LIV
une ignorance grossière et une erreur pitoyable contraire
au fondement du christianisme,
Mais c'est là, répond le ministre, un miracle trop continu qu'on ne doit pas admettre. C'est ce qu'il répèle à toutes les pages *, et c'est là un de ses grands arguments ; mais qu'il est foible ! Le miracle que le ministre refuse de croire, c'est celui que Jésus-Christ a reconnu en disant ; «Faites ce qu'ils disent, mais ne faites pas ce qu'ils font ^.w Le ministre change la sentence, et il veut que les élus se conservent sous un ministère, dont il faudra dire : Ni ne croyez ce qu'ils disent, ni ne pratiquez ce qu'ils font. Lequel est le plus naturel, ou de dire que pour convertir les cœurs des élus, Dieu conserve dans le ministère la vérité de la parole qui les sanctifie malgré les mauvaises mœurs de ceux qui l'annoncent; ou de dire qu'en laissant éteindre à la fois dans la succession des pasteurs et la vérité et les bonnes mœurs, il ne continue pas moins à conserver les élus ? Le premier plan est celui des catholiques : le second est celui des protestants. Parlons mieux : le premier est en termes formels celui de Jésus-Christ, et le second est celui que les hommes ont imaginé : le premier, dis-je, est celui que Jésus-Christ a reconnu just qu'à la fin dans l'Église judaïque en disant : « Faites ce qu'ils disent, » etc., et le second est celui que les protestants envient à l'Église chrétienne. Où est ici le miracle le plus incroyable, ou celui qui attache la conversion des enfants de Dieu à un certain ordre commun de la prédication de la vérité, ou celui qui supprimant la vérité dans la prédication des pasteurs, établit contre l'Apôtre et contre Jésus-Christ même qu'ellesera entendue sans être prêchée? Souffrirez-vous, mes chers Frères, qu'on vous annonce des absurdités si manifestes ?
« p. 630, C31, etc. — ^Matth., xiiii, I
Après tout j'avouerai bien à votre minisire que la conversion des pécheurs, soit qu'elle se fasse par des saints, soil qu'elle se fasse par le ministère même des pasteurs ou corrompus ou scandaleux, est un miracle continuel : mais c'est un miracle qu'il faut bien admettre, si l'on ne veut être manifestement pélagien, et qu'aussi votre ministre n'oseroit nier. C'est un miracle qui présuppose l'ordre naturel, et qu'on soit du moins bien enseigné; mais que l'on conserve les élus, en leur ôtant la vérité dans la prédication de leurs pasteurs, c'est un miracle que nous laissons aux protestants.
Ne laissez donc point soustraire à vos yeux la lumière toujours présente et toujours visible de la vérité dans la prédication successive et perpétuelle des prêtres ou des pasteurs, soit de ceux qui sont venus après Moïse, soit de ceux qui ont enseigné après les apôtres, puisque c'est le seul moyen ordinaire établi de Dieu par toutes les Écritures de l'Ancien et du Nouveau Testament pour la sanctification des élus. Lorsqu'on tâche de vous faire perdre de vue la suite continuelle de l'Église de Jésus-Christ dans les successeurs des apôtres, on ne cherche qu'à vous tirer du grand chemin battu par nos pères, pour vous jeter dans les voies obliques et détournées de la séparation et du schisme. Ce n'est pas ici une conséquence que je tire de la doctrine des ministres, c'est leur thèse, c'est leur sentiment exprès. Oui, mes Frères, le schisme est un crime dont on ne veut pas connoître le venin parmi vous, et on ne tâche au contraire qu'à vous ôter la juste horreur qu'en ont tous les chrétiens. Il faut donc encore vous faire voir que votre ministre s'emporte jusqu'à dire que le schisme, même celui oh la foi et la religion sont intéressées, n'empêche pas le salut ; et ce qui jusqu'ici étoit inouï, qu'on peut être ensemble et saint et schismatique : vous serez trop ennemis de vous-mêmes, si vous refusez un peud'at-
tenlion à une vérité que je vais rendre aussi claire qu'elle €st imporlante.
REMARQUES
Sur le Traité du ministre, et premièrement sur ce qu'il autorise le schisme.
J'ai consommé mon ouvrage : la promesse de Jésus- Christ est entendue, et on a vu qu'on ne lui oppose que de manifestes chicaneries. Il est temps de passer plus avant, et de découvrir dans l'écrit du ministre d'insupportables erreurs.
Je commence par ce qu'il enseigne sur le schisme, et je distingue avant toutes choses le schisme oh la foi est intéressée d'avec les schismes où l'on tombe innocemment sur de purs faits; comme quand on voit par une élection partagée deux évoques dans la même église, sans qu'on puisse discerner lequel des deux est bien ordonné : c'est alors une erreur de simple fait, où la foi n'est point engagée, ni souvent môme la charité. Quand l'esprit de dissension ne s'y trouve pas, et qu'on est trompé seulement par l'ignorance d'un fait, ce n'est pas un vrai schisme qui désunisse les cœurs, puisqu'on y voit, comme dit saint Paul, « un seul Christ, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous, avec un seul corps (de l'Église) et un seul esprit *, » et on n'est point schismalique : mais ce que je veux remarquer dans les écrits de votre ministre, c'est qu'il enseigne positivement qu'on est ensemble et fidèle et schismatique môme dans la foi.
Pour parvenir à celte fin, voici par où l'on vous mène, et l'on jette de loin ces faux principes ; « L'unité de l'Église tant vantée ne fut point le premier objet des soins et
» E/Jr's., IV, 3-6.
des travaux des apostres. Ils ne travaillèrent point à la former par des loix et des règlements qui deussent eslre observez par l'Église universelle jusqu'à la fin des siècles... Cliaque apostre allant de lieu en lieu, selon que le Saint- Esprit le poussoit, ou que la Providence luy en fournissoit les moyens, enseignoit la vérité évangélique et forraoit un troupeau... Chaque église particulière que les apostres fondoient, vivoit sous la conduite de son pasteur, et s'assembloit secrètement dans une chambre. Elle formoit sa discipline selon ses besoins et selon la circonstance des lieux et des temps. Il n'y avoit point alors le Symbole commun : c'est une chimère de s'imaginer que les apostres enayent dressé un, ou l'ayent envoyé à toutes les églises... On savoit en Orient que l'Occident avoit receu le christia nisme un peu plus tard (qu'en Orient) : mais l'union de ces églises, la pluspart inconnues et cachées les unes aux autres, ne pouvoit estre ni générale, ni publique, ni sensible. Toutes ces églises particulières ne pouvoient estre unies que par l'union intérieure, parce qu'elles avoient la mesme foy et la mesme espérance, et que Jésus-Christ estoit le chef intérieur et commun à tous les chrétiens... Les églises naissantes esloient précisément dans le mesme état que celles de la Réforme, à qui les vaudois, dispersez en divers lieux et cachez dans leurs montagnes, n'estoient pas connus. Concluons de là que l'union extérieure de toutes les églises les unes avec les autres, ou avec le chef résidant à Rome, n'estoit ni nécessaire ni possible ilans les deux premiers siècles de l'Église * .» Le ministre parle à peu près dans le même sens en d'autres endroits ^ : mais je me contente de ce seul passage que j'ai rapporté exprès tout entieràla réserve de ce qui pourroit regarder d'autres questions que celle oii nous sommes de l'union des églises.
» Tom. 1, liv. I, chap. iv, n. 4, p. 34, 35. — « Toni. II, p. 651.
462 SECONDE INSTRUCTIOxN PASTORALE
S'il ne falloit que de beaux discours el des tours ingénieux pour établir la Yéri'.é, j'aurois ici tout à craindre. Mais pour peu qu'on veuille pénétrer le fond, il n'y a personne qui ne trouve étrange celle impossibililé de l'union extérieure des églises, et le peu d'attention qu'on donne aux apôtres, pour assembler leurs disciples dans une môme communion.
Le ministre n'ose pousser cette prétendue impossibililé plus avant que les deux premiers siècles, et dès là on doit tenir pour certain que s'il nous abandonne les siècles suivants, c'est qu'il y a trouvé l'union si clairement établie, qu'il n'a pas vu de jour à la nier.
Confessons donc avant toutes choses, du consentement du ministre, que l'union intérieure et extérieure des églises chrétiennes a un titre assez authentique, puisqu'il a quinze cents ans d'antiquité, et qu'ail a été arrosé du sang des martyrs durant tout le troisième siècle. C'est cependant celle antiquité qu'on vous apprend à mépriser; au lieu que la raison seule vous doit apprendre, non-seulement qu'une telle antiquité est digne de toute créance, mais encore que ce qu'on trouve si solidement et si universellement établi dans un siècle si voisin des apôtres, ne peut manquer de venir de plus haut.
C'est donc en vain qu'on nous veut cacher celte union des églises dans le second siècle. Car encore qu'il nous en reste à peine cinq ou six écrits, il y en auroil pourtant assez dans ce petit nombre pour convaincre le ministre ; et si je n'avois voulu dans celte Instruction me renfermer précisément dans l'Evangile, la preuve en seroil aisée : mais pour aller à la source, comment a-t-onpu p. nser que Tunion des églises n'éloit pas du premier dt-ssein du Fils de Dieu, puisque c'est lui-même qui, formant le plan de son Eglise, a donné à ses apôtres, comme la marque à laquelle « on reconnoitroit ses disciples, de s'aimer les uns
les autres : » et encore : «Mon Père, qu'ils soient un en nou:?, afin que le momie croie que vous m'avez envoyé *. » Ainsi l'union même extérieure, et qui se feroit sentir à tout le monde, devoil être une des marques du christianisme.
Mais peut-être que Jésus-Christ ne vouloit pas dire que celte union s'entretînt d'église à église, et ne la vouloit établir que de particulier à particulier dans chaque église chrétienne. A Dieu ne plaise : au contraire il paroît que, de toutes les églises, il en a voulu faire une seule Eglise, une seule Epouse; qu'il a voulu -à la vérité sanctifier au dedans parla foi qu'elle a dans le cœur, mais qu'il a voulu « en même temps puriOer à l'extérieur par le baptême de l'eau et par la parole de la prédication 2, « C'est ainsi que parle saint Paul. C'est cette Eglise que dès l'origine ou appela catholique; ce terme fut mis d'abord dans le Symbole commun des chrétiens; et sans entrer avec le ministre dans la question inutile, si les apôtres ont arrangé ce sacré Symbole comme nous l'avons, il suffit qu'on ne nie pas et qu'on ne puisse nier que la substance elle fond n'en fût de ces hommes divins, puisque tout l'univers l'a reçu comme de leur main et sous leur nom . On a donc toujours en une foi commune; une commune profession de la même foi ; une seule et même Eglise universelle composée en unité parfaite de toutes les églises particulières, où aussi on élablissoit la communion tant intérieure qu'extérieure des saints, qu'on nous donne maintenant comme impossible.
« Les apostres, dit le ministre, n'ont point travaillé à former la discipline par des loix qui deussentes tre perpétuelles et universelles '. » Mais sous prétexte qu'ils laissoient une sainte liberté dans les cérémonies indifférentes,
» Joan., XIII, 35 ; xvii, 21. — « Ephe';., v, 2G, 27. — STom. I, 35, 36.
la vouloir pousser plus avant, ou dire que ces saints hommes ne s'étudioient pas h rendre commune la profession de la foi, le fond de la discipline et la substance des «iacremenls, c'est ignorer les faits les plus avérés, et vouloir ôter au christianisme la gloire de cette sainte uniformité que le monde même y admiroit.
Ce n'est pas une moindre erreur de dire «que les églises esloient pour la plupart inconnues les unes aux autres, » et s'assembloient secrètement dans une chambre, sans se soucier de leur mutuelle communication. Car au contraire, dès l'origine les églises ont toutes tendu à s'unir et à se faire mutuellement connoître. Tout est plein dans les écrits des apôtres du salut réciproque qu'elles se donnoient en la charité du Seigneur; l'église de Babylone quelle qu'elle fût, constamment bien éloignée, saluoil celles de Bilhynie et du Pont, d'Asie, de Gappadoce et de Galatie*. La gravité des églises ne permet pas de prendre ce salut, qu'on trouve en tant de lettres des apôtres, pour un simple compliment : c'étoit la marque sensible de la sainte confédération et communion des églises dans la créance et dans les sacrements, conformément à cette parole : « Si quelqu'un vient à vous, » de quelque côté qu'il y arrive, « et n'y apporte pas la saine doctrine, ne le recevez pas dans' votre maison, et ne lui dites pas bonjour ^ : » ne lui donnez pas le salut. La première É pitre de saint Jean, selon l'ancienne tradition, se trouve adressée aux Pai thés ; et de l'Asie mineure où il demeuroit, cet apôtre enseignoit les peuples si éloignés des pays dont il prenoit soin et de l'Empire romain. Les apôtres n'écrivoient pas seulement à des églises particulières, mais en nom commun « à toutes les tribus dispersées 3, et à tous ceux qui se conservoient en Dieu et en Jésus-Christ *. » Tout l'univers savoit « la foi,
Ure/r., I, î;v, 13. — «n/oa/i., 10. — » \acob., i. 1. — *JMrf.,i.
l'obéi isance des Romains*;» et réciproquement on savoit à Rome « ce que c'étoit que toute l'église des Gentils (en nom collectif et en nombre singulier) : et qui étoient ceux à qui elle étoit redevable 2, » Qu'importe donc qu'on s'assemblât « ou dans une chambre » ou ailleurs, puisque l'on se communiquoit même des prisons, d'oil l'Evangile couroit, comme dit saint Paul ^, sans pouvoir être lié?
Au surplus si on eût tenu pour indifférent d'être uni ou ne l'être pas dans la doctrine une fois reçue, saint Paul n'auroit pas donné aux Romains ce précepte essentiel : « Prenez garde à ceux qui causent des dissensions et des scandales parmi vous contre la doctrine que vous avez reçue, et retirez-vous de leur compagnie *. » Est-ce peut-être qu'on observoJt ceux qui causoient des divisions contre la doctrine reçue dans les églises particulières, et qu'on laissoit impuni le scandale qu'auroient pu causer les églises mêmes? Ce seroit une absurdité trop insupportable.
Mais si l'autorité de l'Eglise nommée en commun étoit de si peu de poidssur chaque église particulière, d'où vient que saint Paul prenoit tant de soin de faire remarquer aux Corinthiens ce qu'il enseignoit à tout l'univers : «leur envoyant exprès Timolhée, pour les instruire des voies qu'il tenoit partout et en toute l'Eglise^; d et encore : «C'est ce que j'enseigne dans toutes les Eglises 6; » sur ce fondement : Dieu n'est pas un Dieu de dissension, mais de paix; » comme s'il eût dit qu'il unissoit non-seulement les particuliers, mais encore toutes les Eglises entre elles : cff qui lui faisoit ajouter contre les auteurs des divisions e( des scandales : « Est-ce de vous qu'est sortie la parole de Dieu, ou bien ôtes-vous les seuls à qui elle est parvenue ' ? » leur montrant pur cette doctrine combien ils dévoient dé-
» Rom., I, 8 ; xvi, 19. — « Ibi'/., 4. — » II Thess., m, 1 ; n Timoth,, II, V. — * Rom., XVI, 17. — M Cor., ly, 17. — « Ibid., xiv, 33. — ' Ihiil., 3G.
férer au commun senlimenl des églises, el surtout de celles d'où la parole de Dieu leur étoit venue. Voilà ces églises « qui ne se connoissoienl pas, pour la plusparl, » el qui avoienl si peu d'égard pour la doctrine et les sentiments les unes des autres.
Quand le mmistre veut imaginer que les églises chrétiennes ressembloient «à la Réforme qui, lorsqu'elle vint, ne connoissoit pas les vaudois, » il devoit donc faire voir par quelque exemple de l'Ecriture, ou du moins de l'antiquité ecclésiastique, qu'il s'éloit formé des églises, comme la Réforme, qui ne tinssent rien de celles qui éloient auparavant, et même n'en connussent aucime de leur créance : c'est ce qu'il ne montrera jamais; toutes les églises naissantes venoient de la lige commune des apôtres, ou de ceux que les apôtres avoienl envoyés, et en liroient leurs pasteurs avec la doctrine.
Le ministre n'auroit pas fait agir les pasteurs si fort indépendamment les uns des autres et sans aucun mutuel concert, s'il avoit songé que Saint Paul même ne dédaigna pas « de venir à Jérusalem exprès pour visiter Pierre, de demeurer avec lui quinze jours; » et encore quatorze ans après, «de conférer avec les principaux apôtres sur l'Évangile qu'il prêchoit aux Gentils, pour ne point perdre le fruit de sa prédication *. » Ces hommes inspirés de Dieu n'avoient pas besoin de ce secours; mais Dieu même «leur révéloit » cette conduite, comme saint Paul le marque expressément 2, aiîn de donner l'exemple à leurs successeurs, et les avertir de prendre garde dans la fondation des églises à poser toujoui-s, «comme de sages architectes, le même fondement qui est Jésus- Christ, et à observer en même temps ce qu'ils bàtissoient dessus 8. s
» Ga/at., I, 18 ; ii, 2. — « Ibid. — s I Cnr., m 10.
Cependant à la faveur de ces beaux récits, et du tour ingénieux qu'on y donne à l'état des deux premiers siècles, on insinue le schisme : on dégoûte insensiblement les fidèles du lien de la communion des églises : elle n'étoit pas, dic-on, du « premier dessein, » et c'est une invention du troisième siècle : quelque établie qu'on la voie depuis ce temps, c'est assez qu'elle ne soit pas de l'institution primitive, et l'on veut désaccoutumer les églises de faire leur règle de la foi commune.
Après avoir ainsi préparé de loin la voie à ne plus craindre le schisme même dans la foi, et à tenir toute communion pour indifférente, on en vient à dire tout ouvertement que le schisme dont nous parlons n'empêche pas le salut.
Le sentiment dn ministre n'est pas obscur : « Les sept mille réservez de Dieu » dans le royaume d'Israël; qui « n'avoient point courbé le genou devant Baal, » étoient schismatiques, séparés de l'église primitive de Jérusalem, « damnez» par conséquent, dit votre minisire, «au jugement de messieurs les prélats; et cependant, conlinue-t-il, Dieu les absout *. »
Ces sept mille, ajoute-t-il, «estoient l'Église de Dieu, quoiqu'ils n'eussent ni étendue, ni divisibilité, ni union avec l'Église de Jérusalem, ni la succession des prestres : ils ne périssoient donc pas 2. »
Un abîme en appelle un autre. « Dieu avoit là (dans le schisme d'Israël) une suite de prophètes nez et vivans dans le schisme : » c'est-à-dire, comme il vient de l'expliquer, « séparez de la succession des prestres et de l'Église primitive de Jérusalem '. » Les prophètes dont il veat parler, sont ceux qui prophétisoient en Israël avec Élie el
« Tom, II, chap. vu, n. 30, p. 661 ; Ul Reg.y xix, xx. — « P. 663. —
Elisée : donc Élie et Elisée, avec tous les saints prophètes qui étoient unis, selon le ministre, étoient schismatiques : «Et cependant, poursuit-il, ces prophètes schismatiques, » Élie, Elisée elles autres, «estoient-ils damnez à cause de leur séparation, à cause que la succession leur manquoit?» Point du tout, dit-il; cela n'est rien selon les ministres ; le titre de schismatique devient beau dans leur bouche, et la nouvelle Réforme le donne aux prophètes les plus saints.
Tout cela est avancé pour sauver le schisme; la Réforme prend soin de le défendre. «Il y a du plaisir, dit le ministre, à entendre là-dessus M. de Meaux, qui entesté de l'unité de son Église et de la succession des pasteurs, rejette les Samaritains, comme autant de schismaliques perdus, parce qu'ils n'esloient pas unis à la source de la religion, et que la succession d'Aaron leur manquoit^.»
Ainsi ce n'étoit pas Dieu qui avoit commandé à tout son peuple et aux dix tribus, comme aux autres, de demeurer unis et soumis aux seuls prêtres de la famille d'Aaron ; ce n'étoit pas Dieu qui avoit prescrit au même peuple par la bouche de Moïse de «reconnoître le lieu que le Seigneur choisiroit, » avec expresses défenses « d'offrir en tous lieux qui se pourroient présenter à la vue^ ; » le temple de Jérusalem n'étoit pas ce lieu expressément désigné de Dieu sous David et sous Salornon, et unanimement reconnu par toutes les douze tribus. Malgré des commandements si précis de Dieu et de la loi, il n'y avoit aucune obligation de s'unir à la succession du sacrifice d'Aaron ni à « l'Église primitive » de Jérusalem; ce sont là des entêtements de M. de Meaux, et non pas des témoignages exprès de la loi de Dieu.
Mais ce qui m'étonne le plus, c'est le peu d'attention
» Tom. II, p. 661,662. — s Deuter., xu, b, 11, 13, etc.
qu'on fait parmi vous à l'expresse condamnation du schisme de Samarie, prononcée par Jésus-Christ luimême, lorsqu'il dit aux Samaritains: «Vous adorez ce que vous ne connoissez pas; el nous, nous adorons ce que nous connoissons, parce que le salut vient des Juifs *. k Il les sépare manifestement de sa compagnie, lorsqu'il dit : Vous et nous : il les sépare conséquemmenl du salut^ qui ne peut être qu'avec lui : et il ne reste plus qu'à examiner s'il les condamne pour l'idolâtrie, ou seulement pour le schisme.
Le ministre abuse manifestement de celte parole de Jésus-Christ : « Vous adorez ce que vous ne connoissez pas : » «Ce qui fait voir, nous dit-il, que les Samaritains estoient condamnez à cause de leur ignorance, ou des dieux inconnus qu'ils adoroient; et non pas à cause du schisme, ou parce que ia succession du sacerdoce d'Aaron leur manquoit 2, » C'est ainsi qu'il combat toujours en faveur du schisme, et ne veut pas que Jésus-Christ l'ait pu condamner : mais il se trompe manifestement, quand il rejette la condamnation sur l'idolâtrie des Samaritains. C'est un fait constant et avoué qu'il y avoit plusieurs siècles que les Samaritains n'avoient plus d'idoles; €t qu'attachés uniquement, comme ils sont encore à l'adoration du vrai Dieu, toute leur question avec les Juifs ne regardoit que le lieu où il falloit adorer. Sans avoir besoin douvrir les histoires pour voir cette vérité, le seul Évangile nous suffit, puisque la Samaritaine y parle au Sauveur, en ces termes ^ : «Nos pères ont adoré sur cette montagne, et vous dites que c'est à Jérusalem qu'il faut adorer; nos pères, n c'étoit-à-dire Jacob et les patriarches n'adoroient point les idoles : ce n'étoit donc point les idoles que la Samaritaine vouloit adorer, et la dispute
i /oan., iv,22. — 2. Tom. II, 1..6G4.— 3. /oan., iv, 22.
ne regardoit pas l'objet, mais le seul lieu de l'adoration : en un mot toute la question entre les Juifs et les Samaritains étoit à savoir si Dieu vouloit qu'on le servît ou dans le temple de Jérusalem avec la Judée, ou dans celui de Garizim avec Samarie. Gela posé, il est manifeste que la condamnation de Jésus-Christ tombe précisément sur le schisme; et s'il reproche aux Samaritains de ne pas connoître Dieu, c'est comme je l'avois expliqué*, au sens où l'on dit que l'on ne conoît pas Dieu, quand on méprise ses commandements, ses promesses, la source de l'unité, le fondement de l'alliance, et le reste de même nature que Samarie avoit rejeté.
Si comme le ministre l'insinue trop ouvertement, c'étoit une chose indifférente de reconnoître ou ne reconnoître pas les prêtres successeurs d'Aaron, et que les Samaritains fussent excusables de n'y avoir pas recours selon l'ordonnance expresse de la )oi, Jésus-Christ n'y auroit pas renvoyé avec les autres lépreux celui qui étoit Samaritain 2. J'ai rapporté ce passage dans ma première /nst7'uctwn pasioî^ale''^ : le ministre y devoit répondre, ou convenir avec moi après TertuUien, que Jésus-Christ apprenoit par là aux Samaritains à reconnoître le temple et les prêtres enfants d'Aaron comme la tige du sacerdoce et la source de la religion et des sacrements.
Après cela quand on attribue, non-seulement aux vrais fidèles, mais encore aux saints prophètes du Seigneur, le schisme des dix tribus, et que l'on compte pour rien de les désunir de la suite du sacerdoce et de celle du peuple de Dieu, c'est vouloir introduire sur eux le péché de «Jéroboam qui pécha et qui fit pécher Israël*. » C'est le caractère perpétuel qui est donné à ce roi impie dans tout le Liv7'e des Rois^. Mais il faut en même temps se souvenir
1 1« Insl., n. 17. — 2 Luc, xvii, 13-15. — ^ N. 17. — *III Reg., xiv, 16, eic. — 5 J'\ S:^. r, ?2, etc'
SUR LES PROMESSES DE L'ÉGLISE. 47i
que c*étoit une partie principale du péché tant reproché à Jéroboam, d'avoir établi « des prêtres qui n'étoient point enfants de Lévy ni du sang d'Aaron *, » el d'avoir réjeté ceux que Dieu avoit institués, dans ces races consacrées. L'érection des veaux d'or de Jéroboam ne fut que la suite de cette ordonnance schismatique : « Ne montez plus en Jérusalem (ni au lieu que le Seigneur a choisi ï vpilà tes dieux, Israël, qui t'ont tiré de la terre d'Egypte '^. » Ainsi la source du crime dans Jéroboam, c'est «d'avoir séparé Israël d'avec le Seigneur,» comme porte expressément le Libre des Rois 3, et son plus mauvais caractère est celui de séparateur. Ce fut en haine de l'ordonnance qui Séparoit le peuple de Dieu de sa tige, que non-seulement les lévites, mais encore tous ceux d'Israël « qui avoienl mis leur cœur à chercher Dieu *, » abandonnèrent le schisme auquel on veut maintenant faire adhérer les prophètes.
Il est vrai qu'en mémoire d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, Dieu voulut laisser dans les dix tribus un grand nombre de sainls prophètes qui attachèrent une partie considérable du peuple au culte du Dieu de leurs pères : mais, après tout, ce fut à la fin pour le péché de Jéroboam qu'il livra les Israélites à leurs ennemis ^ : la source de tous les malheurs, marquée au Livre des Rois, est toujours cette première séparation, oij Jéroboam « divisa » le peuple et « le sépara du Seigneur ^ » Aussi avoit-il maudit l'auitel schismatique dès son origine, en lui faisant annoncer sa future extermination sous le saint roi Josias, piw des prophètes envoyés exprès ''. Si cependant par violence et par voies de fait les vrais Israélites iivec leurs prophètes étoient empêchés de monter effecti-
III Rerj., XII, 31 ;II Parai., xm\. .S- -.- ^ MI /\ r , m ^». • ' 'V XVII, 21. — i Parai., xi, 13 et IC. — • ^ iL Ae.y., xiv, rt*. — • IV , XVII, 21. — ■> lllReg., xiii, 1,2.
vement en Jérusalem, el d'y reconnoître le seul sacerdoce légitime qui fût alors, ils n'en pouvoient jamais être désunis de cœur, et sans manquer de fidélité aux rois d'Israël que Dieu avoit dans la suite rendus légitimes, Elisée sut bien reconnoître la prérogative que Dieu avoit conservée aux rois de Juda par rapport à la religion, lorsqu'il parla ainsi à Achab, roi d'Israël, qui l'interrogeoit sur les volontés du Seigneur : a Qu'y a-t-il entre vous et moi, roi d'Israël? Allez aux prophètes de votre père et de votre mère. Vive le Seigneur I si je n'avois respecté la présence de Josaphat, roi de Juda, je ne vous aurois pas seulement regardé *. » Josaphat de son côté, au seul nom d'Elie et d'Elisée, reconnut d'abord qu'ils éloient de véritables prophètes, et tout le monde savoit que tous les saints du royaume d'Israël étoienl de même religion, et dans le cœur autant qu'ils pouvoient, de même culte que ceux de Juda.
G'étoit pour établir celle vérité qu'Elie dans ce mémorable sacrifice, où le feu du ciel descendit à sa prière pour consumer l'holocauste en présence des dix tribus assemblées, redressa un des autels du Seigneur, et pour le construire, « prit douze pierres selon le nombre des douzetribus des enfans de Jacob, à qui le Seigneur avoit dit : Israël sera Ion nom ^ : » par où il vouloit montrer qu'Israël dans son origine n'éloit pas un nom de séparation, comme il l'étoit devenu depuis; mais qu'au contraire c'étoit en matière de religion et de sacrifice un nom de communion, et que les douze tribus étoient faites pour adorer au même autel le Dieu de leurs pères.
Aussi le même prophète l'invoqua-t-il en cette occasion à haute voix, a sous le nom de Dieu d'Abraham, Ul5ad(> et cJ'.'sraèi ^^ 4 en lui d'/sant : « Montrez, Seigneur,
« IV lieg., III, 13, 14. — » III ihg., xviii, 30-32. — ' lOid., 36, 37.
que vous ôles le Dieu d'Israël, » et que les douze tribus «dont vous voulez aujourd'hui de nouveau convertir les coeurs, » ne sont qu'un seul peuple à votre autel. Telle était l'union qu'Elie reconnoissoit entre tous les vrais Israélites dans ce sacrifice commun.
Jonas, qui prophélisoit parmi les tribus séparées dont ilétoit, ainsi qu'on le trouve au Livre des liais ^, ne s'étoit point pour cela séparé du temple de Jérusalem, puisque jusque dans le ventre de la baleine qui l'avoit englouti, il se consoloit en criant : m Seigneur, quoique rejeté de devant vos yeux, je reverrai votre saint temple ^ : » par où il marquoit tout ensemble, el qu'il avoit accoutumé de le visiter, et qu'il espéroil encore d'y rendre à Dieu ses adorations.
Un autre prophète d'Israël, ce fut Osée, en prédisant aux dix tribus séparées leur heureux retour, leur annonce « qu'ils reviendroient au Seigneur leur Dieu et à David leur roi ', pour les ramener par ces paroles au temps qui avoit précédé le schisme de Jéroboam, et leur rappeler le souvenir de celte parole du roi Abiam : « Ecoulez, Jéroboam et tout Israël : ignorez-vous que le Seigneur a donné à David le règne sur tout Israël pour tout jamais * ? » *
Ainsi tout vrai fidèle est frappé d'horreur, quand il entend dire que les sept mille que Dieu réservoil, et que les prophètes du Seigneur qui enseignoient les dix tribus étoient schismatiques, jusqu'à celui que son zèle ardent fil enlever dans le ciel dans un chariot de feu.
Et il ne faut pas s'imaginer que la partie de l'Eglise qui se conservoit dans le royaume d'Israël demeurât sans culte. Car ce n'étoil pas en vain que Dieu leur envoyoit tant de saints prophètes avec tant de miracles éclatants
1 IV Rvg. , XIV, 25. — « Jon., ii, 5. — 3 0>ée, m, 4,5. — * II Parai., xni, 5.
pour les empêcher d'oublier la loi de Moïse. Ils en gar« dolent ce qu'ils pouvoient, en s'assemblant « avec les prophètes au premier jour du mois et tous les jours du Sabbat *, c'est-à-dire aux jours ordinaires marques par la loi, comme il est écrit expressément au Livre des Rois. Il y avoit même parmi eux des autels de Dieu; et s'ils en eussent été privés, Elle n'auroit pas dit au même temps que les sept mille lui furent montrés en esprit : « Seigneur, les enfants d'Israël ont abandonné votre alliance : ils ont abattu vos autels et massacré vos prophètes ^. w Ils persisloient donc dans l'alliance, et en avoient pour marques sensibles les prophètes sous la conduite desquels ils servoiciit Dieu, et les autels qu'ils élevoient au nom du Seigneur. Ce pouvoient être des autels semblables k celui qu'érigèrent ceux de Ruben et de Gad avec la demi- Iribu de Manassés 9, non point pour se séparer de l'autel (\u Seigneur, mais au contraire comme un mémorial de la part qu'ils se réservoient aux sacrifices communs. Mais enfin quels que fussent ces autels et quel qu'ait été le culte que Dieu y élablissoit, selon la condition de ces temps, par le ministère extraordinaire et miraculeux des prophètes, toujours est-il bien certain que ce n'étoit pas l'autel de Belhel ni les autres de Jéroboam que Dieu avoit en horreur, comme on a vu.
Par conséquent celte Eglise, que Dieu réservoit en Israël, se rendoil visible autant qu'elle le pouvoit dans une si cruelle persécution; et quand elle fut réduite à se cacher tellement dans le royaume des dix tribus séparées, qu'Elie ne l'y voyoit plus, deux raisons empêchent que cela nuise à tout le corps de l'Eglise : l'une, que cet état ne dura pas, comme le reste de l'histoire d'Elie et toute celle d'Elisée le fait paroi Ire ; et l'autre, qui est l'essentielle,
» IV Rg., IV, 23. — 2 III neg.,\i\, 24. — » Jos., xxii, 27.
que c'est un fait avéré dans le même temps, que l'Eglise et la religion éclatoient en Judée sous Josaphat et les autres rois.
Ainsi on ne fait ici que vous amuser : on vous fait prendre le change, et on met la difficulté oh elle n'esit pas. Celte dispute sur les sept mille qui est votre unique refuge ne sert de rien à la question, et ne nuit en aucune sorte à la doctrine que j'ai établie touchant la promesse de l'Evangile. Les catholiques ne prétendent pas que la foi ne puisse jamais être cachée en des endroits particuliers, puisque même nous confessons qu'elle y pourroit être tout à fait éteinte. Le fondement que nous posons, c'est que la succession des pasteurs qui remontent jusqu'aux apôtres, sans que la descendance en puisse être interrompue ni niée, est incontestable : que ceux qui chercheront Dieu, verront toujours une Eglise où on le pourra trouver : une Eglise qui soit toujours « le soutien et la colonne de la vérité ^ ; » une Eglise à qui l'on dira jusqu'à la fin de l'univers : « Dites-le à l'Eglise ; et s'il n'écoute pas l'Eglise, qu'il vous soit comme un gentil et un publicaiu 2 : » une Église enfin plus immuable que le roc, dont la foi toujours connue et victorieuse verra toutes les erreurs tomber à ses pieds, et contre laquelle l'enfer ne prévaudra pas. Que cette Eglise ait quelque part des membres cachés : qu'elle s'obscurcisse, qu'elle périsse même quelque part, sa perpétuelle universalité ne laissera pas de subsister : la promesse ne sera pas anéantie pour cela ; et une marque que les objections qu'on vient d'entendre n'appartiennent seulement pas à la question que nous traitons, c'est qu'on peut vous accorder tout ce que vous dites sur les fidèles cachés, sans que notre doctrine ail reçu la moindre atteinte.
1 I Timoth., m, 15. — 2 Matth., xvui, 17.
Les sept mille vous seivenl si peu, que même vous ne sauriez vous mettre à leur place. Si la messe ou toute autre chose que vous voudrez, imaginer, est le Baal devant lequel les sept mille n'avoient pas fléchi le genou, quand Luther ou Zuingle ou (Ecolampade ou Bucer ou Calvin ont éclaté, u les sept mille » qui croyoient comme eux secrètement ont dû venir leur déclarer celte secrète créance, et leur dire : Nous étions déjà dans ces sentiments ; vous n'avez fait que nous rallier et nous donner la hardiesse de nous découvrir. Mais loin d'en trouver sept mille qui leur tinssent ce langage, nous avons pressé vos ministres d'en nommer un seul. J'en ai moi-même interterpeilé M. Claude, et il a dit : « M. de Meaux croil-il que tout soit écrit? » Je l'ai demandé à M. Jurieu, et il a répondu : a Que nous importe? » J'ai mis ce fait sous les yeux de tous les lecteurs de mon Troisième Avertissement contre M. Jurieu *. Sans vous obliger à recourir à ce livre, et pour renfermer dans le seul écrit toute la force de ma preuve, interrogez-vous vous-mêmes si jamais on vous a nommé, non pas sept mille hommes et un nombre considérable, mais deux ou trois hommes, mais un seul homme qui ait déclaré aux réformateurs qu'il n'avoit jamais été d'une autre créance que de celle qu'ils leur annonçoient : pressez de nouveau vos ministres les plus curieux, les \Aus savants, les plus sincères, de vous éclaircir d'un fait si essentiel à la décision de celte cause : si vous ne voyez clairement leur embarras; si loin de vous montrer un seid homme qui avant Luther ou CEcolampade, ail cru comme Luther et CEcolampade, ils ne sont à la fin contraints à vous avouer de bonne foi que Luther même et (Fxolampade, Bucer et Zuingle s'étoient faits prêtres ou même religieux de bonne foi, et qu'ils avoient innové.
» III AverL, n. 30-32.
non-seuloment sur les pasteurs précédents, mais encore sur eux-mêmes, je ne veux plus mériter de vous aucune créance. Ils n'avoient donc pour eux ni les visibles ni les invisibles, ni les connus ni les inconnus; et il faut que vous confessiez qu'en cela semblables à tous les hérésiarques qui furent jamais, vos auteurs, quand ils ont paru, n'ont rien trouvé sur la terre qui pensât comme eux.
Dès là donc pour justifier le schisme qu'ils avoient fait avec tous leurs prédécesseurs et avec tous les vivants, il a fallu s'intéresser pour le schisme même et en adoucir l'horreur : par ce moyen les sept mille sont devenus schismatiques sans péril de leur salut : les saints prophètes éloient séparés de la suite du sacerdoce et de l'Église, sans scrupule et sans aucune diminution de leur sainteté : il a fallu faire voir qu'il n'y avoit nulle nécessité que les églises fussent si unies : chaque église se doit former par ellemême : des églises on en viendra aux particuliers : nul ne doit régler sa foi sur son prochain non plus que sur les églises, pas môme sur celle où l'on est, chacun n'a à consulter que son cœur et sa conscience : vous voyez par expérience où l'on va par ce chemin ; et si la suite inévitable n'en est pas toujours la religion arbitraire ou l'indifférence des religions, sans en excepter le socinianisme ni le déisme.
REMARQUES
SUR LE FAIT DE PASCHASE RADBERT, OU le minisire tâche de marquer une innovation positive.
Pour détourner vos oreilles d'une doctrine si simple, on vous accable de faits inutiles. Mais il n'y a que deux faits qui servent à votre salut, et ils sont constants : l'un est que vos prétendus réformateurs ont établi vos églises
en se séparant de la communion de ceux qui les avoient baptisés et ordonnés, et en rejetant à l'exemple de toutes les hérésies la doctrine de tous les pasteurs qui éloient en place lorsqu'ils ont paru* : l'autre, que l'Église catholique n'a jamais rien fait de semblable. Il falloit donc écarter tous les autres faits qui ne servent qu'à détourner la question, et ensuite n'étourdir le monde ni des Chinois, ni des Grecs, ni de Claude de Turin, ni de la morale sévère, ni de la morale relâchée, ni des maximes du clergé de France, ni des jansénistes, ni des quiétistes, ni du cardinal Sfondrale et de ses nouveautés sur le péché originel ou sur les autres matières semblables, ni même des albigeois ni des vaudois, que la Réforme confesse elle-même, comme on vient de voir, qu'elle ne connoissoit pas quand elle est venue, et qui d'ailleurs ne se trouvoient pas moins embarrassés que vous à nommer leurs prédécesseurs. Il falloit donc, ou nommer la suite des vôtres sans interruption, ce que vous n'entreprenez seulement pas; ou pour convaincre par un fait certain l'Église romaine de rupture avec ses auteurs, y marquer dans toute sa suite un point fixe et déterminé où l'on se soit vu contraint, pour soutenir sa doctrine, de renoncer à la leur. Voilà, dis-je, précisément ce qu'il falloit avoir prouvé; sinon l'on dispute en l'air, et l'Église subsiste toujours sans pouvoir être troublée dans son état.
Votre ministre a :^enti ce qui manquoit à sa preuve ; et je vous prie, mes chers Frères, de bien entendre ses paroles, qui vous mettront dans la voie de votre salut, si vous les voulez comprendre. Les voici de mot à mot.
« M. de Meaux soutient mal à propos qu'on ne peut marquer à la vraye Église, c'esl-à-dire à l'Église romaine, son commencement par aucun fait positif, qu'en remontantaux
Insl., 11. 12, etc.
aposlres, à saint Pierre et à Jésus-Christ : et si cela esloii vray, il auroit raison*. » Pesez bien encore une fois que s'il y a une Église à laquelle on ne puisse montrer son innovation par aucun fait positif, ce sera la véritable Église. Le nninistre en est convenu, et il ne se sauve qu'en niant que cet avantage appartienne à l'Église catholique ; il se <ent donc obligé à donner des dates précises de chaque dogme de TÉglise : o Oui, poursuit-il, on marque précisément les innovations, le commencement et le progrès des erreurs, des faux cultes et de l'idolâtrie par laquelle TÉglise romaine se distingue de la Réforme. » Si c'étoit assez de le dire, il seroit trop aisé à gagner sa cause : mais ouvrez son livre : lisez la page citée, oii il promet d'établir ces dates ; considérez !e texte et la marge ; ni dans le texte ni dans la marge vous ne trouverez aucune preuve, je ne dis pas établie, mais indiquée : il confond le vrai, le faux, le douteux, ce qui est de foi et de discipline, c'est-à-dire ce qui peut changer et ce qui est invariable : et au lieu de montrer la rupture qu'il pose en fait, sans raisonner il suppose que nous avons tort : est-ce ainsi qu'on établit les faits comme constants, comme positifs, comme avérés? Il sent donc qu'il n'a rien à dire, puisque entreprenant de marquer ces faits, il demeure court dans la preuve. Lisez vous-mêmes et jugez.
Le fait qull articule le plus nettement, c'est la prétendue innovation de Paschase Radbert. a On montre, dit-il, le point fixe oh une parcelle se séparoit de la tige sur l'Eucharistie, lorsque Paschase estoit presque le seul au neuvième siècle qui enseignoit la présence réelle 2. » S'il vouloit montrer ce point fixe de séparation, il devoit donc dire de qui Paschase s'étoit séparé, qui lui avoit dit anathème, qui avoit fait alors un corps à part : il n'en dit
1 Tcm, II, lib. IV, cap. iv, n. 15, p. ôOS. — « Tom. II, p. 589.
480 SEGOiNDE INSTRUCTION PASTORALE
mol, pî»*<;e qu'il sait bien en sa conscience qu'il n'y eut rien de semblable, et qu'au contraire Paschase avançoit positivement à la face de toute l'Éylise, sans être repris par qui que ce soit, « qu'encore que quelques-uns (remarquez ce mot) errassent par ignorance sur cette matière de la présence réelle, néanmoins il ne s'étoit encore trouvé personne qui osât ouvertement contredire ce qui étoit cru et confessé par tout l'univers *. » Voilà ce qu'écrit Paschase, sans crainte d'être démenti; et en effet il resta si bien dans la communion de toute l'Église, que ni sa doctrine, ni ses livres, ni sa mémoire n'ont jamais été notés d'au cune censure. Au lieu de trouver Paschase d'un côté, et comme le ministre l'avoit promis, p7'esque tout le monde de l'autre, il trouve Paschase avec tout le monde, et de l'autre quelques-uns. Voilà ce point fixe de séparation, où "e ministre avoit mis son espérance.
Il y revient encore une fois, et encore une fois il ne dit rien. « Avant Paschase, dit-il, la transsubstantiation estoit inconnue^. » Si elle eût été inconnue, tout le monde se Beroit donc élevé contre, comme on a fait contre toutes les autres nouveautés : on nommeroit ou le pape ou le concile qui auroit condamné le novateur. Mais non ; on ne dit rien de tout cela, et l'on n'y songe môme pas. Il est vrai que le ministre dit bien qu'on cria : Paschase au neuvième siècle a parut avec son dogme de la présen ^e réelle, et alors on cria fort contre la nouveauté de sa doctrine^. » Il le dit; mais du moins rapportera-t-il quelque acte authentique, comme il falloit faire pour marquer « ce point fixe de la séparation d qu'il avoit promis? Non; et voici tout ce qu'il en sait : « l'Église gallicane, poursuil-il, avoit toujours esté dans une créance très-diflérente de l'Eucharistie. » On attendoit sur cette matière quelque décret au-
i Epis t. ad Fruct., p. 1634. — » Tom. II, p. G35. — » P. 641.
thenlique d'une Église si éclairée : mais le ministre tourne tout court pour nous dire en l'air : « Tout ce qu'il y avoit de grands hommes en ce temps-là, quoique divisez sur la grâce, se réunirent pour delfendre l'ancienne doctrine sur l'Eucharislie. » Mais que firent-ils? Tout se va réduire au seul livre de Ratramne qu'on n'ose nommer, parce que son autorité n'esl pas assez grande pour montrer un consentement décisif, et que d'ailleurs on n'est pas d'accord de son sentiment, ni du sujet du livre ambigu qu'il fit par ordre de Charles le Chauve. Le ministre n'ignore pas les disputes entre les savants sur le sujet de ce livre, et dit seulement : « Charles le Chauve entra dans cette dispute r ce fut par son ordre qu'on écrivit : et ceux qu'il avoit chargez de cette commission combattirent la présence réelle contre Paschase^ » C'est la question que l'auteur suppose sans preuve décidée en sa faveur : h Ce qui achève, conclut-il, de faire voir que c'esloit là le parti le plus autorisé et le plus nombreux. » C'est tout ce qu'il a pu dire de ce point fixe de séparation qu'on lui demandoit, et qu'il entreprenoit de montrer; comme si un ordre d'écrire donné par un empereur, sur une matière de foi, étoit une approbation de ce prince ; ou que celte approbation, quand elle seroit véritable, fût un acte authentique de l'Église. Quoi qu'il en soit, le ministre n'en a pas su davantage. C'est en vain que j'entrerois dans un fait avancé en l'air et dans les autres jetés à la traverse : il faut abréger les voies du salut, et ne pas faire dépendre votre instruction d'une critique inutile, oh quand j'aurai l'avantage qui suit toujours la bonne cause, je n'aurai fait que perdre le temps. 11 suffît qu'il soit véritable que si l'on avoit une fois trouvé dans le fait ce moment d'interruption, la mémoire ne s'en seroit jamais effacée parmi les hommes;
* Tom, II, p. 641 et 642.
482 SECONDE INSTRUCTION PASTOMLE
et l'Église catholique, ou si l'on veut l'Église romaine, porteroit empreinte sur le front la date de sa nouveauté et de son schisme, au lieu qu'elle y porte le témoignage immémorial de sa perpétuelle et invariable succession.
REMARQUES