VOIENT LES MOUVEMENTS DO CORS ASSUJETTIS AUX
ACTIONS DE l'AME.
Jusques ici nous avons regardé dans l'âme ce qui suit les mouvements du corps; voyons maintenant dans le corps ce qui suit les pensées de Tâme.
C'est ici le bel endroit de l'homme. Dans ce que nous venonsde voir, c'est-à-dire, dans les opérations sensuelles, l'âme est assujettie au corps; mais dans les opérations intellectuelles, que nous allons considérer, non-seulement elle est libre, mais elle commande.
F.t il lui convenoit d'être la maîtresse, parce qu'elle est la plus noble, et qu'elle est née par conséquent pourconamander.
Nous voyons en effet comme nos membres se meuvent à son commandement, et comme le corps se transporte promptementoù elle veut.
Un si prompt effet du commandement de l'âme ne nous donne plus d'admiration, parce que nous y sommes accoutumés; mais nous en demeurons étonnés, pour peu que nous y fassions de réflexion.
Pour remuer la main, nous avons vu qu'il faut faire agir premièrement le cerveau, et ensuite les esprits, les nerfs» et les muscles; et cependant, de toutes ces parties, il n'y a souvent que la main qui nous soit connue. Sans connoître toutes les autres, ni les ressorts intérieurs qui font mouvoir notre main, ils ne laissent pas d'agir, pourvu que nous voulions seulement la remuer.
lien est de même des autres membres qui obéissent à la
f3l DE LA CONNOISSANGE DE DIEU
\o\iM. Je veux exprimer ma pensée; les paroles convenables me sortent aussitôt de la bouche, sans que je sache aucun des mouvements que doivent faire, pour les former, la langue ou les lèvres, encore moins ceux du cerveau, du poumon et de la trachée-artère ; puisque je ne sais pas même naturellement si j'ai de telles parties, et que j'ai eu besoin de m'éludier moi-même pour le savoir.
Que je veuille avaler, la trachée-artère se ferme infailliblement, sans que je songe à la remuer, et sans que je la connoisse, ni que je la sente agir.
Que je veuille legarder loin, la prunelle de l'œil se dilate; et au contraire, elle se resserre quand je veux regarder de près, sans que je sache qu'elle soil capable de ce mouvement, ou en quelle partie précisément il se fait. Il y a une infinité d'autres mouvements semblables, qui se font dans notre corps, à notre seule volonté, sans que nous sachions comment, ni pourquoi, ni même s'ils se font.
Celui de la respiration est admirable, en ce que nous le suspendons et l'avançons quand il nous phiît; ce qui éioit nécessaire pour avoir le libre usagd de la parole : et cependant, quand nous dormons, elle se fait sans que notre volonté y ait part.
Ainsi, par un secret merveilleux, le mouvement de tant de parties, dont nous n'avons nulle connoissance, ne laisse pas de dépendre de notre volonté. Nous n'avons qu'à nous proposer un certain effet connu ; par exemple, de regarder, de parler, ou de marcher : aussitôt mille ressorts inconnus des esprits, des nerfs, des muscles, et le cerveau même qui mène tous ces mouvements, se remuent pour les produire, sans que nous connoissions autre chose, sinon que nous le voulons, et qu'aussitôt que nous le voulons l'effet s'enfuit.
Et outre tous ces mouvements qui dépendent du cerveau, il faut que nous exercions sur le cerveau même un
pouvoir immédiat, puisque nous pouvons être atteL.t!fs quand nous le voulons; ce qui ne se fait pas sans quelque tension du cerveau, comme l'expérience le fait voir.
Par cette même attention, nous mettons volontairement certaines ctioses dans notre mémoire que nous rappelons aussi quand il nous plaît, avec plus ou moins de peine, suivant que le cerveau est bien ou mal disposé.
Car il en est de celte partie comme des autres, qui, pour être en état d'obéir à l'âme, demandent certaines dispositions; ce qui montre, en passant, que le pouvoir de l'âme sur le corps a ses limites.
Afin donc que l'âme commande avec effet, il faut toujours supposer que les parties soient bien disposées, et que le corps soit en bon état. Car quelquefois on a beau vouloir marcher, il se sera jeté telle humeur sur les jambes, ou tout le corps se trouvera si foible par l'épuisement des esprits, que cette volonté sera inutile.
Il y a pourtant certains empêchements, dans les parties, qu'une forte volonté peut surmonter; et c'est un grand eff'el du pouvoir de l'âme sur le corps, qu'elle puisse même délier des organes qui, jusque-là, avoient été empêchés d'agir : comme on dit du fils de Grésus, qui, ayant perdu l'usage de la parole, la recouvra quand il vit qu'on alloit tuer son père, et s'écria qu'on se gardât bien de touchera la personne du roi. L'empêchement de sa langue pouvoit être surmonté par un grand effort, que la volonté de sauver son père lui fit faire.
Il est donc indubitable qu'il y a une infinité de mouvements dans le corps qui suivent les pensées de l'âme; et ainsi les deux effets de l'union restent parfaitement établis.
J55 DE LA CONNOUSSANr.E HE HIEU
L*INTEILIGENCE n'EST ATTACOÉE PAR ELLE-MÊME A AUCUX 0H6ANE, NI A AUCUN MOUVEMENT DU CuRPS.
Mais, afin que rien ne passe sans réflexion, voyons ce que fait le corps, et à quoi il sert dans les opérations intellectuelles, c'est-à-dire, tant dans celles de l'entendement que dans celles de la volonté.
Et d'abord il faut reconnoître que l'intelligence, c'est-àdire la connoissance de la vérité, n'est pas, comme la sensation et l'imagination, une suite de l'ébranlement de quelque nerf, ou de quelque partie du cerveau.
Nous en serons convaincus en considérant les trois propriétés de l'entendement, par lesquelles nous avons vu, dans le chapitre De l'âme, qu'il est élevé au-dessus du sens et de toutes ses dépendances.
Car il y paroît que la sensation ne dépend pas seulement de la vérité de l'objet, mais qu'elle suit tellement des dispositions et du milieu de l'organe, que par là l'objet vient à nous tout autre ({u'il n'est. Un bàlon droit devient courbe à nos yeux au milieu de l'eau, le soleil et les autres astres y viennent infiniment plus petits qu'ils ne sont en euxmêmes. Nous avons beau être convaincus de toutes les raisons par lesquelles on sait, et que l'eau n'a pas tout d'un coup rompu ce bâton, et que tel astre, qui ne nous paroît qu'un point dans le ciel, surpasse sans proportion toute la grandeiu^ de la terre; ni le bâton pour cela n'en vient plus droit à nos yeux, ni les étoiles plus grandes. Ce qui montre que la vérité ne s'imprime pas sur le sens, mais que toutes les sensations sont une suite nécessaire des disposi-
El UE SOI-MEME. ii'j
tions du corps, sans qu'elles puissent jamais s'éle\er audessus d'elles.
Que s'il en étoit autant de l'entendement, il pourroit être de même forcé à l'erreur. Or est-il que nous n'y tombons que par notre faute, et pour ne vouloir pas apporter l'attention nécessaire à l'objet dont il faut juger. Car dès lors que l'âme se tourne directement à la vérité, résolue de ne céder qu'à elle seule, elle ne reçoit d'impression que de la vérité même ; en sorte qu'elle s'y attache quand elle paroît, et demeure en suspens si elle ne paroît pas ; toujours exemple d'erreur en l'un et en l'autre état, ou parce qu'elle connoît la vérité, ou parce qu'elle connoît du moins qu'elle ne peut pas encore la connoître.
Par le même principe, il paroît qu'au lieu que les objets les plus sensibles sont pénibles et insupportables; la vérité, au contraire, plus elle est intelligible, plus elle plaît. Car la sensation n'étant qu'une suite d'un organe corporel, la plus forle doit nécessairement devenir pénible par le coup violent que l'organe aura reçu, tel qu'est celui que les yeux reçoivent par le soleil, et les oreilles par un grand bruit; en sorte qu'on est forcé de détourner les yeux et de boucheries oreilles. De même, une forte imagination nous travaille extraordinairement parce qu'elle ne peut pas être sans une commotion trop violente du cerve lu. Et si l'entenvlement avoit la même dépendance du corps, le corps ne pourroit manquer d'être blessé par la vérité la plus forte, c'est à-dire, la plus certaine et la plus connue. Si donc cetle vérité, loin de blesser, plaît et soulage, c'est qu'il n'y a aucune partie qu'elle doive rudement frapper ou émouvoir : car ce qui peut être l.'lessé de cetle sorte est un corps; mais qu'elle s'unit paisiblement à l'entendement, en qui elle trouve une entière correspondance, pourvu qu'il ne se soit point gâté lui-même par les mauvaises dispositions que nous avens marquées ailleurs.
Que si cependant nous éprouvons que la recherche de la vérilé soit hiborieuse, nous découvrirons bientôt de .,i]el côté nous vient ce travail ; mais, en attendant, nous voyons qu'il n'y a point de vérité qui nous blesse par elle-même étant connue, et que plus une âme droite la regarde, plus elle en est délectée.
Et de là vient encore que tant que l'âme s'attache à la vérité, sans écouter les passions et les imaginations, elle la voit toujours la même ; ce qui ne pourroit pas être, si la connoissance suivait le mouvement du cerveau toujours agité, et du corps toujours changeant.
C'est de là aussi qu'il arrive que le sens varie souvent, ainsi que nous l'avons dit au lieu allégué. Car ce n'est point la vérité seule qui agit en lui; mais il s'excite, à l'agitation qui arrive dans son organe: au lieu que l'entendement, qui, agissant en son naturel, ne reçoit d'impression que de la seule vérité, la voit aussi toujours uniforme,
Car posons, par exemple, quelques vérités clairement connues, comme seroit, que rien ne se donne l'être à soimême, ou qu'il faut suivre la raison en tout, en toutes les autres qui suivent de ces beaux principes: nous pouvons bien n'y penser pas, mais tant que nous y serons véritablement attentifs, nous les verrons toujours de même, jamais altérées ni diminuées. Ce qui montre que la connoissance de ces vérités ne dépend d'aucune disposition changeante, et n'est pas, comme la sensation, attachée à un organe altérable.
El c'est pourquoi, au lieu que la sensation, qui s'élève au concours momentané de l'objet et de l'organe, aussi vite qu'une étincelle au choc de la pierre et du fer, ne nous fait rien apercevoir qui ne passe presque à l'instant; l'entendement, au contraire, voit des choses qui ne passent pas, parce qu'il n'est attaché qu'à la vérilé ,donl la substance est éternelle.
Ainsi il n'est pas possible de regarder l'intelligence eomme une suite de l'altération qui se sera faite dans le corps, ni par conséquent l'entendement comme attaché à un organe corporel dont il suive le mouvement.
l'intelligence, par sa liaison avec le sens, dépend en quelqub sorte du corps, mais par accident.
Il faut pourtant reconnoître qu'on n'entend point sans imaginer ni sans avoir senti; car il est vrai que, par un certain accord entre toutes les parties qui composent l'homme, l'âme n'agit pas, c'est-à-dire, ne pense et ne connoît pas sans le corps, ni la partie intellectuelle sans la partie sensilive.
Et déjà, à l'égard de la connoissance des corps, il est certain que nous ne pouvons entendre qu'il y en ait d'existants dans la nature, que par le moyen des sens. Car en cherchant d'où nous viennent nos sensations, nous trouvons toujours quelque corps qui a affecté nos organes, et ce nous est une preuve que ces corps existent.
Et en effet, s'il y a des corps dans l'univers, c'est chose de fait, dont nous sommes avertis par nos sens, comme des autres faits; et sans le secours des sens, je ne pourrois non plus deviner s'il y a un soleil que s'il y a un tel homme dans le monde.
Bien ptus, l'esprit occupé de choses incorporelles, par exemple de Dieu et de ses perfections, s'y est senti excité par la considération de ses œuvres, ou par sa parole, ou enfin par quelque autre chose dont les sens ont été fiappés.
Et notre vie ayant commencé par de pures sensations^
avec peu ou point d'intelligence indépendante du corps, nous avons dès Tenfance conlraclé une si grande habitude de sentir et d'imaginer, que ces choses nous suivent toujours, sans que nous puissions ep être entièrement séparés.
De là vient que nous ne pensons jamais, ou presque jamais, à quelque objet que ce soit, que le nom dont nous l'appelons ne nous revienne; ce qui marque la liaison des choses qui frappent nos sens, tels que sont les noms, avec nos opérations intellectuelles.
On met en question s'il peut y avoir, en cette vie, un pur acte d'intelligence dégagé de toute image sensible; et il n'est pas incroyable que cela puisse être durant de certains moments, dans les esprits élevés à une haute contemplation, et exercés par un long temps à tenir leur sens dans la règle; mais cet état est fort rare, et il faut parler ici de ce qui est ordinaire à l'entendement.
L'expérience fait voir qu'il se mêle toujours ou presque toujours, à ces opérations, quelque chose de sensible, d( ni même il se sert pour s'élever aux objets les plus intellectuels.
Aussi avons-nous reconnu que l'imagination, pourvu qu'on ne la laisse pas dominer, et qu'on sache la retenir en certaines bornes, aide naturellement l'intelligence.
Nous avons vu aussi que notre esprit, averti de cette suite de faits que nous apprenons par nos sens, s'élève audessus, admirant en lui-même et la nature des choses, et l'ordre du monde. Mais les règles et les principes par lesquels il aperçoit de si belles vérités dans les objets sensibles, sont supérieurs aux sens; et il en est à peu près des sens et de l'entendement, comme de celui qui propose simplement les faits, et de celui qui en juge.
Il y a donc déjà en notre âme une opération, et c'est celle ûe l'entendement, qui précisément et en elle-même,
n'est point attachée au corps, encore qu'elle en dépende indirectement, en tant qu'elle se sert des sensnlions et des images sensibles.