A SON EGLISE
00 RÉPONSE AUX OBJECTIONS d'uN MINISTBE CONTR» LA PREMIÈRE INSTRDCTION.
Jacques-Bénigne, par la permission divine Évêque de Meaux : aux nouveaux catholiques, salut et bénédiction.
a Heureux qui trouve un ami fidèle, et qui annonce la justice à une oreille attentive * ! » C'est à cette béatitude que j'aspire dans cette Instruction. J'ai proposé dans la précédente les promesses de Jésus-Christ prêt à retourner au ciel, d'où il étoit venu, pour assurer ses apôtres de la durée éternelle de leur ministère ; et j'ai montré que cette promesse, qui rend l'Église infaillible, emporte la décision de toutes les controverses qui sont nées, ou qui pourront naître parmi les fidèles. Les ministres demeurent d'accord que si l'interprétation des paroles de Jésus- Christ est telle que je la propose, ma conséquence est légitime; mais ils soutiennent que je l'ai prise dans mon
i Eccli., XXV, 12-
esprit, et que la promesse de Jésus-Christ n'a pas le sens que nous lui donnons. Il m'est aisé de faire voir le contraire ; et si vous voulez m'écouter, mes chers Frères, j'espère de la divine miséricorde de vous rendre la chose évidente. Pourrez-vous me refuser l'audience que je vous demande au nom et pour la gloire de Jésus-Christ ? Il s'agit de voir si ce divin Maître aura pu mettre en cinq on six lignes de son Evangile tant de sagesse, tant de lumière, tant de vérité, qu'il y ait de quoi convertir tous les errants,' pourvu seulement qu'ils veulent bien nous prêter une oreille qui écoute, et ne pas fermer volontairement les yeux. Ce discours tend uniquement à la gloire du Sauveur des âmes; et il n'y aura personne qui ne le bénisse, si l'on trouve qu'il ait préparé un remède si efficace aux contestations qui peuvent jamais s'élever parmi ses disciples.
Qu'on ne dise pas que c'est une matière rebattue, et qu'il seroit inutile de s'en occuper de nouveau : point du tout. Ui:i ministre habile vient de publier un livre sous ce titre : Traitez des préjugez faux et légitimes : ou Réponse aux Lettres et Instructions pastorales de quatre prélats; MM. de Nouilles, cardinal, archevêque de Paris ; Colbert, archevêque de Rouen ; Bossuet, évêque de Meaux; et Nesmond, évêque de Montauban : divisé en trois tomes ; à Delft^ chez Adrien Beman: M. DCCI.
On seroit d'abord effrayé de la longueur de ces trois volumes, d'une impression fort serrée, si on alloit se persuader que j'en entreprenne la réfutation entière. Non, mes Frères, l'auleur de cette réponse a mis à part ce qui me louche, et c'est à quoi est destiné le livre IV du tome II *.
Dès le commencement de son ouvrage, il en avertit Id
» Tom. II, p. 537.
lecteur par ces paroles : « Enfin l'Instruction pastorale de M. de Meaux, contenant les promesses que Dieu a faites à l'Eglise, a paru lorsque l'édition de cet ouvrage éloit déjà fort avancée. EUeentroit si naturellement dans notre dessein, que nous n'avons pu nous dispenser d'y répondre : « et un peu après : « M. de Meaux sait efTectivement choisir ses matières : celle de l'Eglise lui a paru susceptible de tous les ornements qu'il a voulu lui donner; et si les années ont diminué le feu de son esprit et la vivacité de son style, elles ne l'ont pas éteint. On a lâché de prévenir les effets que l'éloquence et la subtilité de ce prélat pouvoient faire dans l'esprit des peuples, en faisant dans le quatrième livre (du tome II) une discussion assez exacte des avantages qu'il donne à l'Eglise et à ses pasteurs *. »
Ces avantages, que je donne à l'Egl'se et à ses pasteurs, ne sont autres que ceux qui leur sont donnés par Jésus-Christ même, lorsqu'il promet d'être tous les jours avec eux jusqu'à la fin de l'univers : je m'attache uniquement à ce texte, pour ne point distraire les esprits en diverses considérations. C'est en vain que le ministre insinue que, tout affoibli que je suis par les années, on a encore à se défier de l'éloquence et de la subtilité qu'il m'attribue. Il sait bien en sa conscience que cet argument est simple. Il n'y a qu'à considérer avec attention les paroles de Jésus-Christ dans leur tout, et ensuite l'une après l'autre. C'est ce que je ferai dans ce discours plus uniment que jamais. Je n'ai ici besoin d'aucuns ornements ni d'aucune subtilité, mais d'une simple déduction des paroles de l'Evangile.
J'avoue que les traités de controverse ont quelque chose de désagréable. S'il ne falloit qu'instruire en simplicité de cœur ceux qui errent apparemment de bonne fui, de tels
* Tom. 1, Avert., n. 3.
ouvrages apporleroienl une sensible consolation; mais on est contraint de parler contre les ministres, qu'on voudroil pouvoir épargner comme les autres errants, puisqu'enfin ce sont des hommes et des chrétiens; et on seroit heureux de ne pas entrer dans les minuties, dans les chicanes, dans les détours artificieux dont ils chargent leurs écrits. Il n'y a point de bon cœur qui ne souffre dans ces disputes, et qui ne plaigne le temps qu'il y faut donner; mais comment refuser à la charité ces fâcheuses discussions? Puisque donc on ne peut s'en dispenser sans dénier aux errants le secours dont ils ont besoin, éloignons du moins de ces traités tout esprit d'aigreur : faisons si bien qu'on ne perde pas, s'il se peut, la piste de l'Evangile. C'est à quoi je dois travailler principalement dans ce discours, oii je me propose d'en expliquer les promesses fondamentales. EUes consistent en sept ou huit lignes; et afin qu'on ne puisse plus les perdre de vue, je commence par les réciter : « Toute puissance m'est donnée dans le ciel et dans la terre. Allez donc et enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, et leur enseignant à garder tout ce que je vous ai commandé : et voilà, je suis tous les jours avec vous (par celte toute-puissance) jusqu'à la fin du monde ^. » Si je trouve dans cette promesse faite aux apôtres et à leurs successeurs les avantages qui ne leur appartiennent pas, il sera aisé de le remari'iuer, puisque l'auteur a pris soin de les ramasser dans un livre particulier, qui est le quatrième de son ouvrage, « avec une discussion assez exacte. » Le soin qu'il prend d'avertir son lecteur qu'il n'écrit point pour les théologiens et pour les savants, et que c'est ici « une pièce destinée au peuple * » nous fait entendre quelque chose de simple et de populaire, qui par là doit être aussi très intel-
^Mallh., xxviii, \'6-lQ. — ^Acert., ii. 3.
ligible. Dieu soit ioaé : si l'on tient parole, nous n'avons pointàexaminerdesargumenlstropsubtils, où le peuple ne comprend rien, et l'auteur se va renfermer dans les vérités dont tout le monde est capable. Il répèle dans le corps du livre : « Nous n'écrivons pas pour les savants, trop versez dans cette matière pour y recevoir instruction; mais pour un peuple qui a perdu ses livres et l'habitude de parler de ces matières, et d'en entendre parler *. » On lui va donc composer un livre oti il retrouve ce qu'il a perdu de plus simple, de plus nécessaire et de plus clair dans les autres. Les savants et les curieux ne sont point appelés à cette dispute; c'est aux peuples qu'on veut montrer la voie du salut dans les avantages que Jésus-Christ a promis à leurs pasteurs, afin de les diriger s^ns péril, comme sans discussion, dans les voies de la vérité et du salut éternel. Comme ma preuve dans ce dessein doit être formelle et précise, le peuple le plus ignorant la doit voir sans beaucoup de peine; mais en même temps si les réponses du ministre ne sont manifestement que de vains détours, elles ne feront que montrer à Tceil la foiblesse de la cause qu'il veut soutenir. Refuser une ou deux heures de temps ou quelque peu davantage, si la chose le demandoit, à la considération d'un passage de l'Evangile dont le sens est si aisé à entendre dont le fruit sera la décision de toutes les controverses, ne seroit-ce pas à la fois vouloir s'opposer à son salut éternel, à la gloire de Jésus-Christ, à la vérité des promesses qu'il a faites en termes si clairs à son Eglise et à ses pasteurs?
Dès le premier chapitre du livre IV le ministre croit révolter contre moi tous les esprits en disant : M. de Meaux réduit tout à un seul point de connoissance, qui est l'autorilé de l'Église. Tout, dit-il, consiste à bien concevoir
* Tom. I, cliap. ii, n. 1, p. 125.
six lignes de l'Évangile, où Jésus-Christ a promis en termes simples, précis, aussi clairs que le soleil*,» d'être tous les jours avec les pasteurs de son Église jusqu'à la Gn des siècles 2. Le ministre s'écrie ici: «Dieu a donc grand tort d'avoir fait de si gros livres et de les avoir mis entre les mains de tout le monde. Six lignes : que dis-je six lignes? Six mots gravez sur une planche à Rome auroient levé toutes les difficultez, puisqu'il devoit y avoir à Rome une succession d'hommes infaillibles, et qu'il n'y a point de curé dans l'Église qui puisse changer sa doctrine. » N'embrouillons point les matièies; il ne s'agit ni de Rome, ni de l'infaillibilité de ses papes, dont le ministre sait bien que nous n'avons jamais lait un point de foi ni de celle que le ministre veut imaginer que nous donnons aux curés et aux pasteurs en particulier : il est question de savoir si la sagesse de Jésus-Christ est assez grande pour renfermer en six lignes de quoi trancher tous les doutes par un principe commun et universel. Qui osera contester à Jésus- Christ cet avantage? « Mais, dit-on, si tout est réduit en six lignes. Dieu a donc grand tort d'avoir fait de si gros livres : » comme qui diroit : Si, après avoir récité deux préceptes de la charité, qui n'ont pas plus de six lignes, Jésus-Christ a prononcé « qu'en ces deux préceptes, » c'est-à-dire dans ces six ligues, «étoit renfermée toute la loi et les prophètes 3 : » Si saint Paul a poussé plus loin ce m; lérieux abrégé, en disant que tout éloil compris dan^ ce seul mot : Diliges, etc. *, pourquoi fatiguer le monde à lire ces gros livres des Écritures, et obliger les prophètes à multiplier leurs prophéties? Si conformément à celte doctrine, saint Augustin a enseigné que l'Écriture ne commande
»Tom. II, Uv. IV, n. 13, p. 553. — * Malt/u, xxviii, 20. — »/6i(/., xxu, 40. — ' Rom., XIII, 9.
que la charilé el ne défend que la convoitise, pourquoi mettre tant de grands volumes entre les mains des fidèles? Gomme donc Dieu a donné un abrégé dr> toute la doctrine des mœurs qu'il a comprise en six lignes, ainsi Jésus-Christ en a donné un pour ce qui regarde la foi,, en comprenant dans six lignes toutes les voies qui nous mènent à la vérité, et ne demandant autre chose sinon que l'on reçoive les enseignements qui se trouveront perpétués dans la succession des pasteurs, avec qui il sera « tous les jours,» depuis les apôtres jusqu'à nous et « jusqu'à la fin du monde. »
Il ne faut donc pas s'étonner que Jésus-Christ ait renfermé en six lignes tant de sagesse et le remède de tant de maux. Au reste ce que ce ministre trouve si étrange, n'est pas seulement accordé par les catholiques, mais encore par les protestants. Je n'en connois point parmi eux de plus éclairé que BuUus, prêtre protestant anglois,. le défenseur invincible de la divinité du Fils de Dieu et de la foi de Nicée contre les sociniens, à qui il oppose ences termes l'autorité infaillible du concile de rs'ieée. « Si, dit-il, dans un article principal, on s'imagine que tous les pasteurs de l'Église auront pu tromper tous les fidèles, comment pourroit-on défendre la parole de Jésus- Christ, qui a promis à ses apôtres, et en leurs personnes à leurs successeurs, d'être toujours avec eux? Promesse, poursuit ce docteur, qui ne seroit pas véritable, puisque tes apôtres ne doivent pas vivre si longiemp-, n'étoil que leurs successeurs sont ici compris en la personne les apôtres mômes *. » Voilà donc manifeslemeul l'Eglise et son concile infaillible, et son infaillibilité établie sur la promesse de Jésus-Christ entendue selon no> maximes. Si l'on dit que c'est là produire en témoignage uu parti-
»Bull., Def. fid.Nic.f proœm., n. 1.
ciilier prolestant, qui parle contre les principes de sa religion, c'est ce qui fait voir que ce n'est pas nous qui inspirons de tels sentiments, mais qu'on les prend dans le fonds commun du christianisme, quand on combat naturellement pour la vérité, comme faisoit ce savant auteur contre ses ennemis les plus dangereux.
Mais ce n'est plus un particulier; c'est tout un synode qui oppose aux remontrants, lorsqu'ils rejetoient l'autorité des synodes qu'on assembloit contre eux : « que Jésus- Christ, qui avoit promis à ses apôtres l'esprit de vérité, avoit aussi promis à son Eglise d'être toujours avec elle : » d'où il tire cette conséciuence, a que lorsqu »I s'assembleroit de plusieurs pays les pasteurs pour décider, selon la parole de Dieu, ce qu'il faudroit enseigner dans les Églises, il falloit avec une ferme confiance se persuader que Jésus Christ seroil avec eux selon sa promesse*. » C'est un synode qui parle : il n'est que provencial, je l'avoue ; mais il est lu et approuvé par le synode de Dordrecht, oii toute la Réforme étoit assemblée sans on excepter aucun pays; en sorte qu'on l'appeloit le synode comme œcuménique de Dordrecht. Qui leur inspiroit ce langage i^i contraire aux maximes de leur religion? D'où leur venoit celte ferme conliance : confiance « selon la promesse, » et par conséquent selon l'expression de saint Paul'^, confiance selon la foi, plus inébranlable que les fondements de la terre, quoique soutenue du doigt de Dieu? C'est que les hommes se trouvent souvent imprimés de certaines vérités fortes qu'ils ne suivent pas. Ils posent le principe : ils ne peuvent soutenir la conséquence. Les philosophes connoissent le pouvoir immense de Dieu : ils n'ont pas la force de l'adorer, et se perdent dans leurs pensées : le Juif croit Michée, qui lui annonce la ve-
> Sun. Ddpli.y Ad. D>,rdr., p. 6G. — » Rom., iv, 13, 16, 19, 20, etc.
nue du Christ dans Bethléem*; il n'a pas le courage de s'élever à sa naissance éternelle avec le même prophète. Notre ministre demeure d'accord « qu'il ne faut jamais (juiltcr l'église de Dieu : Où est, dit-il, l'homme assez fou, pour contester qu'on ne doive toujours demeurer dans l'Église de Dieu? 11 vaudroit autant demander s'il est permis de se damner 2. » Voilà de belles paroles, mais qui s'en vont en fumée et se réduisent à rien, si l'on ne fait qu'éluder toutes les expressions de promesses faites à l'Église, pour en venir à conclure qu'on «se peut sauver dans le schisme ^, » loin de vouloir demeurer dans l'Église de Dieu, comme la suite le fera paroître.
Mais il faut considérer d'abord comme le ministre incidente sur chaque parole des promesses de Jésuschrist. Répétons-les donc encore une fois; et n'oublions pas sur toutes choses qu'elles commencent par ces termes, qui sont l'âme et le soutien de tout le discours : «Toute puissance m'est donnée dans le ciel et dans la terre,» ce qu'il continue en cette sorte : aallez-donc », avec la foi et la certitude que doit inspirer un tel secours : « allez, enseignez les nations et les baptisez au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai commandé : et voilà je suis avec vous, » par celte toute-puissance à laquelle rien n'est impossible, «je suis, dis je, avec vous; j'y suis tous les jours jusqu'à la fin du monde*,» Osez tout, entreprenez tout, allez par toute la terre y attaquer toutes les erreurs; ne donnez de bornes à votre entreprise ni dans les lieux ni dans les temps. Votre parole ne sera jamais sans effet : «Je suis avec vous :» le monde ne pourra vous abattre : le temps, ce grand destructeur de
» Mich., V, 2. — * Avert., n. 3. — 3 Ci-dessous, n. 56, etc., 60, - * Mrith., xvvni, 18-20.
tous les ouvrages des hommes, ne vous anéantira pas; « je suis avec vous, » moi le Tout-Puissant, dès aujourd'hui, <( tous les jours, et jusqu'à la fin du monde. »
Ces paroles portent la lumière jusque dans les cœurs les plus ignorants : embrouillons-les donc, disent vos ministres. C'est ce que va entreprendre avec plus d'adresse que jamais celui qui m'attaque; et voici par où il commence : « M. de Meaux, qui soutient que ces deux mots : «Je suis avec vous,» sont simples, précis, clairs comme le soleil, et qu'ils n'ont besoin d'aucun commentaire, est obligé d'y en faire un, dans lequel il insère ses préjugez et fait dire à Jésus-Christ ce qui lui plaist *. » Voyons, lisons, examinons s'il y a un seul mot du mien dans ce qu'il appelle mon commentaire. « Il y trouve (M. de Meaux) une Église toujours visible, comme une chose qui est sortie avec emphase de la bouche de Jésus-Christ. » Laissons l'emphase qu'il ajoute, et voyons si j'explique bien les paroles du Fils de Dieu : «Il ne faut pas demander : c'est ainsi, dit-il, que M. de Meaux fait parler de ce divin Maislre, si le nouveau corps, la nouvelle congrégation, c'est-à-dire la nouvelle Église que je vous ordonne de former, sera visible estant comme elle le doit estre, composée de ceux qui donnent les sacrements et de ceux qui les reçoivent. Cependant, poursuit le ministre, Jésus-Christ n'a rien dit de semblable. » Il n'a rien dit de semblable, mes Frères? L'a-t-on pu penser, que la distinction expresse de ceux qui enseignenl et de ceux qui sont enseignés, de ceux qui baptisent et de ceux qui sont baptisés, n'eût rien de semblable à une Eglise visible? A quoi donc est-elle semblable? A une Église invisible? La fausseté saule aux yeux : la prédication de la parole est comprise en termes formels sous
*Tom. II, liv, IV, chap. u, n. 3, p. 559.
cette expression : Enseignez : l'administration des sacrements n'est pas moins évidemment contenue sous le baptême qui en est la porte; ce sont là les caractères propres et essentiels qui rendent lÉglise visible : tous les chrétiens, sans en excepter les protestants, l'entendent ainsi. C'est donc ici une chose qui non-seulement est semblable à l'Église visible, mais qui est l'Église visible elle-même. Passons et écoutons le ministre. « M. de Meaux trouve encore ici l'Église composée de toutes les nations jusqu'à la fm des siècles *. » Eh ! de quoi sera donc formée, d'oii sera tirée, de qui sera composée cette Église, dont les pasteurs ont reçu cet ordre : « Allez par tout le mon do, prêchez l'Évangile à toute créature ^ : » et encore : « Allez, enseignez toutes les nations ^ ? » Mais, direz-vous^ il n'exprime pas que l'Église, qu'il a dessinée par ces paroles, sera jusqu'à la fin composée de toutes les nations : non, sans doute ; il ne dit pas non plus que moi, que toutes les nations y seront toujours actuellement rassemblées ; mais les apôtres et leurs successeurs ne cesseront de prêcher et d'annoncer l'Évangile à toutes les nations, au sens que saint Paul disoit après le Psalmisle : « Le bruit que fait leur prédication (celle des apôtres) retentit par toute la terre, et la voix s'en fait entendre par tout l'univers *; » et encore : « Votre foi est annoncée par tout le monde ' ; » et encore : « L'Évangile est parvenu jusqu'à vous, comme il est dans tout l'univers, et y fructifle, et y croît, comme parmi vous ®. » Il ne dit pas que tout le monde doive croire à la fois : « Cet Évangile doit être prêché ou sera prêché (successivement) par toutes la terre, en témoignage à toutes les nations ; et après viendra la fin '. !►
» Tom. II, liv. IV, chap. r, n. 3, p. 559. — « Mar\, xvi, 15. — ^MaUh.,\\\m, 19. — * Rom., x, 18. —^Ibtd., i, 8, — ' Coluss. ,\,6^ — 1 MalUi., x.MV, 14.
414 SECOiNDE INSTRUCTION PASTORALE
€'est Jésus-Christ même qui parle, et il donne à son Église le terme de la fin de l'univers, pour porter à toute la terre la lumière de l'Évangile.
Mais tous croiront-ils ? Non, répond saint Paul : « Tous n'obéissent pas à l'Évangile, selon que dit Isaïe : Seigneur, qui croira les choses que nous avons ouïes ? Mais je dirai : N'ont-ils pas ouï? puisqu'il est écrit : Le bruit s'en est fait entendre par toute la terre *. » S'il y a des particuliers qui ne croient pas à l'Évangile, qui doute qu'il n'y ait aussi des nations, puisqu'on en trouve même, « à qui l'esprit de Jésus ne permet pas de prêcher ^ » durant de certains moments ? Allez donc chicaner saint Paul et Jésu?- Christ même, et alléguez-leur la Chine, comme vous faites sans cesse, et si vous voulez les Terres Australes, pour leur disputer la prédication écoutée par toute la terre : tout le monde, malgré vous, entendra toujours ce langage populaire qui explique par toute la terre le monde connu, et dans ce monde connu une partie éclatante et considérable de ce grand tout; en sorte qu'il sera toujours véritable que ce sera de ce monde que l'Église demeurera toujours composée, et que la fin du monde la trouvera, « enseignant et baptisant les nations, » et recueillant de chaque contrée ceux que Dieu lui voudra donner.
Voilà ce commentaire chimérique qu'on m'accuse de faire à ma fantaisie des promesses de Jésus-Christ, quand je n'allègue que saint Paul et Jésus-Christ lui-môme pour les expliquer. Mais voici encore une autre partie de ce commentaire des promesses de l'Évangile. <i M. de Meaux y trouve une Église qui subsistera rangée sous un mesme gourvernement, c'est-à dire sous l'autorité des mesmes pasteurs; » à quoi le ministre ajoute, en insultant: «Le si raple ne voyoit point cela dans le texte de saint Matthieu*,»
»/îow.,x, 16. —2 Act.,\\i,Q, 7. — » Tom. II, p. 659,
comme qui diroit : Le simple n'y voyoit pas que le troupeau seroit gouverné par les enseignements des apôtres, à qui il est dit : « Allez, enseignez, leur apprenant à garder tout ce que je vous ai commandé. » Le simple ne voyoit pas que c'est là le gouvernement ecclésiastique : le simple ne voyoit pas que toute l'autorité des pasteurs devoit consister à donner les sacremens, ou bien à les refuser aux indignes, selon qu'ils écouleroient ou qu'ils n'écouteroient pas la prédication de leurs pasteurs, ce que ce môme ministre conclut enfin par cette amère raillerie : « Le peuple ne voyoit pas toutes ces choses : il avoit besoin d'un autre soleil, c'est à-dire de M. de Meaux, pour l'éclairer, etpourluy découvrir ce qui est plus clair que le soleil *. » Il falloit un » nouveau soleil » pour apprendre au peuple, que partout où il y a prédication, sacrement, gouvernement ecclésiastique, il y a une Église visible à qui appartiennent les promesses, puisque c'est à elle, en termes formels, qu'elles sont adressées par le Sauveur du monde.
Mais écoutons encore où le ministre se réduit: « Pesons, dit-il, toutes les paroles de Jésus-Christ, comme M. de Meaux les a pesées, et par ce moyen nous en découvrirons le sens et la vérité 2. » C'est îà, mes Frères, ce que je prétends; ei puisque votre ministre le prétendaussi, c'est pour lui que je vous demande une audience particulière.
« Premièrement, M. de Meaux borne celte promesse aux pasteurs de son Égli-e, quoiqu'elle soit commune à tous les fidèles, avec lesquels Jésus-Christ sera jusqu'à la consommation des siècles. » H produit saint Hilaire et saint Chrysostorae, et se donne la peine de prouver ce que personne ne contesta jamais. Quand j'ai dit que la promesse de Jésus- Christ s'adressoit dii'-ecteraent aux
»Tom. II, p. 5C0. — * Ibil., n. 4, p. .".GO.
4i6 SECONDE INSTRUCTION PASTORALE
pasteurs, j'ai pour garant Jésus Christ, qui leur dit luimême : « Enseignez et baptisez. » Il parle donc directement à ceux qu'il a préposés à la prédication et à l'adminislration des sacrements. Mais tout cela est fait pour le peuple : « Tout est à vous, dit saint Paul, soit Paul, soit Céphas, soit ApoUos *. » Nous ne sommes que les ministres de votre salut, dont la dispensation nous est commise. Jésus- Christ est avec les apôtres pour le profit des fidèles : les fidèles sont donc compris dans la promesse: a Je vous prie, dit-il, mon Père, non-seulement pour ceux-ci : » c'est-à-dire pour mes apôtres, « mais encore pour tous ceux qui croiront en moi par leur parole 3. » On voit qu'il prie pour les Qdèles en les attacharil aur :Lptt7". Or. n'a pas besoin d'alléguer saint Hilaire, ni saint Ghrysostome ; la chose parle d'elle-même; et le profit des fidèles sous le ministère marque clairement la part qu'ils ont à la promesse, encore qu'elle se trouve directement adressée à leurs pasteurs, comme il falloit pour établir l'autorité, aussi bien que l'éternité de leur ministère.
Écoulez donc les paroles, et prenez l'esprit et l'intention des promesses de Jésus-Christ : «Je suis avec vous, » qui enseignez, qui administrez les sacrements et qui gouvernez par ce moyen le peuple fidèle : « Je suis avec vous, » et votre ministère subsistera : « Je suis avec vous, » et je bénirai ce ministère : il sera saint et fructueux; et ne cessera jamais de l'être, parce que je promets, moi qui peut tout, et ma promesse immuable sera tout ensemble l'objet et le soutien de la foi.
Ne croyez donc pas qu'il ne promette que l'extérieur du ministère : c'est bien ce qu'il exprime nommément dans sa promesse : mais l'effet intérieur, les grâces intérieures y sont attachées et renfermées, parce que Jésus-
« I Cqv.^ m, 22. —^Joan., xvji, 20.
Christ est toujours présent pour donner efficace à sa parole et à ses sacrements, comme il sera plus amplement expliqué en son lieu.
Le ministre poursuit en celte sorte : « Jésus-Christ, le meilleur de tous les interprèles, a fait la mesme promesse aux laïques (qu'aux pasteurs), en leur disant qu'ils demeureront en lui, et lui en eux. L'union est intime, réciproque, et marque une durée éternelle. Cependant quoique Jésus-Christ ait promis aux Gdèles une union éternelle, M. de Meaux ne voudroit pas soutenir que les hiïijues auront loujours une lumière éclatante et une connoissance pure de la vérité : et lui qui nous fait un si grand crime de la justice inamissible et de la persévérance des saints, devroit avoir conclu que si Dieu, malgré sa prorn-^sse de demeurer dans les saints, les laisse tomber dans le crime, et du crime sous la puissance du démon, il peut aussi laisser son Eglise dans l'erreur et le vice, malgré cette parole : « Je suis avec vous *. »
Il ne faudroit point mêler tant de choses, si l'on vouloit éclaircir plutôt qu'embrouiller la question. Surtout il ne faudroit point confondre ensemble la doctrine de k l'inamissibilité de la justice avec celle de la persévérance des saints, » ni avancer, ce qui n'est pas, que je fuis un crime de l'une comme de l'autre. La doctrine de la persévérance n'a jamais été révoquée en doute. Celle de l'inamissibililé de la justice est particulière aux calvinistes ; et par le peu qu'f n dit notre ministre, on doit sentir qu'elle est impie. « L'union, dit-il, que Jésus-Christ promet aux laïques est intime, réciproque et d'une éternelle durée ; néanmoins malgré sa promesse de demeurer dans les saints, il les laisse tomber dans le crime et sous la puissance du démon; ainsi le laïque en qui Jésus-Christ
t Tom. U, p. 560
418 SECONDE INSTRUCTION PASTOUALE
demeure, avec qui son union est intime, réciproque, et d'une éternelle durée *,» est en même temps dans le crime et sous la puissance de l'enfer : en faudroil-il davantage pour quitter une religion, où l'on enseigne des absurdités, disons, des impiétés si manifestes ?
L'application de l'auteur aux promesses faites à l'Eglise n'est pas moins étrange, et il faudra dire que, par la même raison qu'unparliculier peut être dansle même temps uni intimement à Jésus-Christ et sous la puissance du démon, par cette même raison la société des pasteurs se trouvera par l'erreur, par la corruption et enûn en toutes manières sous la puissance des ténèbres, pendant que « tous les jours sans interruption Jésus-Cbrist sera avec elle : quelle convention y aura-t-il donc avec Jésus- Christ et Bélial^, » et la Réforme est-elle venue pour les concilier ensemble ?
Ouvrez les yeux, mes chers Frères, et voyez que l'on vous amuse, non-seulement en vous proposant des questions hors de propos, mais encore en sauvant une erreur par une autre, au lieu de les condamner toutes deux. Dieu n'a promis à aucun des saints qu'il « ne perdroit jamais la justice ni l'union intime avec lui, » comme l'ont perdue du moins pour un temps un David, un Salomon, un saint Pierre. Dieu n'a promis à aucun des saints, comme il a fait à l'Eglise entière, « d'être » avec lui, H tous les jours, » c'est-à-dire sans la moindre interruption, « et jusqu'à la fin des siècles : » le terme de la fin des siècles, qu'il donne à son assistance, dénote l'Eglise telle qu'elle est en ce monde, visible par toute la terre, à qui il donne pour caractère de sa visibilité la prédication et les sacrements, et lui promet de la conserver <i tous les jours » en cet état, tant que l'univers
» Tom. Il, p. 5C^ — * II Cor., vi, 15.
subsistera. A-t-il dit quelque chose de semblable de son union avec aucun saint particulier ? Ecoutons : « Vous ôles purs encore, dit le Sauveur, demeurez en moi et moi en vous * ; » tant que vous serez en moi, je serai en vous : est-ce à dire : Vous y serez toujours? Point du tout, puisqu'il vient de dire : « Vous êtes encore purs, » pour insinuer qu'ils cesseroient bientôt de l'être, leur chef en le reniant et tous en tombant dans l'incrédulité pendant le scandale de la croix. Il poursuit : (( Qui demeure en moi et moi en lui, portera beaucoup de fruit^: » qui en doute ? Mais, vouloit-il dire que pendant le temps de leur incrédulité, « ils dussent demeurer en lui et lui en eux ; » et porter des fruits de vie éternelle, pendant qu'au contraire ils ne produisoient que des fruits d'incréduhté et de mort? Le disciple bien-aimé prononce : « Dieu est amour : » et ainsi « quiconque demeure dans l'amour, demeure en Dieu et Dieu en lui '. » Qui ne le sait pas? On y demeure en effet tant qu'on aime d'un vrai amour. Est-ce à dire qu'on « aime » toujours et qu'on « demeure toujours en Dieu » sans aucune interruption, môme en reniant, en maudissant et en jurant qu'on ne connolt pas Jésus-Christ ? Qui osera prononcer un tel blasphème ? Reconnoissez donc, encore un coup, que les passages qu'on vous allègue n'ont rien de commun avec celui dont il s'agit, oh Dieu promet sans réserve, ni restriction à son Eglise visible, à la communion des pasteurs et des troupeaux, d'être avec elle « tous les jours, » et que le monde périra avant qu'il les abandonne.
Et remarquez, mes chers Frères, que je ne vous jette ni dans des discours inutiles ou d'une grande recherche,
» Joa»., XV, 3, 4. — » Ibid., 6. — » 1 Joan., iv, 16. — * Tom. II, a.&,p.5Gl.
ni dans des questions ou subtiles ou étrangères : seulement je pèse avec vous parole à parole les promesses de' Jésus-Christ, sans qu'il faille ouvrir d'autres livres que l'Évangile, ou que jusqu'ici il s'y trouve la moindre difficulté : voyons si votre ministre en use de môme.
« M. de Meaux, poursuit-il, applique la promesse de Jésus-Christ uniquement aux pasteurs et aux évêques latins. » On vous amuse, mes Frères : je ne distingue dans la promesse ni Latins ni Grecs, et j'y comprends également tous les pasteurs grecs, latins, scythes et barbares, qui succéderont aux apôtres sans aucune interruption, et sans avoir changé leur doctrine par aucun fait positif. Ainsi ce qu'on dit des Grecs jusqu'ici demeure inutile : il faudra seulement nous souvenir d'examiner en son lieu la foi des Grecs, et s'il est vrai qu'ils n'aient jamais abandonné la succession : ce qui ne regarde ni Texamen ni l'intelligence de la promesse dont il s'agit, considérée en elle même.
Laissons donc en surséance, pour un peu de temps, ce qui regarde l'applicalion de la promesse ou aux Latins ou aux Grecs, ou aux autres peuples particuliers, puisqu'il n'en est rien dit dans celte promesse, et continuons à peser les propres paroles qu'elle contient.
« C'est assez parler des personnes, continue votre ministre, venons au fond. Jésus-Christ promet à l'Eglise qu'il sera toujours avec elle : ce terme : Avec elle, dit M. de Meaux, marque une protection assurée et invincible de Dieu : » ce qu'il avoue en disant: «lia raison jusque-là *. » Si j'ai raison jusque-lù, je tire deux conséquences : l'une, que l'Eglise visible sera toujours; l'autre, qu'elle sera toujours attachée aux pasteurs qui prendront la place des apôtres, et que l'erreur y sera toujours exterminée, a C'est ici que
1 Tom. II, liv. IV, cap. m, n. 1, p. 5G6.
voire minisire cile ces paroles de mon Instruction : Ceux qui voudront être enseignés de Dieu, n 'auront qu'à vous croire, comme ceux qui voudront être baptisés n'auront qu'à s'adresser à vous *. » A cela, quelle réponse? Le ministre avoue « que Dieu peut suppléer à tous nos besoins par sa présence, quand il veut 2 ; mais, ajoute-t-il, il ne le fait pas toujours. Où est donc cette protection assurée et invincible, que j'ai raison de reconnoîlre dans ces paroles : « Je suis avec vous ? » Et comment est-elle assurée, si Dieu pouvant la donner, il ne le veut pas ?
Pour montrer que ces paroles : « Je suis avec vous, » emportent une protection assurée autant qu'invincible, j'allègue ce qui fut dit par l'ange à Gédéon : « Vous sauverez Israël, parce que je suis avec vous : » et je produis en même temps plusieurs passages où cette parole : « Je suis avec vous, » marque un effet toujours certain '. Le ministre n'a pu le nier, comme on a vu ; mais sur l'exemple de Gédéon, il répond deux choses : La première : « Gomme tous ceux avec qui Dieu est, n'ont pas la force de Gédéon pour tuer miraculeusement six vingt mille hommes dans une bataille, ainsi quoique Dieu soit avec les successeurs des apôtres, il ne s'ensuit pas qu'ils doivent étendre comme eux l'Eglise jusqu'au bout du monde, ni avoir la mesme autorité qu'eux *. » C'est la première réponse ; voici la seconde : « Comme la présence de Dieu, qui estoit avec Gédéon, ne l'empêcha pas de faire un éphod, après lequel Israël idolâtra, ce qui fut un lacet à sa maison *, ainsi la présence de Dieu dans l'Eglise n'empêche pas que ses principaux chefs n'introduisent en certains lieux l'erreur, et ne rendent l'Eglise très-obscure par leur idolâtrie. « "Vous le voyez, mes
» l'* fnshuct. pastor., n. 5. — « Ibid., p. 567. — » Ibid., n. 5. — * Toin. II, p. 667, 568. — » Judic, viii, 27.
Frères, il n'a pas osé pousser à bout sa conséquence : pour la tirer tout entière, il devoit conclure que tous les pasteurs pourroient tomber dans l'idolâtrie : il n'a osé le conclure que des principaux. Il devoit encore conclure « que toute l'Egli se devoit estre obscure par l'idolâtrie : » il a évité ce blasphème, qui feroit horreur, et n'ose livrer à l'idolâtrie « que de certains lieux, » ce qui n'empêrheroil pas la pureté du culte dans le gros. Il a donc lui-même senti la défectuosité manifeste de son principe, qu'il n'a osé pousser à bout : mais quoi qu'il en soit, ses deux réponses vont retomber sans ressource par un seul mot.
Cetle parole : « Je suis avec vous, » n'emporte « de garde asseurée et de protection invincible » que dans l'effet pour lequel Dieu l'a prononcée, et pour lequel il a promis d'être avec nous. C'étoit à l'effet de défaire les Madianites et d'en délivrer Israël, que Dieu étoit avec Gédéon : aussi cet effet n'a-t-il pas manqué, et les Madianites ont été taillés en pièces par ce capitaine : c'étoil aussi à l'effet d'enseigner la vérité et d'administrer les sacrements, que Jésus-Chri-t devoit être tous « les jours jusqu'à la fin du monde » avec ses apôlres et leurs successeurs: cet effet est donc celui qui n'a pu manquer; autrement il ne sert de rien d'avoir avec soi le Tout-Puissant, si l'on peut perdre l'effet pour lequel il assure qu'il y est et qu'il y sera toujours. Appliquons la môme chose à l'éphod érigé par Gédéon ; l'effet de cette promesse : « Je suis avec vous, » étoit accompli par la défaite des Madianites, pour laquelle étoit donnée : l'éphod, qui vient si longtemps après, n'appartient pas à cette promesse ; et le ministre, qui nous le produit, abuse trop visiblement de votre créance.
« M. de Meaux, poursuit le ministre^ devoit remarquer que Dieu avoit promis à l'Eglise judaïque d'estre éternellement avec elle, d'y mettre son nom à jamais : et
n(^anmoins que cette présence n'a pas empêché ni sa ruine, ni que pendant qu'elle a duré, il n'y ait eu des abominations et des idolâtries jusque dans le temple, et que les prêtres et les sacrificateurs ne se soient corrompus *. »
Pour procéder nettement, je distingue ici deux difficultés : l'une qu'on tire de la ruine de l'Eglise judaïque, et l'autre qu'on tire de sa corruption pendant qu'elle subsistoit.
Pour la ruine, il est vrai que Dieu avoit dit « qu'il mettroit son nom à jamais dans le temple de Salomon; »' et, ce qu'il y a de plus fort, « qu'il y auroit tous les jours ses yeux et son cœur : » promesse qui ne paroît pas de moindre étendue que celle de Jésus-Christ dont nous parlons. Voilà du moins l'argument de votre ministre dans toute sa force. Remarquez pourtant, mes chers Frères, qu'il n'a osé citer ce passage entier, de peur d'y trouver sa confusion. Lisons-le donc tel qu'il est : « Je mettrai mon nom à jamais dans celle maison, et j'y aurai tous les jours mes yeux et mon cœur. Si lu marches dans mes voies, comme a fait ton père David, j'établirai Ion trône à jamais. Si au contraire vous et vos enfants cessez de me suivre et adorez des dieux étrangers, j'arracherai Israël de la terre que je leur ai donnée, et je rejetterai de devant ma face le temple que j'ai consacré à mon nom, en sorte qu'Israël sera la risée et la fable de tout l'univers, et que ce temple sera en exemple à tous les peuples du monde *. » On vous a tu, mes chers Frères, la condition expressément apposée à la promesse de la synagogue : et vous ne voulez pas voir la différence entre cette promesse absolue : « Et voilà, je suis avec vous tous les jours ; » et celle-ci : « J'y serai, si vous faites bien. »
1 Tom. II, p. 567, etc., 614, etc. — » lll Reg., ix, 3 et seq. ; II Pa» rai., vn, 16, 10.
Votre minisire objecte souvent : Quoi donc ! ne taii dra-t-ii point quitter l'Eglise, si elle tombe dans l'idolâlrie et dans l'erreur ? Autre illusion, puisque c'est là précisément ce qui est exclus comme impossible par celle promesse absolue : « Je suis avec vous tous les jours : » étant cboses visiblement incompatibles, et que Jésus- Christ soit « avec elle tous les jours, » et qu'elle soit quelque jour livrée à l'idolâtrie et à l'erreur, avec lesquelles Jésus-Ghrisl ne demeure pas.
Et pour parler plus à fond, sans nous jeter néanmoins dans des discussions embarrassantes, est il possible, mes Frères, que vous ne vouliez pas voir que l'Eglise judaïque ou la synagogue par sa condition dcvoil tomber, au lieu qu'au contraire l'Eglise de Jésus- Christ par sa condition devoil subsister à jamais malgré les efforLs de l'enfer ? La chose ne reçoit pas de difficulté. « Dieu promet un Nouveau Testament : donc le premier devoil vieillir el être aboli *, » conclut sainl Paul. « Dieu promet en Jésus- Christ un nouveau sacerdoce selon l'ordre de Melchi^édech; » donc il promet en même temps rabolilion de la loi, puisque selon le même sainl Paul, « la loi doiî passer en même temps que le sacerdoce 2. 0 Jé^us Christ a luimême prononcé, selon la prophétie de David, « que la pierre qui devait faire la lêle du coin, devoil être auparavant rejetée par les Juifs';» d'otiil devoil arriver qu'il seroit contraint de leurôter la vigne, el de la donnera d'autres ouvriers*. Jésus-Ghrisl a vu aussi dans Daniel « l'abomination de la désolation dans le lieu saint : et, dit-il, que celui qui lit, entende*, » afin qu'on soit attentif à ce grand mystère. Dans ce mystère éloit compris le « meurtre du Christ » par les Juifs ; et après ce meurtre, « l'entière dissipation
« Hebr., vin, 8, 9 et seq. — */6irf., vu, 12. — » Maltk,, \%i, 42.— » laid., 40, 41. — 8 Ibid., xsiv, 15.
de tout ce peuple, avec l'abomination et la désolalior jusqu'à la fin *. » Y a-t-il donc un aveuglement pareil k celui de régler les promesses faites à l'Eglise par celles de la synagogue, et de ne vouloir jamais reconnoUre ni mettre de différence entre celle dont Dieu se relire, et celle à qui il proteste qu'il est toujours avec elle : entre celle à qui il dit : « Je suis avec vous jusqu'à la fin ; » et celle dont il est écrit : « La désolation jusqu'à la fin demeure sur elle. »
Voilà une claire résolution de l'argument que l'on tire de la ruine de la Synagogue : mais on a objecté en second lieu quedu moins Dieu étoit présent dans l'Église judaïque tant qu'elle devoit subsister, et néanmoins « que celle présence n'a pas empoché que pendant le temps qu'elle a duré, il n'y ail eu des idolâtries et des abominations jusque dans le temple ; et que les prêtres et les sacrificaleurs ne se soient corrompus ^. » Voilà sans doute votre argument le plus spécieux : mais ouvrez les yeux, mes chers Frères, et voyez avec quelle précision nous y répondons par cette seule demande.
Veut-on que l'Église judaïque ait été dans ces obscurcissements tellement abandonnée, que Dieu ne lui laissât aucune visibilité, en sorte qu'on la perdît de vue et que le fidèle ne sût plus à quoi se prendre dans sa communion? C'est ce qu'il faudroit prouver, et c'est en effet la prétention des ministres. Mais elle est directement opposée à la parole de Dieu. Il n'y a qu'à l'écouter dans Jérémie, où il dit : « Depuis le temps que je vous ai tirés de l'Egypte jusqu'à ce jour, je n'ai cessé d'avertir vos pères par un léraoi gnage public, en me levant pendant la nuit et dès le matin et leur envoyant mes serviteurs les prophètes, et ils n'ont pas écouté *. » Dieu se compare à un maître vigilant, ou,
1 Dan., IX, 26, 27. — « Tom. II, p. 5(!7, 568. — » Jer., vu, 13, 15 XI, 7 ; XXV, 3, 4 ; xxvi, 5 ; xxix, 19 ; xxxv, 14, 16.
si VOUS voulez, à cette femme des Prowrbes, a qui se relève la nuit sans laisser éteindre sa lampe *, » pour mettre à la main d'un chacun de ses domestiques en particulier, et par un soin manifeste, « la nourriture convenable. » Il répète sept et huit fois cette parole pour l'inculquer davantage, et il prend son peuple à témoin qu'il ne leur a jamais manqué, pas môme à l'extérieur : et vous voulez qu'à l'extérieur le fidèle qui cherche l'Église ne sache durant certains temps à quoi se prerdre, non plus qu'un pilote dérouté pour qui ne luit plus l'astre qui doit conduiresa navigation 1 Ne voyez-vous pas que Dieu, non content de leur avoir une fois donné la loi, se lève encore la nuit, tous les jours et dès le malin, pour leur envoyer ses prophètes ? El ne dites pas que ce ministère des prophètes éloit extraordinaire, ou qu'il n'étoit pas continu parmi les Juifs. Car c'est démentir l'Écriture et Dieu même, qui les assure « que, depuis le temps qu'il les a retirés de l'Egypte jusqu'à ce jour 2, » il n'a cessé de les envoyer, ni de parler à son peuple publiquement, nuit et jour; en sorte que rien n'a manqué à leur instruction : et vous voulez qu'il soit moins soigneux de l'Église chrétienne, après qu'il l'a asseniblée par le sang de son Fils et qu'il l'a affermie par ses promesses? Remarquez encore que ce ministère des prophètes, bien qu'extraordinaire, étoit ordinaire en ce temps et jusqu'après le retour de la captivité, puisqu'on voit partout la congrégation, le corps, la société, les habitations des prophètes et de leurs enfants; et que ceux qui les vouloient contrefaire, s'ingérant par eux-mêmes dans le ministère prophétique, éloient confondus sur l'heure par les vrais prophètes du Seigneur, comme Hananias par Jérémie^.
» Piov., xxxi, 15, 18.— * Jerem., vu, 13, 15; xi, 7 ; xxv, 3; 5; XXIX, 19; XXXV, 14, 15. — ^ Ibid., xxviii, 15-17.
Pour comble de conviction, il faut ajouter qu'à ce ministère extraordinaire, quoique continu des prophètes, Dieu n'a jamais cessé de joindre le ministère ordinaire du sacerdoce établi par Moïse ; et on ne peut le nier sans démentir Ézéchiel, qui a prononcé ces paroles : « Les sa-. crificateurs et les lévites, enfanls de Sadoc, qui ont gardé les cérémonies de mon sanctuaire pendant l'erreur des enfants d'Israël, seront toujours devant ma face ^ » Pesez ces mots : a Qui ont gardé et mis en pratique les cérémonies de mon sanctuaire, » et ce qu"on appelle le droit lévitique et sacerdotal ; et encore : «Le sanctuaire sera dans la possession des enfants de Sadoc, qui ont gardé mes cérémonies durant l'erreur des autres lévites et des enfanls d'Israël ^i » et vous voulez que durant ce temps le culte fût aboli ?
Remarquez que le sacerdoce d'Aaron étoit éternel et ne devoit jamais discontinuer jusqu'à ce que fût venu le lemps destiné à sa translation marquée par saint Paul, comme on a vu. Outre cette promesse générale. Dieu avoit dit en particulier « à Pliinées, fils d'Éléazar, fils d'Aaron : Je fais avec lui et avec sa race le pacte d'un sacerdoce éternel '. » On voit bien qu'il faut toujours sous-entendre une éternité telle qu'elle pouvoit convenir à une loi qui par sa constitution devoit tomber, comme la loi l'exprime ellemême. Dieu avoit encore promis du lemps d'Héli et de sesenfants : «Je susciterai un sacrificateur, et je lui édifierai une maison fidèle, et il marchera tous les jours devant mon Christ * ; pour marque que le sacerdoce ne souffriroit point d'interruption dans tous les temps pour lesquels il étoit établi.
L'effet suivit la promesse : et non-seulement la race d'Aaron, oii le sacerdoce étoit attaché, ne défaillit pas ;
• Ezech., xi.iv, 15. — * Ibid., xlvui, 11. — » Nume7\, xxv, 11-13.
mais le Sainl-Esprit nous assure que l'observance du culte public demeura dans les plus illuslres des pontifes et dans la race de Sadoc, qui servoitdès le temps de David et sous Salomon : et vous dites indéfiniment que les sacrificateurs étoient corrompus.
On ne lit en aucun endroit que la circoncision qui mettoit les Juifs et leurs enfants sous le joug de la loi, ni les autres cérémonies du temple aient cessé. Les prophètes ne s'en plaignent pas, ni que rien leur eût manqué dans les sacrements de l'ancien peuple.
C'est dans les temps du plus grand obscurcissement et sous Achaz même, qu'Isaïe a prophétisé, comme le porte rinlilulalion de sa prophétie *. C'est dans un autre pareil obscurcissement que Jérémie et Ezéchiel prophélisoient, unis aux prêtres, étant prêtres eux-mêmes : le ministère ordinaire subsistoit toujours : les prophètes n'ont jamais fait de séparation, et au contraire ils rallioient tous les gens de bien dans l'observance du culte public et extérieur.
Oti veut-on que se prononçassent ces jugements solennels contre les rois impies, comme un Achaz, un Manassès et les autres, où Ion condamnoit leur mémoire en les privant de la sépulture royale, et Manassés même malgré sa pénitence, à cause du scandale horrible qu'il avoit causé ; qui, dis-je, prononçoit ces jugements si soigneusement marqués dans l'Écriture 2, s'il n'y avoit pas dans l'Eglise un tribunal révéré de toute la nation, oh la religion prévaloit après les règnes les plus impies ?
Voilà des faits, et des faits illustres, et des faits plus éclatants que le soleil, qui font voir qu'au milieu de la défection qui sembloit comme universelle et au milieu de la violence de quelques rois, qui empêchoient autant qu'ils pouvoient le culte de Dieu, il subsistoit malgré eu.\
» Isa., i, 1. — 2 II Parai., xxviii, 27 ; xxxiii, 20.
et que la vérité se faisoil sentir dans le ministère public. Ne dites donc pas avec votre ministre « que l'Eglise estoit réduite au petit nombre des fidèles, qu'on pouvoil à peine distinguer de -la génération tortue et perverse*.» Car quel veut-on qu'ait été « ce sang innocent que Manassès fit regorger dans Jérusalem 2 ?» Ce sang innocent éloit ce un sang idolâtre ? Étoit-ce le sang de ceux qui se laissoient corrompre par les séductions de ce prince, ou le sang de ceux qui résistoient à ses volontés, et combattoient jusqu'à la mort pour la religion et pour le vrai culte, du nombre desquels on lient que fut Isaïe ? Et quoi qu'il en soit pour ce dernier fait, n'est-il pas constant que dans le temps du plus grand obscurcissement, c'est-à-dire sous Manassès ce n'était pas le sang « d'un petit nombre de fidèles» que ce prince impie répandit, puisqu'il est écrit expressément «qu'il en remplit Jérusalem et qu'elle en avoit jusqu'à la gorge ' : » et on vous dit qu'on ne savoit plus où étoit l'Église et qu'on l'avoit perdue de vue.
Voici pourtant voire dernier retranchement : c'est d'en appeler au temps de Jésus-Christ, « où l'Eglise se voyoit réduite à un petit nombre de fidèles, qu'on ne pouvoit plus distinguer qu'avec peine au milieu de la génération tortue et perverse. Cela, dit-il, arriva du temps de Jésus- Christ*. » Ce sont les propres paroles de votre ministre: mais l'Evangile le dément en termes formels : et quoique le moment fût venu où l'Eglise judaïque alloit être réprouvée, Jésus-Christ, par l'autorité que lui donnoien'^ tant de miracles qui ne laissoient aucune excuse aux in- " crédules, lui conserva jusqu'au bout le caractère de sa visibilité; en sorte qu'elle ne fut jamais plus reconnoissable.
En effet il reconnut dans Jérusalem le siège de la reli-
» Tom. U, p. 568. — a IV Heg., \\i, 16. — ^ làid. — » Tom. II, p. 568.
gion, en Tappelanl « la ville du grand Roi *. » Le zèle qu'il eut pour le temple, dont il chassa les profanateurs 2, démontra la sainteté de cette maison jusqu'à la veille de sa ruine et de l'abomination qu'il reconnoissoit devoir être bientôt dans le lieu saint.
Il reconnut la vérité du sacerdoce dims la Synagogue, lorsqu'il y renvoya les lépreux qu'il avoit guéris ; « Allez, dit-il, montrez-vous aux prêtres '. »
Il fit porter honneur jusqu'à la fin à la chaire de Moïse, et deux jours devant la sentence qui lecondamnoità mort, il disoit encore : « Les docteurs de la loi et les pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse (à cause qu'ils composoient le conseil ordinaire de la nation) : faites donc ce qu'ils disent, mais ne faites pas ce qu'ils font*; » où il fait deux choses: l'une, de déclarer celle chaire pure jusqu'alors des erreurs courantes parmi les docteurs, qu'elle n'avoit point passées en dogme? l'autre, d'établir la maxime sur laquelle roule la religion et le remède perpétuel contre tous les schismes, que la corruption des particuliers laisse en son entier l'autoiité de la chaire.
Quoique la sentence de mort qu'on prononça contre lui fût le dernier coup de la réprobation de la Synagogue, il voulut que cette sentence eût quelque chose de plus prophétique, à cause « qu'elle fut prononcée par le pontife de celle année, n comme le remarque saint Jean *; et au moment môme que la sentence fut prononcée, il fut fidèle à répondre au pontife qui l'interrogeoit juridiquement «s'il éloil le Fils de Dieu * : » tant il fut soigneux de garder toute bienséance et toute justice, et de conserver autant qu'il se put à la chaire qui tomboit tous les caractères de sa \isibilité.
» Maith., V, 35. — » Ibid., xxi, 12; Joan., 11, 15, 16. — * Mafth., VIII, i. — * Ibid., XXIII, 2. — 'yott»., XI, 49-51 ; xvm» 14. — * Matth.y \\\\, G3, G4.
Il est vrai qu'il avoit pourvu à l'éternité de son culte, el qu'il avoil commencé la nouvelle Eglise visible qui devoil durera jamais, à laquelle il dit aussi bientôt après : «Voilà, je suis avec vous *. »
Votre minisire continue à éluder ces paroles en disant, « que le sort de l'Eglise peut changer comme celui des royaumes de la terre : et qu'il suffit que Dieu, dont la présence est intérieure et spirituelle, donne aux persécutez des coDSolations et des sentiments de son amour qui les soutiennent dans les afflictions, parce qu'il suffit, pour accomplir la promesse de Dieu, que son Eglise subsiste jusqu'à la fin des siècles, et celte Eglise subsiste dans le petit troupeau comme dans la multitude^. »
Encore un coup, mes chers Frères, on élude la promesse : on abuse des consolations intérieures et spirituelles, pour exclure la nécessité des soutiens extérieurs de la foi, sans laquelle il n'y a point de consolation ni d'intérieur. Or il a plu à Jésus-Christ d'attacher la foi à la prédication et à la perpétuité du ministère visible : en l'ôlant, on vante inutilemenlles consolations intérieures, puisqu'on les éteint dans leur source. Ainsi il est inutile d'alléguer a le petit troupeau ; » etl'onne prouve rien, si l'on ne montre qu'il n'a pas besoin de tenir à la suite perpétuelle du saint ministère, mais au contraire qu'il doit agir comme en étant détaché : ce qui n'est pas expliquer, mais abolir la promesse.
Le ministre tâche d'établir qu'il n'y a nulle conséquence h tirer des apôtres à leurs successeurs, en marquant trois dons dans les premiers qui ne sont point dans les autres : ù savoir, le don des miracles, le don d'infaillibilité et le don de sainteté. Il commence par les miracles, en parlant ainsi : o M. de Meaux veut que l'Eglise jouisse jusqu'à la
1 Matth.., xxviu, 20. — 2 Tom. Il, p, 569.
fin des siècles précisément des mesmes effets de la présence de Dieu et des mesmes privilèges que les apôtres ; w ce qu'il réfute en cette sorte : « Dieu esloit avec les apôtres par une présence miraculeuse; je veux dire qu'il leur (lonnoit la vertu de guérir les malades et de ressusciter les morts *. » C'est là qu'il allègue ces paroles : a Ils chasselont les démons, ils guériront les malades, » et le reste qu'on peut lire dans saint Marc 2.
11 n'y a qu'un mot à répondre : Ces paroles et celles-ci de même sens : « Guérissez les malades, ressuscitez les morts, etc. ^, » appartiennent aux grâces extraordinaires, qui constamment et de l'aveu du ministre même dévoient cesser : on les compare avec celles-ci : « Enseignez et baptisez,» qui sont du ministère ordinaire de tousles jours et inséparable de l'Église, auquel aussi Jésus-Christ attache en termes formels la perpétuelle durée : n'est-ce pas vouloir tout confondre, et peut-on montrer un plus visible dessein de trouver de l'embarras où il n'y en a point?
Il n'y a pas moins d'illusion dans ces paroles : « L'onction intérieure donnée à chacun des apôtres, qui leur enseignoit toute vérité et les rendoit tous infaillibles, estoit le second effet de la présence de Dieu. » Ainsi pour vérifier la promesse, « il faut que tous les évoques, du moins ceux de 1 Église latine, qui ont vécu, ou qui vivront jusqu'à la iin du monde, soient purs dans la foi et infaillibles dans la doctrine. » Aussi nous altribue-t-il en cent endroits de son livre* l'erreur de faire infaillibles, comme les apôtres, tous les évoques et tous les curés. Mais la réponse est aisée; car qui ne voit que pour accomplir la promesse faite à un corns. nn n'oçt, pas astreint à la vérifier dans chaque particulier? C'est assez que le corps subsiste, et que la vérité
»Tom. II, p. 5G9 et 570. — « J/a?c., xvi, 17, 18. —^Mntth., x, 8. — »Tom. II, p. 571 et p, 653, 6ô6, 567, 67U, 004, 609, 010, 612, 6l4, Ç21,708, 730, etc.
prévale toujours contre un Arius, contre un Pelage, contre un Nestorius, contre lous les autres errants. Il n'est pas besoin pour cela que lous les évoques soient infaillibles. Quand Dieu tant de fois a envoyé au combat le camp d'Israël avec la promesse d'une victoire assurée, il ne s'ensuit pas pour cela qu'il ne dût jamais périr aucun des combattants ou des chefs; et quoiqu'il en tombât à droite et à gauche, l'armée étoit invincible. Il en est ainsi de l'armée que Jésus-Christ a mise en bataille contre les erreurs. II ne faut pas s'imaginer que la défection de quelques-uns, quels qu'ils soient, rende la victoire douteuse; autrement les décisions des conciles les plus universels et les plus saints, seroient inutiles par la résistance d'un seul. Cinq ou six évoques l'emporteroient à Nicée contre trois cent dix-huit évêques, avec qui tous les évoques du monde seroient constamment et publiquement en communion. C'est donc aux ministres une témérité inouïe, de venir déclarer à Jésus-Christ que s'il ne rend infaillible chaque pasteur, ils ne croient pas qu'il leur ait rien promis. Dieu ne rend pas impeccables tous ceux qu'il préserve du péché : et de même, sans rendre infaillibles tous ceux qu'il conserve dans la profession ouverte de la vérité, c'est assez qu'il sache les moyens de les garantir actuellement de l'erreur. Mais le ministre a trouvé beau d'attribuer cette absurdité, parlons simplement, de donner ce ridicule aux catholiques; de leur faire dire que pour accomplir la promesse : « Je suis toujours avec vous, » il faut croire que lous les évêques et tous les curés sont infaillibles. C'est ce qu'il répète à chaque page du livre dont je vous expose les illusions : et ainsi plus de la moitié de ce livre tombe, dès qu'il est certain que bien éloigné de rendre infaillibles tous les pasteurs, à quoi nous n'avons jamais seulement pensé, il n'est pas même nécessaire qu'aucun particulier le soit, puisqu'on peut justifier saiH *oul cela la vérité de la
promesse : « Je suis avec vous; » et qu'il suffit pour produire un si grand effet, que Dieu sache tellement se saisir des cœurs, que la saine doctrine prévale toujours dans la communion visible et perpétuelle des successeurs des apôtres.
Mais voici une troisième absurdité oîi le ministre voudroit nous pousser, en soutenant que pour vérifier la promesse au sens que nous l'entendons, il faudroit que les successeurs des apôtres succédassent tous à leur sainteté comme à leur doctrine. « La pureté des mœurs, dit-il, estoit un troisième fruit de la présence de Dieu dans les .ipôtres. Ces saints hommes et leurs successeurs entraisnoienl les peuples par la lumière de leurs bonnes œuvres... Cet endroit embarrasse M. de Meaux... M. de Meaux abandonne celte promesse, claire comme le soleil, à l'égard de la sainteté des mœurs si nécessaire à l'Église pour la rendre visible, puisque les vices déshonorent l'Église de Dieu, et la rendent souverainement obscure et mesme odieuse aux infidèles*. » Voilà le discours de votre ministre : mais il m'impose manifestement; cet embarras où il veut me mettre est imaginaire, et quatre articles de notre doctrine exposés en peu de mots, le vont démontrer.
I. L'Église enseigne toujours hautement et visiblement la bonne doctrine sur la sainteté des mœurs : elle est envoyée pour cela par ces paroles de la promesse dont il s'agit : « Enseignez-leur à garder tout ce que je vous ai commandé 2 : » ce qui comprend toute sainteté. Elle est toujours assistée pour accomplir ce commandement ; et ces paroles : « Je suis avec vous » (enseignants et baptisants), en sont la preuve.
II. La doctrine de la sainteté des mœurs n'est jamais sans fruit : c'est ce qui suit des mômes paroles ; et si Jésus-
« TOfn.II,n. 7-9, p. 572-574. —^Matth., xxvin, 20.
Christ « est toujours » avec ceux qui prêchent, leur prédication ne sera jamais destituée de son effel.
III. Si donc il y a dans l'Église des désobéissants et des rebelles, il y a.ira aussi des saints et des gens de bien, tant que la prédication de l'Évangile subsistera, c'est-à-dire sans interruption et sans fin.
IV. Encore que le bon exemple des pasteurs soit un excellent véhicule pour insinuer l'Évangile, Dieu n'a pas voulu attacher la marque précise de la vraie foi à la sainteté de leurs mœurs, puisqu'on ne la peut connoître, et que tel qui paroîl saint n'est qu'un hypocrite; et au contraire il l'a attachée à la profession de la doctrine, qui est publique, certaine, et ne trompe pas. « Je suis, dit-il, avec vous » (enseignants) : et encore plus expressément : 0 Ils sont assis sur la chaire » : ils ont la succession manifeste et légitime, ainsi qu'il a été dit : << Faites donc ce qu'ils vous disent, et ne faites pas ce qu'ils font *. »
Oti est ici l'embarras que l'on m'attribue ? Comment peut-on dire que j'abandonne la sainteté des mœurs, moi qui sur l'expresse promesse de Jésus-Chri^tfais voir TÉglise enseignant toujours une saine et sainte doctrine : une doctrine toujours féconde par la parole de l'Évangile qui ne cessera jamais d'être en sa boucbe; une doctrine par conséquent qui produit continuellement des saints, et qui renferme tous les saints dans son unité ? Telle est la doctrine de l'Église catholique. Quel embarras peut-on feindre dans une doctrine si clairement décidée par Jésus-Christ? Vos ministres veulent-ils dire qu'on puisse prescrire contre la règle par les mauvais exemples ou qu'ils l'empêchent de subsister dans toute sa force ? C'est une erreur manifeste, et qui tend à la subversion totale de Église. Ainsi quelque grande que soit ou puisse être la corrup-
»lfa«A., xxiu, 2, 3.
lion qu'on imagine dans les mœurs, on ne peut pas dire qu'elle prévale, puisque la rè;ile de la vérité subsistera toujours en son entier.
« M. de Meaux, dit-ou, se fait l'objection, et se parle ainsi à lui-mesme : Pourquoi vous reslreignez-vous à dire que les erreurs seront toujours exterminées dans l'Église, et que n'asseurez-vous aussi qu'il n'y aura jamais de vices 1 ? » Il est vrai; je reconnois mes paroles : mais quel embarras contiennent-elles ? Le voici selon le ministre : M Que répond à cela M. l'Évêque ? Il reconnoist la puissance de Dieu : mais il ne laisse pas de la borner, parce qu'il faut sçavoir ce que Jésus-Christ a promis; et que loin de promettre qu'il n'y auroit que des saints dans son Église, il nous apprend au contraire qu'il y auroit des scandales 2. » Qu'y a-t-il là, je vous prie, qui me cause le moindre embarras ? N'est il pas vrai que Jésus-Christ a prédit dans son Église les scandales que j'ai marqués? Ne voit-on pas dans ses paraboles «les filets remplis de poissons de toutes les sortes, bons et mauvais ^ ? Je borne, dit-on, la puissance de Dieu. » Est-ce la borner que de montrer par l'Évangile, en termes formels, à quoi elle se restreint elle-même ? Le ministre le nie-t-il? Il ne le fait, ni ne l'ose. Est-ce là une doctrine douteuse et embarrassante ? En vérité, mes chers Frères, on vous en impose trop grossièrement, quand on imagine de '( tels embarras, n
On demande si Jésus-Christ n'a donc promis que l'extérieur, et s'il ne promet pas en même temps les grâces intérieures et la sainteté dans son Église ? La réponse est prompte par le discours précédent. Jésus-Christ influe et au dedans et au dehors : il inspire la sainte parole, et il lui donne son efficace. Quand donc il dit « : Je suis avec
1 Tom. II, p. 572. — =' lOui., p. 573. — ^ Matth., xiii, \1, 48
VOUS, » il promet également l'un et l'autre : mais il n'a besoin de parler que du ministère extérieur, parce que <;'est à ce ministère qu'il a voulu que la grâce intérieure fût attachée, ainsi qu'il a daigné l'expliquer lui- môme. Il y aura donc des scandales dans le roj-aume de Jésus-Christ, J puisqu'il l'a prédit : ces scandales n'empêcheront pas qu'il ne soit avec son Église, et que la vérité qu'on y prêchera toujours n'ait son efficace, puisqu'il l'a ainsi promis : la simplicité de cette doctrine ne laisse aucun lieu aux subtilités du ministre.
Mais voici son grand argument : « Si Dieu a menacé son Eglise qu'il y auroit des scandales, le même Dieu lui impose la triste nécessité d'y voir des hérésies : « Il faut qu'il y ait des hérésies entre vous, dit saint Paul *. » Je réponds : Achevez du moins le passage. Mes chers Frères: « Il faut qu'il y ait des hérésies, afln que ceux qui sont à l'épreuve parmi vous soient manifestés 2. » C'est une épreuve qui opère la manifestation des fidèles, loin de les cacher et de les rendre invisibles. Il faut qu'il naisse des hérésies dans l'Eglise, mais il faut aussi qu'elles y soient condamnées par ceux qui succéderont aux apôtres pour enseigner et pour baptiser: autrement Jésus-Christ n'est plus avec eux.
On a beau vous répéter cent et cent fois : « Quand le Fils de rhomme viendra, il ne trouvera plus de foi sur la terre ; » car premièrement Jésus-Christ n'a point parlé de cette sorte; il a parlé en interrogeant : « Pensez-vous que le Fils de l'homme trouve de la foi '? » Oi!i il interroge les hommes plutôt sur ce qu'ils peuvent penser que sur ce qui sera en effet. Et pour m'expliquer davantage, c'est de votre crû que vous dites : « Il ne parle point des scandales qui naissent de la corruption des mœurs : il nous
* Tom, II, p. 574-676. — » I Cor., xi, 19. — » Luc, xviii, 8.
menace positivement que la foi s'éteindra et qu'il n'y en
aura plus sur la terre *. »
Il s'adoucit pourtant ailleurs - ; mais toujours en supposant sans raison qu'il s'agit de la foi catholique : « S'il n'y a, dit-il, presque plus de foi, il faut que les hérésies aient gagné le dessus *. » Quelle erreur I Car qui tous a dit qu'il ne parle point de cette foi « qui transporte les montagnes ; » de celte foi dont il est écrit : « Ta foi t'a sauvé; » de celte foi qui se montre par les œuvres ; de cette foi qui rend le cœur pur, et qui justifie le péeheur; de cette foi, en un mot, « qui opère par la charité, » selon qu'il est dit en un autre endroit qui regarde comme celui-ci la fin du monde : « Parce que l'iniquité abonde, la charité sera refroidie dans la multitude *. » On ne peut nier que ce ne soit là l'exposition des saints Pères *, et on n'a aucune raison à leur opposer. Tirez maintenant votre conséquence : s'il y a peu de cette foi qui opère par la charité, si alors elle devient rare à comparaison de l'iniquité qui abondera, a il faut que les hérésies ayent gagné le dessus, et que la vérité ait esté longtemps opprimée et ensevelie sous les triomphes de Terreur «. » Vous y ajoutez le longtemps; vous y ajoutez la vérité opprimée et emcuelie ; vous y ajoutez les triomphes de l'erreur : vous chargez tout ; mais prouvez du moins qu'il y ait un mot dans l'Evangile qui marque l'extinction de la saine doctrine et la victoire de l'erreur. Répondez du moins à quelle église reviendront les Juifs, si l'Eglise de Jésus- Christ est ensevelie? Gomment est-ce que « la trompette ramassera les élus des quatre vents ', » s'ils ne sont pas répandus par toute la terre, ou si le nombre en
iTom. U, p. G78. — "^ Ibv/., p. CÎO, €11, 631, etc. — » Ibid., p. S»Vo.— 4 MaUh.,xxi\, lî.— ^ August., epist. xciu, ad Vinc. n. 33; Uier., Dial. adv. Lucifer., cap. vi. — « l'. ôlb. — "^ Matth. ,\\iy,
est si petit? A qui dit-OQ : « Levez la tête" quand ces choses commenceront, parce que votre rédemplicn approche * ? » Est-ce à des invisibles, à des inconnus, que-. Dieu laissera sans Eglise, sans société, sans sacrement^, sans pasteurs? Il n'y aura plus de prédication, plus de baptême, plus d'Eucharistie ; et ce mystère où, selon sain( Paul, « on annoncera la mort du Fils de Dieu jusqu'à ce qu'il vienne ^, » aura cessé avant sa venue ? Oh l'Anlechrisl trouvera-t-il ceux qu'il tâchera de séduire, et qu'il persécutera par toute la terre à toute outrance, si l'on ne sait oti ils sont. Ne pourra -t-on plus pratiquer ce com mandement de Jésus-Christ : « Dites-le à l'Église ' ? » ' Ou bien faudra-t-il le dire à une inconnue ? Ne faudra-t-il plus apprendre alors, selon saint Paul, « à édifier par sa bonne vie TEglise, qui est la colonne et l'appui de la vérité*?» Ou bien cherchera-t-on à édifier une église qu'on ne verra point? Ou si c'est, comme personne n'en peut douler, l'Eglise visible qu'on tâchera d'édifier, et de se rendre avec le même apôtre « la bonne odeur de Jésus- Christ en tout lieu ^ ? » la colonne sera-l-elle tombée, le soutien de la vétnté sera-t-il à bas ? Mais que deviendra l'ordonnance du grand Père de famille qui veut « qu'on laisse croître jusqu'à la moisson l'ivraie avec le bon grain *? » Remarquez bien : Jusqu'à la moisson : partout où sera ce bon grain, partout aussi l'ivraie y sera mêlée, et toujours, « jusqu'à la moisson, » que Jésus-Christ explique lui-môme la fin du monde "^ , ils croîtront ensemble ; ou il faut démentir la parabole : vraiment vous errez grossièrement, et vous nous faites un tissu de trop de mensonges. Avouez donc à la fin que notre doctrine n'a nul embarras : l'Eglise aura toujours des saints, parce
1 Luc, XXI, 21. — » I Cor., xi, 26. — » Matth., xviii, 17. - ♦ 1 Timoth., u, 15. — » 11 Cor., n, 14, 25. — « August., epist. xcui, ad Vinc, nbi suprà; M'ilt/i., xui, 30. — ^ Ibid., 39.
que toujours et partout on y prêchera la doctrine sainte. La marque pour connoîlre cette Eglise, c'est la succession des pasteurs sans interruption en remontant jusqu'aux apôtres : les vices y abonderont, comme Jésus- Christ l'a prédit : et quoi que vous puissiez dire, la merveille sera toujours, qu'ils ne la pourront éteindre ni cacher, puisque toujours elle enseignera et que Jésus- Christ sera toujours avec elle.
C'est ce que le ministre ne veut pas entendre. « M. de Meaux trouve une merveille de la Providence dans la durée de l'Eglise, qui subsiste malgré les vices *. » Cette doctrine paroît étrange à mon adversaire, et il la tourne en ridicule par ces paroles : « C'est en effet quelque chose d'étonnant que Dieu aime le vice, et qu'il le tolère : et que ce ne soit plus un obstacle qui retarde les effets de sa grâce et la connoissance infaillible de la vérité, a Ecoutez bien, mes chers Frères, ce que vous dit votre ministre, et comme il mêle le vrai et le faux pour vous embrouiller l'esprit : « Dieu, dit-il, aime le vice et le tolère : » il est certain qu'il le tolère : il est faux qu'il l'aime : et on confond ces deux choses. Comment l'aime-t-il, si son Eglise, où il le tolère, ne cesse de le condamner publiquement? Est-ce aimer le vice que de l'empêcher de nuire à la vérité ? Vous nous faites dire « que le vice n'est pas un obstacle qui retarde les effets de la grâce; » c'est nous imputer une doctrine que personne n'enseignera jamais : mais vous .ijoutez : (( Le vice ne retarde pas la connoissance infaillible de la vérité : » si vous disiez : « ne l'empêche pas » ^lans l'universalité de l'Eglise, vous auriez raison, et il n'y auroit rien dans ce discours que de glorieux à Dieu et h Jésus-Cbrist : il ne faut ni ajouter ni ôter à la promesse; et soit que les opiniâtres contradictions, que les
» Tom. n, p. 575.
passions déréglées des hommes peuvent exciter dans l'Eglise, retardent ou non la déclaration solennelle de la vérité, Jésus-Christ n'a pas prononcé que l'enfer ne combattra pas, mais « qu'il ne prévaudra pas contre l'Eglise * : » ainsi vous ne cherchez qu'à nous imposer, (ju'à tout confondre; et le faux saute aux yeux dans tout votre discours.
Reprenons donc vos trois arguments : On ne prouve rien, dites-vous, contre les églises protestantes par ces paroles : «Je suis avec vous, » etc., si l'on ne prouve que Jésus-Christ laisse aux successeurs des apôtres le même don des miracles, ne les fait tous infaillibles, ne les fait tous saints comme les apôtres l'étoient ; or cela n'est pas : donc cette promesse ne prouve rien contre les églises protestantes. Tel est leur raisonnement, comme on vient de voir. Mais j'ai démontré au contraire que, sans avoir besoin que les pasteurs qui ont succédé aux apôtres soient doués comme eux du don de miracles, comme eux soient tous infaillibles, comme eux soient tous saints, on prouve très-bien que la vérité prévaudra toujours dans le minisière ecclésiastique, et par conséquent que ceux-là sont très-condamnables, qui enseignent que ce ministère peut cesser, ou qu'il peut cesser d'enseigner la vérité, ou qu'il la faut chercher en d'autres bouches qu'en celles des ministres qu'on trouve établis : qui est ce que j'avois à prouver.
Ainsi l'idée du ministre ne fait qu'éluder la promesse do Jésus -Christ, en réduisant sa présence à un fait vague et incertain, sur lequel on ne peut jamais être convaincu de faux. Car on réduit Jésus-Christ à être présent « par les consolations intérieures du Saint-Esprit, » que tout le monde et les faux prophètes, comme les véritables.
1 Matth., XVI, 18.
peuvent tous également promettre, sans crainte d'être démentis par un fait constant. Mais Jésus-Christ ne parle pas en l'air, à Dieu ne plaise : il adresse manifestement sa parole à ceux qui enseignent et qui administrent les sacrements : il leur promet donc une présence proportionnée à cet état extérieur et sensible; et il ne donne pas à garant sa toute-puissance pour ne rien faire qui paroisse aux yeux de ses fldèles, puisqu'il y en veut affermir la foi par un manifeste et sensible accomplissement de ses divines promesses. Il en a fait pour l'intérieur, que chacun dans l'occasion peut reconnaître en soimême : il en a fait pour l'extérieur, et celle que nous traitons est de ce nombre. Les grâces intérieures s'y trouvent aussi, puisqu'ainsi qu'il a été dit *, elles ne manquent jamais d'accompagner la saine doctrine : mais en même temps il faut chercher dans cette promesse, comme font aussi les catholiques, un fait palpable, constant et précis, qui fasse voir Jésus-Christ toujours véritable, et nous assure de l'avenir comme du passé; c'est ce qu'il falloit pour sa gloire, et afin de manifester sa sagesse au monde.
Quelque évidentes que soient nos raisons et nos réponses, la victoire de la vérité sera plus sensible, si après avoir exposé plus amplement les vains incidents des ministres sur la promesse de Jésus-Christ, nous comparons en peu de paroles notre interprétation avec la leur.
11 n'y a rien de plus simple que notre manière d'entendre cet endroit de l'Évangile. Il contient un commandement et une promesse, avec le digne fondement de l'un et de l'autre. « Toute puissance m'est donnée dans le ciel et dans la terre 2. » Qui peut commencer par un tel discours, peut commander tout ce qu'il y a de plus difficile, peut pro-
* Ci-dessus, n. 7, 30, 32. — * Matth., xxvm, 18.
mettre tout ce qu'il y a de plus excellent. Tel est donc le commandement : « Allez, enseignez et baptisez, » non les Juifs, comme Jean-Baptiste, mais toutes les nations que je veux toutes soumettre à votre parole. La promesse de même force suit incontinent : « El voilà; » l'elFet est aussi prompt qu'assuré : « Je suis avec vous » dans ces fonctions sacrées que je vous ordonne : ainsi vous enseignerez, vous baptiserez, et vous administrerez les sacrements, dont je suis l'instituteur; je bénirai votre ministère : il subsistera toujours ; il aura toujours son effet, qui aussi n'est autre que celui pour lequel « je suis avec vous. » On n'y verra jamais d'interruption, pas même celle d'un jour : le monde finira plutôt que vos fonctions saintes et mon secours tout-puissant : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas * : » tout coule naturellement : quels termes pouvoit-on choisir autres que ceux-ci pour exprimer notre sentiment ? Ce n'est pas ici une explication, c'est la chose même : on voit qu'une parole attire l'autre; c'est la nue proposition de la suite et du tissu de tout le discours, et la chose par elle-même n'auroit besoin pour être entendue que de ce peu de paroles.
Si donc il a fallu nous étendre, ce sont les vains incidents qu'on a affectés pour embrouiller la matière, qui en sont la cause. « Je suis avec vous, » dit le ministre, ne veut pas dire une assistance infaillible pour l'effet marqué : cette assurance n'empêche pas que le ministère ne tombe dans l'idolâtrie avec Gédéon, et ceux avec qui Jésus-Ghrist sera toujours, n'en seront pas moins idolâtres ; les promesses de l'Église chrétienne, qui est née pour subsister sur !a terre jusqu'à la fin du monde, ne seront pas moins sujettes à la défaillance que celle de la Synagogue, à qui Dieu avoit marqué le jour de sa chute : Jésus-Christ ne
» il ait h., ixiv, 35.
promet à un ministère extérieur que des consolations intérieures : pour participer à la promesse d'être aidé efficacement dans les fonctions ordinaires et perpétuelles du ministère sacré, il ne sufût pas de succéder aux apôtres dans ces fonctions, quoique ce soient les seules que Jésus Christ marque : il faut encore avoir tous les autres dons desquels ce divin maître ne dit mot : comme eux faire des miracles, être saints, être infaillibles comme eux chacun en particulier; autrement on ne pourra point s'assurer d'être du nombre de leurs successeurs, ou distribuer aucune des grâces du ministère; et Jésus-Christ ou ne pouvoit ou ne vouloit pas conserver sans tous ces dons conférés à chaque particulier, les fonctions ordinaires et perpétuelles de ce ministère apostolique, quoiqu'il ait dit : « Je suis avec vous : » et encore : « Faites ce qu'ils disent, mais ne faites pas ce qu'ils font. » C'est en abrégé ce qu'a dit votre ministre : après cela, mes chers Frères, peut-on ne pas voir la simplicité d'un côté, et l'embrouillement de l'autre : la suite, la précision et la netteté dans la doctrine des catholiques, l'aCTectation, la contradiction, l'esprit de contention dans celle de vos docteurs?
Je vous raconterai en simplicité ce qu'a dit un autre ministre dansune lettre manuscrite, qui vient de tomber entre mes mains. Il me reprend d'avoir traduit : « Je suis avec vous jusqu'à la fin des siècles, » quoique j'aie traduit indifféremment en d'autres endroits : « la fin du monde : » mais le ministre prétend qu'il falloit traduire : « Jusqu'à la fin du siècle, » comme porte l'original toïï alwvoç. Sur ce fondement il assure que l'assistance promise en ce lieu par Jésus-Christ ne passe pas le siècle où les apôtres ont vécu : tout ira bien durant environ soixante ou quatrevingts ans si l'on veut, qu'il restera en vie quelqu'un des apôtres : comme si on ne devoit plus ni enseigner ni baptiser après eux, ou que Jésus-Christ n'ait eu dans sa pro-
messe aucun égard à ces fondions qui sont les seules qu'il exprime! Que vous dirai-je, mes Frères? Un ministre, et un ministre savant, ne songe pas que « la lin du siècle » est dans l'Evangile, etsurlout dans celui de saint Matthieu, d'oii est tirée la promesse que nous traitons, une phrase consacrée pour exprimer la fin du monde : « La moisson est la fin du monde : » Consummatio sœculi, aiwvoç : coup sur coup, au verset d'après : « Il en sera ainsi à la fin du monde i : » et. encore un peu après les mêmes mots. En est-ce assez, ou lirai-je encore au chapitre xxiv du même Evangile : « Maître, quel sera le signe de votre avènement et de la fin du monde 2? » Et Jésus- Christ et ses disciples parloient ainsi avec tout le peuple : ainsi on trouve au même Evangile : « Je suis avec vous jusqu'à la fin du monde 3. » Toutes les Bibles traduisent de même, et les vôtres comme les noires indifféremment : et votre ministre a voulu me contredire en oubliant la version qu'il avoit en main toutes les fois qu'il est monté en chaire : tant il est dur aux minisires de faire durer la promesse de Jésus- Christ jusqu'à la fin de l'univers.
Le même ministre, que je nommerois volontiers, s'il n'étoit plus régulier de lui laisser ce soin à lui-môme quand il lui plaira, a inventé une nouvelle interprétation de ces paroles : « Les portes d'enfer ne prévaudront point contre l'Eglise. » Les portes d'enfer, dit-il, sont dans le cantique d'Ezéchias*, ce qu'on appelle autrement les portes de la mort : d'où il conclut que Jésus-Christ n'a d'autre dessein que de rassurer son Eglise contre la mort par la foi de la résurrection : comme si la mort étoit la seule ennemie que Jésus-Christ dût abattre aux pieds de l'Eglise. Mais le ministre savoit le contraire; l'ennemi que l'Eglise avoit à combattre étoit celui que l'Eglise appelle le Prince du
» Mafth., xni, 39, iO, 49. — » Ibid.j, xxiv, 3. — « Ibid., xxviu, 10. — * Isa., xxxviii, 10.
monde : il vouloit affermir l'Eglise « contre les principautés et les puissances, ^) dont saint Paul le fait « triompher à la croix 1. » Jésus-Christ nous donne parlout l'idée d'un empire opposé au sien, mais qui ne peut rien contre lai. Il ne faut qu'ouvrir l'Ecriture, pour trouver partout que la puissance publique paroissoit aux portes des villes, où se tenoient les conseils et se prononçoient les jugements. Ainsi les portes d'enfer signifient naturellement toute la puissance des démons. Tout le monde l'entend ainsi, caUioliques et protestants indilféremment. Il ne falloit donc pas seulement affermir l'Eglise contre la mort, mais encore contre toute sorte de violence et toute sorte de séduction. C'est même principalement contre l'erreur que Jésus Christ vouloit munir son Eglise. Saint Pierre avoit confessé sa divinité, tant en son nom qu'au nom de tous les apôtres^ : et Jésus-Christ lui promet « que l'enfer ne pourroit rien » contre celte foi si hautement manifestée : pour cela il établit un corps où elle sera toujours annoncée aussi clairement que saint Pierre venoit de le fdre. Ce corps, c'est ce qu'il appelle son Eglise : Eglise toujours visible par la prédication de cette foi, à qui aussi il donne aussitôt après un ministère visible et extérieur : « Tous ce que tu lieras sur la terre, sera, dit-il à saint Pierre, lié dans le ciel, » et le reste que tout le monde sait. Si l'enfer prévaut contre l'Eglise, la puissance de lier et de délier tombera d'un même coup : si au contraire il n'y a aucun moment oti l'Eglise qui prêche la foi succombe aux efforts de l'enfer, Pierre confessera toujours, Pierre exercera jusqu'à la fin la puissance de lier et de délier qui lui est donnée. « Jésus-Cbrist sera donc toujours avec son Eglise jusqu'à la fin du monde. » Les promesses de l'Evangile se prêtent la main les unes aux au-
» Colosx., Il, 15. —s Matth., xvi, u;, 18.
très ; c'est ainsi que l'Eglise catholique les exalte et les considère dans toute leur connexion. C'est ainsi que la nouvelle Réforme les détourne et les affaiblit : je n'en dis pas davantage, et Je laisse le reste à la réflexion de nos frères.
Cette doctrine des catholiques est un remède assuré contre tous les schismes et contre toutes les hérésies futures : elle prouve invinciblement que toute secte qui ne naît pas dans la suite de la succession des apôtres, qui ne montre pas devant elle, ainsi que nous avons dit, une Eglise toujours subsislanle dans la même profession de foi, sort de la chaîne, interrompt la succession, et se range au nombre de ceux dont saint Jiide a dit a qu'ils se séparent euxmêmes * : » ce qui emporte leur condamnation par leur propre bouche, comme je l'ai démontré dans la première Instruction pastorale 2. Ainsi la promesse dont nous parlons, pourvu qu'on y apporte un œil simple et un cœur droit, est la fin des hérésies et des schismes. C'étoit un effet digne de cette préface : « Toute puissance m'est donnée dans le ciel et sur la terre : » et ma preuve demeure invincible, sans avoir encore ouvert un seul livre que l'Evangile, ni supposé d'autres faits que des faits constants et sensibles.
Après une exposition si simple et si claire de la promesse du Tout- Puissant, chaque protestant n'a qu'à penser en soi-même : Que dirai-je? Le sens est clair : les paroles de Jésus-Christ sont expresses : on n'a pu les éluder que par des gloses contraires manifestement au texte et à la doctrine des Ecritures. Il faut donc que cette promesse ait son entière exécution. Lorsqu'on nous allègue des faits qui semblent s'y opposer, on dispute contre Jésus-Christ: c'est à nous à examiner si nous pouvons nous persuader à
» Jud., 19. — » V InsU: pad., n. 10.
nous-riicmes, de bonne foi, que nous avions des pasteurs de noire créance et de notre communion, quand nous nous sonmes séparés. Mais le fait même dément cette prétention. Car s'il y avoit alors des pasteurs de notre créance, pourquoi a-t-il fallu en élever d'autres ou renoncer à la foi de ceux qui nous avoient baptisés? Osonsnous prétendre seulement que dans tous les siècles passés, à remonter sans interruption jusqu'aux apôtres, nous puissions nommer nos pasteurs? Mais où les trouveronsnous? Nous alléguons des témoins dispersés par-ci par-là. Mais Jésus- Christ promettoit une suite, une succession, un tous les jours, m\ jusqu'à la fin des siècles, etc. Pour corps d'Eglise nous alléguons les vaudois et les albigeois : mais en laissant à part tous les faits qu'établissent les catholiques sur celte matière, c'en est un constant qu'ils avoient tous le môme embarras et ne pouvoient, non plus que nous, nommer leurs prédécesseurs. Ainsi vint un Arius, ainsi un Pelage, ainsi un Ncïtorius, ainsi tous les autres qui ont voulu s'établir en renonçant à la foi des siècles immédiatement précédents : vous êtes, mes Frères, dans le même cas, et la date de votre ruDture comme de la leur est manifeste et ineffaçable.
On a osé vous dire, mes chers Frères, que Jésus-Christ étoit venu de la môme sorte. Quand j'ai parlé des schismatiques et des hérétiques, qui s'étoient formés en se séparant à la fois et de leurs prédécesseurs et de tout le reste de TEglise, j'avois remarqué que pour les convaincre de schisme, « il n'y avoit qu'à les ramener à leur origine : que le point de la rupture demeureroit pour ainsi dire toujours sanglant : et que ce caractère de nouveauté que toutes les sectes séparées porteront éternellement sur le front, sans que cette empreinte se puisse effacer, les rendroit toujours reconnoissables *. » Chose étrange; on ose
» I" Insir. pasl., n. J4.
attribuer à Jésus-Christ même toutes ces notes flétrissantes, et si l'on en croit le ministre *, « le Fils de Dieu n'avoit aucun de ces trois caractères qu'on donne aujourd'huy à l'Eglise : » c'est-à-dire, comme il l'avoit définie dès le commencement, « l'ancienneté, la durée et l'étendue 2. »
Pour la durée, sans doute il ne l'avoit pas dès le premier jour : mais une éternelle durée étoit due à l'ouvrage qu'il commençoil. On ne doit pas lui reprocher que l'étendue lui manquoit dans le temps o qu'il n'éloit encore envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël ^. » 11 falloit d'ailleurs que ce « petit grain de froment d se multipliât par sa mort *. Quand on conclut après cela » que l'Eglise n'a point d'autres caractères que son chef; » et ainsi qu'il ne faut lui attribuer ni durée, ni étendue, ni ancienneté, on combat directement le dessein de Dieu, qui vouloit donner à ce Chef des membres par toute la terre. C'est vouloir empêcher l'arbre de croître, à cause qu'il est petit dans sa racine. Tout cela est d'une visible absurdité : et l'impiété manifeste, c'est de dire que « l'ancienneté manque à Jésus-Christ. » C'est par oh commence le ministre; et se sentant accablé par l'autorité des patriarches et des prophètes qui attendoient sa venue, il y répond en cette sorte : « Les prédictions des prophètes sur la venue du Messie ne changent point l'état de la question; car les prophètes n'avoient point prédit que le Messie romproit avec les sacrificateurs et avec l'Eglise judaïque pour former une nouvelle communion ^. » Si l'on veut dire que Jésus-Christ ait rompu avec les prêtres de la loi, on est démenti par son Evangile : mais si l'on prétend que la réprobation de la Synagogue par Jésus-Christ ne soit point
*Tom. II, cap ix, n. 1 et 2, p. 675. — 2Tom. Il.chap. J, q. 2, 3, etc., p. Ô3S-540, etc. — ^ Malth., x, 6; xv, H. — * ^oa?;., Xii. 21. — 5 Tom. II, p. G75. — s Tom. II, p. U75.
annoncée par les prophètes, que veulent donc dire tant de passages où tout ce qui est arrivé à la Synagogue, c'esl-àdire sa i éi)robation, celle de son temple, de ses sacrifices, de son sacerdoce et de toutes ses cérémonies, est raconté et circonstancié avec une telle évidence, que l'Evangile n'a rien eu à y ajouter? Cependant on ose vous dire que les prophètes n'en ont rien prédit : ils n'ont rien prédit de la nouvelle société oili tous les Gentils dévoient entrer à l'exclusion des Juifs; le ministre sait le contraire, et ce n'est point ici une vérité qu'on doive prouver aux chrétiens. Pourquoi donc a-t-on avancé un si visible mensonge, si ce n'est qu'on veut oublier l'antiquité attribuée à Jésus- Christ par ces paroles : a II éioit hier et aujourd'hui, et il est aux siècles des siècles *? » C'est qu'à quelque prix que ce soit, pour excuser la Réforme qui s'est séparée ellemcme, on veut donner jusqu'au Fils de Dieu le caractère de novateur et de séparé de l'Eglise.
Votre ministre ne s'en cache pas : selon lui, Jésus-GhrisI étoit seul, comme Calvin le fut au commencement desoû iniiovation : « Je n'aime pas, dit-il, à mettre Calvin en parallèle avec Jésus-Christ, et ce n'est pas ma pensée. » Que veut donc dire cette suite? « Mais puisque l'Eglise réformée est la mesme que Jésus-Christ a établie, il nous doit estre permis de dire que la réduction d'une société à un seul homme n'est pas sans exemple, puisque l'Eglise chrétienne commence nécessairement par là ^. n Ainsi on veut réduire l'Eglise dans toute sa suite à l'état où elle devoit être au commencement par un dessein déterminé de Dieu. Mais en cela on se trompe encore, lorsqu'on lui conteste l'antiquité sous ce prétexte. Jésus-Christ avoit pour lui tous les temps qui prccéloient sa venue, puisqu'il y Toit attendu sans l'interruijtion d'un seul jour, et que
1 //-eir., XIII, 8. — ^ Tom. H, p. TU.
môme quand il parut, tout le monde savoit où il devoil naître *. Je ne parle point des autres endroits oi!i il est parlé de lui comme de l'objet de l'espérance publique. On veut cependant le regarder comme un séparé de l'Eglise, lorsque tous ceux qui attendoient le royaume de Dieu étoient unis avec lui.
On veut effacer d'un seul trait ce qu'a fait Jésus-Christ jusqu'à la fin de sa vie pour honorer l'Eglise judaïque et la chaire de Moïse. Bien éloigné de se séparer d'avec elle, ou d'en séparer ses disciples, il leur a déclaré « qu'il les envoyoit pour moissonner» ce qui avoil été semé par les prophètes 2 : « D'autres, dit-il ^, ont travaillé, et vous êtes entrés dans leur travail : » remarquez ces mots; c'est le même ouvrage, la même foi, la môme Eglise, dont on ne s'est séparé qu'après que, justement reprouvée par son infidélité, elle a effectivement perdu ce titre.
Pendant que l'on conteste à Jésus-Christ son ancienneté contre la foi des Ecritures et la doctrine commune de tous les chrétiens, on l'accorde à une « église chinoise, » qu'on a érigée dès le commencement du livre sous ce titre exprès : « L'église des Chinois est ancienne*: » étrange sorte d'église, sans foi, sans promesse, sans alliance, sans sacrements, sans la moindre marque de témoignage divin : où l'on ne sait ce que l'on adore, et à qui l'on sacrifie, si ce n'est au ciel ou à la terre, ou à leurs génies comme à celui des montagnes et des rivières : et qui n'est après tout qu'un amas confus d'athéisme, de politique et d'irréligion, d'idolâtrie, de magie, de divination et de sortilège : et on prend le ton le plus grave pour établir l'antiquité comme la durée et l'étendue de cette « église chinoise, » et même pour l'opposer à la dignité de l'Eglise chrétienne
1 Matth., II, 5. — « Joan., iv, 38. — » Ibid. — » Tom, II, chap. i, n. 0, p. 540,541.
et catholique : et vous n'ouvrirez jamais les yeux, pour voir (lu moins qu'on vous amuse, et qu'on ne travaille qu'à vous embrouiller ce qui est clair?
C'est par la suite du môme dessein qu'on fait semblant (l'ignorer en quoi nous mettons la succession de la visibilité que Jésus-Christ a promise à son Église ; on a voulu imaginerque nousla mettions dans la splendeur extérieure, et c'est à quoi nous n'avons jamais pensé. Prenez-y garde, mes Frères, ce point est très-essentiel. Votre ministre ne cesse de dire que l'Église et sa succession ne peut pas être visible, «quand ses pasteurs avec les laïques fuient d'une ville à une autre, et se dérobent à la vue de leurs persécuteurs : quand elle fuit dans les montagnes, qu'elle se retire, et qu'au lieu de se montrer à tout l'univers, elle se cache dans le sein de la terre, dans des grottes, dans des cavernes * » oh, comme le ministre le répète souvent, «on ne la peut découvrir qu'à la lueur des flammes où on la brusle 2 ; le ministère, poursuit-il ^ n'estoit pas visible dans certaines occasions, où il s'exerçoit par des hommes déguisez en soldats qui alloient à cheval créer de nouveaux pisteurs, I) etc. De celte sorte, selon lui, pour la visibilité du ministère, il falloit être habillé à l'ordinaire, et sans cela on osera dire (jue la succession des pasteurs avoit cessé, pendant môme que l'on confesse qu'on en créoit de nouveaux à la place de ceux qu'on avoit perdus. l*]trange imagination, de croire tellement éblouir le monde par quatre oucinq belles phrases, qu'on ne laisse plus de place à la vérité. Néanmoins c'est un fait constant et avéré, que l'Eglise persécutée étoit toujours visible : elle n'en comptoit pas moins ses pasteurs, dont ellesavoil la suite : on n'avoit jamais de peine à les trouver, quand on deraandoit . l'in triclion et le baptême : iamais elle n'a été sans Eu-
lum. Il, p. G(i2, G()3. — » I/ncL, 588, (i'J2, 703. — ' Ibid,, p. C63.
charistie : aussi avons-nous déjà remarqué que par la ce lébralion de ce sacrement, « on annoncera la mort du Seijusqu'à ce qu'il vienne *. » Pesez ces mots : «jusqu'à ce qu'il vienne. » qui excluent jusqu'au dernier jour toute interruption dans la célébration de ce saint mystère, et induisent par conséquent la perpétuelle succession de ses ministres légitimes. On les trouvoit dans « ces grottes, > où l'on veut les imaginer toujours enfermés. Quand ils fuyoient d'une ville à l'autre, c'éloit ordinairement une occasion de prêcher la sainte parole et d'étendre l'Evangile, comme il paroît dans les Actes et dans la persécution oti saint Etienne fut lapidé ^. Quand les prédicateurs de l'Evangile étoient traînés devant les tribunaux, et qu'ils y portoienl aux rois et aux empereurs le témoignage de Jésus-Christ, quelle imagination de croire alors l'Eglise cachée etdestiluée de sa visibilité, pendant que dans « les liens » elle annonçoil la foi « devant tous les prétoires ^, » el y conlinuoit « le bon témoignage que Jésus-Christ avoit rendu sous Ponce-Pilate *! »
Il y a enfin un certain éclat, une certaine splendeur que l'Eglise conserve toujours par la prédication de l'Evangile» qui n'est autre chose que l'illumination, marquée par saint Paul, de la science et de la gloire de Dieu sur la face de Jésus-Christ*; et on voudra s'imaginer que l'Eglise, qui par sa nature est revêtue d'un si grand éclat, puisse être cachée?
Le ministre oppose divers passages de l'Evangile*, dont les uns nous montrent l'Eglise « comme une ville bâtie sur une montagne » éclatante et remarquable par sa spacieuse enceinte : et les autres nous la font voir un « petit troupeau » sans nombre et sans étendue, qui estaussires-
1 I Cor., XI, 2, 6. — -^ Act., viu, 4.— « P/ii7.,i, 13. — * I Timoth., VI, 12, 13. — 8 II Cor., IV, 6. — « Tom. Il, p. d, G02, C03, G80, 681. IJS3, 70i,etc.
454 SiîCONDE INSTRUCTION PASTORALE
serré dans la voie étroite « où peu de personnes entrent, » ainsi que le Fils de Dieu le prononce. Ces passages semblent au ministre d'une manifeste contrariété, si on ne les concilie en reconnaissant le ditférent sort de l'Eglise, tantôt éclatante et spacieuse, tantôt petite et cachée.
Voilà donc cette grande contrariété tant répétée par le ministre : mais elle n'a pas la moindre apparence. « Il y a beaucoup dappelés et peu d'élus ^w Ceux qui entrent en foule dans l'Eglise par la prédication et les sacrements, ne sont pas tous deséius, et beaucoup d'eux demeurent dans le nombre des appelés : par conséquent les appelés qui sont beaucoup, et les élus qui sont peu, composent la même Eglise : visible et étendue dans ceux qui se soumettent à la parole et aux sacrements ; peu nombreuse et cachée dans des élus, sur lesquels le sceau de Dieu est posé. Tout s'accorde parfaitement par ce moyen, il ne faut plus nous objecter ni la voie étroite, ni le petit troupeau : le petit troupeau est partout, et partout il fait partie de la grande Eglise où David a vu en esprit tous les Gentils ramassés ^ : comme les élus qui sont peu, font partie de ces appelés qui sont en grand nombre, la voie étroite des commandements et de la sévère vertu est aussi partout ; et quoique peu fréquentée par la malice des hommes, elle leur est montrée dans toute la terre. Le petit nombre de ceux qui y entrent, quoique grand en soi plus ou moins, et petit seulement à comparaison de ceux qui périssent, écoute le môme Evangile que les appelés : unis avec eux par la communion extérieure, ils ne font point de rupture et ne se séparent que de la corruption des mœurs.
Ne songeons donc pas tellement à la voie étroite qufnous oubliions le grand chemin, « les voies publiques, i>
« ilatl/i.
XX, 16; XXII, 14. — > Psa/. xxr, 26, 27, etc.
SUR LES PROMESSES DE L'EGLISE. 4o5
OÙ Jérémie nous rappelle *, où aboutissent ^. les anciens sentiers » que nos pères ont fréquentés, et où aussi on nous commande de les suivre. Celte voie n'est jamais cachée, et l'Eglise la montre par tout l'univers à ceux qui la veulent voir.
C'est par où tombe manifestement celte doctrine de votre ministre, où après avoir présupposé avec nous que l'Eglise doit toujours durer en vertu de la promesse de Jésus-Christ et contre nous que celte durée ne peut pas être attachée « à l'infaillibilité » du corps des pasteurs ', a^ec lequel Jésus-Christ a promis d'être tous les jûurs, il croit sortir de tout embarras de cette sorte : « Le réformé marque une voye plus naturelle, plus simple et plus facile pour la conservation de l'Eglise. Il soutient que Dieu l'empêche de périr par le moyen des élus, qu'il conserve dans le monde 3 : » comme si la difliculté ne lui resloil pas tout entière, et qu'il ne lui fallût pas encore expliquer comment et par quels moyens ordinaires et extérieurs ces élus sont eux-mêmes conservés.
Les élus, comme élus, ne se connoissent pas les uns les autres : ils ne se connoissent que dans le nombre des appelés; c'est pourquoi nous venons de voir que ces élus, qui sont cachés et en petit nombre, font toujours partie de ces appelés qui sont connus et nombreux. S'il faut qu'ils soient appelés, par quelle prédication le seront-ils? Par quel ministère? Sous quelle administration des sacrements ? «Comment croironl-ils, s'ils n'ont pas ouï? Ou comment écouteront-ils, si on ne les prêche ? Ou qui les prêchera sans être envoyé*? « Ils ne tomberont pas certainement tout formés du ciel : ils ne viendront point tout d'un coup comme gens inspirés d'eux-mêmes : il faut
» Jerem., vi, 16. — » Tom. II, p. G30, 631, etc. — » P. 631-634, n. 3 j p. 659, n. 8. — » Rom., x, H.
donc qu'il y ail toujours un corps subsistant, qui jusqu'à la fin du monde les enfante par la parole de vie ; et c'est avec ce corps immortel que Jésus-Christ a promis d'être tous les jours.
Saint Paul a décidé la question par ce beau passage de VEpître aux Ephésiens : « Jésus-Christ nous a donné les uns pour être apôtres, les autres pour être prophètes, les autres pour être évangélislcs, les autres pour être pasteurs et docteurs : pour la perfection des saints, pour les fonctions du ministère k l'édification (et formation) du corps de Jésus-Ghrist : jusqu'à ce que nous parvenions tous à l'unité de la foi et à celle de la connoissance du Fils de Dieu, à l'état d'un homme parfait, à la mesure de l'âge complet de Jésus-Ghrist : afin que nous ne soyons plus des enfants emportés à tout vent par la doctrine trompeuse et artificieuse des hommes *. » Le ministre veut faire durer le ministère ecclésiastique et apostoUque par les élus : et Saint Paul au contraire attache la formation et la perfection des élus au ministère ecclésiastique et apostolique.
Le ministre s'enlend-il lui-même, lorsqu'il dit « que la promesse pour la durée de l'Eglise par les élus est pins positive que celle de la succession des évesques, dont Jésus- Christ n'a pas parlé? » Que vouloient donc dire ces mots : « Allez, enseignez et baptisez? » Sont-ils adressés à d'autres qu'aux apôtres mêmes : et quels autres que leurs successeurs sont désignés dans la suite? Mais quel mot y a-til là des élus? Au lieu donc de dire qu'il est ici parlé des élus, et non des pasteurs, c'est précisément le contraire qu'il falloit penser : et il est plus clair que le jour, que pour expliquer la promesse de Jésus Christ, le ministre a commencé par en perdre de vue les propres paroles. • 11 a peu connu la prérogative des élus. Ils ne sont pas tanj
» Ephes , IV, ll-U.
le moyen pour faire durer le ministère extérieur de l'Église que la chose môme pour laquelle il est établi ; c'est l'amour éternel que Dieu a pour eux qui fait subsister l'Église; il n'en est pas moins véritable qu'elle les prévient toujours par son ministère. Il n'est que pourlesélus : quand ils seront recueillis, il cessera sur la terre : mais aussi comme Dieu ne cesse de les recueillir jusqu'à la fin des siècles, il a déclaré que la suite continuelle du saint ministère ne finira pas plus tôt.
Toute la ressource du ministre, « c'est que la mesme puissance infinie de Dieu qui, selon M. de Meaux, entretient la succession des apostres au milieu des vices les plusaffreux peut conserver les élus dans les sociétez erran les,
comme (il les conserve) dans le monde corrompu *. »
Ainsi toute religion est indifférente, et l'on trouve également les élus dans une communion, soit qu'elle erre dans la foi jusqu'à tomber dans l'idolâtrie (car c'est ce q^u'on nous oppose), soit qu'elle fasse profession de la vérité.
Venons aux objections; voici la plus apparente : « On ne gagne rien, dit le ministre, par l'infaillibilité (du corps de l'Église), puisque la foy sans la sanctification nefait point voir Dieu, et n'empeschepas la ruine de l'Église =^.» Nous avons déjà répondu que la prédication de la vérité étant toujours accompagnée de l'efficace du Saint-Esprit, est toujours féconde pour sanctifier le nombre des auditeurs et des pasteurs mêmes connu de Dieu 3. Laréponsenepouvoit pas être ni plus courte, ni plus certaine, ni plus décisive : « Ma parole qui sort de ma bouche, dit le Seigneur, ne reviendra pas à moi sans fruit, mais elle aura tout l'effet pour lequel elle est envoyée *. » Dire donc qu'on ne gagne rien « pour la sanctification par l'infaillibilité de la foy, » c'est
' Tom. n, p. 659. — « P. 632. — » Ci-dessus, n. 7, 30, 32.— * Isa. ,