DES PASSIONS
Cet empire de la volonlé sur les membres d'où dépendent les mouvements extérieurs, est d'une exirême conséquence : car c'est par là que l'homme se rend maître de beaucoup de choses, qui par elles-mêmes sembloient n'être point soumises à ses volontés.
Il n'y a rien qui paroisse moins soumis à la volonté, que la nutrition; et cependant elle se réduit à l'empire de la volonté, en tant que l'âme, maîtresse des membres extérieurs, donne à l'estomac ce qu'elle veut, quand elle veut, et dans la mesure que la raison prescrit, en sorte que la nutrition est rangée sous cette règle.
Et l'estomac même en reçoit la loi, la nature l'ayant fait propre à se laisser plier par l'accoutumance.
Par ces mêmes moyens, l'âme règle aussi le sommeil, et le fait servir à la raison.
En commandant aux membres des exercices pénibles, eMe les fortifie, elle les durcit aux travaux, et se fait un plaisir de les assujettir à ses lois.
Ainsi elle se fait un corps plus souple, et plus propre aux opérations intellectuelles. La vie des saints religieux en est une preuve.
Elle étend aussi son empire sur l'imagination et les passions, c'est-à-dire sur ce qu'elle a de plus indocile.
L'imagination et les passions naissent des objets; et par le pouvoir que nous avons sur les mouvements extérieurs,
nous pouvons ou nous approcher ou nous éloigner des objets.
Les passions, dans l'exécution, dépendent des mouvements extérieurs : il faut frapper pour achever ce qu'a commencé la colère; il faut fuir pour achever ce qu'a commencé la crainte; mais la volonté peut empêcher la main de frapper, et les pieds de fuir.
Nous avons vu, dans la colère, tout le corps lenduà frapper, comme un arc à tirer son coup. L'objet a fait son impression ; les esprits coulent, le cœur bat plus violemment qu'à l'ordinaire, le sang coule comme un torrent et envoie des esprits et plus abondants et plus vifs; les nerfs et les muscles en sont remplis, ils sont tendus, les poings sont fermés, et le bras affermi est prêt à frapper : mais il faut encore lâcher la corde, il faut que la volonté laisse aller le corps; autrement le mouvement ne s'achève pas.
Ce qui se dit de la colère, se dit de la crainte, et des autres passions, qui disposent tellement le corps aux mouvements qui leur convienuent, que nous ne les retenons que par vive force de raison et de volonté.
On peut dire que ces derniers mouvements, auxquels le corps est si disposé, par exemple, celui de frapper, s'achèveroient tout à fait par la force de cette disposition, s'il n'étuit réservé à l'âme de lâcher le dernier coup.
Et il en arriveroit à peu près de même que dans la respiration, que nous pouvons suspendre par la volonté quand nous veillons, mais qui s'achève, pour ainsi dire, toute seule par la simple disposition du corps, quand l'âme le laisse agir naturellement, par exemple dans le sommeil.
En effet, il arrive quelque chose de semblable dans les premiers mouvements des passions; et les esprits et le sang s'émeuvent quelquefois si vite dans la colère que le bras se trouve lâché avant qu'on ail eu le loisir d*y faire
réflexion. Alors la disposilion du corps a prévalu, et il ne reste plus à la volonté, trop promptement prévenue, qu'à regretter le mal qui s'est fait sans elle.
Mais ces mouvements sont rares, et ils n'arrivent guère à ceux qui s'accoutument de bonne heure à se maîtriser eux-mêmes.
LÀ NATURE DIÎ L* ATTENTION, ET SES EFFETS IMMÉDIATS SUR LE CERVEAU, PAR Ot l'AROÎT l'EMPIRE DE LA VOLONTÉ.
Outre la force donnée à la volonté pour empêcher le dernier effet des passions, elle peut encore, en prenant la chose de plus haut, les arrêter et les modérer dans leur principe ; et cela par le moyen de l'attention qu'elle fera volontairement à certains objets, ou dans le temps des passions pour les calmer, ou devant les passions pour les prévenir.
Cette force de l'attention, et l'effet qu'elle a sur le cerveau, et par le cerveau sur tout le corps, et môme sur la partie Imaginative de l'âme, et par là sur les passions et sur les appétits, est digne d'une grande considération.
Nous avons déjà observé que la contention de la tête se ressent fort grande dans l'attention ; et par là il est sensible qu'elle a un grand effet dans le cerveau.
On éprouve d'ailleurs que cette action dépend de la volonté, en sorte que le cerveau doit être sous son empire, en tant qu'il sert à l'attention.
Pour entendre tout ceci, il faut remarquer que les pensées naissent dans notre âme quelquefois à l'agitation naturelle du cerveau, et quelquefois par une attention volontaire.
Pour ce qui est de l'agitation du cerveau, nous avons
observé qu'elle erre quelquefois d'une partie à une antre ; alors nos pensées sont vagues comme le cours des esprits : mais quelquefois aussi elle se fait en un seul endroit; e» alors nos pensées sont fixes, et l'âme est plus attachée, comme le cerveau est aussi plus fortement et plus uniformément tendu.
Par là nous observons en nous-mêmes une attention forcée : ce n'est pas là toutefois ce que nous appelons attention; nous donnons ce nom seulement à l'attention où nous choisissons notre objet, pour y penser volontairement.
Que si nous n'étions capables d'une telle attention, nous ne serions jamais maîtres de nos considérations et de nos pensées, qui ne seroient qu'une suite de l'agitation nécessaire du cerveau : nous serions sans liberté, et l'esprit seroit en tout asservi au corps, toutes choses contraires à la raison et même à l'expérience.
Par ces choses on peut comprendre la nature de l'attention, et que c'est une application volontaire de notre esprit sur un objet.
Mais il faut encore ajouter, que nous voulions considérer cet objet par l'entendement; c'est-à-dire raisonner dessus, ou enfin y contempler la vérité. Car s'abandonner volontairement à quelque imagination qui nous plaise, sans vouloir nous en détourner, ce n'est pas attention ; il faut vouloir entendre et raisonner.
C'est donc proprement par l'attention que commencent le raisonnement et les réflexions; et l'attention commence elle-même par la volonté de considérer et d'entendre.
Et il paroît clairement que, pour se rendre attentif, la première chose qu'il faut faire, c'est d'ôter l'empêchement naturel de l'attention ; c'est-à-dire la dissipation, et ces pensées vagues qui s'élèvent dans notre esprit ; car il pe peut être tout ensemble dissipé et attentif.
Pour faire taire ces pensées qui nous dissipent, il faut que l'agitation naturelle du cerveau soit en quelque sorte calmée : car, tant qu'elle durera, nous ne serons jamais assez maîtres de nos pensées pour avoir de l'attention. , Ainsi, le premier efl'et du commandement de l'âme, est que, voulant être attentive, elle apaise l'agitation naturelle du cerveau.
El nous avons déjà vu que, pour cela, il n'est pas besoin qu'elle connoisse le cerveau, ou qu'elle ait intention d'agir sur lui : il suffit qu'elle veuille faire ce qui dépend d'elle immédiatement, c'est-à-dire, être attentive. Le cerveau, s'il n'est prévenu par quelque agitation trop violente, obéit naturellement, et se calme par la seule subordination du corps à l'âme.
Mais comme les esprits qui tournoient dans le cerveau tendent toujours à l'agiter à leur ordinaire, son mouvement ne peut être arrêté sans quelque effort. C'est ce qui fait que l'attention a quelque chose de pénible, et veut être relâchée de temps en temps.
Aussi le cerveau, abandonné aux esprits et aux vapeurs qui le poussent sans cesse, souffriroit un mouvement trop irrégulier; les pensées seroient trop dissipées; et cette dissipation, outre qu'elle tourneroit à une espèce d'extravagance, d'elle-même est fatigante. C'est pourquoi il faut nécessairement, même pour son propre repos, brider ces mouvements irréguliers du cerveau.
Voilà donc l'empêchement levé, c'est-à-dire la dissipalion ôtée. L'âme sl trouve tranquille, et ces imaginations confuses sont disposées à tourner en raisonnement et en considération.
l'ame attentive a raisonner se sert du cerveau, par le
BESOIN qu'elle A DES IMAGICS SF.NSlBLES.
Il ne faut pourtant pas penser qu'elle doive rejeter alors toute imagination et toute image sensible, puisque nous avons reconnu qu'elle s'en aide pour raisonner.
Ainsi, loin de rejeter toute sorte d'images sensibles, elle songe seulement à rappeler celles qui sont convenables à son sujet, et qui peuvent aider son raisonnement.
Mais d'autant que ces images sensibles sont attachées aux impressions ou aux marques qui demeurent dans le cerveau, et qu'ainsi elles ne peuvent revenir, sans que le cerveau soit ému dans les endroits où sont les marques, comme il a déjà été remarqué, il faut conclure que l'âme peut, quand elle veut, non-seulement calmer le cerveau, mais encore l'exciter en tel endroit qu'il lui plaît, pour rappeler les objets selon ses besoins. L'expérience nous fait voir aussi, que nous sommes maîtres de rappeler, comme nous voulons, les choses confiées à notre mémoire. Et encore que ce pouvoir ait ses bornes, et qu'il soit plus grand dans les uns que dans les autres, il n'y auroit aucun raisonnement, si nous ne pouvions l'exercer jusqu'à un certain point. Et c'est une nouvelle raison pour montrer combien le cerveau doit être en repos quand il s'agit de raisonner. Car agité, et déjà ému, il serait peu en état i. 'obéir à l'âme, et de faire, à point nommé, les mouvements nécessaires pour lui présenter les images sensibles dont elle a besoin.
C'est ici que le cerveau peine en tous ceux qui n'ont pas acquis celte heureuse immobilité. Car, au lieu que son
naturel est d'avoir un mouvement libre et incertain comme le cours des esprits, il est réduit premièrement à un repos violent, et puisa des mouvement-s suivis et réguliers, qui le travaillent beaucoup.
Car lorsqu'il est détendu et abandonné au cours naturel des esprits, le mouvement en peu de temps erre en plus de parties, mais il est aussi moins rapide et moins violent : au lieu qu'on a besoin, en raisonnant, de se représenter fort vivement les objets; ce qui ne se peut, sans que le cerveau soit fortement remué.
Et il faut, pour faire un raisonnement, tant rappeler d'images sensibles, par conséquent remuer le cerveau fortement en tant d'endroits, qu'il n'y auroit rien à la longue de plus fatigant. D'autant plus, qu'en rappelant. ces objets divers qui servent au raisonnement, l'esprit demeure toujours attaché à l'objet qui en fait le sujet principal : de sorte que le cerveau est en même temps calmé à l'égard de son agitation universelle, tendu et dressé à un point fixe par la considération de l'objet principal, et remué fortement, en divers endroits, pour rappeler les objets seconds et subsidiaires.
11 faut, pour des mouvements si réguliers et si forts, beaucoup d'esprits; et la tête aussi en reçoit tant dans ces opérations, quand elles sont longues, qu'elle en épuise le reste du corps.
De là suit une lassitude universelle, et une nécessité indispensable de relâcher son attention.
Mais la nature y a pourvu, en nous donnant le sommeil, surtout de la nuit, où les nerfs sont détendus, oti les sensations sont éteintes, où le cerveau et tout le corps se reposent. Comme donc c'est là le vrai temps du relâchement, le jour doit être donné ;\ l'attention, qui peut être plus ou moins forte, et par là, tantôt tendre le cerveau, et tantôt le soulager.
152 DE LA CONiNOISSANCE DE DIEU
Voilà ce qui doit se faire dans le cerveau durant le raisonnement, c'est-à-dire durant la recherche de la vérité, recherche que nous avuns dit devoir être laborieuse ; et on aperçoit maintenant que ce travail ne vient pas précisément de l'acte d'entendre, mais des imaginations qui doivent aller en concours, et qui présupposent dans le cerveau un grand mouvement.
Au reste, quand la vérité est trouvée, tout le travail cesse; et l'âme, toujours délectée de ce beau spectacle, voudroit n'en être jamais arrachée, parce que la vérité ne CJuse par elle-même aucune altération.
Et lorsqu'elle demeure clairement connue, l'imagination agit peu ou point du tout : de là vient qu'on ne ressent que peu ou point de travail.
Car, dans la recherche de la vérité où nous procédons par comparaisons, par oppositions, par proportions, par autres choses semblables pour lesquelles il faut appeler beaucoup d'images sensibles, l'imagination agit beaucoup. Mais quand la chose est trouvée, lame fait taire l'imagination autant qu'elle peut, et ne fait plus que tourner vers la vérité un simple regard, en quoi consiste r.iCle d'entendre.
Et plus cet acte est démêlé de toute image sensible, plus il est tranquille ; ce qui montre que l'acte d'entendre, de lui-même ne fait point de peine.
Il en fait pourtant par accident, parce que, pour y demeurer, il faut arrêter l'imagination, et par conséquent tenir en bride le cerveau contre le cours des esprits.
Ainsi la contemplation, quelque douce qu'elle soit par ^lle- même, ne peut pas durer bien longtemps, par Ls défaut du corps continuellement agité.
Et les seuls besoins du corps, qui sont si fréquents et si grands, font diverses impressions, et rappellent diverses pensées auxquelles il est nécessaire de prêter l'oreille ; de
sorte que l'âme est forcée de quitter la contemplatiori de la vérité.
Par les choses qui ont été dites, on entend le premier effet de l'attention sur le corps. Il regarde le cerveau, qui, au lieu d'une agitation universelle, est fixé à un certain point au commandement de l'âme quand elle veut être attentive, et au reste, demeure en état d'être excitée subsidiairement où elle veut.
11 y a un second effet de l'attention, qui s'étend sur les passions : nous allons le consitlérer. Mais, avant que de passer outre, il ne faut pas oublier une chose considérable, (;ui regarde l'altention prise en elle-même. C'est qu'un objet qui a commencé de nous occuper, par une attention volontaire, nous tient dans la suite longtemps attachés, même malgré nous, parce que les esprits, qui ont pris un certain cours, ne peuvent pas aisément être détournés.
Ainsi notre attention est mêlée de volontaire el d'involontaire. Un objet qui nous a occupés par force, nous flatte souvent, de sorte que la volonté s'y donne ; de môme qu'un objet choisi par une forte application nous devient une occupation inévitable.
Et comme l'agitation naturelle de notre cerveau rappelle beaucoup de pensées qui nous viennent malgré nous, l'attention volontaire de notre âme fait de son côté de grands effets sur le cerveau même ; les traces que les objets y avoient laissées en deviennent plus profondes, el le cerveau est disposé à s'émouvoir plus aisément dans ces endroits-là.
Et par l'accord établi entre le corps et l'âme, il se fait naturellement une telle liaison entre les impressions du cerveau et les pensées de l'âme, que l'un ne manque jamais de ramener l'autre. Et ainsi, quand une forte imagination a causé, par l'attention que l'âme y apporte, un grand mouvement dans le cerveau; en quelque sorte que ce
mouvement soit renouvelé, il fait revivre, et souvent dans toute leur force, les pensées qui l'avoienl causé la première fois.
C'est pourquoi il faut beaucoup prendre garde de quelles imaginations on se remplit volontairement, et se souvenir que dans la suite elles reviendront souvent malgré nous, par l'agitation naturelle du cerveau et des esprits.
Mais il faut aussi conclure qu'en prenant les choses de loin et ménageant bien notre attention, dont nous sommes maîtres, nous pouvons gagner beaucoup sur les impressions de notre cerveau, et le plier à l'obéissance.
l'effet DR l'attention SUR LES PASSIONS, ET COMMF.NT
l'ame les peut tknir en sujétion dans leur pnfNcirE : ou
IL EST PARLÉ DE l'EXTRAVAGANCE, DE LA FOLIE, ET DES SONGES.
Par cet empire sur notre cerveau, nous pouvons aussi tenir en bride les passions, qui en dépendent toutes; et c'est le plus bel effet de l'attention.
Pour l'entendre, il faut observer quelle sorte d'empire nous pouvons avoir sur nos passions.
!• II est certain que nous ne leur commandons pas directement comme à nos bras et à nos mains : nous ne pouvons pas élever ou apaiser notre colère, comme nous pouvons ou remuer le bras ou le tenir sans action.
2* Il n'est pas moins clair, et nous l'avons déjù dit, que par le pouvoir que nous avons sur les membres extérieurs, nous en avons aussi un très-grand sur les passions ; mais indirectement, puisque nous pouvons par k\, et nous éloigner des objets qui les font naître, et en cmpêchar
l'efFet. Ainsi, je puis m'éloigner d'un objet odieux qui m'irrile ; et lorsque ma colère est excitée, je lui puis refuser uion bras dont elle a besoin pour se satisfaire.
Mais, pour cela, il le faut vouloir, et le vouloir fortement. Et la grande difficulté est de vouloir autre chose que ce que la passion nous inspire ; parce que, dans les passions, Tâme se trouve tellement portée à s'unir aux dispositions du corps, qu'elle ne oeul presque se résoudre à s'y opposer.
Il faut donc chercher un moyen de calmer, ou de modérer, ou même de prévenir les passions dans leur principe ; et ce moyen est l'attention bien gouvernée.
Car le principe de la passion, c'est l'impression puissante d'un objet dans le cerveau ; et l'effet de cette impression ne peut être mieux empêché, qu'en se rendant attentif à d'autres objets.
En effet, nous avons vu que l'âme attentive fixe le cerveau en un certain endroit vers lequel elle détermine le cours des esprits; et parla elle rompt le coup delà passion, qui, les portant à un autre endroit, causoit de mauvais effets dans tout le corps.
C'est pourquoi on dit, et il est vrai, que le remède le plus naturel des passions, c'est de détourner l'esprit autant qu'on peut des objets qu'elles lui présentent ; et il n'y a rien pour cela de plus efficace, que de s'attacher à d'autres objets.
Et il faut ici observer, qu'il en est des esprits émus, et poussés d'un ceriain côté, à peu près comme d'une rivière, qu'on peut plus aisément détourner que l'arrêter de droit fil : ce qui fait qu'on réussit mieux dans la passion en pensant à d'autres choses, qu'en s'opposantdirectemen à son cours.
Et de là vient qu'une passion violente a souvent servi
156 DE LA CÛN'NOISSANCE DE DIEU
de frein ou de remède aux autres ; par exemple, l'ambition ou la passion de la guerre, à l'amour.
Et il est quelquefois utile de s'abandonner à des passions innocentes, pour détourner ou pour empêcher des passions criminelles.
11 sert aussi beaucoup de faire un bon choix des personnes avec qui on converse. Ce qui est en mouvement répand aisément son agitation autour de soi ; et rien n'émeut plus les passions, que les discours et les actions des hommes passionnés.
Au contraire, une âme tranquille nous tire en quelque façon hors de l'agitation, et semble nous communiquer son repos, pourvu toutefois que celte tranquillité ne soit pas insensible et fade. 11 faut quelque chose de vif, qui s'accorde un peu avec notre mouvement, mais où, dans le fond, il se trouve de la consistance.
Enfin, dans les passions, il faut calmer les esprits par une espèce de diversion, et se jeter, pour ainsi dire, à côté, piulôl que de combattre de front: c'est-à-dire, qu'il n'est plus temps d'opposer des raisons à une passion déjà émue ; car en raisonnant sur sa passion, même pour l'attaquer, on en rappelle l'objet, on en renforce les traces, et on irrite plutôt les esprits qu'on ne les calme. Où les sages raisonnements sont de grand effet, c'est à prévenir les passions. Il faut donc nourrir son esprit de considérations sensées, et lui donner de bonne heure des attachements honnêtes, afin que les objets des passions trouvent la place déjà prise, les esprits déterminés à un certain cours, et le cerveau affermi.
Car la nature ayant formé cette partie capable d'être occupée parles objets et aussi d'obéir à la volonté, il est clair que qui prévient doit l'emporter.
Si donc l'âme s'accoutume de bonne heure à être maîtresse de son attention, et qu'elle l'attache à de bons objets,
elle sera par ce moyen maîtresse, premièrement du cerveau, par là du cours des esprits, et par là enfin des émotions que les passions excitent.
Mais il faut se souvenir que l'attention véritable est celle qui considère l'objet tout entier. Ce n'est être qu'à demi attentif à un objet, comme seroit une femme tendrement aimée, que de n'y considérer que le plaisir dont on est flatté en l'aimant, sans songer aux suites honteuses d'un semblable engagement.
11 est donc nécessaire d'y bien penser, et d'y penser de bonne lieure , parce que si on laisse le temps à la passion de faire toute son impression dans le cerveau, l'attention viendra t;op lard.
Car, en considérant le pouvoir de l'âme sur le corps, il faut observer soigneusement que ses forces sont bornées et restreintes; de sorte qu'elle ne peut pas faire tout ce qu'elle veut des bras et des mains, et encore moins du cerveau.
C'est pourquoi nous venons de voir qu'elle le perdroit en le poussant trop, et qu'elle est obligée de le ménager.
Par la même raison, il s'y fait souvent des agitations si violentes, que l'âme n'en est plus maîtresse, non plus qu'un cocher de chevaux fougueux qui ont pris le frein aux dents.
(Juand cette disposition est fixe et perpétuelle, c'est ce qui s'appelle folie ; et quand elle a une cause qui finit avec le temps, comme un mouvement de fièvre, cela s'appelle délire et rêverie.
Dans la folie et dans le délire, il arrive de deux choses l'une : ou le cerveau est agité tout entier avec un égal dérèglement, alors il s'est fait une parfaite extravagance, el il ne paroîl aucune suite dans les pensées ni dans les paroles : ou le cerveau n'est blessé que dans un certain endroit, alors la folie ne s'attache aussi qu'à un objet déter-
ioS DE LA CONNOISSANGE DE DIEU
rainé; tels sont ceux qui s'imaginent être toujours à la comédie et à la chasse : et tant d'autres, frappés d"an certain objet, parlent raisonnablement de tous les autres, et assez conséquemmenl de celui-là même qui fait leur erreur.
La raison est que n'y ayant qu'un seul endroit du cerveau marqué d'une impression invincible à l'âme, elle demeure maîtresse de tout le reste, et peut exercer ses fonctions sur tout autre objet.
Et l'agilaiion du cerveau, dans la folie, est si violente, qu'elle paroît môme au dehors par le trouble qui paroît dans tout le visage, et principalement par l'égarement des yeux.
De là s'ensuit que toutes les passions violentes sont une espèce de folie, parce qu'elles causent des agitations dans le cerveau, dont l'âme n'est pas maîtresse. Aussi n'ya-l-il point de cause plus ordinaire de la folie, que les passions portées à certains excès.
Par là aussi s'expli;{uent les songes, qui sont une espèce d'extravagance.
Dans le sommeil, le cerveau est abandonné à lui-même, et il n'y a point d'attention ; car la veille consiste précisément dans l'attention de l'esprit, qui se rend maître de ses pensées.
Nous avons vu que l'attention cause le plus grand travail du cerveau, et que c'est principalement ce travail que le sommeil vient relâcher.
De là il doit arriver deux choses : l'une, que l'imagination doit dominer dans les songes, et qu'il se doit présenter à nous une grande variété d'objets, souvent même avec quelque suite, pour les raisons qui ont été dites en parlant de l'imagination ; l'autre, que ce qui se passe dans notre imagination nous paroît réel et véritable, parce
qu'alors il n'y a point d'attention, par conséquent point de discernement.
De tout cela il résulte que la vraie assiette de l'âme es' lorsqu'elle est maîtresse des mouvements du cerveau ; el que comme c'est par raltenlion qu'elle le contient, c'est aussi de son attention qu'elle se doit principalement rendre la maîtresse: mais qu'il s'y faut prendre de bonne heure, et ne pas laisser occuper le cerveau à des impressions trop fortes, que le temps rendroit invincibles.
Et nous avons vu, en général, que l'âme, en se servant bien de sa volonté, et de ce qui est soumis naturellement à la volonté, peut régler et discipliner tout le reste.
Enfin, des méditations sérieuses, des conversations honnêtes, une nourriture modérée, un sage ménagement de ses forces, rendent l'homme maître de lui-même, autant que cet état de mortalité le peut souffrir.
L'nCilME QUI A MÉDITÉ LA DOCTRINE PRÉCÉDENTE SE CONNOÎT LUI-MÊME.
Après les réflexions que nous avons faites sur l'âme, sur le corps, sur leur union, nous pouvons maintenant nous bien connoître.
Car si nous ne voyons pas dans le fond de l'âme ce qui lui faitcommedemander naturellementd'êtreunieàuncorps, il ne faut pas s'en étonner, puisque nous connoissons si peu le fond des substances. Mais si cette union ne nous est pas connue dans son fond, nous la connoissons suffi samment par les deux effets que nous venons d'expliq et par le bel ordre qui en résulte.
i60 DE LA CONNOISSANCE DE DIEU
Car, premièrement, nous voyons la parfaite société de l'âme et du corps.
Nous voyons, secondemenV, que dans cette société, la partie principale, c'est-à-dire l'âme, est aussi celle qui préside, et que ie corps lui est soumis. Les bras, les jambes, tous les autres membres, et enfin tout le corps est remué et transporté d'un lieu à un antre au commandement de l'âme ; les yeux et les oreilles se tournent où il lui plaît; les mains exécutent ce qu'elle ordonne; la langue explique ce qu'elle pense etcequ'elle veut; les sens lui présentent les objets dont elle doit juger et se servir; les parties qui digèrent et distribuent la nourriture, celles qui forment les esprits et qui les envoient où il faut, tiennent les membres extérieurs et tout le corps en état pour lui obéir.
C'est en cela que consiste la bonne disposition du corps. En effet, nous trouvons le corps sain, quand il peut exécuter ce que l'âme lui prescrit : au contraire, nous sommes malades, lorsque le corps foible et abattu ne peut plus se tenir debout, ni se mouvoir comme nous le souhaitons.
Ainsi, on peut dire que le corps est un instrument dont l'âme se sert à sa volonté ; et c'est pourquoi Platon définissoit l'homme en cette sorte : L'homme, dit-il, est une âme se servant du corps.
C'est de là qu'il concluoit l'extrême dilTérence du corps et de l'âme ; parce qu'il n'y a rien de plus différent de celui qui se sert de quelque chose, que la chose môme dont il se sert.
L'âme donc, qui se sert du bras et de la main commb il lui plaît, qui se sert de tout le corps, qu'elle transporte où elle tro ivebon, qui l'expose à tels périls qu'il lui plaît, et à sa ruine certaine, est sans doute d'une nature de beaucoup supérieure à ce corps, qu'elle fait servir entant de manières et si impérieusement à ses dessems.
Ainsi, on ne se trompe pas, quand on dit que le corps est comme l'inslrumenl de l'âme; et il ne se faut pas étonner si le corps étant mal disposé, l'âme en fait moins bien ses fondions. La meilleure main du monde, avec une mauvaise plume, écrira mal. Si vous ôtez à un ouvrier ses instruments, son adresse naturelle ou acquise ne lui servira de rien.
Il y a pourtant une extrême différence entre les instruments ordinaires et le corps humain. Qu'on Iwùse le pinceau d'un peintre, ou le ciseau d'un sculpteur, il ne sent point les coups dont ils ont été frappés : mais l'âme sent tous ceux qui blessent le corps; et au contraire, elle a du plaisir quand on lui donne ce qu'il lui faut pour s'entretenir.
Le corps n'est donc pas un simple instrument appliqué par le dehors, ni un vaisseau que l'âme gouverne à la manière d'un pilote. 11 en seroit ainsi si elle n'éloit simplement qu'intellectuelle; mais parce qu'elle est sensitive, elle est forcée de s'intéresser d'une façon plus particulière à ce qui le touche, et de le gouverner non comme une chose étrangère, mais comme une chose naturelle et intimement unie.
En un mot, l'âme et le corps ne font ensemble qu'un tout naturel, et il y a entre les oarties une parfaite et nécessaire communication.
Aussi avons-nous trouvé, dans toutes les opérations animales, quelque chose de l'âme et quelque chose du corps : de sorte que, pour se connoître soi-même, il faut savoir distinguer, dans chaque action, ce qui appartient à lune, d'avec ce qui appartient à l'autre, et remarquer tout ensemble comment deux parties de si différente nature s'enlr'aident mutuellement.
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POUR SE BIEN CONNOÎTRE SOl-MÊAIE, IL FAUT S'aCCOUTUMEB,