PAR DE FRÉQUENTES RÉFLEXIONS, A DISCERNER EN
CHAQUE ACTION CE QU'iL Y A DU CORPS
d'avec ce QU'IL Y A DE L'aME.
Pour ce qui regarde le discernement, on se ie rend facile par de fréquentes réflexions. Etcomme on ne sauroittrop s'exercer dans une méditation si importante, ni trop distinguer son âme d'avec son corps, il sera bon de parcourir dans ce dessein toutes les opérations que nous avons considérées.
Ce qu'il y a du corps quand nous nous mouvons, c'est un prernierbranle dans le cerveau, suivi du mouvement et des esprits et des muscles et enfin du transport ou de tout le corps de quelqu'une de ses parties ; par exemple, du bras ou de de la main. Ce qu'il y a du côté de l'àme, c'est la volonté de se mouvoir, et le dessein d'aller d'un côté plutôt que d'un autre.
Dans la parole, ce qu'il y a du côté du corps, outre l'action du cerveau qui commence tout, c'est le mouvement du poumon et de la trachée artère pour pousser l'air, et le battement du même air par la langue et par les lèvres. Et ce qu'il y a du côté de l'âme, c'est l'intention de parler et d'exprimer sa pensée.
Tous ces mouvements, si l'on y prend garde, quoiqu'ils se fassent au commandementdelavolonté humaine, pourroient absolument se faire sans elle; de même que la respiration, qui dépend d'elle en quelque sorte, se fait tout à fait sans elle quand nous dormons. Et il nous arrive souvent de proférer en dormant certaines paroles, ou de faire
d'aiilresmouvements qu'on peut regarder en m me un pureffet de Tagitation du cerveau, sans que la volonté y ait part. On peut aussi concevoir qu'il se forme certaines paroles par le battement seul de l'air, comme on voit dans les échos; et c'est ainsi que le poëte faisoit parler ce fantôme : Dat inania verba, dat sine mente sonum^.
Cette considération nous peut servir à observer dans les mouvements, et surtout dans la parole, ce qui appartient à l'âme et ce qui appartient au corps. Mais continuons à marquer cette différence dans les autres opérations.
Danslavue, cequ'il yadu côtéducorps,c'estquelesyenx soient ouverts, que les rayons du soleil réfléchisde dessus la superficie de l'objet à notre œil en droite ligne, qu'ils y souffrent certaines réfractionsdans les humeurs, qu'ils peit-meot et qu'ils impriment l'objet en petit dans le fond de l'œil, que les nerfs optiques soient ébranlés^ enfin que le mouvement se communique jusqu'au dedans du cerveau. Ce qu'il y a du côté de l'âme, c'est la sensation, c'est-à-diie la perception de la lumière et des couleurs, et le plaisir que nous ressentons dans les unes plutôt que dans les autres, ou dans certaines vues agréables plutôt qu'en d'autres.
Dans l'ouïe, ce qu'il yadu côté du corps, c'est que l'air, agité d'une certaine façon frappe le lymp m et ébranle les nerfs jusqu'au cerveau. Du côté de l'âme, c'est la perception du son, le plaisir de l'harmonie, la peine que nous donnent de méchantes voix et des tons discordants, et les diverses pensées qui naissent en nous par la parole;
Dans le goût et dans l'odorat, un certain suc tiré des viandes et mêlé avec la salive ébranle les nerfs de la langue; une vapeur qui sort des fleurs ou des aulres corps frappe les nerfs des narines : tout ce mouvement se com-
* Virgile, Enéide, X, G39, 630.
munique à la racine des nerfs, et voilà ce qu'il y a, du côté du corps. Il y a, du côlé de l'âme, la perception du bon et du mauvais goût, des bonnes et des mauvaises odeurs.
Dans le loucher, les parties du corps sont ou agitées par le chaud, ou resserrées par le froid; les corps que nous touchon■^ ou s'attachent à nous par leur humidité, ou s'en séparent aisément par leur sécheresse ; notre chair estou écorchée par quelque chose de rude, ou percée par quelque chose d'aigu ; une humeur acre et maligne se jette sur quelque partie nerveuse, la picote, la presse, la déchire : par ces divers mouvements, les nerfs sont ébranlés dans toute leur longueur, et jusqu'au cerveau ; voilà ce qu'il y a du côté du corps. El il y a, du côlé de l'âme, le sentiment du chaud et du froid, et celui de la douleur ou du plaisir.
Dans la douleur, nous poussons des cris violents, noire visage se défigure, les larmes nous coulent des yeux. Ni ces cris, ni ces larmes, ni ce changement qui paroît sur notre visage, ne sont la douleur ; elle est dans l'âme, à qui elle api)orte un sentiment fâcheux et contraire.
Danslafaimetdansla soif, nous remarquons, du côlé du corp" ces eaux fortes qui picotent l'estomac, et les vapeurs qui dessèchent le gosier : et du côté de l'âme, la douleur que nous cause cette mauvaise disposition des parties, et le désir de la réparer par le manger et le boire.
Dans l'imagination et dans la mémoire, nous avons, du côté du corps, les impressions du cerveau, les marques qu'il en conserve, l'agitation des esprits qui l'ébranlent en divers endroits : et nous avons, du côté de l'âme, ces pensées vagues et confuses qui s'effacent les unes les autres, et les actes delà volonté qui recommande certaines choses à la mémoire, et puis les lui redemande et les lui fait renùre à propos.
Pour ce qui est des passions, quand vous concevez les esprits émus, le cœur agile par un batleraenl redoublé, le sang échauffé, les muscles tendus, le bras et tout le corps tournés à l'attaque, vous n'avez pas encore compris la colère, parce que vous n'avez dit que ce qui se trouve dans le corps; et il faut encore y considérer, du côté de l'àme, ledésir de la vengeance. De même, ni le sang retiré, ni les extrémités froides, ni la pâleur sur le visage, ni les jambes et les pieds disposés à une fuite précipitée, ne sont pas ce qu'on appelle proprement la crainte ; c'est ce qu'elle fait dans le corps : dans l'âme, c'est un sentiment par lequel elle s'efforce d'éviter le péril connu, et il en est de même de toutes les autres passions.
En méditant ces choses, et se les rendant familières, on se forme une habitude de distinguer les sensations, les imaginations et les passions ou appétits naturels d'avec les dispositions et les mouvements corporels. Et cela fait, on n'a plus de peine à en démêler les opérations intellectuelles, qui, loin d'être assujetties au corps, président à ses mouvements, et ne communiquent avec lui que par la liaison qu'elles ont avec le sens, auquel néanmoins nous les avons vues si supérieures.