ÎS L'U.NIO.N DE L'AME ET PU CORPS
t*AME FST NATURELLEMENT UNIE AU TORPS.
Il a plu néanmoins à Dieu, que des natures si différentes fussent étroitement unies. Et il étoit convenable, afin qu'il y eût de toutes sortes d'êtres dans le monde, qu'il s'y trouvât, et des corps qui ne fussent unis à aucun esprit, lelles que sont la terre et l'eau, et les autres de cette nature ; et des esprits, qui, comme Dieu même, ne fussen unis à aucun corps, tels que sont les anges ; et aussi des esprits unis h un corps, telle qu'est l'âme raisonnable, à qui, comme à la dernière de toutes les créatures intelligentes, il devoit échoir en partage, ou plutôt convenir naturellement de faire un même tout avec le corps qui ui est uni.
Ce corps, à le regarder comme organique, est un par la proportion et la correspondance de ses parties ; de sorte qu'on peut l'appeler un même organe, de même et à pins forte raison qu'un luth ou un org'ie est appelé un seul instrument: d'où il résulte que l'âme lui doit être unie en son tout, parce qu'elle lui est unie comme à un seul organe parfait dans sa totalité.
DE LA CuNiNOJi;SANGE DE DIEU
deux effets principaux de cette union, et deux genres d'opérations dans l'amb.
C'est cette imÀon admirable de noire corps et de notre âme que nous avons a considérer. Et quoiqu'H soit difficile et peut-être impossible à l'esprit humain d'en pénétrer le secret, nous en voyons pourtant quelque fondement dans les choses qui ont été dites.
Nous avons distingué dans l'âme deux sortes d'opérations : les opérations sensilives, et les opérations intellectuelles ; les unes attachées à l'altéralion et au mouvement des organes corporels, les autres supérieures au corps, et nées pour le gouverner.
Car il est visible que l'âme se trouve assujettie par ses sensations aux dispositions corporelles ; et il n'est pas moins clair que, par le commandement de la volonté guidée par l'intelligence, elle remue les bras, les jambes, la tête, et enfin transporte tout le corps.
Que si l'âme n'éluit simplement qu'intellectuelle, elle seroit tellement au-dessus du corps , qu'on ne sauroit par oîi elle y pourroil tenir; mais parce qu'elle est sensitive, on la voit manifestement unie au corps par cet endroit-là, ou, pour mieux dire, par toute sa substance, puisqu'elle est indivisible, et qu'on peut bien en distinguer les opérations, mais non pas la partager dans son fond.
Dès là que l'âme est sensitive, elle est sujette au corps de ce côlé-là, puisqu'elle souffre de ses mouvements, et que les sensations, les unes fâcheuses et les autres agréables, y sont attachées.
De là suit un autre effet : c'est que l'âme, qui remue les
membres et tout le corps par sa volonté, le gouverne comme une chose qui lui est intimement unie, qui la fait souffrir elle-môme, et lui cause des plaisirs et des douleurs extrêmement vives.
Voilà ce que nous pouvons entendre de l'union de l'âme, cl elle se fait remarquer principalement par deux effets.
Le premier est que de certains mouvements du corps suivent certaines pensées ou sentiments dans l'âme ; et le second réciproquement qu'à une certaine pensée ou sentiment qui arrive à l'âme sont attachés certains mouvements qui se font en même temps dans le corps : par exemple, de ce que les chairs sont coupées, c'est-h-dire séparées les unes des autres, ce qui est un mouvement dans le corps, il arrive que je sens en moi la douleur, que nous avons vue être un sentiment de l'âme; et de ce que \*ai dans l'âme la volonté que ma main soit remuée, il irrive qu'elle l'est en effet au même moment.
Le premier de ces deux effets paroîtdans les opérations où l'âme est assujettie au corps, qui sont les opérations sensitives ; et le second paroît dans les opérations où l'âme préside au corps, qui sont les opérations intellectuelles.
Considérons ces deux effets l'un après l'autre. Voyons, avant toutes choses, ce qui se fait dans l'âme ensuite des mouvements du corps, et nous verrons après ce qui arrive dans le corps ensuite des pensées de l'âme.
LES SENSATIONS SONT ATTACnÉES A DES MOUVEMENTS CORPORELS QUI SE FONT EN NOUS.
Et d'abord il est clair que tout ce qu'on appelle sentiment ou sensation, je veux dire la perception des cou-
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leurs, des sons, du bon cl du maiivuis goûl, du chaud cl du froid, de la faim el de la soif, du plaisir et de la douleur, suit les mouvements el l'impression que font les objets sensibles sur nos organes corporels.
Mais pour entendre plus distinctement parquais moyens cela s'exccule, il faut supposer plusieurs choses conslanles.
La première, qu'en toule sensation il se fait un contact et une impression réelle et matérielle sur nos organes, qui vient, ou immédiatement, ou originairement de l'objet.
Et déjà, pour le toucher et le goût, le contact y est palpable et immédiat. Nous ne goûtons que ce qui est immédiatement appliqué à notre langue ; et à l'égard du toucher, le mot l'emporte, puisque toucher et contact c'est la même chose.
Et encore que le soleil et le feu nous échauffent étant éloignés, il est clair qu'ils ne font impression sur notre corps qu'en la faisant sur l'air qui le touche. Le même se doit dire du froid ; et ainsi ces deux sensations appartenantes au toucher, se font par l'application et l'attouchement de quelque corps.
On doit croire que si le goût et le toucher demandent un contact réel, il ne sera pas moins dans les autres sens, quoiqu'il y soit plus délicat.
Et l'expérience le fait voir, même dans la vue, oti le contact des objets et l'ébranlement de l'organe corporel paroît le moindre; car on peut aisément sentir, en regardant le soleil, combien ses rayons directs sont capables de nous blesser : ce qui ne peut venir que d'une trop violente agitation des parties qui composent l'œil.
ÎMais encore que ces rayons nous blessent moins étant réfléchis, le coup en est souvent très-fort, et le seul effet du blanc et du noir nous fait sentir que les couleurs ont plus de force que nous ne pensons pour nous émouvoir. Car il est certain que le blanc écarte les nerfs optiques et
ET DE SOI-MÊME. lOl
que le noir, au contraire, les lient trop serrés. C'est pourquoi ces deux couleurs blessent la vue, quoique d'une manière opposée ; car le blanc la dissipe et l'éblouit: ce qui paroît tellement à ceux qui voyagent parmi les neiges, pendant que la campagne en est couverte, qu'ils sont contraints de se défendre contre l'effort que cette blancheur fait sur leurs yeux, en les couvrant de quelque verre, sans quoi ils perdroient la vue. El les ténèbres, qui font sur nous le même effet que le noir, nous font perdre la vue d'une autre sorte, lorsque les nerfs optiques, trop longtemps serrés, à la fin, deviennent immobiles, et incapables d'être ébranlés par les objets. On sent aussi à la longue, qu'un noir trop enfoncé fait beaucoup de mal : et par l'effet sensible de ces deux couleurs principales, on peut juger de celui de toutes les autres.
Quant aux sons, l'agitation de l'air, et le coup qui en vient à notre oreille sont choses trop sensibles pour être révoquées en doute. On se sertdu son des cloches pour dissiper les nuées. Souvent de grands cris ont tellement fendu l'air, que les oiseaux en sont tombés ; d'autres ont été jetés par terre par le seul vent d'un boulet. Et peuton avoir peine à croire que les oreilles soient agitées par le bruit, puisque môme les bâtiments en sont ébranlés, et qu'on les en voit trembler? On peut juger par là de ce que fait une plus douce agitation sur des parties plus délicates.
Celte agitation de l'air est si palpable, qu'elle se fait même sentir en d'autres parties du corps. Chacun peut remarquer ce que certains sons, comme celui d'un orgue, ou d'une basse de viole font sur son corps. Les paroles se font sentir aux extrémités des doigts situés d'une certaine façon; et on peut croire que les oreilles, formées pour: recevoir cette impression, la recevront aussi beaucoup plus forte. ■
L'effet des senteurs nous paroît par l'impression qu'elles
font sur la tête. De plus, on ne verroit pas les chiens suivre le gibier, en flairant les endroits où il a passé, s'il ne restoit quelques vapeurs sorties de l'animal poursuivi. Et quand on brûle des parfums, on en voit la fumée se répandre dans toute une chambre, et l'odeur se fait sentir en mftme temps que la vapeur vient à nous. On doit croire qu'il sort des fumées à peu près de même nature, quoique imperceptibles, de tous les corps odoriférants, et que c'est ce qui cause tant de mauvais effets dans notre cerveau. Car il faut apprendre à juger des choses qui ne se voient pas , par celles qui se voient.
LES MOUVEMENTS CORPORELS QUI SE FONT EN NOUS DANS LES SENSATIONS, VIENNENT DES OBJETS PAR LE MILIEU.
Il est donc vrai qu'il se fait, dans toutes nos sensations, une impression réelle et corporelle sur nos organes; mais nous avons ajouté qu'elle vient immédiatement ou originairement de Tobjet.
Elle en vient immédiatement dans le toucher et dans le goût, où l'on voit les corps appliqués par eux-mêmes à nos organes. Elle en vient originairement dans les autres sensations, où l'application de l'objet n'est pas immédiate, mais où le mouvement qui se fait en vient jusqu'à nous tout du long de l'air, par une parfaite continuité.
C'est ce que Texpérience nous découvre aussi certainement que tout le reste que nous avons dit. Un corps interposé m'empêche de voir le tableau que je regardois; quand le milieu est transparent, selon la nature dont il est, l'objet vient à moi différemment; l'eau, qui rompt la ligne droite, le courbe à mes yeux; les verres, selon qu'ils
sont colorés ou taillés, en changent les couleurs, les grandeurs et les figures; l'objet on se grossit ou s'apelisse, ou se renverse ou se redresse, ou se multiplie. Il faut donc, premièrement, qu'il se commence quelque chose sur l'objet même, et c'est la réflexion de quelque rayon du soleil, on d'un autre corps lumineux; et il faut, secondement, que celte réflexion, qui se commence à l'objet, se continue tout le long de l'air jusqu'à mes yeux : ce qui montre que l'impression qui se fait sur moi vient originairement de l'objet même.
Il en est de même de l'agitation qui cause les sons, et de la vapeur qui excite les senteurs. Dans l'ouïe, le corps résonnant qui cause le bruit doit être agité; et on y sent au doigt un trémoussement tant que le bruit dure. Dans l'odorat, une vapeur doit s'exhaler du corps odoriférant; et dans l'un et dans l'autre sens, si le corps qui agite l'air rompt le coup qui venoit à nous, nous ne sentons rien.
Ainsi dans les sensations, à n'y regarder seulement que ce qu'il y a dans le corps, nous trouvons trois choses à considérer, Tobiet, le milieu, et l'organe même : par exemple, les yeux et les oreilles.
LES MOUVEMENTS DE NOS CORPS, AUXQUELS LES SENSATIONS SONT ATTACHÉES, SONT LES MOUVEMENTS DES NERFS.
Mais comme ces organes sont composés de plusieurs parties, pour savoir précisément quelle est celle qui est le propre instrument destiné par la nature pour les sensations, il ne faut que se souvenir qu'il y a en nous certains petits filets qu'on appelle nerfs, qui prennent leur origine dans le cerveau, et qui de là se répandent dans tout le corps.
Souvenons-nous aussi qu'il y a des nerfs particuliers attribués par la nature à cliaque sens. Il y en a pour les yeux, pour les oreilles, pour l'odorat, pour le goût; et comme le toucher se répand par tout le corps, il y a aussi des nerfs répandus partout dans les chairs. Enfin, il n'y a point de sentiment où il n'y a point de nerfs, et les parties nerveuses sont les plus sensibles. C'est pourquoi tous les philosophes sont d'accord, que les nerfs sont le propre organe des sens.
Nous avons vu, outre cela, que les nerfs aboutissent tous au cerveau, et qu'ils sont pleins d'esprits qu'il y envoie continuellement; ce qui doit les tenir toujours tendus pendant que l'animal veille. Tout cela supposé, il sera facile de déterminer le mouvement précis auquel la sensation est attachée ; et enfin tout ce qui regarde tant la nature que l'usage des sensations, en tant qu'elles servent au corps et à l'âme.
C'est ce qui sera expliqué en douze propositions dont les six premières feront voir les sensations attachées au mouvement des nerfs et les six autres expliqueront l'usage que l'âme fait des sensations, et l'instruction qu'elle en reçoit, tant pour le corps que pour elle-même.
SIX PROPOSITIONS QUI EXPLIQUANT COMMENT LES SENSATIONS SONT ATTACUÉliS A L'ÉBRANLEMENT DES NERFS.
I. Proposition. Les nerfs sont ébranlés par les objets du dehors qui frappent les sens.
C'est de quoi on ne peut douter dans le toucher, où l'on voit des corps appliqués immédiatement sur le nôtre, qui
étant en nnouvemenl ne peuvent manquer d'ébrinîcr les nerfs qu'ils trouvent répandus partout- L'air chaud ou froid qui nous environne doit avoir un effet semblable. Il est clair que l'un dilate les parties du corps, et que l'autre "les resserre; ce qui ne peut être sans quelque ébranlement des nerfs. Le môme doit arriver dans les autres sens, où nous avons vu que l'altération de l'organe n'est pas moins réelle. Ainsi les nerfs de la langue seront louchésetébranlés par le suc exprimé àes viandes : les nerfs auditifs, par l'air qui s'iigite au mouvement des corps résonnants : les nerfs de l'odoral, par les vapeurs qui sortent des corps : les nerfs optiques, par les rayons ou directs ou réfléchis du soleil, ou d'un autre corps lumineux; autrement les coups que nous recevons, non-seulement du soleil trop fixement regardé, mais encore du blanc et du noir, ne seroient pas aussi forts que nous les avons remarqués. Enfin, généralement, dans toutes les sensations, les nerfs sont frappés par quelque objet; et il est aisé d'entendre que des filets si déliés et si bien tendus ne peuvent manquer d'être ébranlés aussitôt qu'ils sont touchés avec quelque force.
IL Proposition. Cet ébi^anlement des nerfs frappés par les objets se continue jusqu'au dedans de la tête et du cerveau.
La raison est que les nerfs sont continués jusque-là; ce qui fait qu'ils portent, par nécessité, au dedans le mouvement et les impressions qu'ils reçoivent du dehors.
Cela s'entend aisément par le mouvement d'une corde, ou d'un filet bien tendu, qu'on ne peut mouvoir à une de se* extrémités, sans que l'autre soit ébranlée à Tinstant, à moins qu'on n'arrête le mouvement au milieu.
Lesnerfssont semblables à cette corde ou à ce filet; avef -cette différence, qu'ils sont sans comparaison plus déliés,
et pleins outre cela d'un espril Irès-vif et très-vite, c'est-àdire d'une subtile vapeur qui coule sans cesse au dednns ; et les tient Icndus, de sorte qu'ilssont remués par les moindres impressions du dehors, et les portent fort promptement au dedans de la tête, où est leur racine.
III. Proposition. Le sentiment est attaché à cet ébranlement des nerfs.
Il n'y a point en cela de difficulté : et puisque les nerfs sont le propre organe des sens, il est clair que c'est à l'impression qui se fait dans cette partie que la sensation doit être alt;i' hée.
De là il doit arriver qu'elle s'excite toutes les fois que les nerfs sont ébranlés, qu'elle dure autant que dure l'ébranlement des nerfs, et au contraire, que les mouvements qui n'ébranlent point les nerfs ne sont point sentis: et l'expérience fait voir que^a chose arrive ainsi.
Premièrement, nous avons vu qu'il y a toujours quelque contact de l'objet, et par là quelque ébranlement dans les nerfs, lorsque la sensation s'excite.
El sans môme qu'aucun objet extérieur frappe nos oreilles, nous y semons certains bruits qui ne peuvent arriver que de ce que des humeurs qui se jettent sur le tympan, l'ébranlent en diverses sortes; ce qui fait sentir des tintements plus ou moins clairs, selon que les nerfs sont diversement touchés.
■ Par une raison semblable, on voit des étincelles de lumière s'exciter au mouvement de l'œil frappé, ou de la tête heurtée; et rien ne les fait paroître que l'ébranlemenl causé par ces coups dans les nerfs, au mouvement desquels la perception de la lumière est naturellement attachée.
Et ce qui le justifie, ce sont ces couleurs changeantes
ET DE SOI-MÊME. lOl
que nous continuons de voir, même après avoir fermé les yeux, lorsque nous les avons tenus quelque temps airèlés sur une grande lumière, ou sur un objet mêlé de dilférentes couleurs, surtout quand elles sont éclatantes.
Comme alors l'ébranlement des nerfs optiques a dû être fort violent, il doit durer quelque temps, quoique plus loible, après que l'objet a disparu : c'est ce qui fait que la perception d'une grande et vive lumière se tourne en couleurs plus douces, et que l'objet qui nous avoit ébloui par ses couleurs variées, nous laisse, en se retirant, quelques restes d'une semblable visicn.
Si ces couleurs semblent vaguer au milieu de l'air, si elles s'afToiblissent peu à peu, si enfm elles se dissipent; c'est que le coup que donnoit l'objet présent ayant cessé, le mouvement qui reste dans le nerf est moins fixe, qu'il se ralentit, et enfin s'accoise * tout à fait.
La même chose arrive à l'oreille, lorsque étonnée par un grand bruit, elle en conserve quelque sentim-ent après même que l'agitation a cessé dans l'air.
C'est par la même raison que nous continuons quelque temps à avoir chaud dans un air froid, et ii avoir froid dans un air chaud; parce que l'impression causée dans les nerfs, par la présencL' de l'objet, subsiste encore.
Supposé, par exemple, que l'altération que cause le feu dans ma main et dans les nerfs qu'il y rencontre, soit une grande agitation de toutes les parties, qui iroit tnûn à les dissoudre et à les réduire en cendre : et au contraire, que l'impression qu'y fait le froid, soit d'arrêter le mouvement des parties en les tenant pressées les unes contre les autres, ce qui causeroit à la fin un entier engourdissement; il est clair que tant que dure cette altération, le
^ Accoiser^ vieux mot qui signifioit calmer, apaiser, rendre coi. Coi vient du mot latin guietus^ qui veut dire traïKiuille.
lOS DE LA CONiNOISSANCE DE DIEU
sentiment du froid et du chaud doit durer au^si, quoique je me sois retiré de l'air glacé et de l'air brtîlant.
Mais comiiie après qu'on a éloigné les objets qui faisoient cette impression sur les organes, elle s'affoiblit, et qu'ils reviennent peu à peu à leur naturel, il doit aussi arriver que la sensation diminue ; et la chose ne manque pas de se faire ainsi.
Ce qui fait durer si longtemps la douleur de la goutte ou de la colique, c'est la continuelle régénération de l'humeur mordicanle qui la fait naître, et qui ne cesse de picoter ou de tirailler les nerfs.
La douleur de la faim et de la soif vient d'une cause semblable. Ou le gosier desséché se resserre et tire les nerfs, ou les eaux fortes que Testomac envoie des environs dans son fond, poury fairela digestion des viandes, se tourne contre lui, et pique ses nerfs, jusqu'à ce qu'on leur ait donné, en mangeant, une matière plus propre à les exercer.
Pour la douleur d'une plaie, si elle se fait sentir longtemps après le coup donné, c'est à cause de l'impression violente qu'il a faite sur la partie, et à cause de l'inilammation et des accidents qui surviennent, par lesquels le picotement des nerfs est continué
Il est donc vrai que le sentiment s'élève par le mouvement du nerf, et dure par la continuation de cet ébranlement. Et il est vrai auss^i que les mouvements qui n'ébranlent pas les nerfs ne sont point sentis ; ce qui fait que l'on ne se sent point croître, et qu'on ne sent non plus comment l'aliment s'incorpore à toutes les parties, parce qu'il ne se fait dans ce mouvement aucun ébranlement des nerfs, comme on l'entendra aisément, si on considère combien est douce l'insinuation de l'aliment dans les parties qui le reçoivent.
Ce qui vient d'être expliqué dans cette troisième proposition, sera confirmé par les suivantes.
IV. Proposition. Véhrankment des nerfs, auquel le sert' liment est attaché, doit être considéré dans toute son étendue, c'est-à-diî^e, en tant qu'il se communique d'une extrémité à l'autre des parties du nerf qui sont frappées au dehors, jusqu'à celles qui sont cachées dans le cerveau.
L'expérience le fait voir. C'est pour cela qu'on bande les nerfs au-dessus quand on veut couper au-dessous, afin que le mouvement se porte plus languissamment dans le cerveau, et que la douleur soit moins vive. Que si on pouvoit tout à fait arrêter le mouvement du nerf au milieu, il n'y auroit point du tout de sentiment.
On voit aussi que, dans le sommeil, on ne sent pas quand on est touché légèrement, parce que les nerfs étant détendus, ou il ne s'y fait aucun mouvement, ou il est trop léger pour se communiquer jusqu'au dedans de la tête.
V. Proposition. Quoique le sentiment soit principalement uni à rébronlement du nerf au dedans du cet veau, l'âme, qui est présente à tout le corps, i^appoi^te le sentiment qu'elle reçoit, à r extrémité où l'objet frappe.
Par exemple, j'attribue la vue d'un objet à l'œil tout seul, le goût à la seule langue ou au seul gosier^ et si je suis blessé au bout du doigt, je dis que j'ai mal au doigt, sans songer seulement si j'ai un cerveau, ni s'il s'y fait quelque impression.
Delà vient qu'on voit souvent que ceux qui ont la jambe coupée ne laissent pas de sentir du mal au bout du pied, de dire qu'il leur démange, et de gratter leur jambe de bois ; parce que le nerf qui répondoit au pied et à 1^ jambe étant ébranlé dans le cerveau, il se fait un sentiment que l'âme rapporte à la partie coupéC; comm9 tr-, elle subsistoit encore.
no DE LA CONNOISSÂNCE DE DIEU
El il falloil nécessairement que la chose arrivât ainsi. Car encore que la jambe soit emportée avec les bouts des nerfs qui y étoienl, le reste en demeure dans le cerveau, capable des mêmes mouvements qu'il avoit auparavant, et même très-disposé à les faire, tant à cause qu'il a été formé pour cela, qu'à cause qu'il y est accoutumé, et par là déjà plié à ces mouvements. S'il arrive donc que le nerf qui répondoit à la jambe, ébranlé par les esprits ou par les humeurs, vienne à faire le mouvement qu'il faisoit lorsque la jambe étoit encore unie au corps, il est clair qu'il se doit exciter en nous un sentiment semblable, et que nous le rapporterons encore à la partie à laquelle la nature avoit appris de le rapporter.
Néanmoins cette partie du nerf, qui reste dans le cerveau, n'étant plus frappée des objets accoutumés, elle doit perdre insensiblement, et avec le temps, la disposition qu'elle avoit à son mouvement ordinaire ; et c'est pourquoi ces douleurs qu'on sent aux parties blessées cessent à la fm : à quoi sert aussi beaucoup la réflexion que nous faisons que nous n'avons plus de jambes. - Quoi qu'il en soit, cette expérience confirme que le sentiment de l'âme est attaché à l'ébranlement du nerf, en tant qu'il se fait dans le cerveau, et fait voir aussi que ce sentiment est rapporté naturellement à l'endroit extérieur du corps où se fait le contact du nerf et de l'objet.
VI. Proi'Osition. Quelques-unes de nos sensations se terminent à un objet, et les autres non.
Celte différence des sensations, déjà touchée dans le chapitre De l'Ame, mérite, par son importance, encore un peu d'explication. Nous n'aurons, pour bien entendre la chose, qu'à écouter nos expériences.
Toutes les fois que l'ébranlement des nerfs vient du dedans ; par exemple, lorsque quelque humeur formée au
ET DE SOI-MÊME. lH
dedans de nous se jetle sur quelque partie et y cause de la douleur, nous ne rapportons cette sensation à aucun objet et nous ne savons d'où elle nous vient.
La goutte nous prend à la main ; une humeur acre picote nos yeux ; le sentiment douloureux qui suit de ces mouvements n'a aucun objet.
C'est pourquoi généralement, dans toutes les sensations que nous rapportons aux parties intérieures de notre corps, nous n'apercevons aucun objet qui les cause ; par exemple, les douleurs de lêie, ou d'estomac, ou d'entrailles : dans la faim et dans la soif, nous sentons sinplement de la douleur en certaines parties ; mais une sensation si vive ne nous fait pas regarder un certain objet, parce que tout rébranlemenl vient du dedans.
Au contraire, quand l'ébranlement des nerfs vient du dehors, notre sensation ne manque jamais de se terminer à quelque objet qui est hors de nous. Les corps qui nous environnent nous paroissent, dans la vision, comme tapissés par les couleurs : nous attribuons aux viandes le bon ouïe mauvais goût: qui est arrêté, se sent arrêté par quelque chose : qui est battu, sent venir les coups de quelque chose qui le frappe : on sent pareillement et les sons et les odeurs comme venus du dehors, et ainsi du reste.
Mais encore que cela s'observe dans toutes ces sensations, ce n'est pas avec la même netteté : car, par exemple, on ne sent pas distinctement d'où viennent les sons et les odeurs, qu'on sent d'où viennent les couleurs, ou la lumière regardée directement : dont la raison est que la vision se fait en ligne droite, et que les objets ne viennent à l'œil que du côté où il est tourné ; au lieu que les sons et les odeurs viennent de tous côtés indifféremment, et par des lignes souvent rompues au milieu de l'air, qui ne peuvent par conséquent se rapporter à un endroit fixe.
il2 DE LA CON.NOISSANCE DE DIEU
Il faut aussi remarquer, louchant les objets, qu'ordinairement on n'en voit qu'un, quoique le sens ait un double organe ; je dis, ordinairement, parce qu'il arrive quelquefois que les deux yeux doublent les objets ; et voici sur ce sujet quelle est sa règle.
Quand on change la situation naturelle des organes, par exemple, quand on presse l'œil, en sorte que les nerfs optiques ne sont point frappés en môme sens, alors l'objet paroîl double en des lieux différents, quoiqu'en l'un plus obscur qu'en l'autre ; de sorte que visiblement il s'excite deux sensations distinctes. Mais quand les deux yeux demeurent dans leur situation ; commedeux cordes semblables montées sur un même ton ettouchées en mêma temps delà même forcené rendentqu'unmêmesonànotreoreille, ainsi les nerfs des deux yeux, touchés de la mêmesorte, ne présentent à l'âme qu'un seul objet, et ne lui font remarquer qu'une sensation. La raison en est évidente ; puisque les deux nerfs touchés de même ont un même rapport à l'objet, ils le doivent par conséquent faire voir tout à fait un, sans aucune diversité, ni de couleur, ni de situation, ni de figure.
Il est donc absolument impossible que nous ayons en ce cas deux sensations qui nous paroissent distinctes, parce que leur parfaite ressemblance, et leur rapport uniforme au même objet, ne permet pasàl'âme de lesdistinguer: au contraire, ellesdoivents'yunirensemble, comme choser qui conviennent en tout point. Et ce qui doit résulter de leur union, c'est qu'elles soient plus fortes étant unies que séparées : en sorte qu'on voie un peu mieux de deux yeux que d'un, comme l'expérience le montre.
Voilà ce qu'ily avoit à considérer sur la nature et les différences des sensations, en tant qu'elles apparlien-nenl au corps et àl'âme, et qu'elles dépendent de leurconcours. Avant que de passer à l'usage que l'âme en fait, et pour
le corps, et pour clle-môme, il est bon de recueillir ce qui vient d'ôlre expliqué, el d'y faire un peu de réflexion.
vn
RÉFLEXIONS SUR LA DOCTRINE PRÉCÉnENTE.
Si nous l'avons bien compris, nous avons vu qu'il se fait en toutes les sensations un mouvement enchaîné qui commence à l'objet et se termine au dedans du cerveau.
Il n'est pas besoin de parler ni du toucher ni du goût, ob. l'application de l'objet est immédiate, et trop palpable pour être niée. A l'égard des trois autres sens, nous avons dit que, dans la vue, le rayon doit se réfléchir de dessus l'objet ; que dans l'ouïe, le corps résonnant doit être agité ; enfin, que dans l'odorat, une vapeur doit s'exhaler du corps odoriférant.
Voilà donc un mouvement qui se commence à l'objet; mais ce n'est rien, s'il ne continue dans tout le milieu qui est entre l'objet et nous.
C'est ici que nous avons remarqué ce que peuvent les vents et l'eau, et les autres corps interposés, opaques et non transparents, pour empêcher les objets et leur effet naturel.
Mais posons qu'il n'y ait rien, dans le milieu, qui empêche le mouvement de se continuer jusqu'à moi; ce n'est pas assez. Si je ferme les yeux, ou que je bouche les oreilles el les narines, les rayons réfléchis, el l'air agité, et la vapeur exhalée, viendronl à moi inutilement : il faut donc que ce mouvement, qui a commencé à l'objet, et s'est étendu dans le milieu, se continue encore dans les organes. El nous avons reconnu qu'il se pousse le long des nerfs jusqu'au dedans du cerveau.
i\i DE LA GO^i^iÛISSANGE DE DIEU
Toute cette suite de mouvements enchaînés et continués est nécessaire pour la sensation, et c'est après tout cela qu'elle s'excite dans l'âme.
Mais le serret de la nature, ou, pour mieux parler, celui de Dieu, est d'exciter la sensation lorsque l'enchaînement Qnit, c'est-à-dire lorsque le nerf est ébranlé dans le cerveau, et de faire qu'elle se termine à l'endroit oîi l'enchaînement commence, c'est-à-dire à l'objet même, comme nous l'avons expliqué.
Par là, il sera aisé d'entendre de quoi nous instruisent les sensations, et à quoi nous sert cette instruction, tant pour le corps que pour l'âme.
Pour cela, remettons-nous bien dans l'esprit les quatre choses que nous venons d'observer dans les sensations, c'est-à-dire, ce qui se fait dans l'objet, ce qui se fait dans le milieu, ce qui se fait dans nos organes, ce qui se fait dans notre âme, c'est-à-dire la sensation elle-même, dont tout le reste a été la préparation.