps d'armée, ce dernier attendrait pour s'engager sérieusement que la Garde entrât en ligne par Amanvillers.
« Les troupes auront probablement encore le temps de, faire le café. »
2) A la Garde, 1 1'' 3o :
« L'ennemi paraît être en bataille sur la ligne de hauteurs qui s'étend du bois de Vaux au delà de Leipsig. La Garde hâtera son mouvement par Vernéville et le prolongera jusqu'à Amanvillers, d'où elle prononcera, de concert avec le IX* corps d'armée, une vigoureuse attaque enveloppante contre la droite ennemie. Le IX* corps attaquera en| même temps de Vernéville dans la direction de la Folie. La Garde peut utiliser, autant que faire se pourra, le chemin de Habonville à Amanvillers. »
(') VoN' DER GoLTz, Opérations de la Ih armée.
l8 août SAINT-PRIVAT l\'è I
3) Au XI I^ corps, iiV^S :
« Il est ordonné au XIP corps de se porter sur Sainte- Marie-aux-Chênes, de se couvrir par de la cavalerie vers Briey et Conflans et de jeter autant que possible des troupes à cheval jusque dans la vallée de la Moselle pour couper la voie ferrée et la ligne télégraphique de Thionville.
(( Les VII% VIII' et IX^ corps, ainsi que la Garde, attaqueront dans deux heures l'ennenni en position sur les hauteurs de Leipzig au bois de Vaux, le dos à Metz. Les IIP, X^ et %W corps en deuxième Hgne ainsi que le W marchent en soutien. »
4) Au X' corps, midi :
« L'ennemi est en position sur les hauteurs de Leipzig et du bois de Vaux; nous l'y attaquerons aujourd'hui, savoir :
« La Garde par Amanvillers;
« Le IX^ corps par la Folie;
(( Les VIP et VHP de front.
« Les corps ci-dessous suivent comme soutiens de deuxième ligne :
(( XIP sur Sainte-Marie;
« X' sur Saint-Ail ;
c( IIP sur Vernéville;
« IP sur Rezonville. »
5) Au IP corps, midi :
(( Le IP corps se portera de Buxières sur Rezonvi'le pour servir de réserve à l'aile droite. Les P^ et IP armées attaquent aujourd'hui l'ennemi sur ses positions à l'ouest de Metz.
(( Il est l'heure de faire la soupe. Il n'est pas ordonné de se presser d'une manière particulière pour se porter sur R'^zonvilie. La cavalerie saxonne couvre vers Verdun »
!\^2 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE j8 ClOÛl
6) Au IIP corps, midi et demi :
« Rompre de Vionville sur Vernéville. ))
Comme on le voit par ce qui précède, le prince Frédéric- Charles, mieux renseicjné que Moltke sur ce qui se passe à la route de Briey, parce qu'il y avait des organes de renseignements, reportait en entier ses vues et ses corps du côté de Metz et organisait l'attaque des positions françaises sars les avoir plus reconnues d'ailleurs. Il admettait toutefois, comme Moltke, que la droite était plus haut qu'il ne l'avait vue tout d'abord, à Montigny-la-Grange et non à la Folie.
L'attaque consistait alors à aborder la position, de front avec le IX^ corps, de flanc avec la Garde, débouchant par Amanvillers; un corps suffisait tout d'abord à ce mouvement de flanc, vu le peu de largeur du plateau de Montigny sur lequel il allait se développer. On pouvait au besoin soutenir ce mouvement avec le XIP corps; on pouvait également soutenir le combat de front avec les X^, IIP et IP corps marchant en deuxième ligne.
Cette idée d'attaque était complétée par celle d'étendre l'enveloppement de l'aile droite ennemie pour s'emparer, au moins avec des détachements, de la dernière route de retraite des Français, celle de la Moselle. De là les prescriptions au XIP corps.
Eiî résumé, vers midi, le commande:nent allemand, qui avait mis ses armées en mouvement dès 5 heures du malin, avait seulement gagné 8 à lo kilomètres; abandonné, sans preuve sérieuse d'ailleurs, sa manière de voir les Français en retraite vers Briey; reconnu leur établlssoment à l'ouest de Metz, à partir du Point-du-Jour jusqu'à Montigny-la- Grange, pensait-on. L'orientation avait été longue, même en présence d'un ennemi immobile et faiblement couvert; elle
l8 août SAINT-PRIVAT 4^3
restait incomplète. Mais comme on se croyait fixé sur la position de la droite française, au Grand Quartier Général et à la IP armée, on décidait d'attaquer, pour rejeter dans Metz une armée battue. Une armée intacte, simplement investie, serait en état de reprendre la lutte au cours de l'investissement ; vaincue et investie, elle était fatalement perdue. Pour faire un vainqueur et un vaincu, il n'y a pas d'autre moyen que la bataille; il fallait donc attaquer sans délai. On était déjà au milieu du jour; la journée, même du i8 août, pouvait être trop courte au train dont marchaient les affaires. La décision une fois prise, la répartition des forces indique bien ce que l'on entendait par une bataille, par une attaque d'armées.
Aux termes des ordres donnés par Moltke et Frédéric-' Charles, devaient agir :
Le Vll^ corps par le bois de Vaux,
Le VllI^ corps par Gravelotte,
Le IX^ corps par Veniéville, sur la Folie,
La Garde par Habonville et Amanvillers sur la droite ennemie supposée à Montigny.
Cette ligne d'attaque était étayée en arrière par :
Le IP corps appelé à Rezonville,
Le IIP — — Vernéville,
Le X^ — — Saint-Ail,
Le XIP— — Sainte-Marie.
11 en résultait que devant le front la Folie, Montigny-la- Grande, Amanvillers, d'une étendue- de 2.5oo mètres, la IP armée allait accumuler cinq corps d'armée (IX*, Garde, IIP, X*, XIP), pour frapper et tourner la droite française. Cette accumulation permettait évidemment de frapper" fort et d'envelopper sûrement l'adversaire, malgré toutes les manœuvres qu'il pourrait entreprendre pour s'y opposer; elle permettra en fait d'étendre l'enveloppement aussi loin
L\ MA.>ŒL-VRE POUB LA BATAILLE 28
4^^ LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE iS LlOÙt
que l'exigeront les découverles successives et inattendues de la journée, et de frapper en fin de compte, avec des forces largement supérieures pour ne pas laisser la lutte douteuse, au point visé, mais à trouver encore de la droite française.
Comme on le voit, l'attaque une lois décidée se traduit immédiatement en la préparation d'un énergique effort. Engager la bataille comporte aussitôt préparer une attaque décisive. La première idée ne vient pas à l'esprit de Frédéric-Charles ou de Moltke sans la seconde, qui reste bien la source d'oii sortira la victoire. Mais, pour pouvoir réaliser cette dernière idée, il faut dès le début préparer les moyens matériels, ce qui détermine la répartition des forces; se réserver la possibilité d'en user, d'où résulte le choix du terrain de l'attaque décisive. C'est ainsi que la manœuvre à poursuivre finalement doit être entrevue dès le début par le commandement, ou il n'aura pas de bataille à son compte.
Le i8 août, l'attaque décisive visait la droite française, parce que, devant elle, un terrain, étendu et découvert, permettait l'emploi des masses; parce que la marche au nord, de la matinée, y avait amené ces masses.
Évidemment, Moltke avait également prescrit, dans son ordre à la T^ armée, d'envelopper la gauche française en partant du bois de Vaux, seule tentative sérieuse que permît le terrain boisé de la rive gauche de la Moselle. Malgré tout, l'ensemble du plan allemand restait nettement dessiné; il comportait pour la IP armée un énergique effort contre la droite française par une attaque simultanée de front et de flanc; tandis que la P* armée avait pour mission de se borner à tenir sans cesse en haleine le front des fortes positions de l'aile gauche ennemie. Mais il ne suffit pas pour commander des armées d'avoir des idées et de faire des plans; les
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lacunes plusieurs fois reconnues au commandement allemand vont aujourd'hui encore apparaître et lui interdire de réaliser ses plans.
IV — La 11^ armée à la bataille
Tandis que Frédéric-Charles donnait ses derniers ordres^ le canon retentissait, vers midi, du côté de Verne ville.
L'ordre de lo heures du matin avait trouvé le IX* corps rassemblé à la ferme de Caulre, la i8^ division au nord de la route, la 26* au sud; on se préparait à faire la soupe. Il était prescrit dans cet ordre c de se mettre en marche dans la direction de Vernéville et de la Folie et, si l'ennemi a son aile droite en ce point, d'engager le combat en déployant une nombreuse artillerie ». Le général de Manstein, sans plus de préparation ni plus de reconnaissance, ordonnait aussitôt de renverser les marmites et de se porter en avant : la 17* division passant à droite de Vernéville, la 25* division à gauche, le commandant de l'avant-garde « devant s'avancer sur la Fohe, occuper le bois et la ferme, mais ne pas dépasser pour le moment ces points ».
Ces ordres donnés, le général commandant le IX* corps se portait sur une hauteur près de Vernéville, et observait de là, en arrière du ravin de la Mance, un grand camp français établi sur les hauteurs de Montigny-la-Grange et d'Amanvillers. Il prenait la résolution de tirer parti de l'insouciance des Français, en les attaquant vivement, quoique leur droite s'étendît d'une manière évidente bien au delà de la Folie. Dans cet ordre d'idées, il ordonnait au général commandant l'artillerie de se porter immédiatement au trot avec l'artillerie de la 18* division et l'artillerie de corps, sur la hauteur, au nord-est de Vernéville, pour canonner à bonne distance le camp ennemi et entreprendre vigoureusement le
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combat. Pour couvrir l'aile gauche de ces batteries, on leur attachait provisoirement deux escadrons qui devaient être suivis par de l'infanterie. . '
Une action engagée aussi rapidement et aussi vigoureusement ne répondait pas au plan du commandant de la IP armée, d'autant qu'on venait de voir l'aile droite ennemie se prolonger bien au delà du point où on la supposait d'abord. Mais en outre, l'entrée en action du IX"^ corps n'avait été nullement préparée; la reconnaissance même du terrain semble avoir été omise. Les servants de l'artillerie avaient été envoyés à la corvée de l'eau et du bois, pendant la halte à la ferme de Caulre; un certain nombre de chevaux étaient à l'abreuvoir. Dans ces conditions, le départ précipité des batteries s'était fait individuellement; on avait affecté des hommes de la réserve au service des pièces.
Bientôt, néanmoins, dix batteries du IX^ corps venaient s'établir en échelons, suivant la configuration du terrain, avec leur aile gauche avancée, sur une ligne de hauteurs, orientée du sud-ouest au nord-est dans. la direction de la position ennemie. A ii''45, retentissait le premier coup de canon tiré sur le 4' corps français. Immédiatement la ligne d'artillerie essuyait de front, de flanc et même sur ses derrières, un violent feu de canons, de mitrailleuses et de mousqueterie ; elle subissait des pertes extraordinaires. Les deux escadrons qui couvraient la gauche étaient obligés de se retirer. Brusquement, un bataillon de chasseurs à pied français, approché sans être vu, apparaissait à proximité de la batterie de gauche et se jetait sur elle. Deux pièces parvenaient seules à se sauver. Les chasseurs français dirigeaient alors leur feu sur la batterie qui suivait la précédente et l'obligeaient à battre en retraite en abandonnant un avant-train.
A ce moment arrivaient enûn les premières troupes d'infanterie allemande. Elles protégeaient la retraite des autres
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batteries réduites, entre temps, à se défendre par un tir à mitraille à 4oo mètres. .
Cette infanterie engagée sans précaution, au plus pressé, faisait rapidement beaucoup de pertes.
L'artillerie prussienne amenait peu à peu ses avant-trains, et, commençant par les échelons de gauche les plus avancés, elle se rephait derrière le bois de la Gusse, pour se réorganiser. Trois batteries seules restaient en position. Les pertes de cette artillerie étaient considérables ('). Ainsi finissait, vers 2^ 3o l'attaque par surprise exécutée par le IX* corps contre les Français « insouciants ».
Pendant ce temps, la i8* division, à droite, avait occupé la ferme de Chantrenne et la ferme de Champenois.
La 25* division, à gauche, avait détaché la brigade de cavalerie hessoise à Habonville, pour couvrir son flanc gauche; elle prenait sa formation préparatoire de combat au nord du bois de la Cusse où elle devait attendre l'arrivée de la Garde pour marcher contre le flanc droit de l'adversaire. Mais, soumise à un feu violent d'artillerie, sur son front par les batteries ennemies d'Amanvillers, et sur son flanc par celles de Saint-Privat, elle engageait bientôt son artillerie à l'est d'Habonville, des deux côtés de la voie ferrée, et poussait son infanterie à la conquête de parcelles importantes du bois de la Cusse, face à Amanvillers.
Comme on le sait, l'attaque du IX* corps était venue tomber dans le centre de la position française; elle ne fit aucun progrès notable dans tout le cours de la journée.
Pas davantage, on ne put la faire appuyer efficacement par l'infanterie du III^ corps; elle avait été trop mal engagée pour cela. Bien plus, cette action maladroite et prématurée
(1) L'artillerie du IXe corps perdit, le i8 août, 33 officiers, 384 hommes, 566 chevaux.
La plus grande partie étaient tombés dans la tentative qui vient d'être dite
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allait avoir une influence considérable sur les opéraJÙons de raprès-niidi.
En entendant le canon du IX^ corps, le prince Frédéric- Charles se portait immédiatement au combat; à i heure, il se trouvait entre Saint-Marcel et Vernéville ; à 2 heures, près d'Habonville.
Ainsi finissait le commandement par les directives qui, des trois centres de Flavigny (Grand Quartier Général), de Vionville (quartier général de la IP armée), de la région sud-ouest de Gravelotte (quartier général de la I" armée), avait eu la prétention de diriger les opérations des armées allemandes. C'est au milieu de l'incertitude et de l'obscurité les plus complètes qu'il avait agi toute la matinée. A midi, la bataille commençait, mais sans qu'elle fût prête, sans qu'on la voulût encore, tout à fait en surprise; bien plus, elle commençait mal, car, par ignorance de la situation, même à faible distance, on avait engagé le IX^ corps dans l'erreur et le danger. En se faisant entendre, le canon renversait une fois de plus les hypothèses admises sans vérification et détruisait les combinaisons imaginaires; la droite Irançaise s'étendait au nord de la Folie; la marche sur cette localité avait dégénéré en violent combat de -front; l'enveloppement préparé par la Garde ne pouvait se réaliser; la manœuvre projetée était bien à abandonner. De sa voix grave aussi, le canon allait en même temps rappeler à la conduite saine de la bataille, les hommes au tempérament de soldat tels que Frédéric-Charles, qu'avait encore égarés la théorie décidément incomplète et fausse du raisonnement et de l'idée préconçue, de la direction de la guerre à distance.
Mais avant que le commandant en chef ait rien ordonné de nouveau, les corps de gauche de la IP armée avaient de leur côté éclairé la situation et pris l'initiative de disposi-
l8 août SAl^T-PRlVAT 4*^^
lions répondant au nouvel état de choses. La Garde faisait ainsi connaître à ii''3o que Sainte-Marie-aux-Chênes était occupé par de l'infanterie française et qu'il y avait des troupes nombreuses à Saint-Privat-la-Montagne; qu'en raison de ces circonstances et des instructions reçues, elle marchait non sur Vernéville, mais sur Habonville.
Le XIP corps informait, à ii'^/jS, que l'ennemi était en position à Moineville et à Sainte-Marie-aux-Chênes ; par suite, que le corps d'armée marchait contre ces deux localités, en se couvrant d'une flanc-garde sur Valleroj.
En même temps un officier de l'état-major de l'armée rendait compte que tout près et au nord d'Amanvillers, on voyait des batteries françaises en action.
Le X* corps faisait savoir qu'il arrivait à Jouaville; om lui ordonnait de continuer sa marche vers Saint-Privat, en poussant son artillerie de corps en avant.
Comme on le voit, aucune disposition nouvelle n'était nécessaire. Des forces suffisantes, les trois corps de la Garde X^ et XU% se préparaient à frapper l'aile droite ennemie qui s'étendait au delà d'Amanvillers, tandis que le III® se tenait prêt à appuyer le IX^ engagé dans un combat de plus en plus violent.
« Peu après 2 heures, le prince Frédéric-Charles se rendait, par Anoux-la-Grange, à l'ouest d'Habonville pout pouvoir juger de plus près la question si importante, et qui n'avait pas encore été résolue, de la position de l'aile droite française. Des hauteurs d'Habonville, on découvrait les fortes positions ennemies de Saint-Privat.
(( Par suite, V image qu'on s'était faite de la position française changeait considérablement (').
(I) Von der Goltz, Opérations de la Ih armée.
Là est bien la preuve que le corninandanl de la ITe armée eût, été éclairé à
440 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE l8 aOÛl
Tandis que la vérité commençait à se faire jour aux yeux du commandant de la IP armée, il lui arrivait une nouvelle instruction du Grand Quartier Général, datée de la hauteur de Flavigny, \^ [^^ portant : « Le IX' corps d'armée a déjà engagé le combat à'artWerie devant le bois Doseuillons.
«: L'attaque générale et décisive sur toute la ligne ne pourra pas avoir lieu ^vant que des forces importantes puisent déboucher d'Amanvillers. »
Tel était le dernier ordre que Moltke devait donner, dans cette journée du 18, à sa principale armée, la W : ne pas attaquer encore. Il indiquait combien le Grand Quartier Général retardait à Flavigny, en ne voyant qu'un combat d'artillerie dans l'affaire du IX^ corps, et en parlant d'une attaque décisive débouchant d'Amanvillers. « Il supposait encore que les Français n'étendaient pas leur droite au delà de Montigny-la-Grange ('). » Aussi rien ne sera réalisé du programme qu'il a tracé ; les réalités en imposent déjà un autre; toute direction de sa part cesse, car, après avoir dit de ne pas encore attaquer, il ne dira pas quand il faudra attaquer. Dans ces conditions, la II* armée va combattre et apporter la victoire sous la seule impulsion de ses chefs.
II lui fallait tout d'abord parer à la situation grave du IX* corps. Rompre l'action entamée était impossible; on devait même songer à soutenir le corps d*armée au cas 011 les Français attaqueraient. Le prince Frédéric-Charles avait dans ce but avancé à Vernéville, d'abord l'artillerie de corps du IIP corps, puis le corps d'armée lui-même; dans le même but, il avait mis une brigade de la Garde à la disposition du IX* corps à Anoux-la-Grange ; dans le même but encore, l'attaque de Saint-Privat par la Garde était bien le
temps, s'il eût abandonné plus tôt son immobilité de Vionville et cherché tout d'abord à savoir pour pouvoir commander. (■) Guerre franco-allemande, par rKtat-major prussien
l8 août SAINT-PRIVAT 44 1
meilleur moyen de dégager le IX® corps : on allait l'entreprendre.
Il fallait ensuite organiser à nouveau l'enveloppement contre la droite française.
« Maintenant que l'on savait que la position française s'étendait jusqu'à Saint-Privat, et qu'on en avait reconnu la force extraordinaire, il importait que les attaques du corps de la Garde et du XIP corps, comme aussi celle du X* corps, en cas de besoin, se produisissent simultanément; d'ailleurs ici l'espace était suffisant pour faire agir des masses de troupes aussi considérables.
« La contiaissance du développement du front de l'ennemi modifiait encore la mission assignée à chaque corps d'armée. La Garde, désignée jusqu'alors pour envelopper l'aile droite ennemie, devait prolonger le front de l'armée allemande en face de l'armée française. Pour envelopper, il ne restait plus que le XIP corps. En poussant le X* corps entre la (jarde et le XI 1% on pouvait assurément faciliter un peu le mouvement et l'appuyer ('). »
De là les instructions données verbalement par le prince Frédéric-Charles au prince de Wurtemberg, prescrivant d'attaquer sur Sainte-Marie et Saint-Privat, « de conduire le combat avec l'artillerie seule et de n'engager l'infanterie que lorsque le XIP corps pourrait coopérer activement à l'action (') ».
Le XIP corps, conformément à Tordre donné à ii''45, devait « se porter sur Sainte-Marie-aux-Ghênes... ». C'est en ce point qu'il devait souder son action à celle de la Garde. Mais par une communication de Batilly, 2*^ 3o du soir, il faisait connaître qu'il se portait avec la ^4® division sur Sainte-Marie-aux-Chênes, et qu'avec la 28% il allait « con-
('•) Von deb Goltz, Opérations de la IJ* armée
442 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE j8 GOÛt
tourner l'aile droite française, par Coinville et les petits bois situés entre ce village et Roncourt ».
Tandis que de sa position d'Habonville le prince Frédéric-Charles ne pouvait voir la ligne française au delà de Saint-Privat et plaçait en cette localité la droite de cette ligne, le prince royal de Saxe avait, en effet, de Batilly, reconnu l'erreur dans laquelle on se trouvait encore : « La position française s'étendait au nord de Saint-Privat sur Roncourt; il en avait apprécié la force sur le front et par suite avait pris l'initiative des dispositions qui y répondaient (') )) : la continuation de la marche de la 2,3^ division par Coinville et les petits bois entre ce village et Roncourt. La manœuvre s'allongeait encore; allait-elle avoir le temps de se terminer avant la nuit? Tel était le résultat auquel conduisaient encore les longues incertitudes du commandement dans la matinée du i8. Mais au cours de sa manœuvre, « le XIP corps découvrait que la position française s'étendait non seulement jusqu'à Roncourt, mais comprenait encore Montois-la-Montagne. En conséquence, le prince royal de Saxe renforçait la 28^ division d'infanterie chargée du mouvement tournant, par une brigade d'infanterie et par la cavalerie qui restait disponible. Pour dissimuler autant que possible le mouvement tournant et en faire sortir un résultat décisif, il fallait le faire exécuter à l'abri des pentes raides des hauteurs à l'ouest de Montois, près de Jœuf, par la vallée de l'Orne. C'est le chemin qu'assignait le commandant de la 28* division aux renforts qu'on lui envoyait (') ».
La manœuvre continuait donc de s'allonger dans le temps et dans l'espace. L'action cornbinée des deux corps, de la Garde et du XII^, se faisait encore attendre. Faute de recon-
(") Yox DER GoLTZ, Opérai Lous dc la II' armée.
j8 aÙÙl SAINT-PRIVAT 443
naissance de la position à attaquer, on volait de surprise en surprise; on commençait de se demander si l'on pourrait réaliser l'acte décisif de la journée, cet enveloppement sans lequel il n'y avait pas cepeiidant de victoire à attendre. (Juoi qu'il en soit et pendant ces allongements successifs, la Garde, aidée dans ses attaques par l'artillerie du XI P corps et par la 24^ division, avait successivement enlevé et occupé Saint-Ail et Sainte-Marie.
Vers 4 heures, elle avait amené toute son artillerie en ligne devant Saint-Privat, et éteint le feu des batteries françaises établies entre cette localité et Montignj-la-Grange.
Au nord de Sainte-Marie, l'artillerie saxonne^ également engagée sur Saint-Privat, facilitait sa tâche.
Conformément aux instructions reçues, le prince de Wurtenrtberg suspendait encore l'attaque de son infanterie et 'attendait que le mouvement tournant contre Taile^ droite française, confié au XIP corps, fît sentir son action.
« Vers 5 heures, après que le feu de l'artillerie ennemie fut éteint entre Saint-Privat et Amanvillers, les têtes de colonne du XIP corps qui exécutaient le mouvement tournant se trouvaient à hauteur de Homécourt.
« On ne disposait plus que de trois heures avant la nuit. On pouvait, par suite, se demander s'il était encore possible d'exécuter l'attaque combinée qui avait été projetée. Une attaque commencée trop tard pouvait facilement rester sans résultat. L'approche de la nuit aurait sans aucun doule augmenté l'énergie de la défense; en tout cas, elle empêcherait la poursuite.
« Le silence de l'artillerie ennemie semblait marquer le moment favorable pour passer à l'offensive. Dans une heure et demie ou deux heures, la situation serait peut-être toute difTérente. La situation du combat sur les autres parties du champ de bataille faisait également souhaiter de voir
kkh LA iMA.NŒUVaE POUR LA BATAILI E l8 ClOÛt
commencer raclion contre l'aile droite ennemie. On voyait des mouvements de troupes chez l'adversaire, sur les hauteurs de Saint-Privat. Il semblait que de nouvelles masses se dirigeaient de là sur Amanvillers et Montigny-la-Grange. Déjà à 4^^^ 3o, le commandant en chef avait été obligé de mettre à la disposition du IX^ corps la 3* brigade de la Garde, qu'il avait jusqu'à présent conservée à sa disposition propre.
« L'artillerie de corps du IIP corps était également venue, sur l'ordre du prince, y soutenir le combat. Elle s'était établie d'abord entre le bois des Génivaux et Verneville. Malgré cela la situation restait grave.
« Il était certain d'ailleurs que l'action du XII* corps ferait sentir son effet, sinon dès le commencement de l'attaque de Saint-Privat, du moins au cours de cette attaque. En exécutant donc aussitôt cette attaque, on ne renonçait pas entièrement à la participation de ce corps d'armée.
(( Dans ces conditions, le général commandant la Garde, d'accord avec le prince Frédéric-Charles, décidait d'attaquer Saint-Privat.
(c Le prince ne pouvait encore à ce moment se rendre compte des raisons qui obligeaient le XIP corps à faire un mouvement d'une aussi grande étendue. Les batteries saxonnes étaient en position au nord de Sainte-Marie-aux- Chênes et tiraient sans qu'on pût discerner sur quel objectif. On pouvait se figurer que ce corps se trouvait aux prises avec un adversaire venant du nord et attaquant sur le flanc gauche, qui l'empêchait ainsi de ^ porter rapidement contre la droite ennemie.
(c D'autre part, Son Altesse Royale était convaincue qu'il fallait aboutir à une décision dans cette soirée du i8 août. Après les grands sacrifices que la lutte avait exigés, il paraissait impossible de remettre cette décision au lendemain.
l8 août SAINT-PRIVAT 44^
Si on laissait l'ennemi le soir sur ses positions, il avait toute latitude pour se retirer à la faveur de la nuit, en arrière des forts de Metz, par une courte marche. Une armée encore intacte se serait ainsi trouvée à Metz et pouvait rendre extrêmement difficile la situation des armées allemandes.
« Il importait en outre au plus haut point de prendre en considération l'état des troupes. Il était temps de d^^nner une conclusion à cette série de luttes sanglantes qui avaient commencé le \l\ août ('). »
L'attaque de la Garde était ordonnée par le prince Frédéric-Charles et par le prince de Wurtemberg.
Telle est la situation à laquelle se trouve réduit le commandement de la IP armée, à 5 heures. Faute de temps, le programme entrevu ne peut plus se réaliser, pense-t-on. La situation grave du IX* corps ne peut se prolonger sans danger. Il faut attaquer pour le dégager. D'ailleurs, si l'on n'attaque pas le i8 au soir, d'une façon décisive, les efforts et les sacrifices du i^, du i6, comme ceux de la journée, restent sans résultats. Il faut être vainqueur le i8, ou tout est remis en question. Alors on attaquera directement sur Saint-Privat, avec la seule Garde, puisqu'on ne peut plus compter sur l'arrivée à temps, et dans la direction voulue du XII* corps. Ainsi finit la première combinaison du prince Frédéric-Charles; il doit y renoncer. Comme celle qu'il adopte conduit à un échec, il n'y aura pas plus de victoire de la II* armée au compte de son général en chef qu'il n'y aura de victoire des armées à l'actif de Moltke. A l'un comme à l'autre l'insuffisance de reconnaissance a interdit une direction suffisante pour permettre de développer le plan projeté.
(') Von der Goltz^ Opérations de !a 11^ armée.
4/|6 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE l8 ClOÙl
Sans offensive cependant il n'y a pas de résultat à attendre. Il faut bien alors arrêter un nouveau système d'attaque. De là résulte, pour le commandant de la 11^ armée et pour le prince de Wurtemberg, la nécessité de lancer la Garde sur Saint-Privat. Les origines de cette décision disent déjà les caractères qui vont en marquer l'exécution. Elle aura toutes les faiblesses d'une improvisation.
On connaît les faits : le prince de Wurtemberg ordonnait d'abord à la [\^ brigade de la Garde, formée près de Saint- Ail, de marcher sur Jérusalem.
Il se rendait ensuite à la r* division 4 Sainte-Marie.
Le commandant de cette division, général de Pape, qui avait observé de plus près le développement de l'action snr cette partie du champ de bataille, faisait bien remarquer que les colonnes saxonnes chargées du mouvement tournant n'étaient point encore en vue et qu'une attaque directe sur le fort point d'appui de iSaint-Privat, si elle n'était pas d'abord préparée par l'artillerie, aurait peu de chances de succès; que jusqu'à ce moment l'artillerie de la Garde avait seulement canonné les batteries ennemies et l'ensemble de la position; que l'artillerie saxonne avait agi seulement sur Roncourt pour en préparer l'attaque. Malgré la justesse de ces observations, la 4^ brigade de la Garde avait déjà commencé son mouvement, on ne pouvait la laisser s'engager seule, le prince de Wurtemberg maintenait l'ordre donné à la i'^ division d'attaquer. La i" brigade, rassemblée au sudouest de Sainte-Marie, se déployait en conséquence à l'est de cette localité et marchait sur l'entrée sud-ouest de Saint- Privat; elle était suivie par le 2^ régiment de la 2* brigade, en réserve à 600 pas.
Bientôt la 4' brigade, déployée avant la 1^^, occupait tout l'espace de Saint-Ail à Sainte-Marie, et couvrait le front de
l8 août SAIMT-PRIVAT 44/
la I"; celle-ci était alors obligée de changer de direction, par des mouvements de flanc exécutés sous le feu de l'ennemi, pour gagner de l'espace au nord de Sainte-Marie.
La précipitation, l'absence de préparation par l'artillerie et de reconnaissance du terrain, l'entrée en ligne de la i'^ brigade après la 4% devenaient rapidement des causes de pertes cruelles pour ces troupes. L'attaque fortement éprouvée, dès qu'elle avait apparu, voyait grossir ses perles à mesure qu'elle approchait. A 600 ou 800 pas en arrière de la crête avancée qui couvre Saint-Privat, elle s'arrêtait épuisée; sur 11.600 hommes engagés, il en restait à peine 4.600 en état de combattre; les pertes en officiers étaient encore plus fortes, certains bataillons n'en avaient plus. La Garde était à la merci d'un retour offensif de l'adversaire.
Mais celui-ci ne se produisait pas, si ce n'est en partant d'Amanvillers contre l'aile droite de la ligne prussienne; il était arrêté par quelques feux rapides des tirailleurs et surtout par des salves de l'artillerie de la Garde qui avait en partie accompagné son infanterie.
Quoi qu'il en soit, la Garde, après des pertes très fortes, échouait devant Saint-Privat; elle était hors d'état de tenter à elle seule un nouvel effort. Ainsi finissait l'action adoptée en deuxième analyse, par le commandant de la IP armée, pour aboutir à la décision finale, fixer l'issue de la journée.
Si, comme on l'estimait à 5 heures, le XiP corps, en raison du trajet à faire ou des entreprises de l'adversaire à parer, ne pouvait intervenir avant la nuit et attaquer sur Saint-Privat, c'était définitivement l'échec à enregistrer au compte de la IP armée. Son commandement a tardé à Vionville, dans le brouillard, et attendant la lumière de 5 heures du matin à midi, n'avait pu, à temps, organiser une manœuvre capable de briser la résistance de l'adversaire enfin trouvé, bien qu'il! en eût au début toutes les facilités et tous les movens.
4A8 LA xMANŒUVRE POUR LA BATAILLE l8 aOÛt
Hei reusement pour îes armes allemandes, le prince royal c!e Saxe avait, dès le 17 et les premières heures du 18, poussé sa 1 2^ division de cavalerie et ses reconnaissances au loin, vers la route de Metz à Verdun par Conflans, et vers celle de Briey.
Éclairé de la sorte et renseigné de bonne heure, il avait pu poursuivre la marche et la manœuvre à laquelle on le destinait. Arrivé à 10^ heures à Jarny, il avait déjà, sans temps d'arrêt, mis en mouvement son avant-garde, par les deux rives de l'Orne, tandis que la 12^ division de cavalerie maintenant un régiment à l'observation du côté de Verdun, se rabattait de Parfondrupt sur Puxe. La marche du corps d'armée continuait ensuite sur Moineville et Sainte-Marieaux-Ghénes de par l'initiative du prince de Saxe {11^ l\5i). Puis la 2 3^ division se portait encore au nord, pour « contourner l'aile droite française par Goinville et les petits bois situés entre ce village et Roncourt », tandis que la 24^ division aidait à l'attaque de Sainte-Marie-aux-Chênes (décision du prince royal de Saxe, Batilly, 2^ 3o). Mais comme le mouvement de la 28* division s'effectuait avec des retards sérieux, de la part de la 4^^ brigade en particulier, le prince royal de Saxe n'hésitait pas à renforcer la i3^ division ainsi réduite, de la 48^ brigade en réserve à Batilly ainsi que de toute la cavalerie disponible (2 régiments, i batterie; décision de 4 heures). La tête de la 28^ division se rassemblait à ce moment dans le ravin d'Auboué.
On avait reconnu la présence de l'ennemi à Roncourt, on le croyait également à Montois; on voyait des batteries au nord de la localité. En conséquence, le prince Georges de Saxe, commandant la 28* division, ordonnait :
A la 48^ brigade renforcée d'un régiment de cavalerie et de trois batteries de la divisipn, de remonter encore par la vallée de l'Orne, jusqu'à hauteur de Jœuf et de Montois pour, de là, attaquer sur Roncourt ;
l8 août SAINT-PRIVAT l\l\(^
A la 45^ brigade, d'occuper entièrement le bois d'Auboué et de marcher ensuite vers l'ouest, sur Roncourt, dès que la 48^ brigade s'engagerait;
A la 46^ brigade, de se former en réserve.
Vers S*" 3o, la 48*" brigade gravissait le plateau en avant de Montois que les Français venaient d'évacuer.
Puis l'attaque se développait sur Roncourt que visait également la 45^ brigade et que battaient dix batteries saxonnes établies surtout au nord de Sainte-Marie. Roncourt tombait à 6" 3o. A ce moment, les Saxons avaient déjà été informés par le général de Pape, de la situation critique des brigades de la Garde, devant Saint-Privat. En conséquence, après avoir enlevé Roncourt, les troupes avancées de la 45^ brigade se reportaient en avant vers Saint-Privat; elles déterminaient une reprise du mouvement par les éléments de gauche de la Garde. Elles repoussaient les tirailleurs français, mais à 3oo mètres du village, elles étaient forcées de s'arrêter après avoir éprouvé de fortes pertes. La résistance de l'adversaire n'était pas suffisamment ébranlée. Le prince royal de Saxe et le prince Georges se trouvaient près de Roncourt; ils ordonnaient aux douze batteries saxonnes établies au sud des bois d'Auboué pour battre Roncourt, et bientôt portées à quatorze, de s'avancer par échelons, pour se placer, la gauche à Roncourt, la droite à Il route de Sainte-Marie, face au sud-est, pour battre Saint- Privat à 1.200 mètres environ.
Dès 7 heures d'ailleurs, le prince Frédéric-Charles, voyant venir la nuit, avait décidé d'engager toutes ses réserves et de happer non seulement sur Saint-Privat qui décidément semblait tenir, mais aussi sur A nanvillers, m-^is aussi à la droite de son armée. Dans cet ordre d'idées, il approuvait la demande réitérée du général commandant le IX^ corps
450 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE l8 GOà:
de se porter à l'attaque avec toutes les troupes encore disponibles, notamment avec une brigade du IIP corps et la 3"^ brigade de la Garde en réserve aux environs d'Habonville; il ordonnait au commandant du X'' corps « de se porter en avant d'après sa propre inspiration d, ajoutant toutefois que « le parti le meilleur à ses yeux consistait à engager une division du X^ corps entre la Garde et le XIP corps, et à pousser l'autre en réserve derrière le IX^ corps ». La 20^ division avait déjà de sa propre initiative devancé ces instructions en se portant de Saint-Ail sur Saint-Privat.
Toujours dans le même ordre d'idées, et ignorant d'ailleurs ce qui se passait à la droite de son armée, il expédiait à 7^20 au commandant du IP corps l'ordre «: d'entrrr rapidement en action en s'en rapportant à son propice coup d'œil, et d'en rendre compte au Roi ».
Ces ordres donnés, le prince Frédéric-Charles (c avait tourné son attention vers le IX^ corps qui soutenait toujours, au centre, une lutte aussi vive qu'incertaine; il s'était rendu au bois H^ la Cusse, puis reprenait son ancien emplacement près d'Habonville ». N'y a-t-il pas dans cette attitude du prince, cet appel à toutes les réserves engagées n'importe 011, cette attention accordée au IX^ corps, cet emplacement d'Habonville, l'impression qu'après l'échec de la Garde poussée seule sur Saint-Privat, il ne compte plus sur le XIP corps? Ce corps arrivant à son tour va sans doute éprouver le même sort que la Garde, se montrer insuffisant à rétablir la partie compromise et à faire pencher la balance. Pourquoi cette seconde attaque serait-elle plus forte et plus heureuse que la première? Et alors ne fallait-il pas tenter la fortune partout où il y avait des troupes disponibles?
En tout cas, l'attaque reprenait sur Saint-Privat. Entre l'artillerie saxonne avancée comme il a été dit, et l'artillerie
l8 août SAIiNT-PRlVAT 4^1
de la Garde, étaient venues se placer les batteries du X^ corps. C'était un total de 210 pièces qui canonnaient la localité. En même temps, le général de Pape faisait entrer son dernier régiment en ligne ; les troupes saxonnes au feu étaient également renforcées : la 20^ division arrivait dé Saint-Ail ; à 7'' 3o, sous l'impression de l'écrasement de Saint-Privat par l'artillerie allemande, l'infanterie se portait de toute part à l'assaut, partie de sa propre initiative, partie sur l'ordre des chefs présents.
La prise de Saint-Privat décidait à 8 heures de la défaite de l'aile droite française. C'était bien l'arrivée du XI P corps qui, marchant toute la journée d'après les instructions propres du prince royal de Saxe, avait permis d'atteindre ce résultat.
C'était bien l'initiative de son chef qui avait assuré en temps voulu la décision à Saint-Privat; partout ailleurs, les tentatives allemandes étaient restées impuissantes. Ne fautil pas alors le reconnaître pour le véritable vainqueur de la journée, au moins à la IP armée?
V — La 1^^ armée à la bataille
Le 17 août, de Moltkë avait retiré le VHP corps à Steinmetz, en lui laissant la perspective d'être secouru par un corps de deuxième ligne de la IP armée; le 18, il ne lui avait pas rendu le droit de disposer du VHP corps d'armée, mais comme Frédéric-Charles n'en disposait pas davantage, et que Moltke, de son côté, ne lui envoyait aucun ordre, ce corps se trouvait en fait à Rezonville, dans une situation indépendante que le général de Gœben interprétait heureusement pour le mieux, mais qui ne manquait pas d'amener du désordre le long de la grand'route de Gravelotte.
4') 2 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE l8 aOU'
Sous les ordres de Steinmctz, le VIP corps, aires avoir maiiilenu à l'occupalion des bois de Vaux et des Ognons les cinq bataillons^ qui s'y trouvaient la veille, avait, vers midi, sa 26*" brigade à Ars, son artillerie de corps et le restant de son infanterie en marche vers Gravelotte; la i*^^ division de cavalerie était rassemblée près de Rezonville; sur la rive droite de la Moselle, la 4^ brigade d'infanterie avec deux batteries et un escadron marchait vers Vaux.
Steinmetz venait de recevoir par son chef d'état-major, le général de Sperling, parti de Flavigny à 1 1'' 3o, l'invitation à la I'^ armée « de n'entamer l'action que quand la IP armée aurait gagné du terrain et serait ainsi en mesure de s'engager ». Il avait également connaissance des mouvements prescrits à la IP armée.
Mais Gœben entendant à midi la canonnade du XP corps «t croyant y reconnaître le signal de l'attaque simultanée, projetée dans Tordre de Moltke, de 10 heures du matin, ordonnait, à 12'' 45, à sa i5^ division de marcher sur Gravelotte, d'occuper cette localité et de prendre une formation de rassemblement défilée, dans le ravin au nord de la route. L'artillerie de cette division ouvrait aussitôt le feu.
En même temps et en vertu d'un ordre personnel de Steinmetz, le commandant du VIP corps engageait successivement, entre Gravelotte et le bois des Ognons, l'artillerie de la i4^ division, puis celle delà i'd\
Sur ces entrefaites, le Grand Quartier Général qui avait également entendu la canonnade du LV corps et craignait de la voir précipitamment interpréter à la P^ armée, envoyait à midi à Steinmetz, toujours de la hauteur de Flavigny, la communication suivante : « Le combat qne l'on entend en ce moment n'est qu'un engagement partiel qui se livre en avant de Vernéville; il n'exige pas que la P^ armée s'engage en entier. Elle évitera de montrer des forces
l8 août SAINT-PRIVAT 453
considérables et se bornera le cas échéant à faire* agir son artillerie pour préparer l'attaque ultérieure. »
Quand cet ordre arrivait, il était déjà tard pour arrêter l'afïaire; l'artillerie de corps du WW corps avait renforcé la ligne des batteries divisionnaires; la i6^ division était venue se rassembler en arrière de la i5*; l'infanterie de celle-ci avait commencé de se porter en avant, sous la protection du feu de plus de loo pièces. Le général de Gœben ne jugeait pas possible de la replier; il croyait d'ailleurs de Gravelolte , apprécier plus exactement la situation que le Grand Quartier Général, toujours à Flavigny; il connaissait l'engagement difficile du IX* corps, peut-être même était-il sollicité par le commandant de ce corps d'armée.
D'ailleurs, la région boisée à l'est de Gravelotte étant occupée par l'ennemi, il fallait bien reconnaître les forces de cet adversaire, aborder, puis traverser pour cela le fourré; on ne pouvait le faire qu'avec de l'infanterie; il fallait combattre afin de voir, que l'on voulut adopter l'offensive ou la défensive; l'artillerie ne pouvait suffire à la tâche; le VHP corps continuait son attaque.
Le général de Steinmetz, tout en approuvant cette décision du général de Gœben, maintenait le VIP corps en arrière.
L'attaque prenait d'abord comme objectif le bois des Génivaux par où elle se liait au X^ corps; puis, s'engageant dans le défilé du ravin de la Mance, la 3o* brigade au nord de la grand'route, la 2(f au sud, elle abordait les pentes de la rive gauche du ravin. La grande batterie avait fait un bond en avant ; elle avait d'ailleurs été renforcée de l'artillerie de corps du V'IP corps; à 3 heures, après un combat sanglant préparé par le feu de i32 pièces, l'infanterie enlevait la ferme de Saint-Hubert.
Mais toutes les tentatives contre la position principale
Aj4 la manœuvre pour la bataille i8 août
des Français de la ferme de Moscou au Point-du-Jour restaient infructueuses. L'infanterie de la i5^ division était partout repoussée avec de grandes pertes. Gœben faisait entrer en ligne la 3i^ brigade de la i6^ division, pour la renforcer, en particulier dans la direction de Moscou. « Gela voulait dire qu'il pensait que, sans renforcement, cette division ne serait pas capable de résister à une contre-attaque de l'ennemi ('). y>
(( Vers 3 heures, après qu'on eut attendu longtemps le mouvement en avant de la IP armée, rien ne faisait présager qu'elle l'eût exécuté.. D'autre part, l'infanterie du VHP corps avait fait des progrès des deux côtés de la route, vers Saint- Hubert, et la résistance acharnée de l'ennemi semblait brisée. On crut le moment venu d'envoyer de la cavalerie et de l'artillerie au secours de l'infanterie qui combattait de l'autre côté du défilé; à l'est de Gravelotte, sur les hauteurs du Point-du-Jour, à la ferme de Moscou et au delà, l'ennemi ne montrait que peu d'infanterie, ce qui faisait supposer qu'une partie des forces établies d'abord de ce côté avait été déplacée pour soutenir l'aile droite de l'armée française (^). »
A l'état-major de la I'^ armée, on voyait donc les Français prêts à lâcher pied ; leurs batteries avaient abandonné la lutte, leur infanterie semblait se retirer, il n'était plus question de vaincre, mais bien de compléter la victoire. Sans cela on ne se fût pas adressé à une division de cavalerie.
Pour Steinmetz et pour Zastrow, l'ennemi était en retraite et même en déroute. A 3 heures, le commandant de la P^ armée ordonnait donc à la i'* division de cavalerie
(') Fr.iTZ liŒNiG, Vingt-quatre heures de stratégie (^) Von Sghell, Opérations de la 7'* armée
l8 août SAINT-PRIVAT 4^5
réunie à l'ouest de la Malmaison : « La l*"^ division franchira immédiatement le défilé de Gravelotte ; son régiment d'avantgarde, protégé par le feu des batteries da VII^ corps qui accompagneront la division, passera en arrière de Saint- Haberl, obliquera vers la gauche, dans la direction de Moscou, pour se jeter sur l'ennemi qui est en train de battre en retraite ; il ne dépassera pas les glacis de Metz. Toute la division suivra ce régiment. »
Il ordonnait en même temps au VIP corps de se porter en avant avec son infanterie « pour engager une vigoureuse offensive contre la position du Point-du-Jour » et à la 26^ brigade à Ars de marcher sur Vaux. Gomme il y a 7 kilomètres de Gravelotte à Ars et 2 kilomètres d'Ars â Vaux, cette brigade ne pouvait faire sentir son action avant 4^ 3o, tandis que la i'^ division de cavalerie allait immédiatement s'engager.
On ne peut donc voir une combinaison d'attaque dans les dispositions de Steinmetz.
La r^ division de cavalerie devait d'aûleuTs prendre le trot si l'ennemi battait en retraite, sinon il n'y avait plus d'espoir de l'atteindre avant qu'il eût repi^is position. C'est ainsi que le général commandant la i''* division comprit Tordre donné, il porta sa division vivement en avant par la grand'route.
On pouvait cependant prévoir qu'à cette allure, en sept à huit minutes la division serait à Saint-Hubert, et \p\ii aussi bien, qu'elle rencontrerait au point 011 la grand'route traverse le ruisseau de la Mance, les troupes de la 3i* brigade avancées par Gaiben en renfort de la i5^ division.
Sans aucune nouvelle des résultats obtenus à la IP armée ; sans autre succès d'ailleurs qne l'enlèvement de Saint-Hubert et la supériorité dans la lutte d'artillerie; sans autre débouché que l'étroit passage de la grand'route au milieu des bois et sur un remblai de plus de 6 mètres à la traversée
456 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE j8 aOÛi
du ruisseau, en présence de la confusion et de l'inextricable enchevêtrement de l'infanterie du VHP corps, conséquences d'un violent combat et de plusieurs tentatives infructueuses, le commandant de la P* armée voyait donc dès 3 heures, sur des indices discutables, l'affaire assez avancée pour lancer toutes ses forces disponibles, jeter en particulier à i.ooo mètres de positions ennemies, inabordables jusqu'à ce moment, sa cavalerie et l'artillerie de corps du VIP corps, à travers une région fortement boisée, sur le Point-du-Jour^ tandis que la 26^ brigade marchait de Ars sur Vaux.
Telle était la façon dont on entendait la conduite de la bataille à la P^ armée ; que pouvait-on attendre d'une entreprise ainsi lancée sans base solide, à travers de grosses difficuhés d'exécution, interdisant même la simultanéité des efforts ?
On sait quelles furent les conséquences de ces décisions.
Sur une même route battue par le feu ennemi, se jetèrent presque au même instant, sans aucune entente préalable :
Le 29^ régiment de la 16^ division,
La 2g* brigade de la i4^ division (Sg^ et 74^ régiments),
La i'^ division de cavalerie avec sa batterie,
Quatre batteries de l'artillerie de corps du VIP corps,
Le 2" hussards du VHP corps.
Et le i5^ hussards du VIP; le premier de ces régiments chargé de renforcer-, la cavalerie, de poursuivre ; la 27^ brigade, de soutenir le mouvement ; l'artillerie de Vappuyer.
L'infanterie marchait en colonne par sections, l'artillerie en colonne par pièce, la cavalerie au début en colonne par pelotons. Bientôt et avant même le passage des bois, la cavalerie et l'artillerie au trot rattrapaient l'infanterie ; sui certaines portions, la colonne se doublait et la masse disparaissait dans le ravin.
j8 aaÙl SAINT-PRIVAT /p7
Bientôt, la cavalerie était obligée de passer de la colonne par pelotons à la colonne par trois ; il en résultait de nombreux arrêts à la queue de la colonne.
En même temps et en sens inverse sur la même route, refluaient de longues files de blessés et d'hommes débandés, obstruant encore l'espace.
« Que l'on se figure maintenant, sur l'autre versant, un nuage continu de fumée, duquel jaillissaient les flammes de l'incendie du Point-du-Jour et de Moscou ; de notre côté i44 pièces en action à ce moment; en arrière de la ligne d'artil.'erie, le Grand Quartier Général arrivant à l'instant; en avant, des masses d'infanterie, de cavalerie, d'artillerie se précipitant dans le ravin, poussées par derrière, décimées par devant par le feu de l'adversaire ; que l'on se figure cette rencontre et ce chaos de blessés et d'hommes valides ; de troupes en ordre et en désordre, le fracas des obus éclatant dans les bois; au-dessus des arbres et au-dessus des têtes, le sifflement des projectiles tirés d'un bord à l'autre du ravin; surtout, une colonne de poussière obscurcissant le ciel d'un nuage impénétrable, on comprendra alors qu'en se demandant o« qu'il allait advenir de tout cela chacun des témoins de cette scène sentait la sueur perler sur son front ('). )y
Bientôt les attelages abattus achèvent avec leurs voitures de barrer la route ; puis ce sont des avant-trains ou des caissons qui se retirent à toute allure, jetant partout le désordre et la confusion. Trois batteries, arrivées des premières, se fraient bravement un passage vers Saint-Hubert et prennent position au sud de la ferme. Deux perdent nombre d'hommes et de chevaux, les chevaux blessés s'enfuient au galop entraînant leurs avant-trains. En un instant, il ne reste
(■) Fhitz Hœnig, Vingt-quatrp heures de stratégie.
/}58 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE j8 ttOUt
plus personne pour servir les pièces; il paraît également difficile de les ramener en arrière ; on parvient cependant à en retirer une partie, les autres sont abandonnées. Une seule batterie, à peu près couverte par le terrain et par le mur du jardin de Saint-Hubert^ parvient à se maintenir face à Moscou qu'elle canonne efficacement.
Quant à la I'* division de cavalerie, son régiment de tête (4' uhlans) s'est déployé à droite des batteries et de Saint- Hubert. 11 est immédiatement accueilli par un violent feu d'infanterie et d'artillerie ; ce ne sont alors que cavaliers emportés se précipitant dans le défilé, tandis que le signal de la retraite retentit en arrière pour la division. En vain, le régiment essaie-t-il de se maintenir en face du Point-du- Jour, bientôt il disparaît dans le bois de Vaux.
A 4^ 3o, la i"' division de cavalerie était de nouveau formée à la Malmaison.
A 5 heures, le 4" nlilans l'avait rejointe.
Bientôt également les batteries non engagées du VH* corps venaient reprendre leur position sur la hauteur ; le feu y avait été en partie interrompu.
L'infanterie avancée en renfort par le VHP corps (3i* brigade) et par le VH^ (27^ brigade) avait trouvé un abri dans les bois du ravin de la Mance pendant le désastre de la division de cavalerie, son entrée en ligne n'en était pas moins retardée.
L'échec était complet, au point de vue moral d'abord, par l'impression profonde que produisait le désastre ; au point de vue matériel ensuite, car deux batteries avaient été anéanties par le feu de l'adversaire, une troisième s'était perdue dans le ravin; trois autres erraient sans pouvoir s'engagerl'artillerie du VH'^ corps était réduite de 36 pièces, pour ne citer qu'un fait. La situation devenait critique pour le VHP corps si l'ennemi profitait del'instant.
j8 août SAINT-PRIVAT 4^9
Une contre-allaque de trois bataillons part bientôt en effet du Point-du-Jour ; elle enlève les carrières de Rezonville, passe au sud de Saint-Hubert, repousse tous les contingents prussiens au sud de la route, à la lisière est du bois< de Vaux, où, dans la confusion régnante, ils sont reçus par une fusillade nourrie des troupes qui l'occupent. A partir^ de ce moment, la panique est profonde sur cette partie du champ de bataille. On fait appel à ce qui reste et l'on engage un régiment du VII^ corps pour maintenir l'occupation du bois, au sud de la route.
L'enchevêtrement des troupes d'infanterie aux abords de cette route s'étend alors aux deux corps d'armée.
Ainsi finit l'entreprise lancée par l'initiative de Steinmetz, dans des conditions matérielles qui, interdisant tout emploi rationnel des troupes, empêchaient forcément tout succès. On a fait des suppositions fausses, omis de les vérifier, pris des dispositions illogiques; le désastre est complet.
La décision prise allait encore à l' encontre de^ intentions de Moltke et des instructions qu'il avait données.
L'ordre d'attaque de lo heures du matin portait en effet :
« L'attaque devra se produire simultanément : par la
r^ armée partant da bois de Vaux, par le IX^ corps y>
« L'avis donné à midi de n'engager le cas échéant que de l'artillerie » n'infirmait en rien l'idée fondamentale de l'ordre d'engagement de Moltke qui avait été exactement conçu et formulé; ce n'était qu'un complément d'explication provoqué par la situation momentanée du combat ; il remettait en quelque sorte à un moment ultérieur l'exécution des premières dispositions.
Si, au moment où parvenait cet avis, à i^ i5, la situation^ s'était modifiée par rapport à celle de midi, par le fait de l'engagement de la i5^ division, Steinmetz n'en devait pas moins
4G0 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE j8 aOill
prendre, en vue de l'attaque à faire partir du bois de Vaux, des dispositions permettant de soutenir énergiquement le combat de la i5^ division. Si Steinmetz était entré dans les vues de Moltke, il eût orienté et poussé le VIP corps vers les débouchés du bois de Vaux. De Gravelotte, dans le ^ oisinage de Gœben, il voyait l'heureux développement du combat de la i5^ division, il la savait soutenue au besoin par la i6% dès 2 heures; il savait en outre le II* corps en marche vers Gravelotte pour former une deuxième ligne ; pas davantage l'infanterie du VIP corps n'était nécessaire à côté de la ligne d'artillerie ; une pareille ligne d'artillerie se défend d'elle-même, surtout lorsqu'elle est supérieure à l'artillerie ennemie; rien donc n'était à craindre dans cette direction, et Steinmetz pouvait librement disposer des unités non engagées du VIP corps, masser l'infanterie de ce corps aux environs du moulin de la Mance, chercher à entrer en haison vers la droite avec les cinq bataillons établis au saillant nord du bois de Vaux; puis, partant de cette position, attaquer avec la dernière énergie le saillant au sud des carrières de Rozérieulles qui constituait bien l'aile gauche de la ligne française, et aussi le point faible de la résistance ennemie; car ces carrières n'étaient qu'à 35o mètres de la lisière du bois; elles ne pouvaient être flanquées, ne permettaient qu'un faible feu de front ; se prêtaient merveilleusement à l'enveloppement; on disposait pour le réaliser de dix-neuf bataillons, sans parler de ceux de la corne nord du bois de Vaux; une fois maître des carrières, ayant en main ce point d'appui, on pouvait librement aller de l'avant et porter un coup sérieux dans le flanc de l'adversaire. Ce qui prouve d'ailleurs que l'obstacle des carrières n'était pas insurmontable, c'est qu'il fut enlevé avant 4 heures, par un régiment ce la i5^ division. Dans le même ordre d'idées et en vue de transporter de l'artillerie à l'est du bois de Vaux, comme cela
j8 août SAINT-PRIVAT ^6 1
devait forcément s'imposer, on aurait reconnu et au besoin préparé un chemin à travers ce bois, que Ton tenait dès le 17.
Au lieu de cela, rien ne fut préparé pour assurer au moment voulu l'engagement du VII' corps par des débouchés convenables et dans la direction indiquée. On entassait les batteries autour de Gravelotte au point qu'une grande partie restèrent inutilisées; on y retenait la masse de l'infanterie. En vain a-t-on invoqué, pour justifier cette conduite, l'ordre de midi qui recommandait de n'engager que de l'artillerie. Cet ordre ne pouvait convenir à une situation plus avancée de deux heures, quand la bataille battait son plein au VHP corps; de toute façon, l'attaque s'imposait à ce moment au VIP corps; mais encore fallait-il qu'on prît, pour attaquer, les directions rationnelles et qui avaient été indi~ quées. Steinmetz ne put de toute la journée démordre du combat de front, ni regarder ailleurs que (c par la trouée de la grand'route ». On sait à quel échec il aboutit en engoufïrant dans cette trouée, et en désordre d'ailleurs, les masses de son armée, après avoir, dans sa mauvaise humeur, omis de comprendre dès la veille et dans la journée ce qu'on attendait de lui, omis de mesurer la portée de ses actes; il avait bien par là tourné le dos au succès.
(( A y^ 3o, l'infanterie du VIP corps, incapable de prononcer une attaque en avant du bois de Vaux, était répartie sur un front de 6.5oo mètres; elle était dans le plus grand désarroi; la haison entre les unités était rompue jusque dans l'intérieur des bataillons sans qu'on y eût été contraint par la nécessité ou par un combat sérieux; les choses en restaient là jusqu'à la fin de la bataille. Dans une pareille situation, des combats de front devaient se dérouler sans grande chance de succès, c'est ce qui allait arriver ('). >
(') Fritz Hcenig. Vingt-quatre heures de stratégie.
462 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE l8 ClOÙl
Vers 5 heures, il se produisait une accalmie dans le combat : la r^ armée n'avait pas fait des pertes sensibles, si ce n'est à la i5' division; ses forces n'étaient pas consommées, mais émiettées. Renseigné enfin par l'expérience sur la situalion de l'ennemi, on pouvait rétablir l'dVdre sur la ligne de combat, consolider la position autour de la ferme de Saint- Hubert, rassembler en arrière les masses confuses qui, entre Saint-Hubert et les bois, formaient obstacle au déploiement des troupes, organiser à nouveau une attaque générale, par des directions reconnues et préparées. Aucune de ces dispositions n'était prise ; comme conséquence, la situation du combat restait la même, confuse et précaire, et quand le commandant de la T^ armée décidait plus tard de tenter un nouvel efïort, il ne faisait, avec le 0^ corps, que rééditer, en l'aggravant, l'entreprise précédemment désastreuse de la i'^ division de cavalerie.
Entre temps, en effet, arrivait le W corps; à 4 heures, il commençait de se former à Rezonville; à 5 heures, il recevait de Steinmetz une demande de secours; le général de Fransecki se refusait à y faire droit sans l'ordre du Roi; il formait la réserve générale, aux termes de l'ordre du prince Frédéric-Charles : « Le IP corps marchera de Buxières sur Rezonville, pour former la réserve de l'aile droite. » Le malentendu étant dissipé à S'^So, par l'intervention du Roi, le corps d'armée se dirigeait sur Gravelotte, à la disposition de Steinmetz.
A 6''3o, sa tête de colonne atteignait Gravelotte; le Roi ordonnait alors à Steinmetz de mettre toutes les troupes dont il disposait encore en mouvement contre les hauteurs du Point-du-Jour. Le H^ corps se prépara à exécuter l'ordre.
« Mais avant que les Allemands eussent pris les dispositions nécessaires pour assurer l'exécution de cet ordre.
'j8 août SAINT-PRIVAT 4^-^
l'adversaire, qui avait suspendu son tir, se réveillait tout à coup. Ses batteries rouvraient le feu, de fortes lignes de tirailleurs surgissaient des hauteurs et poussaient devant elles les fractions de troupes allemandes qui se trouvaient dispersées; la moitié des pièces de la batterie de Saint- Hubert se trouvèrent entraînées dans ce mouvement de retraite désordonné et irrésistible, que les écrivains allemands ont comparé à une avalanche. La terreur s'empara alors de milliers de soldats, pour la plupart légèrement blessés, séparés de leur compagnie et momentanément abrités dans le ravin du ruisseau de la Mance. Ils refluèrent en masses serrées dans le défilé de Gravelotte, où se précipitaient en même temps plusieurs avant-trains sans chefs. La panique que causa ce flot d'isolés se transmit très loin, jusqu'à Rezonville. Mais la garnison de Saint-Hubert avait tenu bon ; trois pièces de la batterie se maintenaient sur ce point avec un avant-train sans attelages.
« Après quelques minutes d'une tension extrême, pendant lesquelles ils s'étaient attendus à voir se confirmer la victoire, les Allemands éprouvaient un sentiment amer de désenchantement et de doute. Les états-majors qui se trouvaient en observation à Gravelotte purent éprouver l'impression que tout était perdu sur la rive gauche du ruisseau de la Mance.
(( Le crépuscule était venu. Le général de Moltke s'était rendu, avec son état-major, dans le défilé de Gravelotte où les généraux de Steinmetz et de Fransecki donnaient des ordres. Ce dernier regardait comme indispensable déporter, sans retard, les troupes dont il disposait, par le plus court chemin, au delà du défilé.
« Stimulés par la présence de leurs chefs supérieurs, les bataillons se précipitèrent dans le défilé, au bruit des tambours, au son des clairons. De nombreux blessés et isolés
464 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE j8 ttOllt
empêchaient de déboucher du défilé, dans lequel les troupes de Fransecki se précipitaient bataillon par bataillon, régiment par régiment; elles augmentèrent ainsi la poussée et le désarroi inévitables, au delà du défilé, au point que les subdivisions de troupes allemandes, au milieu de l'obscurité naissante, se tirèrent à plusieurs reprises les unes sur les autres. Moltke reconnut qu'au delà du défilé, le nombre des troupes engagées était assez considérable et qu'en raison de l'obscurité il n'était plus possible de compter sur un succès. Il voulut arrêter les régiments qui se précipitaient en avant, ses efforts furent vains; l'infanterie du IP corps, emportée par son ardeur, s'élançait d'une manière irrésistible au delà et sur les côtés du défilé,
« Le moment le plus critique était passé pour les Allemands. Le général de Gœben avait réussi à relever et à renforcer par de nouvelles troupes la garnison de Saint-Hubert. Une attaque des plus sérieuses engagée par les Français venait d'échouer contre cette ferme, derrière laquelle avait pris position la brigade Rex, encore intacte. En revanche, les Français tenaient tout le terrain découvert sous un feu d'une telle violence que toutes les tentatives d'attaque exécutées par les Allemands contre la position principale échouaient complètement. Les Allemands ne gagnèrent du terrain qu'après le coucher du soleil.
(( Le soleil avait disparu ; des ombres à chaque instant plus épaisses s'éteudaient enveloppées de nuages de fumée, sur les pentes, au pied de la position française.
« Bientôt, il n'était plus possible de distinguer l'emplacenfient des deux partis que par les éclairs des coups de fusil. Le feu qui tantôt s'éteignait, tantôt reprenait avec une extrême violence ne cessa définitivement qu'à lo heures du soir.
« Lorsque la nuit fut venue, d'épaisses masses de troupes
l8 août SAINT-PRIVAT /^65
allemandes campaient l'arme au bras, sur les pentes qui menaient à la position ennemie, au contact immédiat de l'armée française. C'était le 11^ corps. Les Français se maintenaient d'une façon ferme et menaçante en ce point ('). » La bataille était bien perdue à la P* armée. On pouvait déjà se demander, non sans inquiétude, si on serait en état de la reprendre le lendemain, si une troisième panique ne mettrait pas le IP corps en déroute; si même de cet entassement monstrueux on pourrait jamais faire sortir une action ordonnée et puissante.
V — Le Grand Quartier Général à la bataille
Pour comprendre l'intervention du Roi, et la direction imprimée aux événements en cette un de journée, il faut se reporter au Grand Quartier Général.
Après avoir lancé, de la hauteur de Flavigny, son ordre d'attaque de lo'^So et son avis de midi à la P® armée, le Grand Quartier Général s'était porté en avant dès i heure; à 2 heures, il arrivait à Rezonville et ordonnait au IP corps d'y rester provisoirement en réserve.
Il y recevait du général de Steinmetz un compte rendu consciencieux et dans l'ordre chronologique des événements survenus :
« C'avait été d'abord le succès remporté par l'artillerie contre les batteries du Point-du-Jour, puis l'occupation du bois, celle de Saint-Hubert, enfin le passage du ravin de la Mance par l'artillerie et la cavalerie du VIP corps. Gomme les ordres relatifs à ce dernier mouvement furent donnés à 3 heures, et qu'à ce moment le Grand Quartier Général se trouvait encore à Rezonville, il y a tout lieu de penser que
(') De Woyde, Causes des succès et des revers de i8yo.
r,A MA^JŒUVRE POUR LA BATAILLE
l\(j{\ LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE iS a3Ûi
ce dernier avait cru au dénouement de la crise à Gravelotle, et que cette raison seule l'avait décidé à abandonner le mauvais emplacement qu'il occupait pour se rapprocher du point décisif ('). »
En tout cas, il se déplaçait lentement pour venir s'étab i au sud de la Malniaison.
Là, il recevait de Steinmetz, à V «^o? w" avis daté de 4'' î 5 portant : « que la tentative de poursuite avait échoué ; que le combat sur le front était indécis et que, pour remporter ici un succès, une attaque vigoureuse contre l'aile droite ennemie était nécessaire ».
Peu de temps après arrivait de la IP armée le lieutenantcolonel de Brandenstein. « Son rapport était le premier qui donnât des renseignements précis sur l'aile droite française. » C'est ainsi que le Grand Quartier Général parvenait seulement à cette heure fort avancée de la journée à se faire une opinion sur ce qui se passait; il était trop tard pour que l'on pût se mettre à diriger les opérations. Heureusement, les dispositions prises à la IP armée répondaient bien à l'idée d'attaque, lancée à lo'^So. Comme, de ce côté, le combat redoublait de violence, le moment semblait venu de lancer la I'^ armée à l'attaque « simultanée y> que Ton avait projetée dès le matin. Mais la situation n'était pas brillante à cette armée. Elle se ressentait des fautes com-
mises par Steinmetz, qui avait méconnu dès le début l'importance de l'attaque prescrite par le bois de Vaux, et qiii s'était obstiné ensuite à ne regarder que par la trouée de Gravelotte. Le Grand Quartier Général, en arrivant plus tôt sur le terrain de l'action et en intervenant dans la direction de cette armée, eût sans doute restreint la portée de bien des maladresses.
(«) Fritz Hœnig, Vingt-quatre heures de stratégie.
l8 août SAINT-PRIVAT 4^7
En tout cas, à 5 heures, « le comte de Wartensleben mettait, à la Malmaison, le Roi au courant des événements survenus à la V* armée, plus exactement que ne l'avaient fait les comptes rendus de Steinmetz. Peu après 5 heures, on s'apercevait de la Malmaison, que le feu de l'infanterie ennemie perdait de son intensité, en même temps que l'artillerie se taisait complètement. On en conclut très judicieusement que c'était bien un signe de fatigue, mais pas du tout un succès tactique^ et par là on acquit la certitude que le Roi voulait exécuier à ce moment l'attaque « simultanée d ; que ses ordres étaient donnés dans ce but ».
Mais une attaque par de grandes masses suppose des dispositions préalables, le choix de places de rassemblement, une zone de déploiement, la reconnaissance des objectifs et du terrain à pratiquer pour les aborder.
On avait manqué à ces préparatifs à la V^ armée; pas -flavantage on ne semblait y songer en haut lieu. Mais, bien mieux, Steinmetz, instruit par l'expérience d'un premier échec, avait fait savoir à 4^* 1 5 que le succès « ne pourrait être obtenu que par une attaque vigoureuse contre l'aile droite ennemie ». C'est cependant dans les mêmes conditions que l'on mettait sous ses ordres le II* corps pour attaquer « la gauche ennemie ». Peu de temps avant, il avait essuyé les reproches du souverain relativement à l'engagemant prématuré de la 1" armée ; tout entier à son irritation, il se contentait d'obéir sans présenter des observations. Il y en avait de justes à faire. Le malentendu persistait.
« Après que le Roi eut en effet donné cet ordre, on remarqua dans son entourage, a la manière dont on commençait l'exécution, que le IP corps allait se lancer dans une direction (sur le front) défavorable ; on vit qu'il allait se reformer en colonne de route, pour franchir le défilé, au crépuscule, puis se déployer sur l'autre versant dans des conditions
468 LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE j8 ttOUt
plus cllfûciles encore que celles où s'étaient trouvées les troupes engagées jusque-là ; c'était dans le crépuscule et l'obscurité qu'il allait aborder un terrain couvert d'obstacles de toute sorte et, quant à la protection que le Jeu pouvait lui fournir dans son attaque, l'artillerie ne pourrait probablement plus la lui donner; de Mollke vit alors si nettement les suites de l'ordre donné qu'il fit valoir des objections sérieuses, aussi bien contre l'opportunité de l'attaque ellemême, que contre le choix de la direction d'attaque. Dès lo^'So, il avait ordonné en termes précis à la T* armée d'attaquer par Gravelolte et par le bois de Vaux. Depuis qu'il se trouvait à la Malmaison (4 heures) il avait remarqué que les opérations entreprises contre le flanc gauche de l'ennemi, par le bois de Vaux, étaient insuffisantes ; il s'était rendu compte aussi des événements accomplis, et cela plus exactement qu'il n'avait pu le faire auparavant par les rapports de Sleinmetz ; à 5 heures, il avait vu et constaté par lui-même que Steinmetz ne l'avait pas compris et que les mesures prises par lui ne répondaient aucunement à l'idée si claire de l'ordre d'attaque. Cette remarque était pénible pour de Moltke; néanmoins, dans cette situation très délicate, il conserva tout son calme vis-à-vis de ses subordonnés et garda vis-à-vis du Roi cette modération qui lui était propre et lui convenait si bien. Il observa la panique survenue lorsque la 32* brigade se mettait en mouvement pour franchir le défilé et marcher sur le Point-du-Jour, tandis que la 3' division se disposait à la suivre. Il était encore temps d'arrêter la 3* division et de lui donner une autre direction; même si les Français avaient enlevé le bois, ce qui était douteux, il restait à Gravelotte assez de troupes fraîches prêtes à marcher, pour rejeter par une vigoureuse contre-attaque l'adversaire dans le ravin, sans que la situation tactique fût en rien compromise.
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« Autour de Saint-Hubert, d'ailleurs, on se battait encore, par suite l'attaque ennemie n'avait pas eu de grands résultats; enfin, la ligne d'artillerie de Gravelotte pouvait au besoin se défendre seule. Il était donc inutile d'y maintenir de fortes réserves.
« Par contre, si on faisait franchir le défilé au II' corps, au crépuscule, sans avoir préparé et sans appuyer suffisamment ce mouvement par le bois de Vaux, Moltke prévoyait qu'il serait impuissant. Or, l'émiettement des troupes d'infanterie, et les distances qui les séparaient, montraient bien à Moltke qu'à 7 heures du soir on était incapable de rien entreprendre de sérieux par le bois de Vaux. Il avait également appris que la 26* brigade (la seule qui fût restée rassemblée) n'avait reçu qu'à 3 heures du soir l'ordre d'agir contre le flanc gauche de l'ennemi, alors que lui, Moltke, avait ordonné dès 10^ 3o du matin. En de pareilles conditions, on ne pouvait faire contre le Point-du-Jour qu'une attaque de front, si l'on ne parvenait pas à franchir la distance qui nous séparait de ce point, ou tout au moins à diriger la 3^ division par le moulin de la Mance. Quelque vivacité que mît Moltke à justifier son opinion, le Roi ne se rendit à aucun de ses conseils ; il persista purement dans son projet et donna des ordres dans ce sens à Steinmetz ; mais il lui laissa en tout cas le choix du procédé à employer pour se porter à V attaque.
(( Il se faisait tard, et l'on comprend que le dénouement fût impatiemment attendu après de si longs efforts ; ce n'est pas non plus sans raison que l'on pouvait croire à un affaiblissement de l'adversaire. On ne peut donc désapprouver théoriquement l'idée du Roi, mais il restait à lui donner la meilleure direction et la meilleure forme possibles. Si toutefois Moltke fît quelque opposition au projet du Roi, les raisons qu'il allégua étaient parfaitement justifiées, comme on
4yO LA MANŒUVRE POUR LA BATAILLE l8 QOÛi
l'a vu; si l'on rapproche son ordre d'engagement de io^3o et tordre d'attaque du Roi, dont il est question ici, il sera impossible de les mettre en concordance : Moltke a nettement prescrit les directions d'attaque, le Roi les abandonne au choix de Steinmetz. Si l'on examine alors les rapports et les comptes rendus que Moltke avait reçus jusqu'à ce moment, ce qu'il avait vu par lui-même depuis 5 heures et la direction que l'attaque prit en réalité, on trouve très vraisemblable la divergence de vues qui se produisit entre le Roi et lui.
« En fait, lorsque Moltke vit qu'on ne tenait pas compte de ses conseils, que la pensée du Roi se transformait en ordre et que le IP corps se mettait en marche vers le défilé, il s'éloigna lentement du Roi, alla à environ cent pas sur la droite et affecta de travailler pour son compte. Il voulait par là faire comprendre qu'il n'approuvait pas ce qui allait se passer; les témoins de cet incident le comprirent. Cette scène produisit même une grande impression. Lorsque plus tard la tête du IP corps se rapprocha de la lisière ouest du bois, Moltke la suivit pendant quelques pas le long de la grand'route; un certain nombre d'officiers d'état major se joignirent à lui, tandis que le Roi restait à la Malmaison avec Bismarck, Roon et Podbielski. Ce ne fut qu'après la tombée de la nuit que le Grand Quartier Général se trouva réuni et encore incomplètement ; Moltke obtint alors du Roi l'autorisation de faire cesser le feu (')• ï>
En résumé, à l'aile droite allemande à laquelle le Grand Quartier Général s'est plus particulièrement attaché, la bataille était perdue et dans des conditions qui interdisaient de la reprendre le 19. Le dernier corps disponible, le II',
(') Fritz Hœmg, Vingt-quatre heures de stratégie.
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était venu, pour finir, se perdre dans la nuit et s'entasser confusément à 200 ou 3oo mètres de l'ennemi.
Les dernières nouvelles arrivées de la IP armée remontaient à 4 heures du soir. A ce moment, rien de décisif ne s'était produit.
On comprend donc que de Moltke rentrât « sombre et taciturne » à Rezonville après 1 1 heures du soir. La moindre des raisons était la fatigue physique qu'il s'était imposée le 17 de 4 heures du matin à 5 htures du soir, et le 18, depuis. 3 heures du matin. Mais, en outre, c'est une très mauvaise impression qu'il avait rapportée du combat dans le ravin de la Mance ; c'est avec regret qu'il avait quitté le champ de bataille. Ses mains étaient incontestablement vides de lauriers. Avait-il plus de réserves pour recommencer la lutte le lendemain?
A ce moment, sans doute, il a dû penser avec amertume au IV^ corps dirigé sur Toul et Commercy ; à la IIl^ armée, arrêtée, l'arme au pied, aux environs de Nancy, qui eussent, l'un et l'autre, constitué, avec un peu de prévoyance, un précieux appoint pour résoudre la situation.
En tout cas, il attendit les rapports de Frédéric-Charles, et, quoique dans la perplexité, il conserva son calme des grandes circonstances. Il put même prendre son repos habituel, preuve de l'état d'équihbre de son système nerveux ainsi que de sa force de caractère. Après minuit, arrivait la nouvelle de la victoire de Frédéric-Charles ; il l'accueillit avec son apparente indifférence et comme s'il n'en eût jamais douté.
A la II* armée, on a en effet vaincu, mais sans le Grand Quartier Général. On a abondé, il est vrai, dans ses vues, elles étaient incontestablement justes sous la réserve qu'elles partaient d'une hypothèse fausse, la droite française à Mon- !igny-la-Grange. Par suite, les mesures prises, celles qui
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ont donné la victoire, ne sont qu'en partie son œuvre. Si l'exécution du plan d'attaque avait été défectueuse, s'il y avait eu à la tête de cette armée un Steinmetz au lieu d'un Frédéric-Charles, le mal était bien sans remède. C'est d'ailleurs l'initiative intelligente d'un commandant de corps d'armée, devançant les ordres de son commandant d'armée, qui a permis de produire à temps l'effort décisif.
Cette impuissance du Grand Quartier Général à faire sortir d'une supériorité numérique incontestable un effort irrésistible, à créer la victoire ; cette obligation d'abandonner l'exécution de l'acte décisif de la guerre aux subordonnés ne sont-elles pas la condamnation, dirons-nous une fois de plus, du commandement par des directives? De son poste lointain de Flavigny, le Grand Quartier Général n'a pu, ni éclairer ses subordonnés, ni même percevoir les malentendus, redresser les erreurs, éviter les fautes. Quand il s'est décidé à avancer, quand il a paru vers 5 heures sur le terrain d'action de la I" armée, la situation y est fort compromise; on n'y espère plus le succès que d'une attaque contre la droite française; la gauche tient trop bien. Le W corps encore intact fournit évidemment des ressources suffisantes pour réparer le mal; mais le temps fait défaut pour pousser ces troupes fraîches dans une bonne direction. Sur l'ordre du Roi et suivant sa propre inspiration, Steinmetz les engage quand même. C'est un nouvel échec au compte des armes allemandes. Tel est le bilan de ce commandement des directives avec son action lointaine, ni com^r prise, ni obéie, dès le début et pendant longtemps merte, au réveil tellement tardif que lorsqu'il se produit elle ne peut ni réparer le mal commis, ni même en arrêter le développement. Il est évident qu'un général en chef désireux de mener, au sens exact du mot, la guerre, et en particulier la bataille, ne se fût point contenté de lancer des idées et de rester à
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Flavigny; il se serait aussi préoccupé d'en assurer l'exécution, il eût couru à la bataille dès que le canon tonnait. A la r* armée en particulier, il eût redressé la manière de voir de Steinmetz, il l'eût arrêté dans la dépense aveugle et prématurée de ses troupes, il eût, de la sorte, préparé rationnellement pour les dernières heures de la journée un effort que l'arrivée du IP corps permettait de rendre puissant. A la IP armée, il eût confirmé ses intentions et, par là, poussé à l'enveloppement recherché. Difficilement, même avec la portée des armes actuelles, on voit un Napoléon s'immobiliser à Flavigny, à 5 kilomètres de Gravelotte où tonne une batterie de i3o bouches à feu, à 12 kilomètres de Saint-Privat oîi il faut aller chercher la décision projetée. Pour si haut qu'on place le commandement, sa tâche première reste donc bien toujours de donner des ordres, mais la seconde, tout aussi importante, est d'en assurer l'exécution. Ce serait rentrer dans le platonisme le plus pur, de le faire disparaître au moment où l'idée doit se traduire en actes, où la plus belle conception peut être mise à néant par une défaillante exécution; c'est bien sur le champ de bataille que se mène la bataille.
Moltke n'était que chef d'État-major. Le Grand Quartier Général des armées allemandes de 1870, par sa composition, l'âge et le caractère de ses principales personnalités, ne pouvait prétendre imprimer à la guerre toute l'allure dont elle est capable.
VU — Les deux batailles de Saint-Privat et de Gravelotte
En l'absence d'une direction effective supérieure, il y a deux batailles le 18 août. Celle de Sainjl-Privat, victorieuse,
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à laquelle Mollke n'assiste pas, mais où sa pensée est suivie; celle de Gravelotte, échec, à laquelle il assiste, sans pouvoir faire prédominer ses vues.
A la IP armée, en résumé, malgré des fautes commises (l'engagement prématuré et maladroit du IX^ corps en particulier, principalement dû au commandant de ce corps), on avait su, par des dispositions convenables, émanées d'une direction sûre, abréger et résoudre la crise ; on avait ensuite abouti à la victoire complète, par le développement d'une idée juste, celle de Moltke, l'enveloppement de Ja droite française, logiquement réalisée là où les découvertes successives avaient placé cette droite; on l'avait étendue même à ses dernières conséquences, l'isolement définitif de l'armée française rejelée sur Metz, par la mainmise sur ses dernières communications avec le pays. C'était l'œuvre de Frédéric- Charles et de son subordonné, le prince royal de Saxe.
A la I" armée, on n'avait pas compris l'ordre reçu : attaquer par Gravelotte et par le bois de Vaux; on ne s'y était • en rien conformé dans l'exécution. Mais si, laissant de côté l'ordre de Moltke, on s'était préoccupé d'attaquer rationnellement l'ennemi une fois reconnu, on aurait cherché à organiser d'abord une forte position enveloppante de feux d'infanterie, sur le versant oriental du ravin de la Mance, ce qui nécessitait l'arrivée de forces importantes par la route de Gravelotte et par le bois de Vaux. Par la réflexion, momentanément, on rentrait ainsi dans l'ordre d'idées de Moltke, mais on évitait surtout, ce qui arriva, l'impossibilité à aucun moment d'entreprendre une action d'ensemble.
« Steinmetz n'acceptait de conseils de personne; il était
aussi entêté que vaniteux L'absolutisme militaire pesait
dans son état-major sur les meilleurs esprits et rendait le service pénible à tous. Steinmetz avait deux combats à livrer, le premier avec l'ennemi, le second, le plus terrible
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de beaucoup, avec lui-même. Déchiré par cette lutte incessante, se croyant toujours entre Gharybde et Scjlla, il voyait peut-être ce qui eût été bien, et il employait toutes les forces en lui et contre lui à faire ce qui était mal. Dans la bataille dont nous parlons, il ne trouva pas, au moment opportun, la force et la perspicacité nécessaires pour accepter comme simple avis ce qui n'était qu'un avis, pour prendre une bonne et grande résolution, appliquer toutes / ses facultés à l'exécuter ('). » Gomme conséquence, il n'y eut pas d'attaque en règle; ce ne fut partout qu'infanterie émiettée dans le plus grand désarroi, sans qu'elle y eût été contrainte par la force des choses; il n'y eut pas de combinaison, l'aile gauche ennemie resta l'aile gauche. Bientôt (( Steinmetz s'imagina que l'ennemi s'enfuyait, alors que précisément il prenait position; lorsque le taureau fut prêt à recevoir le choc, il l'attaqua par devant et essaya de le prendre par les cornes (') ». Après le premier désastre vers 5 heures, une pause se produisit dans le combat; on avait éprouvé un échec, mais les pertes subies n'interdisaient pr.s d'agir. On avait de quoi résoudre victorieusement encore la crise. Il suffisait pour cela d'utiliser les forces disponibles, en présence d'une situation ennemie nettement connue, de rétablir l'ordre, de dégager des masses d'isolés le défilé de la Mance, d'organiser et d'entreprendre le mouvement par le bois de Vaux, d'établir solidement une bonne ligne de feux à hauteur de Saint-Hubert, d'attaquer les carrières c'e Rozérieulles; partant ensuite de ce point de rassemblement et de la route de Gravelotte, de marcher sur le Point-du- Joilr. A l'inverse de toute méthode, on lança au crépuscule le IP corps en colonne par la trouée de la route, au son des clairons et des tambours, comme pour avertir l'ennemi à
(I) Fritz Hœnig, Vingt-quatre heures de stratégie.
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l'affût. Lorsque la 3* division qui marchait en têle se mit à gravir le versant oriental de la vallée et à tirer, pour le plus grand des malheurs, sur l'infanterie amie, au moral abattu, qui combattait encore, « celle-ci se débanda soudain comme s'effondre un château de cartes et se précipita vers l'arrière dans la panique la plus effroyable, en courant, hurlant, privée de toute connaissance ; ce fut un spectacle auquel on trouverait sans doute peu de précédents dans l'histoire militaire. Gomme cause et comme effet, tout ce qui advint ici est uniquement dû au commandement supérieur. Quelques heures auparavant, il avait assisté à un spectacle semblable à la même place ; il en avait conclu qu'il fallait le rééditer en l'aggravant (') ». Telle était l'œuvre de Steinmetz.
La victoire de Saint-Privat entraînait heureusement pour les armées allemandes la victoire de Gravelotte. Les Français évacuaient le Point-du-Jour dans la matinée du 19. La susceptibilité de Steinmetz en souffrit encore. A côté de la question Moltke-Steinmetz qui présentait déjà une certaine acuité, apparut la question Frédéric-Charles-Steinmetz. Elle eut pour conséquence le rappel de ce dernier.
VIII — Après la victoire
Avec la soirée du 18 août se terminait le premier acte de la campagne de 1870. L'armée française battue était rejetée dans Metz. Sa perte définitive devenait une simple affaire de temps. Antérieurement au 18, elle s'était en effet montrée, par faiblesse de son commandement ou de ses armes, incapable de toute manœuvre pour battre l'adversaire, gagner l'intérieur du territoire ou rallier les forces encore
(') Fritz Hoenig, Vingt-quatre heures de stratégie.
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disponibles. Comment aurait-elle pu désormais espérer un; plus heureux résultat devant un ennemi victorieux, maître; de toutes les voies de communication? C'est ainsi que; rÉtat-major allemand interprétait la situation en ordonnant dès la matinée du 19 :
i) A la plus grande partie de la 11^ armée, renforcée de la T'', d'entreprendre sous les ordres du prince Frédéric- Charles l'étroit investissement de Metz ;
2) Aux IIP et IV^ armées de reprendre la marche sur Paris.
Ici commençait le second acte du plan de campagne que nous connaissons : « Le centre de la puissance d'un État reposant dans son armée et dans sa capitale, le plan des coalisés doit être :
« 1° De vaincre l'armée française dans une ou plusieurs batailles générales, pour la détruire;
« 2° De s'emparer de Paris ;
(( 3° Enfin de rejeter au delà de la Loire les débris de l'armée vaincue... »
Si, restant au point de vue constant de cette étude, à l'observation du haut commandement, à l'analyse des considérations qui l'inspirent et qui dictent sa manière d'agir, nous envisageons les opérations de ce premier acte de la guerre, les mêmes caractères constants se manifestent.
D'abord une notion imparfaite de la conduite des entreprises militaires, comparée à celle de Napoléon. Au Grand Quartier Général allemand, on croit tout résoudre par un appel constant et presque exclusif à la raison et au raisonnement; c'est rationnellement, logiquement, au mieux de ses intérêts, que l'on place l'ennemi, qu'on le fait agir, qu'on le voit manœuvrer : « Les dispositions rationnelles de l'adversaire ne sont-elles pas les plus solides bases que
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nous puissions donner à nos combinaisons? )) (Von dër