LA CORBESPONDANCE DE TOUTES LES PARTIES
Il nous reste encore à considérer le consentement de toutes les parties du corps, pour s'entr'aider mutuellement, et pour la défense du tout. Quand on tombe d'un côté, le cou et tout le corps se tournent à l'opposite. De peur que la tête ne se heurte, les mains se jettent devant elle, et s'exposent aux coups qui la briseroient. Dans la lutte, on voit le coude se présenter comme un bouclier devant le visage. Les paupières se ferment pour garantir
l'œil. Si on est fortement penché d'un côté, le corps se porte de l'autre pour faire le contre-poids, et se balance lui-mêaie en diverses manières, pour prévenir une chute, ou pour la rendre moins incommode. Parla morue raison, si on porte un grand poids d'un des côtés, on se sert do l'autre à contre-peser. Une femme qui porte un seau d'eau pendu à la droite étend le bras gauche et se penche de ce côté- là. Celui qui porte sur le dos, se penche en avant; et au contraire, quand on porte sur la tête, le corps naturellement se tient droit. Enlin, il ne manque jamais de se situer de la manière la plus convenable pour se soutenir ; en sorte que les parties ont toujours un même centre de gravité, qu'on prend au juste, comme si on savoit la mécanique. A cela on peut rapporter ceilaius eûets des passions, que nous avons remarqués. Endn, il est visible que les parties du corps sont disposées à se prêter un secours mutuel, et àconcourirensemble à la conservation de leur tout. Tant de mouvements si bien ordonnés, et si forts selon les règles de la mécanique, se font en nous sans science, sans raisonnement et sans réflexion : au contraire, la réflexion ne feroil ordinairement qu'embarrasser. Nous verrons dans la suite qu'il se fait en nous, sans que nous le sachions ou que nous le sentions, une inlinité de mouvements semblables. La prunelle s'élargit et se rétrécit de la manière la plus convenable à nous faire voir de loin ou de près. La trachée-arlère s'ouvre et se resserre selon les tons qu'elle doit former. La bouche se dispose, et la tangue se remue comme il faut pour les différentes articulations. Un petit enfant, pour lirer des mamelles de sa nourrice la liqueur dont il se nourrit, ajuste aussi bien ses lèvres et sa langue, que s'il savoit l'art des pompes aspirantes ; ce qu'il fait môme en dormant, tant la nature a voulu nous faire voir que ces choses n'avoient pas besoin de notre attention.
Mais moins il y a d'adresse et d'art, de notre côlé, dans des monvemenls si proportionnés et si jusles ; plus il ea paroît dans celui qui a si bien disposé toutes les parties de notre corps.
EÉCAPITULATION, OU SONT RAMASSÉES LES PROPRIÉTÉS DE l'aME et du CORl'S.
Par les cnoses qui ont été dites, il est aisé de comprendre la différence de l'âme et du corps, et il n'y a qu'à considérer les diverses propriétés que nous y avons remarquées. '
Les propriétés de l'âme sont, voir, ouïr, goûter, sentir, imaginer : avoir du plaisir ou delà douleur, de l'amour ou de la haine, delà joie ou de la tristesse, de la crainte ou de l'espérance ; assurer, nier, douter, raisonner, rélléchir et considérer, comprendre, délibérer, se résoudre, vouloir ou ne vouloir pas : toutes choses qui dépendent du même principe, et que nous avons entendues très-distinctement sans nommer seuiemeni le corps, si ce n'est comme l'objet que l'âme aperçoit, ou comme l'organe dont elle se sert.
La marque que nous entendons distinctement ces opérations de notre âme, c'est que jamais nous ne prenons l'une pour l'autre. Nous ne prenons point le doute pour l'assurance, ni affirmer pour nier, ni raisonner pour sentir : nous ne confondons pas l'espérance avec le désespoir, ni la crainte avec la colère, ni la volonté de vivre selon la raison, avec celle de vivre selon les sens et les passions.
Ainsi nous connoissons distinctement les propriétés de l'âme. Voyons maintenant celles du corps.
Les propriétés du corps et des parties qui le composent, sont d'être étendues plus ou moins, d'être agitées plus vite ou plus lentement, d'être ouvertes ou d'être fermées, dilatées ou pressées, tendues ou relâchées, jointes ou séparées les unes des autres, épaisses ou déliées, capables d'être insinuées en certains endroits plutôt qu'en d'autres: choses qui appartiennent au corps, et qui en font manifestement la nourriture, raugmcnlation, la diminution, le mouvement et le repos.
En voilà assez pour connoître la nature de l'âme et du corps, et l'extrême différence de l'un et de l'autre.