SI LES ANIMAIX APPRENNENT
Et comment, dira quelqu'un, le peut-on nier? Ne voyons-nous pas tous les jours qu'on leur fait entendre raison ? Ils sont capables comme nous de discipline; on les châtie, on les récompense; ils s'en souviennent, et on tes mène oar là comme les hommes. Témoin les chiens qu on corrige en iCS oailanr, et dont on anime le courage pour la chasse d'un animal, en leur donnant leur curée.
On ajoute qu'ils se font des signes les uns aux autres, qu'ils en reçoivent de nou^, qu'ils entendent notre langage, cl nous font entendre le leur. Témoin les cris qu'on fait aux chevaux et aux chiens pour les animer, les paroles qu'on leur dit, et les noms qu'on leur donne, auxquels ils répondent h leur manière, aussi promptement que les hommes.
Pour entendre le fond de ces choses, et n'être point trompé par les apparences, il faut aller à des distinctions qui, quoique claires et intelligibles, ne sont pas ordinairement considérées.
Par exemple, pour ce qui regarde l'instruction et la discipline qu'on attribue aux animaux, c'est autre chose d'apprendre, autre chose d'être plié et forcé à certains effets contre ses premières dispositions.
L'estomac, qui sans doute ne raisonne pas quand il digère les viandes, s'accoutume à la fin à celles qui aupara- "ant lui répugnoient, et les digère comme les autres. Tous
les ressorts s'ajustenl d'eux-mêmes, et facilitent leur jeu par leur exercice; au lieu qu'ils semblent s'engourdir et devenir paresseux, quand on cesse de s'en servir. L'eau se facilite son passage; et, à force de couler, elle ajuste ellemême son lit de la manière la plus convenable à sa nature.
Le bois se plie peu à peu, et semble s'accoutumer à la situation qu'on lui veut donner. Le fer môme s'adoucit dans le feu et sous le marteau, et corrige son aigreur naturelle. En général, tous les corps sont capables de recevoir certaines impressions contraires à celles qus la nature leur avoit données.
Il est donc aisé d'entendre que le cerveau, dont la nature a été si bien mêlée de mollesse et de consistance, est capable de se plier eu une infinité de faisons nouvelles,d'où, par la correspondance qu'il a avec les nerfs et les muscles, il arrivera aussi mille sortes de différents mouvements.
Toutes les autres parties se forment de la même sorte à certaines choses, et acqtiièrent la facilité d'exercer les mouvements qu'elles exercent souvent.
Et comme tous les objets font une grande impression sur le cerveau, il est aiséd'! comprendre qu'en changeant les objets aux animaux, on changera naturellement les impressions de leur cerveau, et qu'à force de leur présenter les mêmes objets, on en rendra les impressions et plus fortes et plus durables.
Le cours des esprits suivra, pour les causes que nous avons vues en leur lieu ; et par la même raison que l'eau facilite son cours en coulant, les esprits se feront aussi à eux-mêmes des ouvertures plus commodes; en sorte que ce qui étoit auparavant difficile devient aisé dans la suite.
Nous ne devons avoir aucune peine d'entendre ceci dans les animaux, puisque nous l'éprouvons en nous-mêmes.
C'est ainsi que se forment les habitudes; et la raison a
si peu de pari dans leur exercice, qu'on distingue agir par raison, d'avec agir par habitude.
C'est ainsi q^e la main se rompt à écrire, ou h jouer d'un instrument; c'est-à-dire qu'elle corrige une roideur qui tenoit les doigts comme engourdis.
Nous n'avions pas naturellement celte souplesse. Nous n'avions pas naturellement dans notre cerveau les vers que nous récitons sans y penser. Nous les y mettons peu à peu, à force de les répéter, et nous sentons que, pour faire cette impression, il sert beaucoup de parler haut, parce que l'oreille frappée porte au cerveau un coup plus ferme.
Si, pendant que nous dormons, cette partie du cerveau, où résident ces impressions, vient à être fortement frappée par quelque épaisse vapeur, ou par le cours des esprits, il nous arrivera souvent de réciter ces vers, dont nous nous serons entêtés.
Puisque les animaux ont un cerveau comme nous, un sang comme le nôtre fécond en esprits, et des muscles de môme nature, il faut bien qu'ils soient capables de ce côté-là des mêmes impressions.
Celles qu'ils apportent en naissant se pourront fortifier par l'usage, et il en pourra naître d'autres par le moyen des nouveaux objets.
De cette sorte, on verra en eux une espèce de mémoire, qui ne sera autre chose qu'une impression durable des objets, et une disposition dans le cerveau, qui le rendra capable d'être réveillé à la présence des choses dont il a accoutumé d'être frappé.
Ainsi la curée donnée aux chiens, fortifiera naturellement la disposition qu'ils ont à lâchasse; et, parla même raison, les coups qu'on leur donnera à propos, à force de les retenir, les rendront immobiles à certains obj-ets, qui naturellement les auroient émus.
Car nous avons vu, par l'anatomie, que les coups vont
224 DE LA CONNOl&SANCE Dli DIEU
au cerveau, quelque pari (ju'ils ilonnent; et quand on frappe les aniuiaux en certains temps, et à la présence de certains objets, on unit dans le cerveau l'impression qu'y fait le coup avec celle qu'y fait l'objet, et par là on en change la disposition.
Par exemple, si on bat un chien à la présence d'une perdrix qu'il alloit manger, il se fait dans le cerveau une autre impression que celle que la perdrix y avoil faite naturellement. Car le cerveau est formé de sorte que des corps qui agissent sur lui en concours, comme la la perdrix et le bâlon, il ne s'en fait qu'un seul objet total, qui a son caractère particulier; par conséquent son impression propre, d'oîi suivent des actions convenables.
{/est ainsi que les coups retiennent et poussent les animaux, sans qu'il soit besoin qu'ils raisonnent; et parla même raison ils s'accoutument à certaines voix et à certains sons. Car la voix a sa manière de frapper; le coup donne à l'oreille, et le contre-coup au cerveau.
11 n'y a personne qui puisse penser que celte manière d'apprendre, ou d'être touché du langage, demande de l'entendement : et on ne voit rien, tians les animaux, qui oblige à y reconnoître quelque chose de plus excellent.
SUITE, ou ON MONTRE ENCORE PLUS EN PARTICULIER CE QUE C'iiST QUE DRESSER LES ANIMAUX, ET QUE LEUR PARLER.
Bien plus, si nous venons à considérer ce que c'est qu'apprendre, nous découvrirons bientôt que les animaux en sont incapables.
Apprendre, suppose qu'on puisse savoir; elsavcir, suppose qu'on puisse avoir des idées universelles, et des
principes universels, qui, une fois pénétrés, nous f;i»sent toujours tirer de semblables conséquences.
J'ai en mon esprit l'idée d'une horloge, ou de quelque autre machine. Pour la faire, je ne me propose aucune matière déterminée ; je la lerai également de bois ou d'ivoire, de cuivre ou d'argent. Voilà ce qui s'appelle une idée universelle, qui n'est astreinte à aucune matière particulière.
J'ai mes règles pour faire mon horloge. Je la ferai également bien sur quelque matière que ce soit. Aujourd'hui, demain, dans dix ans, je la ferai toujours de même. C'est ià avoir un principe universel, que je puis également appliquer à jous les faits particuliers, parce que je sais tirer de ce principe des conséquences toujours uniformes.
Loin d'avoir besoin, pour mes desseins, d'une matière particulière el déterminée, j'imagine souvent une machine que je ne puis exécuter, faute d'avoir une malièie assez propre : et je vais tâtant toute la nature, et remuant toutes les inventions de l'art, pour voir si je trouverai la matière que je cherche.
Voyons si les animaux ont quelque chose de semblable, et si la conformité qui se trouve dans leurs actions, leur vient de regarder intérieurement un seul el même modèle.
Le contraire paroît manifestement. Car faire la môme chjse, parce qu'on reçoit toujours et à chaque fois la même impression, ce n'est pas ce que nous cherchons.
Je regarde cent fois le même objet, el toujours il fait dans ma vue un effet semblable. Celte perpétuelle Uniformité ne vient nullement d'une idée intérieure à laquelle je m'étudie de me conformer; c'est que je suis toujours frappé du même objet matériel; c'est que mon organe est toujours également ému, el que la nature a
uni la même sensation à celle émotion, sans que je puisse en empêcher l'effet.
Il en est de môme des choses convenables ou contraires à la vie; elles ont tontes leur caractère particulier, qui fait son impression sur mon corps : à cela sont attachés naturellement la volupté et la douleur, l'appétit et la répugnance.
Or, il me semble que tout le mieux qu'on puisse faire pour les animaux, c'est de leur accorder des sensations : du moins est-il assuré qu'on ne leur met rien dans la tête, que par des impressions palpables. Un homme peut être touché des idées immatérielles, de celles de la vérité, de celles de la vertu, de celles de l'ordre et des proportions, et des règles immuables qui les entretiennent; choses manifestement incorporelles. Au contraire, qui dresse un chien, lui présente du pain à manger, prena un bâton à la main, lui enfonce, pour ainsi parler, les objets matériels sur tous ses organes, et le dresse à coups de bâton, comme on forge le fer à coups de marteau.
Qui veut entendre ce que c'est véritablement qu'apprendre, et la différence qu'il y a entre enseigner un homme, et dresser un animal, n'a qu'à regarder de quel instrument on se sert pour l'un et pour l'autre.
Pour l'homme, on emploie la parole, dont la force ne dépend point de l'impression corporelle. Car ce n'est point par celte impression qu'un homme en entend un autre. S'il n'est averti, s'il n'est convenu, en un mot, s'il n'entend la langue, la parole ne lui fait rien; et au contraire, s'il entend dix langues, dix sortes d'impressions sur les oreilles et sur son cerveau n'exciteront en lui que la même idée; et ce qu'on lui explique par tant de langues, on le peut encore expliquer en autant de sortes d'écritures. Et on peut subsistucr à la parole et à l'écriture mille autres sortes de signes; car quelle chose,
dans la nature, ne peut pas servir de signal? En un mot, tout est bon pour avertir l'homme, pourvu qu'on s'entende avec lui. Mais à l'animal, avec qui on ne s'entend pas, rien ne sert que les impressions réelles et corporelles; il faut les coups et le bâton. Et si onemploiela parole, c'est toujours la même qu'on inculque aux oreilles de l'animal, comme son, et non comme signe ; car on ne veut pas s'entendre avec lui, mais le l'aire venir à son point.
Avec un homme à qui nous parlons, ou que nous avons à instruire, nou^ne cessons pas jusqu'à ce que nous sentions qu'il entre dans notre pensée. Il n'en est pas ainsi des animaux : à proprement parler, nous nous en servons comme d'instruments; des chiens, comme d'instruments à chasser; des chevaux, comme d'instruments à nous porter, à nous servir à la guerre, et ainsi du reste. Comme en accordant un instrument, nous tâtons la corde à diverses fois, jusqu'à ce que nous l'ayons mise à notre point; ainsi nous tâtons un chien que nous dressons à la chasse, jusqu'à ce qu'il fasse ce que nous voulons, sans songer à le faire entrer dans notre pensée, non plus que la corde; car nous ne lui sentons point de pensée ni de réflexion qui répondent aux nôtres.
Que si les animaux sont incapables de rien apprendre des hommes qui s'appliquent expressément à les dresser, à plus forte raiion ne faut-il pas croire qu'ils apprennent les uns des autres.
Il est vrai qu'ils reçoivent les uns des autres de nouvelles impressions et dispositions ; mais si cela étoit apprendre, toute la nature apprendroit ; et rien ne seroit plus docile que la cire, qui retient si bien tous les traits du cachet qu'on appuie sur elle.
C'est ainsi qu'un oiseau reçoit dans le cerveau une impression du vol de sa mère ; et cette impression se trouvant
228 DE lA CONNOl&SANCE DE DIEU
semblable à celle qui est dans la mère, il fait nécessaite-
ment la même chose.
Les hommes appellent cela apprendre, parce que, lorsqu'ils apprennent, il se lait quelque chose de pareil en eux. Car ils ont un cerveau de même nature que celui des animaux; et ils font plus facilement les mouvements qui se font souvent en leur présence, sans doute parce que leur cerveau, imprimé du caractère de ce mouvement, est disposé par là à en produire un semblable. Mais cela n'est pas apprendre; c'est recevoir une impression, dont on ne sait ni les raisons, ni les causes, ni les convenances.
C'est ce qui paroit clairement dans le chant, et même dans la parole. Laissons-nous aller à nous-mêmes, nous parlerons du même Ion qu'on nous parle. Un écho en fait bien autant. Qu'on mette deux cordes de luth à l'unisson, l'une sonne quand on touche l'autre. Il se fait quelque chose de semblable en nous, quand nous chantons sur le même ton dont on commence. Un maître de musique nous le fait faire ; mais ce n'est pas lui qui nous l'apprend : la nature nous l'a appris avant lui, quand elle a mis une si grande correspondance entre l'oreille qui reçoit les sons et la trachée-artère qui les forme. Ceux qui savent l'anatomie connoissent les nerfs et les muscles qui font cette correspondance, et elle ne dépend point du raisonnement.
C'est ce qui fait que les rossignols se répondent les uns aux autres, que les sansonnets et les perroquets répètent les paroles dont ils sont frappés. Ce sont comme des échos, ou plutôt ce sont de ces cordes montées sur le môme ton, qui se répondent nécessairement l'une à l'autre.
Nous ne sommes pas seulement disposés à chanter sur le môme ton que nous écoulons, mais encore tout notre corps s'ébranle en cadence, pour peu que nous ayons l'oreille juste; et cela dépend si peu de noire choix, rj^u'il
faudroit nous forcer pour faire autrement : tant il y a de proportion entre les mouvements de l'oreille et ceux des autres parties.
Il est maintenant aisé de connoître la diflérence qu'il y a entre imiter naturellement, et apprendre par art. Quand nous chantons simplement après un autre, nous l'imilons naturellement; mais nous apprenons à chanter, quand nous nous rendons attentifs aux règles de l'art, aux mesures, au temps, aux différences des tons, à leurs accords, et aux auUes choses semblables.
Et pour recueillir en deux mots tout ce qui vient d'être dit, il y a, dans l'instruction, quelque chose qui ne dépend que de la conformation des organe?, et de cela les animaux en sont capables comme nous; et il y a ce qui dépend de la réflexion et de l'art, dont nous ne voyons en eux aucune marque.
Par là demeure expliqué tout ce qui se dit Je leur langage. C'est autre chose d'être frappé du son ou de la parole, en tant qu'elle agite l'air, et ensuite les oreilles et le cerveau ; autre chose de la i egarder comme un signe dont les hommes sont convenus, et rappeler en son esprit les choses qu'elle signifie. Ce dernier, c'est ce qui s'appelle entendre le langage ; et il n'y en a dans les animaux aucun vestige.
C'est aussi une fausse imagination qui nous persuade qu'ils nous font des signes. C'est autre chose de faire un signe pour se faire entendre ; autre chose d'être mu de telle manière, qu'un autre puisse entendre nos disposilions.
La fumée nous est un signe du feu, et nous fait prévenir les embrasements. Les mouvements d'une aiguille nous marquent les heure-, et règlent notre journée. Le rouge au visage, et le feu aux yeux, sont un signe de la colère, comme l'éclair qui nous avertit d'éviter ce foudre.
230 DE L\ COiNNOlSSANCE DE DIEU
Les cris d'un enfant nous sont un signe qu'il souffre;; et par là il nous invite, sans y penser, à le soulager. Mais de dire que pour cela ou le feu, ou une montre, ou un enfant, et même un homme en colère, nous fassent signe d« quelque chose, c'est s'abuser trop visiblement.
EXTRÊME DIFFÉRENCE DE l'qOMME ET DE LA BÊTE.
Cependant, sur ces légères ressemblances, les hommes se comparent aux animaux. Ils leur voient un corps comme à eu.x^ et des mouvements corporels semblables aux leurs. Ils sont d'ailleurs attachés à leurs sens, et par leurs sens ;\ leur corps. Tout ce qui n'est point corps, leur paroît un rien; ils oublient leur dignité, et contents de ce qu'ils ont de commun avec les bêtes, ils mènent aussi une vie toute bestiale.
C'est une chose étrange, qu'ils aient besoin d'être réveillés sur cela. L'homme, animal superbe, qui veut s'attribuer à lui-même tout ce qu'il connoit d'excellent, et qui ne veut rien céder à son semblable, fait des efforts pour trouver que les bêles le valent bien, ou qu'il y a peu de différence entre lui et elles.
Une si étrange dépravation, qui nous fait voir d'un côté combien notre orgueil nous enlle, et de l'autre combien notre sensualité nous ravilit, ne peut être corrigée que j^ar une sérieuse considération des avantages de notre nature. Voici donc ce qu'elle a de grand, et dont nous ne voyons dans les animaux aucune apparence.
La nature humaine connoit Dieu; et voilà déjà, par ce seul mot, les animaux au-dessous d'elle jusqu'à l'ijifini.
Car qui seroit assez insensé pour dire qu'ils aient seulement le moindre soupçon de celte excellente nature qui a fait toutes les autres, ou que cette connoissance ne fasse pas la plus grande de toutes les différences?
La nature humaine, en connoissant Dieu, a l'idée du bien et du vrai, d'une sagesse inGnie,d'(me puissance absolue , d'une droiture infaillible, en un mot de la perfection.
La nature humaine connoît l'immutabilité et l'éternité; et sait que ce qui est toujours, et ce qui est toujours de môme, doit précéder tout ce qui change ; et qu'à comparaison de ce qui est toujours, ce qui change ne mérite pas qu'on le compte parmi les êtres.
La nature humaine connoît des vérités éternelles, et elle ne cesse de les chercher au milieu de tout ce qui change, puisque son génie est de rappeler tous les changements à des règles immuables.
Car elle sait que tous les changements qui se voient dans l'univers se font avec mesure, et par des proporlionsi cachées, en sorte qu'à prendre l'ouvrage dans son tout, on n'y peut rien trouver d'irrégulier.
C'est là qu'elle aperçoit l'ordre du monde, la beauté incomparable des astres, la régularité de leurs mouvements, les grands effets du cours du soleil, qui ramène les saisons, et donne à la terre tant de différentes parures. Notre raison se promène par tous les ouvrages de Dieu, où voyant, et dans le détail et dans le tout, une sagesse d'un côté si éclatante, et de l'autre si profonde et si cachée, elle est ravie et se perd dans cette contemplation.
Alors s'apparoît à elle la belle et véritable idée d'une vie hors de cette vie, d'une vie qui se passe toute dans la contemplation de la vérité; et elle voit que la vérité, éter-
* On lit à la marge de la main de Bossuet : « Subordinations, causes; proportions, trop vague. »
232 DE LA CONNÛISSANcE DE DIEU
iielle par elle-même, doit mesurer une telle vie par l'étcrïiité qui lui ost propre.
La nature humaine connoît que le hasard n'est qu'un nom inventé par l'ignorance, et qu'il n'y en a point dans le monde. Car elle sait que la raison s'abandonne au hasard le moins qu'elle peut, et que, plus il y a de raison dans une entreprise ou dans un ouvrage, moins il y a de hasard ; de sorte qu'oti préside une raison infinie, le hasard n'y peut avoir de lieu.
La nature humaine connoît que ce Dieu qui préside à tous les corps, et qui les meut à sa volonté, ne peut pas être un corps : autrement il seroil changeant, mobile, altérable, et ne seroit point la raison éternelle et immuable par qui tout est fait.
La nature humaine connoît la force de la raison, et comment une chose doit suivre d'une autre; elle aperçoit en elle même celte force invincible de la raison ; elle connoît les règles certaines par lesquelles il faut qu'elle arrange toutes ses pensées ; elle voit dans tout bon raisonnement une lumière éternelle de vérité, et voit, dans la suite enchaînée des vérités, que dans le fond il n'y en a qu'une seule, où toutes les autres sont comprises.
Elle voit que la vérité, qui est une, ne demande naturellement qu'une seule pensée pour la bien entendre ; et dans la multiplicité des pensées qu'elle sent naître en ellemême, elle sent aussi qu'elle n'est qu'un léger écoulement de celui qui comprenant toute vérité dans une seule pensée, pense aussi éternellement la même chose.
Ainsi elle connoît qu'elle est une image et une étincelle de cette raison première; qu'elle doit s'y conformer, et vivre pour elle.
Pour imiter la simplicité de celui qui pense toujours la même chose, elle voit qu'elle doit réduire toutes ses
pensées & une seule, qui esl celle de servir fidèlecneia ce Dieu dont elle est l'image.
Mais en même temps elle voit qu'elle doit aimer, pour l'amour de lui, tout ce qu'elle trouve honoré de celte divine ressemblance, c'est-ii-dire tous les hommes.
Là elle découvre les règles de la justice, de la bienséance, de la société, ou pour mieux parler de la fraternité humaine; et sait que si, dans tout le monde, parce qu'il esl fait par rai-on, rien ne se fait que de convenable, file, qui entend la raison, doit bien plus se gouverner par les lois de la convenance.
Elle sait que qui s'éloigne volontairement de ces lois, est digne d'ôtre réprimé et châtié par leur autorité loulepnissanle, et que qui fait du mal en doit souffrir.
Elle sait que le châtiment répare l'ordre du monde blessé par l'injustice, et qu'une action injuste, qui n'est point réparée par l'amendement, ne le peut être que par le supplice.
Elle voit donc que tout est juste dans le monde, et par conséquent que tout y est beau, parce qu'il n'y a rien de plus beau que la justice.
Par ces règles, elle connoît que l'état de cette vie, oii il y a tant de maux et tant de désordres, doit être un état pénal, au(iuel doit succéder un autre état, où la vertu soit toujours avec le bonheur, et où le vice soit toujours avec la souffrance.
Elle connoîl donc par des principes certains ce que c'est que châtiment et récompense ; et voit comment elle doit s'en servir pour les autres, et en profiter pour elle-même.
C'est sur cela qu'elle fonde les sociétés et les républiques, et qu'elle réprime l'inhumanité et la barbarie.
Dire que les animaux aient le moindre soupçon de toutes ces choses, c'est s'aveugler volontairement, et renoncec au bon sens.
Après cola, concluons que l'homme qui se compare aux animaux, ou les animaux à lui, s'est tout à fait oublié, et ne pt'ut tomber dans cette erreur, que par le peu de soin qu'il prend de cultiver en lui-même ce qui raisonne et qui entend.
LES ANIMAUX n'inYENTENT RIEN.
Qui verra seulement que les animaux n'ont rien inventé de nouveau depuis l'origine du monde, et qui considérera d'ailleurs tant d'inventions, tant d'arts et tant de machines, par lesquelles la nature humaine a changé la face de la terre, verra aisément par là combien il y a de grossièreté d'un côté, et combien de génie de l'autre.
Ne doit-on pas être étonné que ces animaux, à qui on veut attribuer tant de ruses, n'aient encore rien inventé ; pas une arme pour se défendre, pas un signal pour se rallier et s'entendre contre les hommes, qui les font tomber dans tant de pièges? S'ils pensent, s'ils raisonnent, s'ils réfléchissent, comment ne sont-ils pas encore convenus entre eux du moindre signe? Les sourds et les muets trouvent l'invention de se parler par leurs doigts. Les plus stupides le font parmi les hommes ; et si on voit que les animaux en sont incapables, on peut voir combien ils sont au-dessous du dernier degré de stupidité, et que ce n'est pas connoître la raison que de leur en donner la moindre étincelle.
Quand on entend dire h Montaigne, qu'il y a plus de différence de tel à tel homme, que de tel homme h telle bête, on a pitié d'un si bel esprit ; soit qu'il dise sérieusement une chose si ridicule, soit qu'il raille sur une matière qui d'elle-même est si sérieuse.
ET DE SOI-MÊME, l'.i;>
Y a-t-il un homme si stupide qui n'invenle du moins quelque signe pour se faire entendre? Y a-t-il une bête si rusée, qui ait jamais rien trouvé ? Et qui ne sait que la moindre des inventions est d'un ordre supérieur à tout ce qui- ne fait que suivre ?
Et à propos du raisonnement qui compare les hommes stupides avec les animaux, il y a deux choses à remarquer ; l'une, que les hommes les plus stupides ont des choses d'un ordre supérieur au plus parfait des animaux ; l'autre, que tous les hommes étant sans contestation de même nature, la perfection de l'àme humaine doit être considérée dans toute la capacité où l'espèce se peut étendre; et qu'au contraire, ce qu'on ne voit dans aucun <le3 animaux, n'a son principe ni dans aucune des espèces, ni dans tout le genre.
Et parce que la marque la plus convaincante que les animaux sont poussés par une aveugle impétuosité est l'uniformité de leurs actions : entrons dans cette matière, et recherchons les causes profondes qui ont inlioduit une telle variété dans la vie humaine.
DE LA PREMIÈRE CAUSE DES INVENTIONS ET PE LA VARIÉTÉ DE LA VIE UDMAINE, QUI EST LA llÉFLi-XION .
Représentons-nous donc que les corps vont naturellement, un même train, selon les dispositions oh on les a mis.
Ainsi, tant que notre corps demeure dans la même disposition, ses mouvements vont toujours de même.
Il en faut dire autant des sensations, qui, comme ncnis
23C DE LA CONNOl^SAiNCE DE DIEU
avons (lit, sont attachées nécessairement aux dispositions des organes corporels.
Car, encore que nous ayons vu que nos sensations demandent nécessairement un principe distingué du corps, c'est-à-dire une âme; nous avons vu, en môme temps, t[ue celte âme, en tant qu'elle sent, est assujettie au corps, en sorte que les sensations en suivent le mouvement.
Jamais donc nous n'inventerons rien par les sensations, qui vont toujours à la suite des mouvements corporels, et ne sortent jamais de celte ligne.
Et ce qu'on dit des sensations se doit dire des imaginalions, qui ne sont que des sensations continuées.
Ainsi, quand on attribue les inventions à l'imagination, c'est en tant qu'il s'y mêle des réflexions et du raisonnement, comme nous verrons tout à l'heure. Mais, de soi, l'imaginalion ne produiroit rien, puisqu'elle n'ajoute rien iux sensations que la durée.
Il en est de même de ces appétits ou aversions naturelles que nous appelons passions: car elles suivent les sensations, et suivent principalement le plaisir et la douleur.
Si donc nous n'avions qu'un corps et des sensations, ou ce qui les suit, nous n'aurionsricn d'inventif. Mais deux choses font naître les inventions : 1° nos réflexions; 2° notre liberté.
Car au-dessus des sensations, des imaginations et des appétits naturels, il commence à s'élever en nous ce qui s'appelle réflexion; c'est-à-dire que nous remarquons nos sensalions,nous les comparons avec leurs objets, nous recherchons les causes de ce qui se fait en nous et hors de nous ; en un mot, nous entendons et nous raisonnons, c'est-à-dire, que nous connoissons la vérité, et que d'une vévité nous allons à l'autre.
Dès là donc nous commençons à nous élever au-dessus
des dispositions corporelles; et il laul ici remarquer que dès que dans ce chemin nous avons fait un premier pas, nos progrès n'ont plus de bornes. Car le propre des réflexions, c'est de s'élever les unes sur les autres, de sorte qu'on réfléchit sur ses réflexions jusqu'à l'inflni.
Au reste, quand nous parlons de ces retours sur nousmêmes, il n'est plus besoin d'avertir que ce retour ne se fait pas à la manière de celui des corps. Réfléchir, n'est pas exercer un mouvement circulaire ; autrement, tout corps qui tourne s'entendroit lui-même, et son mouvement. Réfléchir, c'est recevoir au-dessus des mouvements corporels, et au-dessus même des sensations, une lumière qui nous rend capables de chercher la vérité jusque dans sa source.
C'est pourquoi, en passant, ceux-là s'abusent, qui, voulant donner aux bêles du raisonnement, croient pouvoir le renfermer dans certaines bornes. Car, au contraire, une réflexion en attire une autre; et la nature des animaux pourra s'élever à tout dès qu'elle pourra sortir de la ligne droite.
C'est ainsi que d'observations en observations, les inventions humaines se sont perfectionnées. L'homme attentif à la vérité a connu ce qui étoil propre ou mal propre à ses desseins, et s'est trouvé l'imagination remplie, par les sensations, d'une inflnité d'images. Par cette force qu'il a de réfléchir, il lésa assemblées, il les a disjointes ; il s'est en cette manière formé des desseins; il a cherché des matières propres à l'exécution. Il a vu qu'en fondant le bas il pouvait élever le haut ; il a bâti, il a occupé de grands espaces dans l'air, et a étendu sa demeure naturelle En étudiant la nature, il a trouvé des moyens de lui donner de nouvelles formes. Il s'est fait des instruments ; il s'est fait des armes; il a élevé les eaux qu'il ne pouvoit pas aller puiser dans le
fond OÙ elles éloient lerre ; il en a creusé, il en a fouillé les entrailles, et il y a trouvé de nouveaux secours : ce qu'il n'a pas pu atteindre, de si loin qu'il a pu l'apercevoir, il a tourné à son usage. Ainsi les astres le dirigent dans ses navigations et dans ses voyages; ils lui marquent et les saisons et les heures. Après six mille ans d'observations, l'esprit humain n'est pas épuisé ; il cherche et il trouve encore, afin qu'il connoisse qu'il peut trouver jusqu'à, l'infini, et que la seule paresse peut donner des bornes à ses connoissances et à ses inventions.
Qu'on me montre maintenant que les animaux aient ajouté quelque chose, depuis l'origine du monde, à ce que la nature leur avoit donné; j'y reconnoîlrai de la réflexion et de l'invention. Que s'ils vont toujours un môme train, comme les eaux et comme les aibres, c'est folie de le«r donner un principe dont on ne voit parmi eux aucun efl'el.
Et il faut ici remarquer que les animaux, à qui nous voyons faire les ouvrages les plus industrieux, ne sont pas ceux où d'ailleurs nous nous imaginons le plus d'esprit. Ce que nous voyons de plus ingémeuA parmi les animaux sont les réservoirs des fournis, si l'observation en est véritable; les toiles des araignées, et les filets qu'elles tendent aux mouches; les rayons de miel des abeilles; la coque des vers h soie; les coquillages des limaçons et des autres animaux semblables, dont la bave forme autour d'eux des bâtiments si ornés et d'une architecture si bien entendue : et toutefois ces animaux n'ont d'ailleurs aucune marque d'esprit, et ce seroit une erreur de les estimer plus ingénieux que les autres, puisqu'on voit que leurs ouvrages ont en ell'et tant d'esprit qu'ils les passent, et doivent sortir d'un principe supérieur.
Aussi la raison nous persuade que ce que les animaux
Jonl Je plus iiuluslrieux, se l'ail de la même sorte que les fleurs, tes arbres, et les animaux eux-mêmes, c'est-à-dire avec art du côté de Dieu, et saiis art qui réside en eux.
SECONDE CAUSE DES INVENTIONS, ET DE LA VARIÉTÉ DE LA VIK HUMAINE ; LA LIBERTÉ.
Mais du principe de réflexion qui agit en nous, naît une seconde chose; c'est la liberté, nouveau principe d'invention et de variété parmi les hommes. Car l'âme, élevée par la réflexion au-dessus du corps et au-dessus des objets, n'est point entraînée par leurs impressions^ et demeure libre et maîtresse des objets et d'elle-même. Ainsi elle s'attache à ce qu'il lui plaît, et considère ce qu'elle veut, pour s'en servir selon les fin? qu'elle se propose.
Celte liberté va si loin, que l'âme s'y abandonnant, sort quelquefois des limites que la raison lui prescrit; et ainsi, parmi les mouvements qui diversifient en tant de manières la vie humaine, il faut compter les égarements et les fautes.
De là sont nées mille inventions : les lois, les instructions, lesrécompenses, les châtiments, etlesauU'es moyens qu'on a inventés pour contenir ou pour redresser la liberté égarée.
Les animaux ne s'égarent pas en cette sorte ; c'est pourquoi on ne les blâme jamais. On les frappe bien de nouveau, par la même raison qui fait qu'on retouche souvent à lia coi^le qu'on veut monter sur un certain ton; mais les blâmer, ou se fâcher contre eux, c'est comme quand, de colère, on rompt sa plume qui ne marque pas, ou qu'oa jette à terre un couteau qui refuse de couper.
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Ainsi la nature humaine a une étendue en bien et en mal, qu'on ne trouve point dans la nature animale. El c'est pourquoi les passions, dans les animaux, ont un effet plus simple et plus certain. Car les nôtres se compliquent par nos réflexions, et s'embarrassent mutuellement. Trop de vues, par exemple, mêleront la crainte avec la colère, ou la tristesse avec la joie. Mais comme les animaux, qui n'ont point de réflexion, n'ont que les objets naturels, leurs mouvements sont moins détournés.
Joint que l'âme, par sa liberté, est capable de s'opposer aux passions avec une telle force, qu'elle en empoche l'effet : ce qui étant une marque de raison dans l'homme, le contraire est une marque que les animaux n'ont point de raison .
Car, partout où la passion domine sans résistance, le corps et ses mouvements y font et y peuvent tout ; et ainsi la raison n'y peut pas être.
Mais le grand pouvoir de la volonté sur le corps, consiste dans ce prodigieux effet que nous avons remarqué, que l'homme est tellement maître de son coips, qu'il peut même le sacrifier à un plus grand bien qu'il se propose. Se jeter au milieu des coups, et s'enfoncer dans les traits par une impétuosité aveugle, comme il arrive aux animaux, ne marque rien au dessus du corps : car un verre se brise bien en tombant d'en haut de son propre poids. Mais se déterminer à mourir avec connoissance et par raison, malgré toute la disposition du corps qui s'oppose à ce dessein, marque un principe supérieur au corps ; et parmi tous les animaux, l'homme est le seul où se trouve ce principe.
La pensée d'Aristote est belle ici, que l'homme seul a la raison, parce que seul il peut vaincre et la nature et la coutume.
ET DE SOI-MEME. 24f