‹ De la connaissance de Dieu et de soi-m^emeChapitre 51 sur 56 · A UN NOUVEAU CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

A UN NOUVEAU CATHOLIQUE

Vous souhaitez, Monsieur, que je vous explique quelques difficultés sur la messe, que vos ministres vous ont faites autrefois, et qui ne laissent pas de vous revenir souvent dans l'esprit, quelquesQumis.que vous soyez d'aiJleurs à l'autorité de l'Eglise' cat.holiiqiue'.

CîBs difficultés, dites- vous, nie regardent pas le commeacement de la messe, qui: ne; contient autre chose que di,'s psaumes, de- pieux cantiques, de saintes [eclures de l'Ancien et du NouveaUfTesla-ment. Yo& difficultés, dites-vous, commencent à l'endroit qui s'a,ppeUô proprement le sacrifice, la liturgie et, la messe, c'est-à-dire à l'endroit de 10blaJàon ou, de l'OffeiUe et à. lai prière qui s'appelle Secrè-te. Elles.se continuent dans toute la, suite, c'estrà-dire dans le Canon et dans tout le reste qui- regarde la célébration de l'Euphapislie,, jusqu'à. la pi'ière q;u'on appelle Postcommunion. En tout celft, vous ne voule? pas que je vous parle de la demande du secours des Saints, sur quoi vous êtes pleinemealsatisfait, jusqu'à, ne pouvoir comprendre sur quel fondement oo. il prétendu que ces, demandes intéressas-

sent la gloire de Dieu ou la médiation de Jésus- Christ, au nom duquel, comme de celui par qui seul on peut avoir accès, on demande à Dieu qu'il les reçoive. Toutes vos difficultés regardent la célébration de l'Eucharistie; et premièrement vous voulez que je vous décide si le mot de Messe a une origine hébraïque, comme plusieurs docteurs catholiques l'ont prétendu, ou s'il a une origine purement latine tirée du mot missi'o ou missa, c'est-à-dire, renvoi, à cause qu'au commencement de Toblation on renvoyoit les catéchumènes, les pénitents, les énergumènes ou possédés, et à la fin tout le peuple, dont on voit encore un reste en ces mots : Ite, missa est, par lesquels on finitle saint sacrifice. Que si c'est là, comme vous pensez, la vraie origine du mol de Messe, vous vous étonnez qu'un si grand mystère ait été nommé par une de ses parties des moins principales. Mais sans vous arrêter beaucoup à la difficulté du nom, qui doit être toujours la moindre et ne mérite pas d'être comptée, la grande difficulté que vos ministres vous ont faite autrefois regarde le fond des prières : car la messe n'étant autre chose que la célébration de l'Eucharistie, la doctrine de l'Eglise catholique doit s'y trouver tout entière ; et c'est, disent ces Messieurs, ce qui n'est pas. Il est vrai, poursuivez-vous, qu'une partie de la doctrine catholique, qui regarde l'oblation ou le sacrifice, y est très-visible ; et encore que les ministres tâchent d'éluder la force du mot, en disant qu'il le faut entendre d'une oblation ou d'un sacrifice improprement dit, vous ne vous accommodez pas de cette réponse. Car on dit trop distinctement et trop souvent qu'on offre à Dieu en sacrifice les dons proposés, pour nous laisser croire que ces paroles ne doivent pas être prises dans leur signification naturelle : mais enfin c'est du pain et du vin qu'on offre. Ce sacrifice est appelé par les anciens un Sacrifice de pain et de vin ; et c'est pourquoi ils l'appellent le sacrifice

de Melchisédech, à cause que selon eux ce grand sacrificateur du Dieu très-haut lui offrit le pain et le vin, qu'il fît prendre ensuite à Abraham et aux siens. Voilà une première difficulté. Les autres sont bien plus grandes; car les ministres prétendent que dans toutes les prières qui regardent la célébration de l'Eucharistie, il n'y arien qui démontre la présence réelle, ni la iranssubstanliation ou changement de substance : ce qui néanmoins étant selon nous le fond du mystère, est sans doute ce qui doit y être le plus expressément marqué. Mais, poursuit-on, loin qu'il le soit en termes aussi formels qu'il seroit à désirer, on y voit plutôt le contraire, puisqu'on trouve dans une secrète du jour de Noël : « Que la substance terrestre nous confère ou nous donne ce qui est divin *. » Elle y demeuredonc celte substance, et on ne nous doit pas dire qu'elle soit changée. Dans une autre prière on demande que « ce qu'on célèbre en figure ou en apparence, specie, on le reçoive aussi dans la vérité même ^. » Et en effet, disent les ministres, si on etit cru offrir Jésus-Christ même, c'est-àdire son vrai corps et son vrai sang, auroil-on demandé tant de fois à Dieu de l'avoir pour agréable ? Mais on fait plus : on prie Dieu dans le Canon d'avoir agréable l'oblation qu'on lui fait, comme il a eu agréables les présents d'Abel et le sacrifice d'Abraham ou de Melchisédech : ce qui montre qu'il n'y a ici que des créatures offertes, et tout au plus des figures de Jésus-Christ, non plus que dans Toblation d'Abel et des autres justes. Car quelle apparence de comparer le corps et le sang de Jésus-Christ, où réside la perfection, à des choses si imparfaites ? Mais voici bien plus : non content de prier Dieu qu'il ait agréable l'oblation qu'on lui fait, comme si on en douloil, on prie Dieu a de se la faire présenter par la main de son saint

» II* Miss. — - Poiicoiïi. sat/b. quai. temp. septemb.

530 EXPLICATION DES PRIÈRES DE LA MESfiE.

ange sur son aulel céleste. » Quoi 1 pour faire valoir devant Dieu l'oblation du corps de son Fils, il y faut le ministère d'un ange! Le Médiateur a besoin d'un médiateur, et Jésus-Christ n'est pas reçu par lui-même! Cette prière se fait après la consécration. Toutes les Secrètes sont pleines de prières qu'on fait à Dieu, d'avoir agréables nos oblations par l'intercession et le mérite de ses Saints. Je sais, dites-vous, comme il faut entendre le mol de mérite, et vous me l'avez assez expliqué. Je ne me fâche pas non plus de l'intercession des Saints, que vous m'avez aussi très-bien fait entendre : mais je vous prie de m'aider en core à comprendre comment on peut employer les Saints afin d'obtenir de Dieu qu'il ait agréables nos oblations, si ces oblations, lorsqu'elles sont consacrées, ne sont autre chose que le corps et le sang de Jésus-Christ, et surtout quel est le sens de cette prière qu'on fait en mémoire de saint Paul : « 0 Seigneur, sanctifiez ces dons par les prières de votre Apôtre, afin que ce qui vous est agréable par votre institution, vous devienne plus agréable par la protection d'un tel suppliant *. » Se peut-il faire que l'institution de Jésus-Christ ou plutôt que Jésus-Christ môme devienne plus agréable par les prières d'un Saint? Mais voici bien pis. Ce sacrifice qu'on offre par les prières des Saints, on le leur offre en quelque sorte à eux-mômes, puisqu'on l'offre à leur honneur. Si ce qu'on offre c'est Jésns-Christ même, peut-on l'offrira l'honneur de ses serviteurs? Tout cela est bien bizarre, pour ne rien dire de plus, disoient vos ministres. Les habiles parmi eux sentent bien que ces prières sont très-anciennes; mais ils tirent avantage de cette antiquité, puisqu'elle nous est contraire. Ils trouvent aussi fort étrange qu'on bénisse avec des signes de croix le corps de Notre-Seigneur, même après la consécration : et cette ancienne cérémonie leur » Die Féal. Apost. Petr. et Paul., Culh. Pdr., etc.

EXPLICATION DES PRIÈRES DE LA MESSE. b3l

paroît encore une preuvre contre la présence réelle, puisqu'on n'auroil jamais béni ce qu'on auroit cru être la source de toute bénédiction.

EnQn ils demandent, dites-vous, qu'on leur montre Tadoralion de l'hostie dans les anciens Sacrameniaires. On n'y voit point, disent-ils, ni même dans l'Ordre romain, lorsqu'on y prescrit le rit de la communion, qu'on la reçoive à genoux, ni qu'on y fasse le moindre acte de respect envers la sainte Eucharistie : on n'y voit point ces génuflexions qu'on trouve dans notre Missel. L'élévation que nous pratiquons à présent, aussitôt après la consécration, ne s'y trouve non plus ; et celle qu'on y remarque en d'autres endroits, comme à l'endroit du Pafer, a une toute autre fin que celle d'adorer Jésus-Christ, puisque les anciens interprètes du Canon n'y trouvent qu'une cérémonie de l'oblation ou la commémoration de l'élévation de Jésus-Christ à la croix, et quelque autre mystère semblable. Ils prétendent aussi que les Grecs n'adorent non plus que nous; et qu'en général leur liturgie, dont nous vantons la conformité avec la nôtre, en est tout à fait différente surtout en ce qui regarde la consécration, puisqu'ils la font par la prière après le récit des paroles de Notre-Seigneur*, loin de la faire consister comme nous dans ces paroles même. Ils ajoutent que l'oblation se fait parmi eux tant pour les Saints, et même pour la sainte Vierge, que pour le commun des morts ; et ils concluent de cette coutume qu'il n'y a donc rien à tirer de l'oblation pour les morts en faveur du purgatoire ou de cet état mitoyen que nous admettons, mais que les Grecs, à ce qu'ils disent, ne connoissentpas. Voilà les difficultés, que vous proposez. II est vrai que les écrits des ministres, et surtout V Histoire de l' Eucharistie du ministre de la Roque,

1 Miss. Chrysost., etc.

en sont pleins. Les voilii du moins dans loule leur force, et vous ne m'accuserez pas de les avoir affoiblies. Vous en en demandez la résolution, non par des raisonnements, mais par des faits. C'est, Monsieur, ce que je vais faire avec la grâce de Dieu. Le fait même résoudra tout; et vous verrez les difficultés s'évanouir devant vous les unes après les autres, à mesure que j'exposerai les sentiments de l'Eglise par les termes de sa liturgie.

Et d'abord, pour ce qui regarde le nom de la Messe, je vous décide sans hésiter que l'origine en est latine, et telle que vous l'avez remarquée. Le mot de mi'ssa est une autre inflexion du mot missio. On a dit missa, congé, renvoi, pour mùn'o, comme on a dit remissa pour remissto, rémission, pardon; oblala pour oblatio, oblation; ascensa pour ascmsio, ascension; et peut-être même sécréta pour secretio, séparation, parce que c'étoit la prièie qu'on faisoil sur Toblalion, après qu'on avoit sépaié d'avec le reste ce qu'on en avoit réservé pour le sacrifice, ou après la séparation des catéchumènes et après aussi que le peuple qui s'étoit avancé vers le sanctuaire ou vers l'autel pour y porter son oblation, s'étoit retiré à sa place : ce qui fait que cette oraison appelée super oblata dans quelques vieux Sacramentaires^ est appelée post sécréta dans les autres.

Quoi qu'il en soit de cette origine de la Secrète, celle de missa est certaine; et il est vrai que les Latins ont donné ce nom au sacrifice, à cause que lorsqu'on venoit à l'oblalion, on renvoyoit les catéchumènes, les pénitents et les possédés, et à la fin tout le peuple par une solennelle proclamation, comme vous l'avez remarqué.

Ce renvoi des catéchumènes et des autres se faisoit aussi par une proclamation du diacre, qui crioit à haute voix : « Que les catéchumènes sortent. » Ils venoient ensuite recevoir la bénédiction du pontife par l'imposi-

lion de ses mains et une prière proportionnée à leur état. Ensuite ils se retiroient en grande humililé el m granil silence. Les pénitents en faisoient de môme, après qu'ou. leur avoil aussi dénoncé qu'ils eusent à se retirer. Op éloignoit aussi les possédés qu'on séparoit du peuple fidèle, tant à cause que leur étal qui les soumelloil au démon avoit quelque chose de trop ravalé ou de trop suspect pour méiiter la vue des mystères, qu'à caus' aussi qu'on craignoil qu'ils n'en troublassent la cérés monie et le silence par quelque cri ou par quelque action indé'^enle.

Cette exclusion solennelle de ces trois sortes de personnes donnoit au peuple une haute idée des saints mystères, parce qu'elle lui faisoit voir quelle pureté il falloit voir seulement pour y comparoître, et à plus forl? raison pour y participer.

Le renvoi qu'on faisoit du peuple fidèle après la solennité accomplie n'étoit pas moins vénérable, parce qu'il faiscil entendre ce qui aussi est ordonné dans plusieurs canons, qu'il n'étoit pas permis de sortir sans le congé de l'Église, qui ne renvoyoit ses enfants qu'après les avoir remplis de vénération pour la majesté des mystères et des grâces qui en accompngnoient la réception : de sorte qu'ils s'en retournoient à leurs occupations ordinaires, se souvenant que l'Église qui les y avoit renvoyés les averlissoit par ce moyen de les faire avec la religion que mériloit leur vocation et l'esprit dont ils éloient pleins.

Vous voyez bien, Monsieur, que ce renvoi avoit quelque chose de plus auguste que vous ne l'aviez d'aborà pensé. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'il n'y avoit rien dans le sacrifice qui frappât davantage les yeux du peuple. C'est lui qui donne les noms, et il les donne par ce qui le frappe davantage; et parce qu'on dénonçoit

celle mission ou ce renvoi solennellemenl par trois ou qualre fois, on n'appeloit point le sacrifice mi'ssa seulement au singulier, mais au pluriel misses: on disoit Missas facere^ missarum solemnia, et ainsi du reste, parce qu'il n'y avoit pas pour un seul renvoi et qu'après avoir renvoyé, ainsi qu'il a été dit, les catéchumènes, les possédés et les pénitents, on llnissoit l'action en renvoyant tout le peuple.

Après avoir expliqué le nom, pour maintenant venir au fond du mystère, souvenez-vous, avant toutes choses, de l'antiquité des prières, d'oti l'on tire les difficultés qui vous embarrassent. Nous parlerons en son lieu d'une antiquité si vénérable : il me suffit quant à présent que vous observiez que ce n'est pas sans raison que les ministres tâchent d'y trouver leur doctrine sur la présence réelle plutôt que dans la nôtre : car comme ils savent bien en leur conscience qu'elles sont d'une grande anliquilé, s'ils avouoient qu'elles nous sont favorables, ils scroient en même temps contraints d'avouer que la date de notre croyance esl plus ancienne qu'ils ne veulent: c'est pourquoi ils ont raison selon leurs principes de les tirer à leur sens, comme ils tâchent aussi d'y tirer les anciens Pères.

Mais pour leur ôler tout prétexte, venons au fond et disons que la célébration de l'Eucharistie contenoil deu3E actions principales dont vous convenez : l'oblalion dans laquelle la consécration est enfermée, et la participation ou la réception. Pour nous arrêter d'al)ord au fait comme vous le souhaitez et qu'il est juste, l'oblalion consiste en trois choses : l'Église offre à Dieu le pain et le vin ; elle lui offre le corps et le sang de Noire-Seigneur; elle s'ofîVe enlin elle-même, et offre à Dieu toutes ses prières en union avec Jésus-Christ qu'elle croit présent. Yoilà les faits qu'il nous faut considérer. Nous remonterons après, si vous voulez, à l'Écrilure, alin de vous tout

E]?PLICâTION des prières de la messe. 535

montrer jusqu'à la source: mais il importe avant toutes choses de bien comprendre la pratique, et c'est aussi ce que voulez.

Pour entendre ce que fait l'Église en offrant à Dieu le pain et le vin, il nous faut considérer les prières qui précèdent la consécration, non-seuiement dans le Canon de la messe, mais encore dans les oraisons qu'on nomme Secrètes, autrement super oblota, h. cause qu'on les dit sur les oblalions, c'est à-dire sur le pain et sur le vin, après qu'ils ont été mis sur l'autel.

C'est là donc que nous apprenons que l'Église offre, à la vérité, le pain et le vin, mais non pas absolument et en eux-mêmes; car dans la nouvelle alliance on n'offre plus à Dieu des choses inanimées, ni autre chose que Jésus-Christ : c'est pourquoi on offre le pain et le via pour en faire son corps et son sang.

Celte obliition se prépare dès le moment oti, en élevant le pain et le calice qu'on doit consacrer, on prie Dieu d'en avoir l'offrande agréable, de la bénir, de la sanctifier, et enfin de la consacrer pour en faire le corps et le sang de son Fils. Cette prière se fait souvent et en termes exprès dans l'oraison qu'on appelle Secrète; mais elle se fait tous les jours, dans l'action même de la consécration, oij l'on prie Dieu « de bénir, de recevoir, de ratifier et de rendre agréable en tout et partout cette oblation, c'est-à-dire ce i)ain et ce vin, afin d'en faire pour nous le corps et le sang de Jésus-Christ son Fils bien-aimé. »

Nous disons que ce corps et ce sang sont faits pournousj au même sens qu'il est écrit dans Isaïe : « Un petit enfant nous e.-t né, un fils nous est donné ^ ; » non point pour faire entendre, comme le prétendent les ministres, que les symboles sacrés ne sont faits le corps et le sang

1 Isa., IX, 6.

que dans le temps que nous les prenons, mais afin que nous concevions que c'est pour nous qu'ils sont faits dans ce mystère, de môme que c'est pour nous qu'ils ont été conçus et formés dans le sein de la sainte Vierge.

Il faut donc entendre ici une espèce de production du corps et du sang dans l'Eucharistie aussi véritable et aussi réelle que celle qui fut faite dans le bienheureux sein de Marie au moment de la conception et de Tincarnalion du Fils de Dieu; production qui lui donne en quelque façon un nouvel être, par lequel il est sur la sainte table aussi véritablement qu'il a été dans le sein de la Vierge et qu'il est maintenant dans le ciei.

C'est pourquoi on se sert ici du mot de faire, pour marquer une véritable et très-réelle action qui se termine à faire dans ce saint mystère un vrai corps et un vrai sang, et le même qui fut fait au sein de Marie. C'est aussi ce que les Grecs expriment dans leur liturgie, lorsqu'en priant Dieu comme nous de faire de ce pain et de ce vin le corps et le sang de Jésus-Christ, ils demandent expressément que « ce pain soit fait le propre corps, et ce vin le propre sang de Jésus-Christ ^. » Et ils ajoutent qu'ils le soient faits '( par le Saint-Esprit, qui change ce pain et ce vin ; » par où ils nous marquent premièrement une action véritable, puisqu'ils demandent que le Saint- Esprit, qui est la vertu de Dieu, y soit appliqué; et secondement un changement très-réel qui fasse du pain et du vin « le propre corps et le propre sang de Jésus- Christ, » car ce sont les termes dont ils se servent. Ce qui aussi a fait dire à saint Isidore, disciple de saint Chrysostome, et une des lumières du iv* siècle, que u le Saint-Esprit est vraiment Dieu, puisque cians le saint Baptême il est également invoqué avec le Père et le Fils,

» Lit. Buaii., tom. U.

EXPLICATION DES PRIERES Dli LA MESSE. 537

el qu à la lable mystique c'esl lui qui rend le pain commun le propre corps dans lequel le Fils de Dieu s'est incarné *. » Ce qu'il dit ensuite du sang, lorsque pour inviter les fidèles à n'abuser pas du vin, il les fait ressouvenir que « le môme Saint-Esprit » en consacre « les prémices, dont il fait à la sainte table le sang du Sauveur *. »

Et remarquez que comme ce corps et ce sang ont été formés la première fois par le Saint-Esprit agissant dans le sein de la sainte Vierge, selon ce qui est porté dans le Symbole : « Conçu du Saint-Esprit ; » c'est encore le Saint- Esprit qu'on invoque pour les faire ici de nouveau, afin que nous entendions non une action improprement dite, mais une action physique et aussi réelle que celle par laquelle le corps du Sauveur a été formé la première fois. Au reste on ne peut pas douter que cette prière où l'on demande la descente du Saint-Esprit, pour fairedu pain le corps et du vin le sang de Jésus-Christ, ne soit très-ancienne dans la liturgie des Grecs, puisqu'on la trouve en termes formels dans saint Cyrille de Jérusalem, autour du iv* siècle, qui après l'avoir rapportée comme reçue par le commun usage des Églises, en confirme la vérité, en disant « que ce que le Saint-Esprit touche, est changé et sanctifié *; » par où il nous montre un changement aussi réel que le contact et l'action est puissante et efficace.

Et pour mieux marquer le consentement de l'Orient et de l'Occident dans cette doctrine, ce que les Grecs ont exprimé par la prière que nous venons de voir, les Latins l'expriment aussi par ces paroles : « Prions, mes Frères, Jésus-Christ avec alfection, que lui qui a changé l'eau en vin, change aujourd'hui en sang le vin de nosoblations * ; » ce qu'on attribue en un autre endroit au Saint-Esprit par

» Isid. Pelus., lib. 1, ep. cix. — > Jbid., ep. cccxiii. — ' Cat. v, Mystag., p. ;i27. — » Miss. Golh., Missa xi, in die Epiph.

ces paroles : « 0 Seigneur, que le Saint-Esprit, votre coo^ pératcur coéternel, descende sur ce sacrifice, afin que le frnil de la terre que nous vous présentons soit changé en votre corps, et ce qui est dans le calice en votre sang *. o Nous venir dire maintenant que tout ceci est figuré, outre les raisons générales qui renversent cette prétention, c'est introduire dans la prière, c'est-à-dire dans le plus simple de tous les discours, les figures les plus violentes et les plus inusitées ; c'est appeler à son secours les plus grands miracles, les opérations les plus efficaces et le Saint-Esprit lui-même avec sa toute-puissance, pour vérifier des figures et des métaphores. Le faire une fois, ce seroit trop ; mais le continuer et l'inculquer à chaque occasion, ce seroit chose trop insupportahle. C'est néanmoins ce que fait l'Église; et afin de tenir toujours un mênie langage, ce qu'elle dit en célébrant les mystères, elle le dit encore en consacrant le prêtre qui les doit offrir : car dès cette antiquité on prioit Dieu, comme on fait encore, qu'il sanctifiât ce ministre nouvellement consacré, afin qu'il « transformât le corps et le sang de Jésus-Christ par une pure et irrépréhensible bénédiction ^. »

Enlin on prioit tous les dimanches, « en offrant selon le rit de Melchisédech, que par la vertu de Dieu opérante on reçût le pain changé au corps, et le breuvage changé au sang en sorte qu'on reçût dans le calice ce môme sang qui étoit sorti du côté sur la croix * : » après quoi on flnissoit en ces termes : « Seigneur Jésus-Christ, nous mangeons le corps qui a été crucifié pour nous, nous buvons le sang qui a été répandu pour nous, afin que ce corps nous soit à salut et ce sang en rémission de nos péchés, maintenant et à tous les siècles des siècles. »

1 Miss. Goth., Miss. xii. — « Miss. Goih., in Ord. Preslyt. — » Misti Golh., m fin. i?i Miss, Dom., n. 80.

Ce changement, opéré par Je Saint-Espril, du pain au corps, et du vin au sang, étoit cause que ce sacrifice éloit legardé comme une espèce d'holocauste, c'est-à-dire comme une victime consumée parle feu, parce qu'en effet le pain et le vin étoient consumés par le Saint-Esprit comme par un feu divin et spirituel : et c'est ce qu'on exprimoit par cette prière, qui se trouve dans tous les anciens Sacramentaires durant l'octave de la Pentecôte, comme on les récite encore aujourd'hui : « Nous vous prions, ô Seigneur, que les sacrifices offerts devant votre face soient consumés par ce feu divin, dont les cœurs des apôtres ont été embrasés *. »

C'est en ce sens que le sacrifice du Nouveau Testament est appelé quelquefois un holocauste, avec cette différence, que le feu qui consumoit les victimes anciennes étoit un feu qui ne pouvoit que consumer et détruire, et qui en effet consumoit et dévoroitde telle sorte l'hostie immolée avec les pains et les liqueurs qu'on jetoit dessus, qu'il n'en demeuroit aucun reste ni même aucune apparence ; au lieu que le feu que nous employons, c'est-à-dire le Saint-Esprit, ne consume que ce qu'il veut : de sorte que sans rien changer au dehors, parce qu'il ne veut rien donner aux sens dans un sacrifice qui doit être spirituel, il ne consume que la substance, et encore ne la consume-t-il pas simplement poiw la détruire comme fait le feu matériel ; mais, comme c'est un Esprit créateur, il ne consume les dons proposés que pour en faire quelque chose de meilleur : c'est pourquoi on le prioit de descendre, ainsi qu'on a vu, non simplement pour changer le pain et le vin, mais pour en faire le corps et le sang de Notre-Seigneur.

11 est maintenant aisé d'entendre que la matière de cette oblation étoit véritablement le corps et le sang de Notre-

» Fer. Il in Oc t. Pentee.

Seigneur, puisqu'on n'offroit le pain et le vin que pour y être changés par une vertu toule-puissanle, c'est-à-dire par la vertu du Saint-Esprit; et c'est pourquoi ce mystère s'appeioit « la transformation du Saint-E'^prit ^, et la transformation du corps et du sang de Jésus-Christ par la vertu de celui qui les créoit, qui les bénissoit, qui les sanctifioit 2; )) c'est-à-dire qui les formoit sur l'autel pour nous y être, et par l'oblation et par la manducation, une source de bénédiction et de grâce. Car Jésus-Christ ayant prononcé i( qu'il se sanctifioit soi-même pour nous, » c'està-dire qu'il s'oflFroit et se dévouoit, a afin que nous fussions saints ^, nous ne craignons point de dire que celte sanctification et celte oblation de Jésus-Christ continue encore sur nos autels, et c'est essentiellement dans la consécration de l'Eucharistie que nous la faisons consister.

Et il est aisé de l'entendre, puisque poser devant Dieu le corps et le sang dans lesquels étoient changés le pain et le vin, c'étoit en effet de les lui off^rir; c'étoit imiter sur la terre ce que Jésus-Christ fait dans le ciel, lorsqu'il y paroît pour nous devant son Père, comme dit saint Paul*. C'est aussi à quoi revient ce que dit saint Jean dans son Apocalypse, lorsqu'il y vit l'Agneau devant le trône, vivant à la vérité, puisqu'il est debout, mais en même temps comme immolé et comme mort, à cause des cicatrices de ses plaies et des marques qu'il conserve encore dans la gloire, de son immolation sanglante '. Il est à peu près dans ce même état sur la sainte table, lorsqu'en vertu de la consécration il y est mis tout vivant, mais avec des signes de mort, par la séparation mystique de son corps d'avec son sang. Alors donc il est immolé spirituellement; il est offert à Dieu son Père en mémoire de sa mort et pour nous en appliquer continuellement la vertu.

» Miss. Goth. Miss, lxvi.— * Ibid., Miss. viii. — ^ Joan., ivii, 19. — * [leur., VII, 2.) ; IX, ?4, 2C. — ' Apoc^ v, 6.

Or que ce soit ce corps et ce sang qu'on ail inlenlion d'offrir h. Dieu, l'Église s'en explique en termes formels dans la liturgie. C'est ce qu'on exprime dans la secrète qu'on dit encore aujourd'hui le jour de l'Epiphanie, et qu'on trouve dans tous les vieux Sacramentaires : « 0 Seigneur, recevez avec des yeux favorables ces dons de votre Eglise par lesquels on vous offre, non pas de l'or, de la myrrhe et de l'encens ; mais on offre, on immole et on prend cela même qui étoit signiiié par ces présents, c'està-dire Jésus-Chrisl Notre-Seigneur *. »

Il est donc certain qu'on offroit, non pas la figure du corps et du sang de Jésus-Christ, mais la vériîé môme de ce corps et de ce sang : autrement on n'offriroit pas ce qui étoit figuré par les présents des mages, c'éloil à dire Jésus- Christ môme, mais une figure pour une autre et toujours des ombres, contre le génie de la nouvelle alliance.

Ce que nous venons de voir dans les plus anciens .Sacramentaircs, dans le romain et dans le gothique, qui étoit celui dont on usoit principalement dans les pays que les Goths avoient occupés, nous Talions voir dans un autre rit très-conforme à celui-là, aussi ancien, aussi vénérable, qu'on appelle Mozarabique : c'est celui qu'avoil mis en ordre saint Isidore de Séville, dont on se servoit anciennement dans une grande partie de l'Espagne, et qu'on garde encore à présent dans quelques églises de Tolède. Nous y lisons ces paroles qui ressentent l'esprit des premiers siècles * : « Nous, vos indignes serviteurs et vos humbles prêtres, offrons à votre redoutable majesté cette hostie sans tache que le sein d'une Mère a produite par sa firginité inviolable, que la pudeur a enfantée, que la sanctification a conçue, que l'intégrité a fait naître. Nous ous offrons cette hostie qui vit étant immolée, et qu'on

* Sacr. Greg. Miss. Got., in Miss. Epipfi. Orat. post Myst. — * Misst Mozarab., in Alitt. Nat. Dom., apud llabilL,c/e Liturg. Gallic, p. 455.

immole vivante; hostie qui seule peut plaire, parce que c'est le Seigneur lui-même. »

Les églises se communiquoient les unes aux autres ce qu'elles avoient de meilleur. Pour moi, je crois entendre dans cette prière ou un saint Ambroise ou quelqu'un d'une pareille antiquité, d'une pareille onction, d'une pareille piété. Celte prière se disoit après avoir recité les noais de ceux dont les oblations étoient reçues et pour lesquels on alloit offrir ; et on déclare en termes formels que ce qu'on alloil offrir pour eux n'éloitrien de moins que Jésus-Christ même.

Pour nous répliquer maintenant qu'on offioit Jésus- Christ comme étant au ciel, il faudroil avoir oublié ce qu'on a vu tant de fois, que ce qu'on offroit, on le forraoit sur l'autel des dons qu'on y apporloit, c'est-à-dire du pain et du vin; ce qui est inculqué partout dans ce Missel comme dans les autres.

El enfin qu'on ne doute pas du consentement des églises, écoutons encore une préface, de l'ancien Sacramentaire de saint Grégoire, qu'on lisoit autrefois dans tout l'Occident, et qu'on trouve encore aujourd'hui dans le Missel ambrosien, tant dans l'ancien que dans le moderne; il ne se peut rien de plus exprès : « Il est juste, ô Seigneur, dit cette admirable préface, que nous vous offrions cette salutaire hostie d'immolation qui est le sacrement ineffa* ble de la grâce divine, qui est offerte par plusieurs, et qui par l'infusion du Saint-Esprit est faite un seul corps de Jésus-Christ. Chacun en particulier reçoit Jésus -Christ Notre-Seigneur, et il est tout entier dans chaque partie i il est reçu de chacun sans diminution; mais il se donne dans chaque partie en son entier ^ » Ce que l'Occident disoit dans cette belle préface et ce qu'on dit encore à Milan

» Sarr. Greg., Dom.. v post Theoph., edit. Men., p. 27 ; Miti. Aof brosian., apud Pamel., in eâd, Dom. et nov. in Dom, v.

selon le rit ambrosien, se dit par tout l'Orient dans la messe qui porte le nom de saint Chrysostome : «L'Agneau de Dieu, dit-on, est divisé et n'est pas rais en pièces : il se partage à ses membres et il n'est pas déchiré ; on le mange et il n'est pas consumé ; mais il sancliQe ceux qui le reçoivent *. » La même chose se trouve dans la liturgie de saintjacques, qui est celle de l'église de Jérusalem, (ioût on sait que ce saint apôlre fut le premier évêque ; et nous aurons peut-être occasion de vous en rapporter les parole» en quelque autre endroit. Quel plaisir auroil-on eu dans une prière, malgré la simplicité naïve et intelligible qui y doit régner; quel plaisir, dis-je, d'étourdir le monde par des paradoxes ou plutôt par des prodiges de propositions inouïes, en disant comme une merveille qu'on divise et qu'on ne divise pas, qu'on mange et qu'on ne consume pas, que c'est dans toute l'Eglise et dans toutes les oblations particulières un seul et même corps, et dans les ra'nndres parcelles ce corps entier sans diminution, ?i tout cela ne se doit entendre que d'une présence en figure et d'une manducation en esprit, c'est-à-dire de la présence la moins divisante et de la manducation la moins consumante qu'on puisse jamais imaginer ? Mais dans la doctrine de l'Église catholique, c'est un vrai miracle qu'un même corps humain soit donné à tous tout entier sous la moindre parcelle : ce corps en mô^me temps est partagé et ne l'est pas : partagé, parce qu'en effet il est réelle* ment donné à chaque fidèle ; non partagé, parce qu'eni Ini-même il demeure entier et inaltérable.

Je ne m'arrête pas ici à vous expliquer comment Jésus- Christ est rompu et non rompu dans l'Eucharistie, divisé et non divisé : ce sont choses qu'on explique ailleurs par les locutions les plus simples et les plus naturelles à l'esprit humain. Ainsi quoiqu'il fût certain qu'à la rigueur la troupe

» Tom. II, Bibl. P.P. G. L., p. 83.

544 EXPLICATION DES PRIÈRES DE LA iMESSE.

qui pressoi t Jésus-Christ ne le louchât pas, et que la femme, qui crut être guérie par son attouchement, n'eût en effet touché que la frange du bout de sa robe, les apôtres ne laissent pas de lui dire : n Maître, la presse vous accable et vous demandez : Qui me touche *? d Et si l'autorité des apôtres n'est pas assez grande, Jésus-Christ ajoute lui-même: « Quelqu'un m'a touché *: » encore qu'il eût dit deux ou trois fois auparavant qu'on n'avoil louché que ses habits, et que tous les évangélistes parlent de même d'un commun accord. Pourquoi cela, si ce n'est qu'en effet on touche un homme dans la manière de parler simple et populaire, quand on touche les habits dans lesquels il est, et qui font comme un même corps avec lui? De même on est déchiré, on est mouillé, on est sali, quand les habits qu'on porte le sont, encore qu'à la rigueur on ne le soit pas en soi-même. Je n'ai pas besoin d'en dire ici davantage, et chacun peut achever la comparaison des espèces sacramentelles avec les habits et de la personne habillée avec Jésus-Christ actuellement revêtu de ces espèces. Ce que j'ai entrepris de faire voir, c'est que les locutions dont on se sert dans la liturgie, et autant parmi les Grecs que parmi les Latins, tendent toutes à établir une présence réelle; et que loin qu'on ait cherché dans les derniers siècles à multiplier de tels monuments, l'antiquité en avoit dans ses Sacramentaires que nous n'avons plus aujourd'hui dans notre Missel. Car on n'a pas besoin de chercher des preuves pour des vérités qui sont venues naturellement de nos pères jusqu'à nous ; ces preuves viennent toutes seules en mille endroits, et sortent comme de source. Ainsi il faut avouer, et il est vrai qu'on ne dit plus dans notre rit ordinaire la préface que j'ai récitée, non plus que celles qu'on trouve dans tous les anciens «Sa-

1 Marc, V, 30, 31. — » Luc, viii, 44-46.

eramentaires pour tous les dimanches et pour toutes les fêles deTaonée. On les a ôtées maintenant, comme beaui coup d'autres choses qu'on ne laisse pas d'approuver beaucoup, sans autre raison apparente que de décharger les Missels et de faciliter aux égUses pauvres le moyen de les avoir. Quoi qu'il en soit, on n'en a réservé que sept ou huit pour les grands mystères et les fêtes les plus illustres; mais les autres sont constamment de même antiquité, de môme esprit et de même goût, et se sont dites dès les premiers siècles dans presque toutes les églises d'Occident>

Et il ne faut pas s'imaginer que celles qui ne disoient pas la préface dont nous venons de parler fussent d'une autre doctrine que les autres, puisqu'elles avoient en plusieurs endroits des choses équivalentes; témoin dans l'église grecque la prière qu'on vient de voir; témoin dans celles d'Espagne ces mots déjà rapportés : « Nous vous oflrons celte hostie qui vit étant immolée, et qu'on immole vivante * ; » témoin cette autre préface d'un très-ancien Socramentaire, où en parlant de ce qu'on offre sur l'autel, « C'est ici, dit-on, ô Père éternel, l'Agneau de Dieu votre Fils unique, qui ôte le péché du monde, qui ne cesse de s'offrir pour nous et nous défend continuellement auprès de vous comme notre avocat, parce qu'encore qu'il soit immolé, il ne meurt jamais, et il vit quoiqu'il ait été mis à mort : car Jésus-Christ notre pâque a été immolé, afin que nous immolions, non avec l'ancien levain, ni par le sang des victimes charnelles, mais dans les azymes de sincérité et de la vérité du corps 2. t>

On découvre ici un mystère qu'on ne sauroit assez remarquer, qui est que dans l'oblation que nous faisons du corps de Jésus-Christ, c'est lui-môme qui s'offre, mais

1 Miss, Mozarab., sup. — » Contest., Miss. Pasch., Fer. iv, in Miss, Goth., Miss. XLi ; apud Thom., p. 342 ; apud Mabill., de Liturg. Gallic, p. 2i6.

5i6 EXPLICATION DES PRIÈRES DE LA MESSE.

qu\ s'offre cpaUnueUenieni, qui exefce par celle oblalion coalinuelle la fonction de notre avocat, qui vit toujours pour être toujours immolé dans l'azyme de sincérité, c'està-dire, comme on l'interprète au môme lieu, dans la vérité de son corps .

On voit en d'autres endroits du môme Missel, comment dans ce sacrifice Jésus-Christ est le véritable Sacrificateur, qui s'offre encore lui-môme; et on explique que c'est à cause qu'étant l'instituteur de cette oblalion, c'est en son nom et par son autorité qu'on la continue. « Il est juste de vous louer, ô Dieu invisible, incompréhensible, immense, Père de Notre-Seigueur Jésus-Christ, qui en instituant la forme d'un sacrifice perpétuel, s'est premièrement offert à vous comme une hostie, et nous a appris le premier qu'il devoitôtre offert *. » On reconnoll ici que Jésus-Christ a institué un sacrifice perpétuel, oùildevoit être offert et où lui-même aussi nous avoit appris à l'offrir. Et c'est pourquoi on disoit dans une autre prière : « 0 Dieu à qui nous offrons un sacrifice unique et singulier, après que vous avez fait cesser tous les divers sacrifices d'autrefois 2. » Et un peu après; «En rejetant toutes les ombres des victimes charnelles, nous vous offrons. Père éternel une hostie spirituelle qui est toujours immolée et qu'on offre toujours la même, qui est tout ensemble et le présent des fidèles qui se consacrent à vous, et la récompense que leur donne leur céleste bienfaiteur : » prière qu'on trouve encore et de mot à mot dans l'ancien Missel ùe Gélase '. Mais qui n'y remarqu ' clairement Jésus-Christ offert en personne dans un sacrifice très-véritable qui se renouvelle et se continue tous les jours, où il est en même temps le i)résent que nous faisons ;\ Dieu et la récompense éternelle que reçoivent ceux qui l'offrent ?

1 Miss. Mozarab., Miss, lxxviii, contest., p. 29T. — « Misa. Franc, Miss, iivu, p. 325.-3 Miss. Gelas., edit. Thom., Miss. Lxxxiv, p. 111-

C'est un sacrifice véritable, puisqu'il est substitué à la place de tous les sacrifices anciens; un sacrifice oii l'on ne cesse d'offrir Jésus-Christ môme en personne ; un sacrifice que l'on renouvelle et que Ton continue tous les jours, et qui est néanmoins toujours unique, parce qu'on y offre incessamment la môme victime ; un sacrifice d'une nature tout à fait particulière, où celui que nous offrons est en môme temps celui qui nous donne tout, et luimême ie don inlini qui nous rend heureux.

La même chose est expliquée en peu de paroles, mais •vives et substantielles, dans le canon de la messe que nous disons tous les jours, oh après avoir fait la prière que nous avons rapportée, où l'on demande que l'oblation sainte soit faite le corps et le sang de Jésus-Christ; après avoir récité ces saintes paroles par lesquelles se fait la consécration et la consommation de son mystère : l'Église, en exécution du commandement qu'il lui de fait le célébrer en son nom, reprend la parole en celle manière : «C'est pour cela, ô Seigneur, que nous, qui sommes vos ministres, et tout voire saint peuple, nous ressouvenant de la passion bienheureuse, de la glorieuse résurrection et de l'ascension triomphante du même Jésus Christ votre Fils Notre-Seigneur; nous offrons à votre sainte et glorieuse Majesté ce présent formé des choses que nous tenons de vous-même, une hostie sainte, une hostie pure, une hostie sans tache, le saint pain de vie éternelle et le calice du salut perpéiuel. » Ceux qui ont appris de Jésus-Christ qu'il est le pain vivant qui donne la vie éternelle *, n'auront pas de peine à entendre quel est ce pain de vie éternelle qu'on offre à Dieu; et c'est visiblement Jésus- Christ même et sa sainte chair où il nous a promis la vie ^ qu'on montre comme présente, en disant : Le

Jo(m.,\i, 51, 52.— */6iV/.

saint pain de vie éternelle, aussi bien que son sang qui nous a sauvés, en disant : Et le calice du salut perpétuel^ c'est-à-dire, sans difficulté, le calice où est contenu ce salut avec le sang du Sauveur.

C'e!«t la même chose que disent les Grecs dans leur liturgie, lorsqu'après avoir prononcé les saintes paroles du même Sauveur, ils continuent en ces termes : «Nous vous offrons des choses qui sont à vous faites de choses qui cloient à vous,» c'est-à-dire, le corps et le sang de votre Fils formés du pain et du vin qui étoient vos créatures.

Ces paroles sont dites en ce lieu, pour examiner la nature de cette oblalion oîi l'on offroil à Dieu une substance, cest-à-dire le corps et le sang de Jésus-Christ formés d'une autre substance, qui étoit celle du pain et du vin; et tout ensemble pour faire voir contre les anciens hérétiques, qui dès l'origine du christianisme avoient distingué le Créateur de l'univers d'avec le Père de Jésus- Christ; pour, dis-je, leur faire voir que c'étoit le môme, et que celui qui avoit créé le pain et le vin pour nourrir l'homme, étoit le même qui pour le sanctifier en faisoit le corps et le sang de son Fils unique.

C'est aussi ce qu'expriment les Latins par ces mots du canon qu'on vient de voir : « Nous vous offrons celle sainte hostie faite des choses que nous tenons de vous-même : » DE TUis DONis AC DATis : cc que les Grecs exprimoient d'une autre manière en disant : Ti <sk h twv côiv : Tua ex iuis ; oh l'on voit de plus en plus que les deux églises parlent toujours dans le même esprit, et s'accordent à célébrer le changement merveilleux qui s'est fait des créatures de Dieu en des créatures de Dieu beaucoup plus excellentes; mais toujours avec un rappport et une analogie parfaite, puisque c'est l'aliment des corps qui est changé en la nourriture dont les âmes sont sustentées, et les corps mêmes sanctifiés et purifiés.

EXPLICATIOiN DES PRIÈRES DE LA MESSE. 549

Tout cela esl confirmé merveilleusement dans ces paroles de noire canon, où après avoir nommé Jésus-Christ comme on a fait partout, comme celui en qui nous avons accès auprès du Père, nous ajoutons : « Par lequel, ô Seigneur, vous ne cessez de créer tous ces biens, vous les sanctifiez, vous les vivifiez, vous les bénissez, et vous nous les donnez; » par où l'on montre en Dieu par Jésus-Christ une création continuelle, pour faire que les dons sacrés du pain et du vin que Dieu avoit créés par sa puissance, par la même puissance soient faits une nouvelle créature, et de choses inanimées et profanes deviennent une chose sainte et une chose animée, qui est le corps et le sang de l'Homme-Dieu Jésus-Christ : chose par ce moyen remplie pour nous de bénédiction et de grâce, pour ensuite nous -être donnée avec tous les dons dont elle est pleine : ce qui continue à montrer que celui qui nous a créés, et qui a créé les choses qui nous soutiennent selon le corps, crée encore de ces mêmes choses celles qui nous soutiennent selon l'esprit ; et que c'est cela que nous lui olTrons avant que de le prendre de sa main.

A ceci nous pouvons encore rapporter cette secrète* :

« 0 Dieu, qui avez choisi les créatures que vous avez faites

pour soutenir notre infirmité, afin d'en faire les présents

qu'on vous devoit dédier, » en les faisant le corps et le

sang de Jésus-Christ, ainsi qu'il a été souvent expliqué.

De douter qu'un tel sacrifice ne soit véritablement propitiatoire, c'est douter que le corps et le sang de Jésus- Christ ne soient un objet agréable à Dieu, qui nous le rende favorable; c'est douter que le même Jésus-Christ, qui intercède pour nous dans sa gloire en se présentant devant Dieu, par cette seule action ne l'apaise et nous ne le rende propice. Mais à Dieu ne plaise que l'Église croie

» Fer. 6, posl Dom. Pass

SaO EXPLICATION DES PRIERES DE LA MESSE.

qu'où Jésus Christ est présent pour nous, il ne soit pas une oblatiori propitiatoire : c'est pourquoi l'Église ne cesse de prier en cette sorte dans ce sacrifice : « 0 Seigneur, soj'ez apaisé, soyez propice, soyez favorable à votre peuple par ces dons que nous vous offrons. » Et encore : « Que cette hostie purge nos péchés; qu'elle nous soit une intercession salutaire pour en obtenir le pardon. » Et encore : c. Recevez ce sacrifice par l'iniaiolation duquel vous avez voulu être apaisé*. » Et encore dans le Màsd de Gélase : « Que cette hostie salutaire soit l'expiation de nos péchés et notre propiliation devant votre Majesté sainte'.» Tout est plein de semblables prières; et c'est ce qu'enseigne saint Cyrille de Jérusalem, lorsqu'il dit dans son einquicme Catéchisme aux initiés ^ en leur expli(}uant la liturgie, qu'après avoir fait le corps et le sang de Jésus-Christ par l'opération du Saint-Esprit; après avoir accompli le sacrifice spirituel et ce culte non sanglant, on faisoit sur cette hostie de propiliation les prières de tout le peuple, c'est-à-dire qu'on la chargeoit de tous ses vœux, comn^e étant la seule victime par laquelle Dieu est apaisé, et nous regarde d'un œil favorable. C'est par elle que nous attirons les bienfaits de Dieu sur les vivants; c'est par elle, continue le même Père, que nous «rendons Dieu propice aux morts; » c'est par elle enfin que nous consommons l'œuvre de notre salut. C'e^t pourquoi le prêtre dit dans le canon qu'il offre, « et que tous les fidèles offrent avec lui ce saint sacrifice de louange pour la rédemption de leurs âmes ; » non que ce

soit là que JésuS'Chrisl l'ait opérée ou méritée, ou qu'il y paie le prix de notre rançon ; mais parce que le même qui l'a payé est encore ici présent pour consommer son ouvrage par l'application qu'il nous en fait.

1 Sahb. post Cin. — » Lib. III Sacr. R. E, Miss.^ 10. — » Cyril. Cat.,nnjsl. v.

Ce n'est donc pas ici, comme vos ministres vous le faisoient croire, un supplément du sacrifice de la croix : ce n'en est pas une réitération, comme s'il en étoit imparfait : c'en est au contraire, en le supposant très-parfait, une application perpétuelle, semblable à celle que Jésus- Christ en fait tous les jours au ciel aux yeux de son Père, ou plutôt c'en est une célébration continuée : de sorte qu'il ne faut pas s'étonner si nous l'appelons en un certain sens un sacrifice de rédemption, conformément à celte prière que nous y faisons : «Accordez-nous, ô Seigneur, de célébrer saintement ces mystères, parce que toutes les fois qu'on fait la commémoration de cette hostie, on exerce l'œuvre de la rédemption*; c'est-à-dire qu'en l'appliquant on la continue et on la consomme.

Il ne faut donc point nous objecter que c'est ici un sacrifice de commémoration, de louange, d'Eucharistie ou d'action de grâf'es, et non point de propitiation. Car en avouant sans diflicnllé, comme nous faisons dans toutes les prières de la liturgie, que c'est un sacrifice d'action de grâces et de commémoration, c'est par là même que nous disons qu'il est encore un sacrifice de propitiation, et pour ainsi parler d'apaisement, parce que le seul moyen que nous avons d'apaiser Dieu et de nous le rendre propice, c'est de lui offrir continuellement la même victime par laquelle il a été apaisé une fois, d'en célébrer la mémoire, de lui offrir de justes louanges poi»" la grâce qu'il nous a faite de nous la donner : c'est poiw quoi en cette occasion le sacrifice d'action de grâces et celui de propitiation concourent ensemble; d'où vient aussi qu'il est appelé en cent endroits dans les secrètes, «une hostie d'expiation, d'apaisement et de louange : » HosTiAs PLACATiONis ET LAUDis *; ct quc dans le lieu

« IX post. Peut. — "- Fer. i yost Corn, v Q^adrag., etc.

même du canon que nous venons de rapporter, après l'avoir appelé un sacrifice de louange^ on ajoute incontinent qu'on l'offre pour la rédemption de son âme.

Vous pouvez juger maintenant s'il y a lieu de douter de la présence réelle, ou du changement de substance, jlans les prières de la liturgie. Quand il n'y auroit autre chose que cette oblation qui apaise Dieu, que cette hostie propitiatoire, hostia placabilis, hostia propitiationîs^ c'en seroit assez pour vous faire voir que ce ne peut être que Jésus-Christ même, n'y ayant plus pour nous une autre victime que son corps et son sang. Mais la /)résence en est marquée par tant d'autres choses, qu'il n'y a qu'à ouvrir les yeux pour l'apercevoir.

Vous entendez aussi par même moyen comment on offre le pain et le vin. On les off're à la vérité, mais pour en faire le corps et le sang de Jésus Christ, comme on l'explique partout; sans quoi ce pain et ce vin ne sauroient pas une hostie d'expiation, ainsi qu'elle est appelée dans toute la liturgie.

De celte sorte on ne voit pas la difficulté qu'on a pu trouver dans la secrète du jour de Noël, où l'on demande « que cette substance terrestre nous doime ce qui est divin » puisqu'on effet c'étoit en substance du pain et du vin qu'on présentoit sur l'autel pour en faire ce qui est divin, c'esl-à-dire le corps et le sang de Notre-Seigneur. En quoi le mystère de l'Eucharistie a quelque chose de semblable à celui de l'Incarnation, puisque dans l'un et dans l'autre ce qui est divin nous est communiqué par le moyen d'une substance terrestre, c'est-à-dire la divinité même de Jésus- Christ, par le moyen d'une chair humaine, et cette chair où la divinité habite p;ir le moyen du pain qu'on emploie à la former, ainsi qu'il est expliqué dans cette piière. Et par la même raison, il n'y a pas ombre de difficulté à dire que ce sacrifice est un

EXPLICATION DES PRIERES DE lA MESSE. boG

sacrifice de pain et de vin, parce qu'il se fait de l'un el de l'autre ; un sacrifice par conséquent selon l'ordre de Melchisédech, où l'on offre encore du pain el du vin, comme tous les Pères ont cru que Melchisédech avoil fait, quoique Jésus-Christ y ait ajouté son corps et son sang; ce que Melchisédech n'a pas pu faire, étant juste que si Jésus-Christ, qui est la vérité même, a quelque chose qui tienne de la figure, il ait aussi quelque chose où elle n'ait pu atteindre. C'est pourquoi au pain et au vin, qui sont la figure dans le sacrifice de Melchisédech, il joint son corps et son sang qui sont la vérité même; mais qu'il cache encore sous les apparences du pain et du vin dont il les a faits, afin que la vérité tienne toujours quelque chose delà figure qu'elle accomplit.

Vous voyez donc que l'oblalion du pain et du vin, qui se f lit dans la secrète et dans toutes les autres prières qui précèdent la consécration, n'est que le commencement du sacrifice; ce qu'on exprime aussi par cette prière qu'on fait sur les dons aussitôt qu'on les a mis sur l'autel : « Venez, ô Dieu sanctificateur, tout-puissant et éternel, et bénissez ce sacrifice préparé à votre saint nom ; » et on le marque encore par d'autres paroles dans les secrètes, en lui disant, comme on fait souvent ; « Nous vous offrons, 6 Seigneur, ces hosties qui vous doivent être dédiées, qui vous doivent être immolées, qui vous doivent êlre consacrées : dicandas, immolandas, sacrandas i;» non qu'elles ne soient déjà en un certain sens dédiées, immolées et consacrées dès qu'on les offre sur l'autel; mais parce qu'elles attendent une consécration plus parfaite, lorsqu'elles seront changées au corps et au sang.

Et vous voyez maintenant plus clair que le jour que cette immolation, cette consécration, ce sacrifice est dans

« Secr. Fer. i post Dom. Pass. It. Secr. Fer. 5 U. Secr. SS. Primi ^eliciss. Martyium.

5o4 EXPLICATION DES PRIÈRES DE LA MESSE.

les paroles, par lesquelles le pain est changé au corps et le vin au sang avec une image de séparation et une espèce de morl, ainsi qu'il a été dit. D'où il résulte que l'essence de l'oblation est dans la présence môme de Jésus- Christ en personne sous cette figure de morl, puisque celte présence emporte avec elle une intercession aussi efficace que celle que fait Jésus- Christ dans le ciel, même en offrant à Dieu les cicatrices de ses plaies

Je ne prétends pas nier par là que l'oblation ne soit aussi expliquée par d'autres actions du sacrifice : car, par exemple, l'élévation de l'hostie est une marque de son oblalion, sans préjudice des autres raisons dont nous parlerons ailleurs : de la même manière que nous voyons dans le Lévitique * qu'on « levoit devant le Seigneur » ce qu'on avoit de.'îsein de lui offrir, et que même on le lui offroit par cette action : soit que ce fût la chair des victimes, ou que ce fût des pains et des gâteaux, ou les prémices des fruits de la terre.

On réduisoit autrefois la victime et les gâteaux qu'on offroit à Dieu en petits morceaux 2, et c'éloit une marque de l'oblation et du sacrifice qu'on en faisoit au Seigneur. C'est en ce sens que la fraction du pain sacré, soit qu'on la fasse pour la distribution, ou pour quelque autre raison mystique, fait partie du sacrifice, en représentant Jésus-Christ sous les coups, et son corps rompu et percé; ce que les Grecs désignent encore par une cérémonie plus particulière, en perçant le pain consacré avec une espèce de lancette, et en récitant en même temps ces paroles de l'Évangile : « Un des soldats perça son côté avec une lance "^, » et le reste.

Je ne dispute pas de l'antiquité de cette cérémonie, non plus que de beaucoup d'autres : je remarque seule-

* Le»il,, viii, IX, xxiir, et Numer., v, etc. — * Lf^vit., 11, ix, etc. — *J'jan., XIX, 44.

nienl qu'elles servoient à l'immolation mystique de notre victime, en représeniant son immolation sanglante. Mais je ne dois pas omettre une chose inséparable de ce sacrifice, qui est la consomption de l'hostie. Nous avons dit que la consécration est une espèce de création nouvelle du corps de Jésus-Christ par le Saint-Esprit : ce sacré corps y reçoit un nouvel être ; et c'est pour cela que saint Pacien, un saint évêque du quatrième siècle, célèbre par sa doctrine, appeloit l'Eucharistie « le renouvellemeni du corps : » Innovntio corporis *. Mais ce corps nouvellement produit ne l'est que pour être consumé, et pour perdre par ce moyen ce nouvel être qu'il a reçu ; ce qui est un acte de victime qui se consume elle-même en un certain sens, encore qu'en vérité elle demeure toujours entière et toujours vivante.

Suriout la consomption du sang de Nolie-Seigneur présente à l'esprit une idée de sacrifice; parce qu'on offroil les liqueurs en les répandant, et que l'effusion en étoit le sacrifice. Ainsi le sang de Jésus-Christ répandu en nous et sur nous en le buvant, est une effusion sacrée et comme la consommation du sacrifice de cette immortelle liqueur.

C'est tout cela joint ensemble qui consomme notre sacrifice, très-réel par la présence de la victime actuellement revêtue des signes de mort, mais mystique et spirituel, comme je pense l'avoir dit ailleurs, où le glaive c'est la parole, oîi la mort ne se remontre qu'en mystèie, où le feu qui consume c'est cet Esprit qui change, qui purifie, mais qui élève et qui perfectionne tout ce qu'il touche et en fait quelque chose de meilleur.

Après cela je ne pense pas qu'on ose vous dire que la présence réelle et le changement de substance ne soient

> Pacian., ep. i ud Sijmp.

pas suflisamment expliqués dans les prières de la messe; et afin de le mieux entendre, comparez les autres prières de lÉglise avec celles-ci. KUe bénit l'eau du baptême; elle bénit le saint chrome et les saintes huiles dont elle oint les enfants de Dieu, pour leur imprimer en diverses ^sortes le caractère de christs et d'oints de Dieu. Les prières dont elle se sert dans ces bénédiclions sont assurément de la première antiquité. Dans ces bénédiclions on trouve bien que l'Église « consacre et sacrifie ces substances *, » c'est-à-dire cette eau et ces huiles qu'elle bénit; qu'elle les rend efficaces, et leur inspire une nouvelle vertu par la grâce du Saint-Esprit qu'elle invoque sur elles. On trouve môme dans l'ambrosien, qu'elle « les élève et qu'elle les anoblit; » mais on ne trouve jamais qu'elle les offre à Dieu en sacrifice , encore moins qu'elle les change en quelque autre substance, ni qu'elle emploie pour les y changer la vertu loute-puissanle du Saint- Esprit : ces expressions sont réservées pour l'Eucharistie. Ce qui montre manifestement que le changement qui s'y fait est bien d'une autre nature que celui qui se fait dans l'eau ou dans l'huile, qui n'est qu'un changement mystique et moral ; et que le mol de sacrifice y est employé, non pas comme on le donne quelquefois à ce qui sert au culte divin, mais dans cette étroite signification dont on se sert pour exprimer un vrai sacrifice.

C'est ce qui devroit, il y a longtemps, avoir décidé nos controverses. Car outre qu'il ne convient pas à l'Église chrétienne de n'avoir non plus que les Juifs à offrir à Dieu que des ombres et des figures de Jésus-Chrisl, et que de là il s'ensuit qu'on doit y offrir, et par conséquent y avoir Jésus-Christ même : il faut encore ajouter que l'Église s'explique si clairement sur le changement réel da

* Orclo Rom.

EXPLICATION DES PRIÈRES DE LA MESSE. WJl

pain et da vin au corps et au sang de Jésus-Christ, (jue ceux qui ont nié ce changement n'y ont trouvé d'autre remède que de retrancher tout d'un coup toutes ces prières.

3'est ici que je vous prie d'observer une contradiction minifesle de ces nouveaux docteurs : car d'un côté ne pouvant nier que ces prières de nos liturgies ne soient très anciennes, de peur de nous laisser l'avantage d'y trouver notre doctrine, ils vous ont dit, et ils lâchent de persuader à tout le monde qu'elles sont contre nous; et de l'autre ils sentent si bien en leur conscience ^^u'en effet elles sont contre eux, qu'ils n'ont osé les retenir, de peur qu'elles ne ramenassent tous les peuples à l'unité catholique.

Entendez ceci, Monsieur, et tâchez de le faire entendre à ceux qui s'endurcissent encore contre la foi de nos pères: le conte qu'ils débitent, c'est que la présence réelle a commencé à Paschàse Radbert, auteur du neuvième siècle. Or je dis qu'il faut avoir un front d'airain, pour nier que ces prières ne soient plus anciennes. Car les auteurs renommés pour avoir travaillé aux Sacramentaires que nous avons produits, sont un s:unl Léon, un saint Gélase, un saint Grégoire: c'est dans l'Église gallicane, après un saint Hilaire, un Muséus, un Salvien, un Sidonius *; c'est dans l'Église d'Espagne, un Isidore de Séville, auteurs dont le plus moderne passede plusieurs siècles Paschàse Radbert; et le travail qu'ils ont fait n'a jamais tendu à rien innover dans la doctrine : on ne les en a jamais seulement soupçonnés. Ils ont ordonné l'office, réglé et fixé les leçons et les antiphoniers : ils ont composé quelques Collectes, quelques Secrètes, quelques Postcommunions, quelques Bénédictions, quelques Préfaces, et cela sans rien dire au fond qui fût nouveau : on ne les auroit non plus é«ou-

« Mabill., de LUurg. Gallic, lib. I, cap. iv, p. 27.

lés que les aulres novateurs, et le peuple auroit bouché ses oreilles. Tout ce qu'ils composoient étoit fait sur le modèle de ce qu'avoient fait leurs prédécesseurs; le style môme ressent l'anliquilé, et les choses la ressentent encore plus : ainsi tout étoit reçu avec un égal applaudissement, et les nouvelles prières faisoient corps pour ainsi dire avec les anciennes, comme étant toutes de môme esprit et de môme goût. Et pour ce qui est du canon, on en a jugé toutes les paroles d'un si grand poids, que la tradition a conservé les auteurs- des moindres additions qu'on y a faites; et on sait, par exemple, que c'a été saint Grégoire qui a ajouté ces paroles : Diesque nostros in tua pace disponas : « Afin que vous conduisiez nos jours d ms votre paix. 5) On sait encore pour ne pas omettre les autres parties de la messe, qui le premier a fait dire le Kyrie, qui le Pater, qui l'Agnus Dei. Les ministres ont été soigneux de marquer toutes ces dates, pensant conclure de là que la messe étoit un amas de nouveautés et d'institutions humaines; mais leur haine les a aveuglés : car puiî^qu'on a remarqué avec tant de soin les changements les plus indifférents, combien plus auroit-on remarqué les antres? Or c'efct ce qu'on ne voit pas : on ne nomme pas qui a ajouté ce qu'on dit pour l'oblation, ni pour la consécration, ni pour }' changer le pain au corps et le vin au sang : c'est donc qu'on ne connoît point d'auteur de ces choses; c'est qu'elles sont plus anciennes que tous les changements qu'on sait, quoiqu'ils soieni déjà fort anciens, comme on a vu ; c'est qu'elles ne sont pas des additions, mais au contraire qu'elles sont le corps auquel le reste est ajouté; et en un mot, qu'elles sont aussi anciennes que l'Église. C'est ce qui paroît encore par le consentement de tous les rites, puisque ces choses se trouvent également dans le rit grec, dans le romain, dans l'ambrosien, dans le gallicai), dans le gothique ou l'espagnol, en un mot dans tous

les rites, comme on a vu ; et non-seulement dans les rites des églises catholiques, mais encore dans ceux des schismatiques; et non-seulement dans ceux des Grecs séparés d'avec nous depuis quelques siècles, mais encore dans ceux des eutychiens el des nestoriens, séparés de nous et des Grecs il y a douze cents ans : ce qui montre que tout cela ne peut venir que de la source.

On pourroil encore alléguer le témoignage des Pères, quand il n'y auroit que saint Cyrille et saint Chrysostome, pour ne point parler des autres, oh l'on trouve toutes les parties de la messe, et mot à mot tout ce qu'on en a produit : mais il faut convaincre les hommes par quelque chose encore de plus palpable, et leur épargner la peine déraisonner et d'examiner. Dites donc, Monsieur, à tous c€ux qui vous allégueront Paschase Radbert et la date de la présence réelle au neuvième siècle ; dit s-leur que pour les confondre, non point par les Pères, ou par les histoires, ou par aucune discussion, on leur naonliera, quand ils voudront, en beaucoup de bibliothèques des volumes que tout habile homme reconnoîtra pour ôtre de neuf cents ans et mille ans d'antiquité, où on lit et le canon et les secrètes que nous venons de produire : ajoutez que ces volumes sont copiés pour l'usage des églises sur des volumes plus anciens : ajoutez que ceux contre lesquels on s'est servi de ce canon et de ces prières, soit hérétiques ou autres, du temp^ de Paschase ou de Bérenger *, en ont eux-mêmes reconnu l'antiquité, et n'ont jamais seulement pensé que ces prières fussent nouvelles; et concluez sans hésiter que ces pièces sont du meilleur temps. C'est pourquoi vous avez vu que les ministres se sont crus obligés de les expliquer, et ensemble vous venez devoir qu'ils les expliquent 61 mal, qu'ils n'osent s'en servir : ils sont con-

» Epist. Pasch. Radb. ad Fruàng., sub fin. Guitm. et %\.,cont. Bcreng*

Iraints d'en reconnoîlre l'autorité, tant elles sont ancien» nés, et néanmoins de les rejeter, tant elles leur sont contraires.

Mais au fond toutes ces prières des liturgies ne sont autre chose qu'une explication de ce que les évangélisles et i'Apôlre ont dit en six lignes : Jésus prit « du pain en ses mains sacrées ; il rendit grâces dessus, il le bénit ; » par ce moyen, disent les Grecs dans leurs liturgies, « il le mon- Iroil à son père; » car n'est-ce pas le lui montrer et le mettre devant ses yeux, que de rendre grâces dessus et de le bénir, comme il a fait? Toutes les liturgies expliquent de quelle sorte il montroil au Père ce pain qu'il tenoit en ses mains : Ce fut, disent-elles toutes d'un commun accord, « en levant les yeux au ciel *. » Toutes les fois que Jésus bénissoit,ou rendoit grâces, ou prioit devant le peuple, nous voyons la môme action, et ses yeux ainsi levés vers son Père. Les églises ont entendu sur ce fondement, et leur tradition l'a confirmé, qu'il fit la même chose en bénissant le pain : il en fît autant sur le calice, et montra ses dons à son Père, sachant ce qu'il en vouloit faire, et lui rendant grâces de la puissance qu'il lui donnoit pour l'exécuter. Le Père qui le lui avoit inspiré, et qui ne vouloit pas qu'il épargnât rien pour témoigner son amour aux hommes, regarda avec complaisance ces dons qui alloient devenir une si grande chose. En effet Jésus continue; et soit en rompant ce pain, soit après l'avoir rompu, il dit à ses apôtres : « Prenez, mangez ; ceci est mon corps. » Il leur présenta la coupe, en leur disant : « Buvez-en tous, ceci est mon sang. » Voilà ce qu'il vouloit faire de ce pain et de ce vin. 11 ne vouloit pourtant pas qu'il y parût, puisque c'étoit un objet qu'il préparoit à la foi. Il sait se montrer et se cacher comme il lui plaît; et l'histoire des deux

'ne, ihid.; Marc, 37 ; Lilurg. Rom. etc.

EXPLICATION DES PRIÈRES DE LA MESSE. bdl

disciples d'Emmaus *, l'apparilion à Marie 2 et tant d'autres exemples de son Évangile, nous l'ont bien voir qu'il sait paroîlre quand il veut sous une figure étrangère, ou se montrer dans la sienne propre, ou disparoîlre tout à fait à nos yeux, et passer même au milieu des troupes sans que personne le voie. Il n'avoit pas besoin de se montrer en cette occasion ; car il savoit que ses vrais disciples l'en croiroient sur sa parole ; et son Père, à qui il présenloiL ce grand objet, savoit bien pourquoi il y étoit, et pourquoi il y étoit caché ; et pour être caché aux hommes, il n'en étoit ni moins visible ni moins agréable à ses yeux. L'Eglise a présupposé que la parole de Jésus-Christ fut aussitôt suivie de son efïet. 11 se fit en un instant un grand changement : il paroissoit quelque chose, puisque Jésus- Christ diïoit : (( Prenez, mangez, buvez, d Mais ce quelque chose n'étoit pas ce qui paroissoit, puisqu'il disoit : a C'est mon corps, c'est mon sang. » C'est une erreur insensée de croire qu'ils le soient devenus en le prenant, puisque Jésus-Christ disoit : « Ceci est. » De sorte qu'il le falloit prendre, non point pour le faire tel, mais au contraire parce qu'il l'étoit. Dans cette présupposition, qui ne voit que ce corps et ce sang étoient dès lors un objet, et leur consécration une action par elle-même agréable à Dieu ? Action où Jésus-Christ mettant son corps d'un côté, et son sang de l'autre par la vertu de sa parole, s'exposa lui-même aux yeux de Dieu sous une image de mort et de sépulture, l'honorant comme le Dieu de la vie et de la mort, et reconnoissant hautement sa Majesté souveraine, puisqu'il lui remetloit devant les yeux la plus parfaite obéissance qui lui eût jamais été rendue, c'est-à-dire celle de son Fils unique dévoué et abéissant jusqu'à la mort de la croix.

* Luc, XXIV. — - Joan.. x.

Si cette action est une oblalion et un sacrifice, il ne le faut plus demander, la chose parle; et aussi nous avons vu que l'Eglise n'y a jamais hésité. Car cette idée d'obla-' tion n'était pas détruite par le commandement de manger et de boire, ni parce que les apôtres mangèrent et burent en effet aussitôt après la consécration. Car où a-ton pris que l'oblation et la manducation fussent choses incompatibles? La loiavoit des oblations et des sacrifices auxquels on participoit en les mangeant, n'y ayant rien de plus convenable que de consacrer, en l'offrant à Dieu, ce qui nous devoit sanctifier en le mangeant. Que nuisoit à ce dessein que la consécration ait été si promptement suivie de la manducation, puisque très-visildement le temps n'y fait rien? C'est assez que les deux aclioas soient si clairement dislinguées, et que Jésus-Christ se soit expliqué par Ceci est.

Il n'en a pas usé de la môme sorte de l'eau du baptême. Encore qu'il en ait fait un sacrement, il n'a rien dit, ni rien fait qui nous montrât que l'eau qu'il y employoit fmt un sacrement hors de l'usage ; encore moins a-t-il rien dit qui nous fit penser qu'il en formât une autre substance ; en un mot, il n'a pas dit qu'elle fût son sang, bien qu'elle le représentât ; mais avant qu'on mange l'Eucharistie, il a déjà dit que c'étoit son corps et son sang : l'image de sa mort y éloit déjà empreinte par sa parole, ei c'est pourquoi il a dit : «Ceci est mon corps rompu, ceci est mon sang répandu pour vous. »

Ces mots nous donnent une vive idée de sacrifice dans l'Eucharistie : car ils n'ont pas seulement leur relation à la croix ; c'est encore dans l'Eucharistie que le corps de Jésus-Christ est donné et rompu, et son sang répandu pour nous. Car il faut bien remarquer que ces mots : Donné et rompu, pour le corps, l'un dans saint Luc *, et

* Luc, x.\u, 19

l'autre dans saint Paul*; et ce mot : Hépandu, pour le sang, leur conviennent également bien, tant à la croix que dans l'Eucharislie. Il convient, dis-]e, à ce divin corps d'être donné pour nous à la croix, et même d'y êlie rompu, pais:j;Ue c'est pour nous qu'il est percé et rompu de coups, et pour nous qu'il est livré à la mort; mais cela lui coiLvient aussi dans l'Eucharistie : car il y est donné à tous les fidèles, et par ce moyen il y est distribué ; ce qui s'exprime dans la langue sainte par le mot de rompre, conformément à celte parole : « Romps ton pain à celui qui a faim ^ : » joint qu'on rompt ce corps sacré, comme on a vu, non-seulement pour le distribuer, mais encore en mémoire des coups dont sa sainte chair a été froissée. Pour le sang il est bien visible que s'il a été versé en la croix, il coule encore dans l'Eucharistie sous la forme d'une liqueur. On voit donc que notre Sauveur voulant donner la propre substance de son corps en deux états, l'un à la croix d'une nianière sensible, l'autre dans l'Eucharistie d'une manière invisible et cachée ;^ pour exprimer la qualité, après en avoir nommé la substance, il a expressément choisi des termes qui convinssent aux deux états : s'il avoit dit, par exemple : « Ceci est mon corps mangé, » cela ne conviendroit pas, au corps en la croix; et s'il avoit dit : « Ceci est mon corps attaché à une croix, « cela ne conviendroit pas au corps en tant qu'il est dans l'Eucharistie. II a donc choisi le mot de donné, qui convient également à ce divin corps, et dans l'Eucharislie et à la croix, pour montrer que c'est partout le même : le même, dis-jc, qui est aussi bien dans l'Eucharistie que dans la croix, et également donné dans l'une et dans l'autre en sa propre et véritable substance. J'en dis autant du mot de rompu pour la raison qu'on vient de voir. Il en est de môme du sang

*1 Cor., XI, 24. — ' Isa., lviii, 1.

répandu, el ce qui coule encore dans notre calice esl en substance la même liqueur qui a coulé du sacré côté ; c'est à quoi nous mène ce choix des paroles de Jésus- Christ; el pour le mieux faire sentir, il n'a pas dit dans le futur : « Ceci est mon corps ou mon sang, qui seront donnés ou répandus ; » mais selon le texte original, dans le présent: «C'est mon corps qui esl donné, qui est rompu, <> ou « qui se donne et se rompt ; el c'est mon sang qui se répand ; » pour nous montrer qu'il éloit actuellement donné, rompu, répandu dans l'Eucharistie.

Il est vrai que cette expression du temps présent a aussi sa relation à la mort qu'il va souffrir; car il éloit à la veille de son supplice, et il disoil dans la Gène même : « Le Fils de l'homme s'en va comme il est écrit de lui * ; » et deux jours auparavant : a Dans deux jours ce sera la Pâque, el le Fils de l'homme esl livré pour être crucifié 2, » comme porte l'original, à cause qu'il l'alloit être ; et déjà il se regardoit comme un mort, lorsqu'il disoit du parfum qu'on avoit répandu sur lui, qu'on l'avoit fait « pour l'ensevelir'. » A combien plus foi le raison dans l'inslitution de TEucharistie devoit-il dire de son corps et de son sang, même par rapport à la croix, que c'éloit un corps déjà immolé, et un sang déjà répandu, puisqu'il l'alloit être, et que môme il s'engageoit de nouveau el plus que jamais par cette action à l'immoler et à le répandre? Mais comme il avoit choisi des mots qui pussent convenir à son saint corps, tant à la croix qu'à l'Eucharistie, il en fait de même des temps ; et parlant en temps présent, il ne montre pas seulement sa mort prochaine, mais il montre dans son corps et dans son sang, en la manière dont ils étoient dans l'Eucharistie, un caractère de victime dont ils étoient actuellement revêtus.

i Matih. XXVI, 2i. — s Ibid., 2 — s Md., 12,

Ce caraclcre est visible dans ces mois : }our vous ; car ce sont ceux dont se sert toute l'Ecriture, pour montrer que la croix est un sacrifice où Jésus-Christ donne sa vie et verse son sang pour nous. Ainsi l'action du sacrifice est marquée dans l'Eucharistie, lorsque Jésus-Christ dit lui-même, non-seulement que son corps nous y est donné, mais qu'il est donné pour nous; et que son sang répandu/jowr not/s à la croix, se répand encore /jowrnous dans celte action, et devant même qu'on le boive, y paroissant sous la forme d'une liqueur toujours prêle à couler pour noire salut.

Tout portoil donc une idée de sacrifice dans la Cène de Notre-Seigneur ; et il n'y a point à s'étonner si l'Eglise l'a si bien prise. 11 ne faut point objecter que Jésus-Christ inslituoit ui. sacrement, et l'insliluoit pour manger et non pour offrir ; ou qu'il inslituoit non un sacrifice, mais la commémoration d'un sacrifice; car la raison de sacrement ne répugne point à celle de sacrifice, encore moins la manducalion et la commémoration : témoin, sans aller plus loin, la fêle de Pâque, qui fut à la fois aux Hébreux un sacrement et un sacrifice; une chose qu'on offroil et qu'on mangeoit, comme tant d'autres hosties ; un sacrifice très-véritable qu'on répéloit tous les ans, et ensemble la commémoration d'un sacrifice par lequel le peuple de Dieu avoit été délivré de la grande plaie de l'Egypte.

Rappelez ici en votre mémoire cette nuit si funeste aux Egyptiens, oti l'ange devoit passer dans toutes leurs maisons pour en exterminer les premiers-nés. Les Hébreux ne méritoient pas moins d'être frappés que les autres; « car tous ont péché, et ont besoin de la bonté de Dieu * ; mais Dieu les vouloitépargner, et les délivrer par un grand coup de la servitude de l'Egypte. Vous savez que pour

» Rom., III, 23.

cela il leur ordonna de sacrifier un agneau par chakiae maison, de le manger, de frotter les perles de la maison de son sang : « Je passerai, dit le Seigneur, et je frapperai tous les premiers-nés des Egyptiens : mais quand je verrai le sang à la porte de vos maisons, je passerai outre, et je ne vous perdrai pas comme les autres*;» au contraire, dès ce jour-là même vous sortirez de la servitude, et l'Egypte sera trop heureuse de vous renvoyer en liberté. "Voilà le sacrifice de la délivrance. Faut-il encore vous raconter comme Dieu ordonna qu'on le renouvelât tous les ans? En mémoire de cette nuit de la délivrance du peuple, on devoit encore immoler un agneau, et encore en répan Ire le sang. Quoi I est-ce que le Seigneur va passer encore une fois avec sa main vengeresse? Point du tout, c'est une commémoration ; et cette commémoration est comme l'autre un sacrifice, un agneau comme auparavant, et toujours du sang répandu en mémoire de là délivrance accomplie, comme autrefois pour l'accomplir.

Vous entendez bien, sans que je le dise, que le premier sacrifice, qui est la source et le principe, représente la mort de Jésus-Christ, et que les sacrifices qu'on répétoit tous les ans représentent celui de l'Eucharistie, oU par conséquent l'agneau et son sang doivent encore se trouver aussi véritablement que dans le premier. Mais il ne sera pas dit que la vérité n'ait rien au-dessus de la figure. Il n'est pas permis dans le Nouveau Testament d'offrir un autre agneau que Jésus-Christ. Ce sera donc ici un agneau, mais toujours le même. Cet agneau ne peut mourir qu'une fois: ainsi la seconde oblation ne sera plus qu'une mort et une immolation mystique. L'agneau y sera néanmoins; autrement la figure, qui doit être au-dessous de la vérité, seroit au-dessus. Le sang y sera encore tout entier, et il sera ré-

* Exod , XII, 12 et seq.

pandii; mais d'une manière cachée et mystérieuse, pour appliquer à chacun ce qui a été offert pour tous une seule fois. Si avec l'agneau et son sang on trouve ici du pain et du vin qu'il faut consacrer, et dont les espèces paroissent encore, c'est que Jésus-Christ a phi? d'une figure à y accomplir. Il faut qu'il accomplisse, disent tous les Pères, le sacrifice deMelchisédech; il faut qu'il accomplisse la figure, et des pains de proposition qu'on offroit à Dieu, et du vin dont on lui faisoit des effusions ; il faut même qu'il accomplisse les azymes qu'on devoit manger avec l'agneau pascal comme avec les autres victimes; et c'est une des raisons pourquoi l'Eglise latine sacrifie encore en azymes. C'est ici la pâque de la nouvelle alliance qui àe célébrera, non pas tous les ans comme l'ancienne pâque, mais tous les jours; et par la même raison que le baptême, qui est noire circoncision, n'est comme la circoncision qu'un sacrement, ;'Eucharislie, qui est notre pâque, doit être et un sacrement et un sacrifice.

G'étoit là, si nous l'entendons, celte pâque que Jésus- Christ désiroit tant de manger avec ses disciples, ainsi qu'il le leur témoigne par ces paroles: «J'ai désiré d'un grand désir de manger cette pâque avec vous devant que de mourir *. » Cette pâque tant désirée par le Fils de Dieu n'étoil pas Ja pâque légale qui alloil finir, que plusieurs tiennent qu'il ne put manger cette année, ayant été luimême immolé, en même temps qu'on imuioloit la pâque; qu'en tout cas il avoit déjà mangée plusieurs fois avec ses disciples, et qui ne pouvoit pas être le dernier objet de ses xœux.au moment surtout qu'elle alloit être rejetée, comme tous les autres sacrements de la loi, par la croix de Jésus- Christ. L'objet véritable du Sauveur étoit la nouvelie pâque, qu'il alloit donner à ses disciples dans son corps et dans

Luc, 1X11, IS.

son sang, et qu'il devoit accomplir dans le royaume de son Père, lorsqu'il seroit par la claire vue la vie et la nourriture de tousses enfants. C'est donc ici une pâque et un sacrifice. L'Eglise l'a reconnu ; et c'est pourquoi elle nous a dit dans une des prières de sa liturgie, que nous avons remarquée, que Jésus Christ institua au jour de la Cèno un sacrifice perpétuel oti il s'offrit lui-même le premier, et où il nous apprit à l'offrir.

En effel, après qu'il s'y est offertà la manière qu'on a vu, en disant: « Ceci est mon corps » encore une fois donné, et « mon sang » encore une fois répandu pour vous, il continue et il dit : «Faites ceci. » L'Eglise a donc entendu qu'elle doit faire ce qu'il a fait: elle prend du pain comme lui: comme lui elle le bénit, et rend grâces dessus: c'est ce. que nous avons vu dans les prières qu'elle fait sur l'Eucha" rislie; comme lui elle montre le pain au Père élernel, et le lui offre pour en faire bientôt après son propre corps. Elle entend bien que la bénédiction qu'elle fait dessus doit passera nous, et que c'est nous finalement qu'elle regarde; mais elle entend aussi que le pain lui-même est béni, comme le marque expressément l'Evangile *; que le calice est aussi béni, comme le marque saint Paul 2; que la bénédiction affecte, pour ainsi parler, le pain et le vin; qu'ils en sont sanctifiés; qu'ils en sont changés, puisqu'ils sont faits le corps et le sang: car c'est à l'extérieur la môme chose, qui subsiste par conséquent dans ses dehors; de sorte qu'elle n'est pas entièrement abolie, mais elle est changée au dedans, et tout ceci c'est la source des expressions que nous avons vues répétées dans toutes les liturgies. Tel est le sens de cette parole: «Faites ceci;» mais elle mérite encore quelque réflexion.

» Matth., xxvr, 2G, etc. — * I Cor., x,

Dans les premières paroles, Jésus-Christ a dit ce que c'éloit que son oblalion ; c'éloit du pain et du vin devenus son corps et son sang; dans la suite : Faites ceci, il nous déclare que nous pouvons et devons faire ce qu'il a fait. Enfin dans ces derniers mois: « En mémoire de moi, » il explique dans quelle intention il l'a fait et dans quelle disposition nous le devons faire. Ainsi par les premiers mots : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang, » il dit ce que la chose est en elle-même et par la parole, indépendamment de nos bonnes ou mauvaises dispositions. Soyez bien ou mal disposés, ce n'en est pas moins le corps et le sang; car aussi saint Paul ne dit pas que les indignes en sont privés, mais « qu'ils en sont coupables * : »> il ne dit pas qu'ils ne le reçoivent point, mais « qu'ils ne le discernent point, » en le mangeant comme une viande commune. Jésus-Christ ne dit pas aussi que sans la foi on ne reçoit pas sa sainte chair, mais « qu'elle ne sert de rien, » et que « ce qui vivifie » véritablement c'est « l'esprit ^ » dont cette chair est toute remplie; esprit auquel on ne participe qu'en ayant aussi dans son esprit des dispositions semblables aux siennes. Voulez-vous donc bien recevoir l'Eucharistie, joignez les deux choses, comme Jésus-Christ les a jointes ; croyez que c'est le corps et le sang, le corps donné à la croix, et le corps encore donné dans l'Eucharistie, et de môme du ?ang précieux; et en le croyant ainsi, souvenez-vous de Jésus- Christ qui a livré son corps pour vous, qui a versé son sang pour vous, c'est-à-dire qui est mort pour vous; et célébrez le mystère de sa mort; célébrez-le en l'offrant ; célébrez-le en le recevant : car vous devez suivre en tout son intention, et faire par conséquent en mémoire de sa mort la consécration aussi bien que la réception,

« ICo/-., XI, i7, 29. —»yoa?i., VI, C4,

puisque dès le moment de la consécration l'Eucharislie porte en elle-même une image et une empreinte de ce cette mort.

Ne nous arrêtons pas à cette chicane : S'il est présent, ce n'est plus un mémorial; d'autres que nous, et nousmêmes nous y avons répondu cent fois. Voilà la chair d'une victime qu'on a posée sur l'autel : 0 Juifs, souvenez^vous que c'est pour vous qu'elle a été immolée, et mangez-la comme telle et comme entièrement vôtre : c'est ce qu'on pouvoit dire h l'ancien peuple; et c'est en termes formels ce que Jésus-Christ a dit et dit encore tous les jours au peuple nouveau. Mais, dites-vous, je ne le vois pas, comme on voyoit celte chair posée sur l'autel. Mais Jésus-Christ \iias dit que c'est lui-même : n'est-ce pas assez pour un chrétien? Si vous le voyiez, il n'auroit pas besoin de vous dire que c'est lui ; mais parce qu'on ne le voit pas, il craint qu'on ne soit assez ingrat pour l'oublier. Pourriez-vous croire que ce soit son corps et son gang, et mettre dans votre esprit un si grand prodige de l'amour et de la puissance du Dieu incarné, si vous ne vous souveniez que celui qui vous en assure est ce même Dieu tout-puissant qui a déjà fait pour vous tant de merveilles? C'est ainsi qu'on se souvient de Jésus-^Christ, et en même temps qu'on le croit présent.

Quand on vous dit de le croire, on vous dit tout le contraire de voir : ainsi croire présent le corps du Sauveur pendant qu'on ne le voit pas, c'est se souvenir qu'il y est. Le Psalmiste qui dit que Dieu est partout, et le reeonnoît présent au couchant comme au levant, et dans l'enfer comme le ciel*, ne laisse pas de dire encore : « Je me suis souvenu de Dieu ? ; » parce qu'il croit cette présence, et ne la voit pas : de sorte qu'il a besoin d'exciter

• *Psa/. Lxxvi, 4.

son souvenir envers Dieu. Souvenez- vous de Jésus-Christ de la môme sorte : croyez-le présent dès qu'il a parlé, quoique vous ne le voyiez pas; et coaimeneez par l'offrir à Dieu dans l'Eucharislie, comme il s'y offre lui-même, puisqu'il a dit : « Failes ceci. »

Mais il ne dit pas qu'il s'offre : en a-t-il dit davantage à la croix? C'est une manière bien tendre et bien efiicace de dire les choses, que de parler pour ainsi dire par les choses mêmes. L'Epoux sacré ne dit pas toujours qu'il aime l'épouse ': à la fin cela lomberoit dans le froid : mais lorsqu'il le dit le moins par ses paroles, c'est là peut-être qu'il le dit le plus par ses actions. Jésus-Christ ne dit pas qu'il est le Christ à Jean-Baptiste son ami, qui envoie le lui demander; mais iJ le dit par ses actions, ea faisant beaucoup de miracles devant ceux qu'il lui envoie. Il est vrai que saint Paul assure que Jésus-Christ s'est offert une seule fois, et ensuite qu'il ne s'offre plus. Mais de deux significations du mot d'offriry dont l'une veut dire immoler par une mort actuelle, et l'autre être mis devant Dieu et exposé sur son autel, saint Paul a pris la première comme plus propre à son sujet, et nous laisse la seconde libre. Après tout, est-ce du mot que nous disputons ? Ce seroit une trop grande foiblesse, puisqu'eufin la chose est visible dans l'exposition que nous en venons de faire ; et s'il faut nécessairement trouver le mot d'oblution dans l'Ecriture, le prophète Malachie nous le fsra voir dans ce passage fameux, où à la place des sacrifices dont les victimes peuvent être ou immondes ou imparfaites, il nous promet parmi les Gentils, et « depuis l'Orient jusqu'à l'Occident, une ohlation » toujours a pure *. » Le mot de l'original, que nous traduisons par ohlalion, est si propre à signifier une ohlation non san-

» Matth.,\i, 4, 5. — « Malach., i, 11.

glante, un présent où il n'y a point de victime égorgée, et tel enfin que celui de l'Eucharistie, qu'il ne faut pas s'étonner si les Pères l'enlendent ainsi naturellement. Que s'ils ont dit quelquefois que cette oblation de Malachie est la louange du nom de Dieu, devenu grand parmi les Gentils parla prédication de l'Evangile, c'est à cause (pie ces deux sens sont parfaitement unis, et qu'il y a dans l'Eucharistie une perpétuelle commémoration de Notre-Seigneur, où sont renfermés toutes les louanges et tous les honneurs qu'on a jamais ren lus à Dieu, et qu'on lui rendra jamais dans le genre humain. Voilà donc dans un prophète noire oblation et le mol qu'on nous demandoit; et si saint Paul, qui dans VEpître aux Hébreux ne s'est pas proposé de traiter de cette oblation, ngus la laisse apprendre d'ailleurs, il ne laisse pas de nous faire voir ce que peut, pour apaiser Dieu, la présence de Jésus-Christ paroissant pour nous devant lui * ; ce qui après tout fait le fond de notre oblation dans l'Eucbaristie Bien plus, sans traiter à fond celte matière dans son Epitre aux Hébreux, il en dit assez pour se faire entendre à ceux qui étoient instruits dans les mystères, en disant que nous avions « im autel. » Je veux que la croix ne soit pas excluse de l'explication de ce passage, puisqu'enlin elle est la source de l'Echaristie, et même qu'elle en fait le fond; mais la suite nous mène plus loin. Il s'agissoit d'établir contre ceux qui judaïsoient a qu'il faut affermir son cœur par la grâce, et non par les viandes '^n qu'on mangeoit dans les sacrifices; comme si la sainteté eût été là. Mais saint Paul répond que ces choses n'ont de rien servi à ceux qui les ont observées; puis il continue en celle sorte: « Nous avons un autel, dont ceux qui sont appliqués au service du tabernacle, n'ont pas pouvoir de manger '; » de même que s'il

« Hebv., IX, 24. — » Ibid., xm, 9. — ^ Ibid., 10.

disoit : Ce n'est pas en participant à la viande de l'autel des Juifs qu'on se sanctifie: c'est en prenant la viande céleste de l'autel qui est parmi nous, et d'où ceux qui judaïsent sont exclus : ceux-ci avoient leur autel, dont saint Paul avoit dit ailleurs : « Considérez les Israélites charnels; ceux d'entre eux qui mangent de la victime -immolée, ne participent-ils pas à l'autel par celle action * ? » Mais nous avons un autel auquel ils n'ont point de part, et la victime qu'on y prend n'est pas pour eux. Qui ne voit donc de part et d'autre un autel posé et des victimes dessus? Victimes qu'on y va prendre visiblement et sensiblement; mais où celte loi est établie, que ceux qui paroissent à l'un n'ont point de part à ce qu'on donne à manger à ceux qui paroissent à l'autre. Voilà un sens naturel, que ceux qui étoient instruits dans les mystères entendoient parfaitement. Et si l'on demande pourquoi saint Paul ne s'en explique pas plus clairement, c'est par la même raison que, dès le commencement de son Epitre, il a déclaré que sur le sujet de Melchisédech, il n'entreroit pas en beaucoup de choses trop fortes et trop difficiles à expliquer aux infirmes*, dont le nombre éloil grand encore parmi ceux à qui il adresse cette lettre. Enfin donc voilà un aulel, et par conséquent une oblalion et nn sacrifice: et il ne fiiut pas s'étonner si dans les Pères, dès les premiers siècles, et dans les liturgies les plus vénérables parleur antiquité, on ne trouve qu'autel, que présents, que victimes, que sacrifices, qu'hosties. Que si les chrétiens disent quelquefois aux païens, qu'ils n'ont ni autel ni sacrifice, c'est qu'ils n'en ont point à leur mode; ils n'ont point de ces autels qui regorgent de sang, ni de ces sacrifices où l'on désole les troupeaux par des hécatombes. Il ne faut point tout ce carnage ni celte immense dépense

1 ICor. X, 18. — ^mb)'., V, 11.

dans ïes sacrifices des chrétiens; de quelque magnificence qu'on les accompagne quelquefois pour en imprimer la grandeur dans l'esprit des plus infirmes, le fond en est simple: il ne faut qu'un peu de pain et un peu de vin pnor l'accomplir; le reste, qui est si grand que le ciel même en est étonné se fait par quelques paroles.

Je n'ai plus rien à vous dire sur la nature de ce sacrifice dont vous connoissez le fond dans les prières que l'Eglise emploie pour le célébrer. La règle de la foi, comme disoient les s.iints Pères, ne se trouve nulle part plus clnire ni plus assurée que dans la forme de prier, puisqu'il faut prier e^ foi jiouv être exaucé*, et que « sans la foi il n'est pas possible de plaire à Dieu 2. » Vous avez pénétré jusqu'au principe; et par les prières dont l'Eglise a de tout temps accompagné son sacrifice, vous êtes enfin remonté à la source des Ecritures. Vous voyez aussi la parfaite liaison de toute la doctrine catholique, caractère indubitable de sa vérité, puisqu'en reconnoissanl le sacrifice, comme toute l'antiquité a fait de votre propre aveu, il est clair qu'on ne pouvoit s'empêcher de reconnoître, comme on a fait aussi, la réalité; et que d'ailleurs, en avouant la réalité, comme vous voyez qu'on a fait, il n'est pas moins clair qu'on ne pouvoit révoquer en doute le sacrifice. Aussi voyez-vous ces deux vérités aller ensemble d'un même pas, et passer constamment de siècle en siècle. Après cela je ne doule pas qu'instruit par l'Eglise même dont vous avez vu les prières les plus solennelles si pleines de l'ancien esprit du christianisme, vous n'entendiez plus dévotement la sainte messe, et que vous ne désiriez plus que jamais de participer à la victime qu'on y offre: mais lorsqu 'effrayé par les pgjOles de saint Paul et par la crainte de manger votre juggj^jCnt, vous n'oserez malgré vos désirs approcher de la

• ,^^J>, . G, ctr - 2 Hebr., xi, 6.

saiûte table, ce vous sera une sensible consolation de voir du moins ce que vous désirez tant de recevoir, et d'assistei* à ce pieux et innocent renouvellement de la mort de votre Sauveur. Votre cœur s'écoulera au dedans de vous dans un si doux souvenir; et vous souhaiterez d'offrir à Dieu un sacrifice parfait, en recevant de sa main le môme gage de son amour que vous lui aurez offert pour l'apaiser: tous vos doutes, s'il Vous en reste, s'évanouiront dans l'exercice de la foi. Vous verrez l'institution des deux espèces nécessaire indépendamment de la réception; Vous les verrez distinguées, et néanmoins chacune à pari, pleine de la même grâce qui abonde dans toutes les deux: Vous verrez sur l'autel, en vertu des saintes paroles, le corps comm^ séparé d'avec le sang; ainsi lequel des deux que vous preniez, vous le prendrez comme mystiquement séparé de l'autre; et toujours vous annoncerez la mort du Seigneur. Je ne dirai rien davantage sur ces controverses, et je me contenterai de vous marquer en passant la suite dé la doctrine dont vous m'avez demandé l'explication.

Mais peut être que je tarde trop à vous parler de l'ado* ration. Vos anciens préjugés reviennent; et parce qu'on vous a dit qu'anciennement on n'adoroit pas Jésus-Christ dans l'Eucharistie, vous êtes tenté de croire, ou du moin* de soupçonner qu'il n'y étoit pas. Avant que de vous répondre dans les formes, je vous prie de peser un peu en vous-même la mauvaise foi de vos anciens maîtres. Quand il s'agit des luthériens, qui croient Jésus-Christ présent sans l'adorer, ils les excusent, en répondant que l'adoration de Jésus-Christ ne suit pas toujours sa présence. Je le veux ; mais demeurez ferme, et ne concluez jamais qu'on ne croyoit point la réalité dans l'ancienne Eglise, sous prétexte que vous prétendez qu'on ne pratiquoit pas l'adoration; autrement on vous dira que vous « avez un poids et un poids, une mesure et une mesure, » puisque vous dites

tantôt que l'adoralion est la suite de la présence, tantôt qu'elle ne l'est pas.

Mais vous demandez des faits ; en voici de clairs dans la. liturgie des Grecs : « Pour les dons offerts, sanctifiés, précieux, surcélestes, ineffables, immaculés, glorieux, retoutables, qui inspirent de la frayeur divine* : » voilà une des exclamations que fait le diacre après la consécration. Nous en verrons bientôt le sujet : mais en attendant, je vous demande si à tous ces attributs des dons consacrés le diacre avoit ajouté qu'ils sont adorables, ne seriez-vous pas content? Sans doute : mais il dit plus, puisqu'en les nommant redoutables et qui remplissent l'esprit de frayeur, il exprime le plus haut degré d'adoration, et celle qu'on rend à Dieu même : c'est pourquoi d'autres les appellent plus simplement adorables ; mais en cela ilsdisent moins, quant à l'expression, que ne disoit la liturgie.

Et pour trancher en un mot tout ce qui pourroit y avoir de difficulté, vous connoissez le sacrifice des présanctifiés, ainsi appelé, parce qu'aux jours oii la tradition de l'église grecque ne permettoit pas qu'on fît la consécration, c'est-à-dire durant tous les jours déjeune du Carême, on célébroit ce sacrifice avec des oblalionsdéjà consacrées le dimanche précédent. Pendant donc qu'on transportoil à l'autel le sacré cor.ps du lieu où on le réservoit, on prioit en cette sorte : « Nous vous prions, ô Seigneur, qui êtes riche en miséricorde, de nous rendre digues de recevoir votre Fils unique, le Roi de gloire ; car voilà que son corps sans tache et son sang vivifiant entrent à cette heure^ pour être posés sur cette table mystique, environnés invisiblement de la multitude de l'armée céleste 2; » puis au moment qu'il avance : « Maintenant les Vertus des

1 Liturg. .lac, p, 17. — * Liturg. Prœmnct., p. 97.

^ieux adoren. invisiblement avec vous *; car voilà le Roi de gloire qui entre : » ce qu'on répôle par trois fois. Je demande comment on feroil pour mieux marquer l'adoration ?

Il n'est pas besoin de prouver par les plus anciens monuments de l'église grecque le sacrifice des Présanclifiés; il suffit, quant à présent, que la description s'en trouve dans la Chronique d'Alexandrie, sous Sergius, patriarche de Constantinople, et sous l'empereur Héraclius, en l'an 613 ^ de Notre-Seigneur; et ce qu'il y a

1 ir* édit. : Avec nous.

» Après le VI* Arertissement aux protestants, dans la Revue de quelijues ouvrages précédents, Bossuet écrit ce titre : Remarques considérables sur le UvrK intitulé: Explication de quelques difficultés sur LES PRIÈRES DE LA MESSE, BossuBt fait obscrver qu'il faut lire l'an 615 au lieu de l'un G45, date que portait la première édition; puis il continue: « Remarquez qu'on rapporte ici un passage très-considérable du sacrifice des Présanctifiés dans l'église grecque, qui est une prière composée par le patriarche Sergius, où l'adoration du corps de Jésus- Christ est manifeste ; car à l'endroit où l'on disoit ; a Son corps sans tache et son sang vivifiant entrent à cette heure, pour être posés sur cette table mystique, environnés invisiblement de la multitude de l'armée céleste ; » ce patriarche ajoutoit : « Maintenant les Vertus des cieux adorent invisiblement avec nous; car voilà le Roi de gloire qui entre. » On ne peut marquer plus clairement, ni la présence de Jésus- Christ dans l'Eucharistie, ni l'adoration que lui rendoient ensemble les hommes et les anges. C'est pourquoi le terme avec nous, qui marquoit cette commune adoration étoit fort important, et néanmoins il s'est trouvé omis.

« Il est d'une conséquence extrême de trouver la présence réelle et l'adoration bien établies avant Paschase Radbert, sous qui les protestants ont voulu marquer le commencement de l'une et de l'autre. Or, cette prière le prouve aussi démonstrativement qu'il se puisse, puisque Paschase Radbert écrivoit vers la fin du neuvième siècle, et que cette prière se faisoit constamment plus de deux cents ans suparavant. La force delà preuve consiste en ce que cette prière est rapportée tout LU long dans une Chronique authenti'iue qui est du temps, et que la ilate en est fixée à la cinquième année après le consulat d'Héraclius, c'est à-dire, comme tout le monde en est d'accord, à la cinquième année de son empire, qui étuit la Glô* de Notre-Seigneur, au lieu de laquelle l'on avolt liiis Cîô ; ce qui suffisoit abaolu«»ent pour la preuve

de plus remarquable, que la prière qui commence par Maintenant, où l'adoration des hommes et des anges pour] l'Eucbarislie est si marquée, y soit rapportée tout du long.

Cette Chronique constamment est composée vers oes temps-là, et pendant que la mémoire en étoit récente. Qu'on n'objecte pas que cette prière fut composée par le patriarche Sergius, un des chefs des monothélites ; car c'est assez que l'église grecque l'ait reçue alors, deux cents ans devant Paschase Radbert, pour porter un coup mortel au système des protestants. Et d'ailleurs s'est-on jamais avisé de compter l'établissement de cette prière parmi les innovations de ce patriarche? Au contraire l'église grecque qui les a toujours détestées en continuant, comme elle a fait depuis ce temps-là, de dire cette prière, n'a-t-elle pas montré plus clair que le jour qu'elle la regardoit comme tirée de sa perpétuelle et invariable tradition? En effet, ce n'est que l'endroit qui commence par Maintenant, qu'on attribue à ce patriarche : mais vous n'avez qu'à relire toute la prière comme nous venons de la rapporter, pour y voir au fond le même sens, la même adoration, la même croj'ance dans les paroles précédentes qui venoient de l'antiquité; et tout cela n'éloit autre chose que ce qu'avoil dit saint Chrysostome *, que lés anges étoient autour de l'Eucharistie, comme les gardes autour de l'empereur, dans une posture de recpecl; et jamais le peuple fidèle entendant cela, n'a cru rien entendre de nouveau. C'est pourquoi en condamnant

qu'en vouloit faire, mais elle n'en est que plus forte, en lui rendant renie ans entiers d'antiquité que le libraire lui avoit Ôtés.

a 11 faut encore remarquer que ce n'est pas ici un témoignage pariculier, niai^, le témoignage et la prière de toute l'Église orieu-tale et

de son iiatriarche. »

les erreurs que Sergius enseigna dans la suite, on a retenu ce qu'i avoit fait en conformité de la tradition, et on n'est point tonabé dans l'excès d'avoir arraché le bon grain en haine de l'ivraie.

Et il est vrai que l'Église grecque pousse si loin l'adoration des présanctifiés, que c'est ce qui donne lieu à rendre de grands honneurs aux dons proposés avant môme la consécration : car lorsque de la prothèse, c'est-àdire à peu près de la crédence, on les porte sur l'autel oti ils vont être consacrés, l'Eglise pleine de ce qu'ils vont devenir bientôt par son ministère, leur rend déjà par avance des honneurs extraordinaires. Mais si on commence à les révérer à cause qu'ils doivent être le corps et le sang, quelle adoration ne leur doit-on pas depuis qu'ils le sont? Que s'il y en a quelques-uns parmi les Grecs qui portent si loin l'honneur des dons non encore consacrés, que non-seulement ils se prosternent jusqu'à terre devant eux, mais, encore qu'ils leur parlent et leur adressent des prières, Cabasilas *, un des plus solides théologiens de l'église grecque depuis trois à quatre cents ans, et au reste grand ennemi des Latins, nous fait voir dans un passage qui est rapporté par le ministre la Roque^, que cette coutume est venue de l'adoration très-expresse et très -bien fondée des Dons présanctitiés, qui étoient déjà le vrai corps et le vrai sang du Sauveur. Combien donc sont-ils adorables, si on adore même ce qui leur ressemble !

Si maintenant, à l'occasion des paroles de Gaba&ilas, qui dit qu'on parle aux Dons sacrés, vous désirez de savoir quelles paroles on leur adresse dans la liturgie, les voici, quand on est prêt de communier : « Je crois, ô Seigneur, que vous être le Christ Fils du Dieu vivant 3, » et encore i

i Lit. ex/)., cap xxiv. — * HisU de l'Eucharistie. — • LiU Chrj/s.,

« Je ne vous donnerai pas un baiser de traître, comme Judas. » Et encore : «Je ne suis pas digne que vous entriez sous le sale toit de mon âme : mais comme vous êtes entré dans l'étable et dans la crèche des animaux, ne dédaignez pas d'entrer dans la crèche de mon âme privée de raison et de mon corps souillé ; de moi, dis-je, qui suis un mort et un lépreux. N'ayez point d'horreur de moi, puisque vous n'en avez point eu de la prostituée qui baisoit vos pieds avec une bouche impure : » toutes choses qui marquent si évidemment un attouchement et une présence réelle, qu'il ne faut plus raisonner avec celui qui ne le sent pas.

Un ministre croit pourtant bien raffiner en disant que c'est à Jésus-Christ qu'on parle, et non pas au sacrement, puisque le sacrement n'entre pas dans l'âme i. Qui lui dit que c'est au sacrement qu'on parle, ou le sacrement qu'on prie? On lui dit que c'est Jésus-Christ, mais Jésus-Christ comme présent dans le sacrement; car le fidèle venoil de dire au prêtre : « Donnez-moi le précieux, saint corps de Jésus-Christ. » Le prêtre avoit répondu : «Je vous donne le corps précieux, saint et immaculé de Jésus-Christ. » Et sur cela le fidèle s'adressant,non plus au prêtre, mais à Jésus-Christ qu'on lui donne : «Je crois, dit-il, que vous êtes le Christ. » Après il ne parle plus que des lieux et des personnes que Jésus-Christ a honorés de sa présence et par son attouchement corporel. Tout ce qu'il craint, c'est de le toucher, et de le baiser comme un Judas,qui ne l'en toucha pas moins, quoique le baiser qu'il lui donna fût un baiser de traître. Pour éviter ce maiheur,ille prie d'entrer dans son âme comme dans son corps, parce qu'étant Dieu et Homme, il entre en son âme comme Dieu, et dans son corps comme un Homme revêtu d'un corps afin que lui étant uni corps à corps et esprit à esprit, il consomme ce mariage céleste qui

1 La Roq., Ilid. de l'Eu.har., n. 339.

nous a été tant de fois annoncé dans les Ecritures, et ne soit qu'un même corps et un même esprit avec lui ; et on croira qu'on parle ainsi à un absent qui tient son corps renfermé dans le ciel, et qui ne le communique que par la pensée, ou tout au plus par sa vertu !

Ce qui suit n'est pas moins fort : « 0 Dieu, sauvez-moi, afin que je reçoive sans condamnation le corps précieux et sans tache de Jésus-Christ votre Fils, pour le remède de mon âme et de mon corps : » oti ce que le pécheur appréhende, n'est pas de le chasser du mystère, ou d'empêcher qu'il n'y soit, mais uniquement de l'y profaner, de l'y recevoir pour sa perte; car il sait bien qu'il y est toujours, et même pour les indignes, puisque notre infidélité n'anéantit pas sa parole ni ses dons. C'est là aussi ce qu'il considère comme le comble de son crime, de ce qu'il le baise comme Judas et le trahit tout ensemble.

On trouve de semblables prières adressées à Jésus-Christ dans toutes les liturgies des Orientaux, syriennes, arabiques, égyptiennes ou cophtes; ce qu'on ne peut plus nier sans une extrême impudence, après tant de manuscrits très-anciens et très-authentiques qu'on en a, dont M. l'abbé Renaudot, qui possède toutes ces langues et a vu tous ces manuscrits, quelque jour nous fera voir encore mieux le sens et l'esprit.

Mais quand nous n'aurions point toutes ces prières, dès qu'on dit que l'Eucharistie est en effet le corps et le sang, n'y a-t-il pas un acte de foi attaché à Jésus-Christ présent? un acte d'espérance, et mettant dans cette présence le fondement et le gage de la future félicité? un acte de charité, en désirant de s'unir corps à corps, aussi bien qu'esprit à esprit à son Sauveur? Qu'on est grossier, si on n'entend pas que c'est là la véritable adoration en esprit et en vérité, et que cette adoration est inséparable de la foi de la présence réelle I

Les ministres demandent curieusement, quand est-ce qu'on a commencé l'élévation solennelle, qu'on fait à présent pour adorer Jésus-Christ incontinent après la consécration. Mais qu'importe au fond qu'on ait élevé ou qu'on n'ait pas élevé, si cependant on di«oit, en marquant le corps de Jésus-Christ par un signe de croix : « Voilà l'Agneau de Dieu, le Fils du Père *, » et en jetant une parcelle de ce sacré corps dans le calice : « C'est ici la sainte parcelle de Jésus-Christ, pleine de la grâce et de la vérité du Père et du Saint-Esprit; » et en divisant le reste du pain consacré pour le distribuer au peuple : «Goûtez, et voyez combien le Seigneur est doux, qui partagé comme par membres, n'est pas divisé, et qui donné à tous, n'est pas consumé. » Peut-on le montrer d'nne manière plus efficace et plus éclatante ?

Et pour venir à l'Eglise latine, lorsqu'au rapport de saint Ambroise, après avoir prié solennellement que le pain fût changé au corps, après avoir tant de fois déclaré qu'on l'offre, et enfin en avoir parlé en tant de manières, on le montrait au fidèle qui alloit le recevoir, en lui disant : « C'est le corps de Jésus-Christ; » et que le fidèle répondoit : Amen, c'est-à-dire : Cela est vrai: que veut-on (jne signifie son Amen, si ce n'est un consentement à la vérité qu'on venoit de lui proposer, en disant : « C'est le corps de Jésns-Ghrist? » Que si ce n'en étoit qu'une figure, comme l'eau est la figure du sang du Sauveur qui nous lave dans le baptême avec une vertu semblable à celle qui opère dans ce sacrement, on eût pu y exiger une profession de foi semblable à celle qu'on faisoit en recevant l'Eucharistie : mais on n'y songeoit seulement pas, ni on ne disoit au fidèle, en lui montrant l'eau dont il alloit Être lavé, que c'étoit le sang du Fils de Dieu. Mais peut-

» Lit. Ju:,, XX.

être qu'on vouloit dire, en disant : « C'est ici le corps du Sauveur, » qu'il le recevroit par la foi; non, on lui dit ce que c'est; on ne lui fait pas confesser ce qui s'alloit passer dans son intérieur, mais ce qu'il avoit déjà présent, et ce qui étoit tout fait et tout accompli dans l'objet qu'on lui meltoit devant les yeux. N'étoit-ce pas un acte de foi attaché à Jésus-Christ présent ? Et que sembloit faire l'Eglise lorsqu'elle exigeoit cet Amen : Cela est vrai, sinon de leur dire avec saint Ambroise : « Ce que vous confessez de bouche, que votre esprit le confesse au dedans; ce que la parole énonce, que l'affection le ressente *; » ou, comme disoit saint Léon : « La même chose qu'on croit par la foi, est celle qu'on prend par la bouche ; et c'est en vain qu'on répond ; Amen, si on dispute dans son cœur contre ce qu'on déclare qu'on reçoit ^. n Confesser Jésus-Christ de celte sorte, qu'est-ce autre chose que de l'adorer? Et saint Pierre l'adora-t-il davantage, lorsqu'il dit : u Vous êtes le Christ Fils de Dieu vivant ^ ? »

Mais vous voulez voir, dites-vous, une adoration dans les formes, c'est-à-dire une adoration bien marquée à l'extérieur ; car elle ne devoit pas être déniée à Jésus- Christ. Pourquoi me la demandez-vous? Les ministres vous l'ont marquée par des faits constants, comme vous la demandez. Auberlin et la Roque ont rapporté entre autres passages celui de Théodoret, oh il est porté qu'on « adore les sacrés symboles », non pas comme des symboles, mais comme « étant ce qu'ils ont cru être *; o c'est-à-dire le corps et le sang de Jésus-Christ ; et celui de saint Cyrille de Jérusalem, où il avertit le fidèle de quelle sorte, et avec quel respect il doit tendre « la main sur laquelle il doit recevoir le Roi*; » quelle précaution il doit apporter à ne

» De iù qui init., cap. ix. — * Serm. iaxxix, cliap. m. — * Mat Ci,, ivi, 16. — ♦ Alb.,lib. II, p. 432, 803, 822; la Roq., Hist. de CEuch.^ m part., chap. iv, etc. ; Tlieod., Dial. u. — ' Cyril., Cat. Afystag., v, suprà.

laisser pas tomber à terre la moindre parcelle du don piécieiix; car « c'est de même, lui dit-il, que si vous vous laissiez arracher un de vos membres; » comment enfin il doit « s'incliner devant le sacré calice en forme d'adoration. »

Auberlin subtilise ici sur les diverses adorations qu'il est obligé d'avouer contre les maximes de sa secte, les unes du premier ordre, et les autres du second ; et il avoue qu'on en rendoit une à l'Eucharistie, mais du second rang ^. Tous les ministres les suivent d'un commun accord. Remarquez donc le fait avoué et constant, qu'en effet il n'y avoit pas moyen denier après les paroles si expresses des saints Pères. Les ministres distinguent encore curieusement les marques d'honneur, ou par le proslernement, ou par la génuflexion, ou par une simple inclination du corps; et ils prétendent que cette dernière, qu'on rendoit à l'Eucharistie, n'étoit pas la plus grande, ni par conséquent la souveraine. Voilà les derniers efforts pour éluder l'adoration de l'Eucharistie : mais quelle grossière imagination de distinguer la nature de l'adoration par la simple posture du corps! Le prosternement, dit-on, est la plus grande. Ehl peut-on nier qu'on ne se soit prosterné devant Dieu, devant ses anges, devant ses prophètes, devant l'arche oii il reposoit, devant les rois et devant tous ceux qui portoient le caractère de sa puissance? Qu'on me distingue par la posture du corps ces diverses adorations. J'avoue que saint Cyrille ne parle ici que d'une adoration par la seule inclination du corps, (;ar il parle du moment de la réception, qui n'élit pas été compatible avec le prosternement, quoiqu'il pût avoir précédé, comme en eff'et on le verra par d'autres passages : mais sans ici nous y arrêter et sans en avoir besoin, j'ar

« Alb la Roq.,i6/rf.

voue sans difficulté qu'au moment de la réception on étoit debout, et dans la même posture où tous les fidèles, excepté les pénitents, adoroient Dieu dans la prière publique. Alors donc on rendoit son adoration en s'inclinant seulement : mais aussi n'est-ce pas précisément par la posture du corps qu'on reconnoît la nature de l'adoration ; c'est par l'intenlion et les circonstances : et ici on marquoit l'adoration souveraine en disant, comme on vient de voir par des passages exprès, qu'on adoroit ce qu'on recevoit, « comme étant le Roi, » le Souverain même, comme étant «ce qu'on en croyoit, » c'est-à-dire son corps et son sang, la chose, du monde la plus adorable à cause de son union avec le Verbe.

De même, pour venir aussi à l'Eglise d'Occident, quand soint Ambroise et saint Augustin embarrassés d'un endroit des Psaumes*, qui sembloit porter à adorer l'escabeau des pieds du Seigneur, c'étoit-à-dire la terre, comme ils l'entendoient, s'en démêlent en disant que cette terre qu'il faut adorer étoit la chair de Jésus-Christ. « Que personne ne mange, dit saint Augustin, qu'il ne l'ait premièrement adorée : que les apôtres avoient adorée, dit saint Ambroise, et qu'on adoroit encore aujourd'hui dans les mystères : » ils parloient sans doute de l'adoration souveraine, puisqu'ils parloient de celle que les apôtres rendoient à Jésus-Christ présent, et de celle qu'on nepouvoit rendre à aucune créature, mais seulement à celui qui a créé le ciel et la terre ; on rendoit donc dans l'Eucharistie à la chair de Jésus-Christ comme présente, une adoration souveraine.

Non, dit-on, cette adoration étoit adressée à la chair de Jésus-Christ dans sa gloire. Mais qui ne voit au contraire

» Psal. xcviii, 5 ; Arabr., de Spir, S., lib. III, cap. u, n. 79 : Aug., tract, in Psal. xcviii, n. 9.

qu'il s'agit ici d'une adoration extérieure qu'on rendoit à un objet déterminé et présent? Car c'est pour cela quesaint Ambroise remarque que les apôtres avoient adoré Jésus-Christ « pendant qu'il étoit sur la terre ; » et qu'il dit qu'encore aujourd'hui « on l'adore dans l'Eucharistie, »' pour montrer qu'il y faut trouver, comme du temps des apôtres, une adoration envers Jésus- Christ présent.

Saint Augustin a quelque chose encore de plus exprès; et, quoique vous ayez lu cent fois ce passage, trouvez bon, je vous en conjure, que je vous en représente encore une fois les paroles essentielles, pour vous faire mieux observer les chicanes de vos anciens pasteurs. « David a dit : Adorez l'escabeau des pieds du Seigneur : il a dit que la terre étoit l'escabeau des pieds du Seigneur, d C'est par oh saint Augustin commence : puis il ajoute que cette terre qu'il faut adorer comme l'escabeau des pieds du Seigneur, c'est la chair unie au Verbe: « Que nul ne mange, dit-il, sans l'avoir premièrement adorée. » Ne voyez-vous pas qu'il nous parle de la marque sensible du culte que tout le monde est d'accord qu'on rendoit à l'Eucharistie en la recevant? Autrement il n'avoit que faire de parler ici des mystères, ni delamandncation delà chair de Jésus- Christ; car ce n'étoit pas seulement t\ cette occasion que les fidèles reconnoissoient la Majesté souveraine de Jésus- Christ dans sa gloire; mais parce qu'en prenant la chair du même Sauveur, on lui rendoit un honneur visible, et un honneur qui se terminoità un objet présent: c'est avec beaucoup de raison que saint Augustin fait ressouvenir ses auditeurs de cette pratique ordinaire, pour leur y faire observer une marque sensible de culte, une adoration spéciale et spécialement terminée à la chair de Jésus-Christ, et c'est pourquoi il ajoute : « Quand donc vous vous inclinez et vous prosternez » (voila en passant le prosternement qu'Auberlin nous demandoit; mais ce n'est pas là maintenant ce

que je veux vous faire observer). Disons donc: « Quand vous vous inclinez et vous prosternez devant quelque terre que ce soit, » Ad quamlibet terrain, devant quelque portion que ce soit de la sainte Eucharistie, où cette chair, qui est terre, vous est présentée; ou, comme ce ministre veut qu'on le traduise, car cela m'est indifférent : « Quand vous vous inclinez et vous prosternez devant celte chair, quoyqu'elle soit de la terre, ne la regardez pas comme de la terre, mais regardez-y le Saint dont elle est l'escabeau, » c'est-à-dire le Fils de Dieu; a car c'est pour l'amour de luy que vous l'adorez. « Vous voyez donc clairement qu'en communiant on s'inclinoit, et on se pro:;ternoit devant quelque chose. Ce n'étoit pas indéfiniment par une inclination ou prostration, aussi bonne d'un côté que d'un autre, comme seroit celle qu'on adresseroit à Jésus-Christ dans sa gloire, où personne ne le voyoit; c'étoit délerminéraent devant quelque chose qu'on vous présentoit; devant quelque chose qu'on alloit manger; devant quelque chose qu'il falloit nécessairement adorer avant que de le recevoir, et l'adorer comme le Saint des saints, c'est-à-dire comme Dieu même qui y résidoit, et par conséquent par un culte souverain. C'est par celle pratique ordinaire, c'est par ce culte marqué que saint Augustin établit qu'on pouvoit adorer la terre, non pap une adoration du second ordre, comme on adore une image ou une reUque, ainsi que le prétend Aubertin, mais comme on adore la vérité môme.

Vous devez être content sur l'adoration; et quand vous dira après cela qu'elle ne paroît ni dans l'Ordre mainf ni dans les \ieux Sacramentaires^yoas conclurez, n qu'il n'y en eût point dans la célébration de l'Eucharisti puisqu'il est constant par tant d'endroits, ei même avoué par les ministres, qu'il y en avoit une très- expresse; mais qu'on n'avoit pas besoin de marquer une chose si cora-

mune et dont le peuple étoit si bien instruit par les sermons, par les catéchismes et par la pratique même; ce qui en passant peut servir de preuve que les choses les plus reçues et les plus constantes, surtout celles de pratique, ne se trouvent pas toujours dans les endroits oh l'on s'imagineroit qu'elles devroient être le mieux exprimées.

Mais encore que rien n'obligeât d'énoncer dans VOrdre romain une pratique aussi connue que celle dont il s'agit, quand néanmoins il y a eu quelque raison particulière de la remarquer, on ne l'a pas oubliée. Par exemple, lorsque le pontife alloit célébrer comme en approchant de l'autel il devoit marquer son respect à l'Eucharistie qui étoit posée dessus, il est expressément porté dans l'ancien Ordre romain « qu'en inclinant sa tête vers l'autel, il y adore la sainte (c'est-à-dire, visiblement l'hostie déjà consacrée, comme elle est appelée partout); et demeure toujours incliné jusqu'au verset prophétal*,» c'est-à-dire jusqu'au verset du psaume qu'on devoit chanter, comme la suite le montre. Et encore en un autre endroit : «Les acolytes présentent la boîte ouverte avec la sainte, et le sous-diacre la tenant ouverte, montre la sainte au pontife ou au diacre qui le précède : Alors, dit-on, le pontife ou le diacre inclinant la tête salue la sainte';» ce qu'on ne pratique point lorsqu'on présente au pontife «sur la patène les oblations qui n'ont pas encore été immolées ^, » c'est-à-dire consacrées par personne; car à celles-là on ne leur rend aucun culte ; et voilà manifestement dans VOrdre romain l'oblation déjà immolée, qu'on appeloit formée et consacrée^', la voilà, dis-je, réservée (pour quelle fin? ce n'est pas de quoi il s'agit ici),

* Ord. Rom., tom. X, Bib. PP., p. 2, et ap. Mabil.; Ord. i flowi., p. 8 ; Ord. ii, p. 43: Eucolog. Armlar., p. 651, etc. — » Hid , 13. — * Ord, Rom., tQtn, X. Bib. PP., p. 9. — ♦ Ibid., p. 115.

et en même temps adorée avec distinction de celles qui n'étoient pas encore consacrées.

Au reste il ne faut nullement douter de l'antiquité de ces Ordres ou livres Rituels romains; tant à cause de la vénérable antiquité des volumes oti on les trouve, qu'à cause aussi des circonstances du temps et du témoignage d'Amalarius qui les rapporte, comme étant alors, c'est-à-dire au commencement du neuvième siècle, dans un usage constant ancien et reçu.

On a encore une preuve expresse d'adoration dans un de ces vieux Sacramentaires, où vos docteurs vous disoient qu'il n'y en avoit point, puisque la sainte oblation y est appelée le sacrifice adorable qu'on offre pour la rémission des péchés^. Qu'on me dise quelle autre victime on pourroit offrir pour la rémission des péchés, si cela étant, y avoit-il rien de plus naturel que de nommer ce sacri- 6ce adorable ? Ces petits mots qui se disent naturellement sont la preuve la plus concluante d'une vérité dont on est plein, qu'on ne cherche point à dire, mais qui vient d'elle-même dans la prière.

S'inquiéter maintenant pourquoi on a fait l'élévation dans l'antiquité ; si c'a a été pour marquer l'exaltation du corps de Noire-Seigneur à la croix, comme le disent les uns, ou en signe d'oblation, comme le veulent les autres, ou pour exciter le peuple à l'adoration, comme on le fait à présent dans l'élévation aussitôt qu'on a consacré; et si celte élévation, ou les génuflexions qu'on fait à présent ont toujours été pratiquées, ou depuis quand on a reçu l'Eucharistie à genoux : c'est se tourmenter en vain. Il suffit que l'Orient et l'Occident, et toute l'Église universelle aient constamment adoré Jésus-Christ comme présent dans l'Eucharistie, d'une adoration souveraine,

» Uiss. Gall. vet. Miss, 39 { Mabil., de Lit.Gall.,^. 377 ; Thom.,p. 491.

en quelque endroit de la messe que c'ait été. Pour moi, je croirai facilement que durant l'action du sacrifice, l'adoration extérieure qu'on rendoit à Jésus- Christ se confondoit avec celle qu'on rendoit à Deu par Jésus-Christ même : de sorte qu'on ne se mettoit non plus à genoux devant Jésus-Christ qu'on avoit fait devant le Père éternel dans toute l'action du sacrifice; mais quand il falioit faire quelque action particulière envers le corps de Jésus- Christ, comme lorsqu'on le porloit de la prothèse à l'autel dans le sacrifice des Présanctifîés, ou quand on s'approchoit pour le recevoir : alors l'adoration étoit si marquée, qu'il n'y avoit point à douter du sentiment de l'Église pour celte adorable victime. Tout le reste qu'on pourroit avoir ajouté selon ia perpétuelle coutume de l'Église , pour établir davantage la vérité de la présence quand elle a été contestée, n'est que l'effet ordinaire de la vigilance des pasteurs, qui lorsque quelque dogme a été combattu ou obscurci, n'ont jamais manqué de l'inculquer par quelque chose de si marqué et de si fort, qu'il fut capable de confondre les plus rebelles et de réveiller les plus endormis.

En tout cela on n'invente rien. Par exemple, dans celte occasion on n'adore pas de nouveau, puisqu'on a toujours adoré, comme on vient de voir; mais on rend l'adoralion, ou plus fréquente; et si après tout cela on demande où l'on a pris cette adoration, qu'on le demande à l'ancienne Église où on la voit si constante.

Pour l'Écriture, il n'y a rien de plus insensé que de nous demander d'aulres passages, pour l'adoration, que ceux où il est porté que Jésus-Christ est le Fils de Dieu, et une personne adorable, du culte suprême. Et de trouver si étrange qu'on n'ait pas marqué dans les Évangiles l'adoration des apôtres envers Jésus-Ghr»st caché dans l'Eucharistie, pendant qu'il n'en paroit pas

d'avantage pour Jésus- Christ visible au milieu d'eux, vous avez avoué souvent que c'est la chose du monde la plus ridicule.

Enfin puisqu'il est constant que la foi en Jésus-Christ comme présent emporte la véritable et parfaite adoration, qui est l'intérieure, disputer pour rexlérieure qui en est le signe, c'est trop ignorer ce que c'est d'adorer; et c'est pourquoi toute l'Église en Orient et en Occident, dès les siècles les plus purs, a cru trouver dans la présence réelle un fondement légitime d'adoration, non-seulement pour tous les hommes, mais encore, comme on a vu, pour tous les anges : ce qu'elle a même porié si loin, qu'elle a étendu sa vénération jusqu'aux vaisseaux sacrés qui servent au ministère de l'Eucharistie. Je ne puis ici m'empôcher de vous rapporter un passage ou saint Jérôme, un si grand docteur, loue Théophile d'Alexandrie de ce qu'il avoit soutenu contre Origène que les choses inanimées éloient capables de sanctificalion : « Afin, dit-il, que les ignorants apprennent avec quelle vénération il faut recevoir les choses saintes, et servir au ministère de l'autel de Jésus-Christ ; et qu'ils sachent que les calices sacrés, les saints voiles et les autres choses qui appartiennent au culte de la passion de Notre-Seigneur, ne sont pas sans sainteté comme choses vides et sans sentiment; mais que par leur union avec le corps et le sang de Jésus-Christ elles doivent être adorées avec une pareille majesté que le Seigneur môme\ » Ce ne lui est pas assez dire que ces vaisseaux sont saints et sacrés, et méritent une singulière vénération : il ajoute que l'honneur qu'ils ont d'ôire unis au corps et au sang de Jésus-Chbist par un contact si réel, y laisse une impression si grande et si vive de majesté du

* Epist. Hier. adTheoph. ante ejusdem Theoph. ; i Epist. Pasch-^ imnc ep. lx.\\vui.

Seigneur, qu'elle les rende dignes d'une pareille adoration ; ce qui sans doute ne seroit pas, si ce corps et ce sang qu'ils louchent étoient autre chose que le Seigneur même. Car c'est à la source même et à l'objet primitif de l'adoration qu'il faut être immédiatement uni, pour être ainsi associé au même culte; et c'est pourquoi saint Jérôme regardant le sacré calice, la patène, le voile sacré où l'on enveloppe le corps de Jésus-Christ comme sanctifiés par ce contact; y voit une extension de la majesté de Jésus-Christ qui leur attire une extension du même culte, comme l'honneur qu'on rend aux rois s'étend jusqu'aux lieux où ils habitent, et jusqu'à la chaire où on a coutume de les voir assis. En effet il n'y a personne parmi nous, tant soit peu touché des sentiments de piété, qui à la vue du sacré calice, de la patène et des linges où il voit tous les jours Jésus-Christ posé, ne se souvienne à quoi ils servent et à quoi ils touchent, et ne soit porté par ce souvenir à faire paroître quelque marque et comme une effusion du respect qu'il sent pour Jésus - Christ. Les Pères, avec qui la foi de la présence réelle nous est commune, ont senti le même respect; et les protestants, qui ont éteint cette foi, ne sentent rien.

11 reste maintenant à vous expliquer les prières de la litturgie, qu'on vous a fait croire indignes d'une ohlation qui seroit Jésus-Christ même. Mais il n'y aura plus de diflicullé, si vous songez seulement que l'Église qui offre le pain et le vin pour en faire le corps et le sang, et qui ensuite offre encore ce corps et ce sang après qu'ils sont consacrés, ne le fait que pour une troisième ohlation, par laquelle elle s'offre .elle-même, comme je vous l'ai déjà dit 1.

Le prêtre commence le premier, et à l'exemple de Jé--

* Ci-dessus, n. |.

sus-Christ, qui a été tout ensemble le Sacrificateur et la. Victime, il s'offre lui-même avec son oblation : c'est ce que signifie la cérémonie d'étendre les mains sur les dons sacrés, comme on fait un peu avant la consécration. Autrefois dans l'ancienne loi on meltoit la main sur la victime*, en signe qu'on s'y unissoil et qu'on se dévouoit à Dieu avec elle : c'est ce que témoigne le prêtre en mettant ses mains sur les dons qu'il va consacrer.

Tout le peuple pour qui il agit entre dans son sentiment, et le prêtre dit alors au nom de tous : « Nous vous prions, Seigneur, de recevoir cette oblation de notre servitude et de toute votre famille; » où nous apprenons, nonseulement à offrir avec le prêtre les dons proposés, maisencore à nous offrir nous-mêmes avec eux.

L'Église explique encore cette oblation par ces paroles : (I Nous vous prions, ô Seigneur, qu'en recevant cette oblation spirituelle, vous nous fassiez devenir nousmêmes un présent éternel qui vous soit offert : nosmetipsos iibi perfice munus seternum^ : » ce que l'Église répète souvent en d'autres paroles; et c'est aussi la doctrine de saint Augustin en plusieurs endroits 3, lorsqu'il enseigne que l'Église apprend tous les jours à s'offrir elle-même à Dieu dans le sacrifice qu'elle lui offre.

L'ancienne cérémonie, où chacun portoit lui-même son oblation, c'est-à-dire son pain et son vin, pour être offerts à l'autel, confirme cette vérité. Car outre qu'offrir à Dieu le pain et le vin, dont notre vie est soutenue, c'est la lui offrir elle-même comme chose qu'on tient de lui et qu'on lui veut rendre ; les saints Pèresont remarqué dans le pain et dans le vin un composé de plusieurs grains de blé réduits en un, et de la liqueur de plusieurs raisins fondus ensemble ; et ils ont regardé ce composé comme une figure de tous les

1 » tew/., 1,4: III et viii, 14, 15, etc. — • Dom. ii post. Pentec," ■* De civit., lib. X, cap. xix, \%.

fidèles réduits en un seul corps pour s'offrir à Dieu en unité d'esprit : ce qui a fait dire à saint Augustin que toule la cité rachetée étoit le sacriQce éternel de la Trinité sainte»

Lorsqu'on portoit ainsi son pain et son vin, chacun portoil aussi avec ses dons, ses vœux et ses besoins particuliers pour être offerts à Dieu avec eux : et l'Église accomgnoit celte oblation par cette prière. « Soyez propice, ô Seigneur, à nos prières, et recevez d'un oeil favorable ces oblations de vos serviteurs et de vos servantes, aSn que ce que chacun vous a offert en Thonneur de votre nom, profite à tous pour leur salut; par Jésus-Christ Notre-Seigneur*. »

Quoique cette cérénaonie, d'offrir en particulier son pain et son vin, ne subsiste plus, le fond en est immuable; et nous devons entendre que ce sacrifice doit en effet être offert par tous les fidèles à l'autel, puisque c'est toujours pour eux tous que le prêtre y assiste.

Mais lorsque les dons sont consacrés, et qu'on offre actuellement à Dieu le corps présent du Sauveur, c'est une nouvelle raison de lui offrir de nouveau l'Église, qui est son corps en un autre sens, et les fidèles qui en sont les membres. Il sort du corps naturel de notre Sauveur une impression d'unité pour assembler et réduire en un tout le corps mystique ; et on accomplit le mystère du corps de Jésus-Christ, quand on unit tous ses membres pour s'offrir en lui et avec lui.

Ainsi l'Église fait elle-même une partie de son sacrifice : de sorte que ce sacrifice n'aura jamais sa perfection tout entière qu'il ne soit offert par des saints.

Voilà une claire résolution de toute la difficulté, s'il y en avoit; car il y a dans ce sacrifice Jésus-Christ qui est offert, et il y a l'homme qui l'offre : le sacrifice est tou-

• Dom. V post Pentec,

jours agréable du côté de Jésus-Christ qui est offert; il pourroit ne l'être pas toujours du côté de l'homme qui l'offre, puisqu'il ne peut l'offrir dignement qu'il ne soit lui-même assez pur pour être offert avec lui, comme on a vu. Quelle merveille y a-t-il donc que l'Église demande à Dieu qu'il rende notre sacriQce agréable en tout, et autant à proportion du côté des fidèles qui le présentent que du côté de Jésus-Christ qui est présenté?

C'est visiblement le sens de celte prière : « Nous vous offrons, ô Seigneur, le pain de vie et le calice de salut que nous vous prions de regarder d'un œil propice, et les recevoir comme vous avez reçu les présents de votre serviteur le juste Abel, et le sacrifice de notre père Abraham, et le saint sacriQce, l'hostie sans tache que vous a offerte Melchisédech votre souverain sacrificateur*. » Où il est clair qu'on veut comparer, non pas le don avec le don, puisque constamment l'Eucharistie, en quelque manière qu'on la puisse prendre, est bien au-dessus des sacrifices anciens, mais les personnnes avec les personnes; et c'est pourquoi on ne nomme que les plus saints de tous les hommes : Abel le premier des jubtes, Abraham le i^ère commun de tous les croyants; et on réserve en dernier lieu Melchisédech qui étoit au-dessus de lui, puisque luimême il lui a offert la dîme de ses dépouilles, et en a reçu en même temps, avec le pain et le vin, les prémices du sacrifice de l'Euchaiistie.

El pour mieux entendre ceci, il faut savoir que l'esprit de ce sacrifice est qu'ayant Jésus- Christ présent, nous le chargions de nos vœux ; ce que saint Cyrille nous a déjà dit par ces paroles : « Nous faisons à Dieu toutes nos demandes sur celte hostie propitiatoire^; » et c'est aussi ce que l'Église exprime par cette Secrète à Pàque, et aux

1 Can. Miss. — 2 Ccit. M>j,tnfj. v, ubi sup.

jours suivants : « 0 Seigneur, recevez les prières de votre peuple avec l'oblalion de ces hosties : » c'est ce qu'on répèle sans cesse; et on a raison de demander que comme les dons sont agréables, les prières qu'on offre avec eux et pour ainsi dire sur eux, le soient aussi, comme l'étoient celles d'Abel et des autres Saints qui ont levé à Dieu des mains innocentes, et lui ont offert leurs dons avec une conscience pure.

Car la perfection de ce sacrifice n'est pas seulement que nous offrions et recevions des choses saintes, mais encore que nous qui les offrons et qui y participons, soyons saints. De là celte célèbre proclamation avant la réception des mystères : « Les choses saintes sont pour les saints. » Selon la coutume de l'Église, on n'admettoit à les recevoir que ceux qui éloienl admis à les offrir, c'est-à-dire ceux dont la charité venoit, comme dit saint Paul, « d'un cœur pur, d'une bonne conscience et d'une foi qui ne fût pas feinle*. »

Dans cet esprit on se joignoitavec les saints anges, d'autant plus qu'on savoit très-bien qu'ils présentoient nos prières à Dieu sur l'aulel, qui représentoit Jésus-Christ, comme on le voit manifestement dans l'Apocalypse^.

Vos anciens ministres qui éludent tout, et jusqu'aux passages les plus clairs, veulent que l'ange qui présente à Dieu les prières des saints soit Jésus-Christ même, qui souvent, disent-ils, est appelé ange. Mais visiblement c'est tout brouiller; et pour ne point ici parler des autres endroits de l'Écriture, jamais dans l'Apocalypse Jésus-Christ n'est appelé de ce nom, Piirtout où il y paroît, il y porte un caractère de Majesté souveraine, avec le nom de Roi des rois, et de Seigneur des seigneurs. Mais l'ange qui paroll ici pour présenter les prières, est de môme nature que les autres que saint Jean fait agir partout dans ce di-

* I Timoth., 1, 5. — * A^joc, mu, 3,

Tin Livre, de même nature que les sept anges dont il parle dans ce même endroit, dans le même chapitre vm où il est parlé de l'ange de la prière, qui aussi pour cette raison est appelé simplement un autre ange, un ange comme les autres, et qui n'a rien de plus relevé.

Voilà, Monsieur, quel est l'ange qui offre à Dieu nos prières sur l'autel céleste. De là venoit la tradition constante de toute l'Église qui reconnoissoit un ange qui présidoit à l'oraison et à l'oblation sacrée, comme on le voit dans les Pères les plus anciens *. Quand on dit qu'un ange y présidoit et présentoit nos oraisons, il faut entendre que tous les saints anges se joignoient à lui en unité d'esprit; et parce que l'esprit de ce sacrifice est d'unir à Dieu toutes les créatures, et surtout les plus saintes, pour lui rendre en commun la reconnoissance de leur servitude, il ne faut pas s'étonner si on prioit les saints anges d'y intervenir.

On s'étoit déjà joint avec eux dès le commencement du sacrifice, lorsqu'on avoit chanté l'hymne séraphique, c'està-dire le trois fois saint, et qu'on avoit dit dans la préface : « Il est juste, ô Père éternel, que nous vous bénissions par Jésus-Christ Notre-Seigneur, par qui les anges louent votre sainte Majesté, les dominations l'adorent, les puissances la redoutent avec tremblement. Parmi lesquels nous vous conjurons que vous nous commandiez de mêler nos voix, en disant de tout notre cœur : Saint, saint, saint/ »

La suite de cette prière demandoit qu' après nous être joints avec les saints anges, nous désirassionsde les joindre avec nous dans nos oblations, ne doutant point qu'elles ne fussent d'autant plus agréables, qu'elles seroient encore offertes par leurs mains ; et c'est le sens de celte prière : (( Nous vous conjurons, ô Dieu tout-puissant: commandez que ces choses soient portées par votre saint ange à votre

« Teru, de Orat., sub un,; Ongen., cont. Cels., Ub. YIII, n. 36.

autel SHblime, afin que nous tous qui recevrons de la participation de cet autel le sacré corps et le sacré sang de votre Fils, nous soyons remplis de toute grâce et de toute bénédiction spirituelle, par le même Jésus-Glirist Notre- Seigneur. »

Porter jusqu'à Dieu nos oblations, les élever jusqu'au ciel où il les reçoive, ou les faire parvenir jusqu'à son trône, c'est dans le langage commun de l'Ecriture les lui présenter de telle sorte, et avec une conscience si pure, qu'elles lui soient agréables. Celle façon de parler est tirée du rit des anciens sacrifices. Nous avons vu qu'on élevoil la victime; c'étoit en quelque sorte l'envoyer à Dieu, et le prier par celte action de la recevoir: ce qui paroissoit plus sensible dans les holocaustes, dont la fumée se portant en haut, s'alloit mêler avec les nues, et sembloit vouloir s'élever jusqu'au trône de Dieu. Les prières qu'on y joignoit sembloient aussi aller avec elle; et c'est ce qui faisoit dire à David: « Que ma prière, ô Seigneur, soit dirigée jusqu'à vous comme l'encens*, » c'est-à-dire comme la fumée de la victime brûlée: car c'est ici ce que veut dire le moi Incensum, quoique nous ayons approprié noire mot d'encens, qui en vient, à cette espèce de parfum qu'on appelle Thus en latin. C'est pour cela que cet ange de V Apocalypse paroîl un encensoir à la main; et il est dit que « la fumée de son encens 2, » c'est-à-dire « les saintes prières » qui partoient d'un cœur embrasé du Saint-Esprit, « montoient devant Dieu de sa main, c'est-à-dire qu'elles lui étoienl agréables. C'est aussi ce qu'on appelle dans l'Ecriture le sacrifice de bonne odeur devant le Seigneur, lorsque l'oblation se faisoit avec un cœur pur, et que la prière partant d'une conscience innocente, s'élevoità Dieu avec la fumée de l'holocauste. Il arrivoit même quelquefois,

* PsaU cxL, 2. — * Aijoc, viu, 4.

comme dans le sacrifice de Manué *, que la flamme de l'holocausle s'élevoit exiràordinairement, et sembloit se porter jiiequ'au ciel, et Dieu donnoil cette marque de l'agrément qu'il trouvoit dans le sacrifice.

Il ne faut donc pas s'étonner si l'Eglise accoutumée au langage de l'Ecriture, en élevant le calice avant la consécration, fait cette prière: « Nous vous l'offrons, ô Seigneur, afin qu'il monte devant vous comme une agréable odeur ; » c'est-à-dire, comme on a vu, que l'oblation lui en plaise • et c'est encore ce qu'on demande dans la prière dont il s'agit après la consécration, lorsqu'on prie que « ces choses, » c'est-à-dire « les dons sacrés, soient portées au ciel par les anges. »

Mais pour entendre le fond de cette prière et lever toutes les difficultés qu'on y veut trouver, il faut toujours se souvenir que ces choses dont on y parle, sont à la vérité le corps et le saiig de Jésus-Christ; mais qu'elles sont ce corps et ce sang avec nous tous, et avec nos vœux et nos prières, et que tout cela ensemble compose une même oblalion que nous voulons rendre en tout point agréable à Dieu, et du côté de Jésus-Christ qui est offert, et du côté de ceux qui l'offrent aussi avec lui. Dans ce dessein que pouvoit-on faire de mieux que de demander de nouveau la société du saint ange qui préside à l'oraison, et en lui de tous les saints compagnons de sa béatitude, afin que notre présent monte promptement et plus agréablement jusqu'à l'autel céleste, lorsqu'il sera présenté en cette bienheureuse compagnie? Il ne sera pas inutile ici de remarquer qu'au lieu que noire CanoD ne parle que d'un seul ange, on parle dans l'ambrosien de tous les anges, pour expliquer la sainte union de tous ces bienheureux esprits, qui en effet font tous par consentement ce qu'un d'eux fait par exercice et par une destination particulière.

» Judic, xiii, 20.

Nous devons donc nous unir avec eux tous, avec eux nous élever à ce sublime aulel de Dieu; car c'est nous dans la vérité qui devons y monter eu esprit. Nous nous y élevons; nous y portons pour ainsi dire Jésus-Christ avec nos vœuxetnous-mômes, lorsqu'élevés au-dessus du monde et unis aux bienheureux esprits, nous ne respirons que les choses célestes; car il faut encore entendre ici que Jésus- Christ ne vient à nous qu'afin de nous ramener à lui dans sa gloire. Nous le regardons sur l'autel; mais ce n'est pas en lui comme sur l'autel que notre foi se repose entièrement; nous le contemplons dans sa gloire, d'où il vient à nous sans la quitter, et où aussi il nousélève, afin qu'étant avec lui à l'autel céleste, nous en sentions découler sur nous toutes les bénédictions et grâces spirituelles par le mêma Jésns-Chrisl Notre-Seigneur, ainsi que porte la fin de cette prière.

11 paroît donc clairement que celte élévation , que nous souhaitons de notre sainte victime jusqu'au sublime autel de Dieu, n'est pas ici demandée par rapport à Jésus- Christ, qui est déjà au plus haut des cieux; mais plutôt par rapport à nous, et aux bénédictions que nous devons recevoir en nous élevant avec Jésus-Christ à cet autel invisble.

Et lorsque nous demandons l'intercession du saint ange, vous avez très-bien entendu que ce n'est pas un médiateur que nous donnons, comme si Jésus-Christ ne suffisoit pas : encore moins le donnons-nous pour tel à Jésus-Christ même, comme on nous l'a reproché, ou à son Eucharistie que sa seule institution rendroit trèsagréable, sans que l'ange s'en mêlât; mais ce qui est saint par soi-même, ainsi qu'il a été dit, est encore plus agréablement reçu lorsq l'il est offert par des Saints: c'est pourquoi l'Eglise implore l'ange pour l'offrir à Dieu avec elle, mais toujours^ par Jésus -Christ, par lequel elle

EXPLICATION DES PRIÈRES DE LA MESSE. 60i

a déjà reconnu dès l;i préface de ce sacrifice que les anges adoroient Dieu et louoient sa Majesté sainte.

Il n'y pas plus de difficulté d'associer les Saints à celte oblation. Ainsi, quand nous demandons que ce sacrifice, agréable à Dieu par sa propre institution et par son Auteur, lui soit encore plus agréable par les prières de ses Saints, nous ne demandons autre chose, si ce n'est qu'à l'agrément qui vient de la chose se joigne encore l'agrément qui vient du côté de ceux qui se joignent à nous pour l'offrir : ce que l'on conclut encore : « Par Jésus- Christ Notre-Seigneur, » afin que nous entendions qu'à la vérité il y a au ciel des intercesseurs qui prient et offrent avec nous ; mais qu'ils ne sont écoulés eux-mêmes que par le grand Intercesseur et Médiateur Jésus-Chrisl, par qui seul tous ont accès, el autant les anges que les hommes, autant les Saints qui régnent que ceux qui combattent.

Et afin que vous compreniez une fois quel est l'esijrit de l'Eglise dans cette intercession des anges et des Saints, écoutez, Monsieur, celte préface d'une messe qu'on trouve dans un volume qui a plus de mille ans * : « 0 Seigneur, ce bienheureux Confesseur se repose maintenant dans votre paix : inspirez-lui donc, ô Dieu miséricordieux, d'intercéder pour nous auprès de vous, afin que l'ayant rendu assuré de sa propre félicité, vous le rendiez soigneux de la nôtre : par Jésus-Christ Notre-Seigneur. »

Remarquez que c'est par Jésus-Christ qu'on demande à Dieu, non-seulemenl l'effet des prières que font les Saints, mais encore l'inspiration elle désir de les faire. Ceux qui ont fait sur le Canon tant de mauvaises railleries, seront peut-être/encore assez ignorants ou assez hardis, pour en faire de beaucoup plus grandes sur ce circuit où Vcm

• Mabill., Musœi ItaL, tom. I. part. II, p. 348,

nous fait adresser à Dieu, afin qu'il inspire aux Saints de prier pour nous, comme si ce n'éloit pas plutôt fait de demander à Dieu immédiatement ce que nous voulons qu'il se fasse demander lui-même par les Saints. Mais par ces raisonnements profanes, il faudroit supprimer toute prière, et celle qu'on adresse immédiatement à Dieu autant que toutes les autres; car Dieu ne sait-il pas nos besoins? Ne sait-il pas ce que nous voulons quand nous le prions? Et n'est-ce pas lui-même qui nous mspire nos prières? Surtout pourquoi lui demande-t-on quelque chose pour les autres? El pourquoi prier nos frères de prier pour nous? Le feront-ils comme il faut, si Dieu ne leur en inspire la volonté? A quoi bon ce circuit avec Dieu? El n'est-ce pas le plus court de le laisser faire? Que si on répond ici que Dieu nonobstant cela veut qu'on le prie, et prier pour soi, qu'on .le prie pour les autres, et qu'on prie les autres de prier pour soi parce qu'encore qu'il n'ait que faire de nos prières, ni pour accordernos besoins,ni pour les savoir.il nousesl bon de prier en toutes ces manières, et que nous devenons meilleurs en le faisant : qu'on n'appelle plus tout cela un circuit inutile, mais un sincère exercice de la charité, que Dieu honore constamment, lorsqu'il inspire . ou qu'il exauce de telles prières. Et parce qu'il veut établir une parfaite fraternité entre tous ceux qu'il veut rendre heureux ou dans le ciel ou dans la terre, il inspire non -seulement aux fidèles, mais encore aux saints anges et aux saints hommes qui sont dans le ciel, le désir de prier pour nous , parce que c'est une perfection aux saints hommes qui sont nos semblables, de s'intéresser pour notre salut, et une autre perfection aux saints anges qui ne le sont pas, d'aimer et de révérer en nous la nature que le Fils de Dieu a cherchée jusqu'à s'y unir en personne. Nous pouvons donc demander à Dieu qu'il leur inspire ces prières qui l'honorent, parce que nons

lui pouvons demander tous les moyens dont il lui plaît de se servir pour manifester sa gloire ; mais il faut le demander par Jésus-Christ, par qui seul tout bien nous doit arriver.

Vous avez donc raison de n'écouler pas ceux qui vous disent que la doctrine, ot» l'on emploie les Saints pour intercesseurs, ruine l'intercession de Jésus-Christ. Mais vous eussiez pu remarquer que ce qu'on blâme dans la liturgie n'est qu'une suite de cette doctrine, puisqu'on n'y fait qu'employer et les saints hommes et les saints anges, afin qu'ils se joignent à nous pour rendre notre oblalion, en tant qu'elle vient de nous, plus sainte et plus

Quant à ce qu'on trouve si étrange que nous offrions Jésus-Christ à l'honneur des Saints, c'est-à-dire pour pour hononer leur mémoire et remercier Dieu de la gloire qu'il leur a donnée, c'est qu'on ne fait pas de réflexion sur la nature de ce i^aerifice. Car pour qui est-ce en effet que Jésus-Christ s'est offert, si ce n'est pour nous mériter la gloire? Que pouvons-nous donc offrir à Dieu en action de grâces pour les Saints, si ce n'est la môme victime par laquelle ils ont été sanctifiés?

Que si vous voulez entendre expliquer cette vérité à î'Eglise môme, écoutez celte Secrète magnifique : « Nous TOUS immolons, 6 Sei^eur, solennellement ces hosties, pour honorer le sang répandu de vos saints martyrs et en célébrant les merveilles de votre puissance, par laquelle ils ont remporté une si grande victoire *. » Et encore : « Nous vous offrons, ô Seigneur, dans la mort précieuse de votre martyr, ce saint sacrifice d'où le martyre même à pris sa source 2. » C'est en effet en célébrant dans ce sacrifice la mémoire de la mort de Notrc-Seigneur

i Secr. de SS. Ba^iH'K, Cyrin.t Nabor., etc., 12 juin. — * Fer, i post Doin, m Ouadruges.

que les martyrs ont appris à mépriser leur vie, et à se rendre avec lui les victimes du Père éternel. Il n'y a donc rien de plus convenable que d'honorer dans ce sacrifice les vertus qui en sont l'effet et le fruit; l'honneui qu'on y rend aux Saints est d'y être nommés à son saint autel et devant sa face, devant Dieu en action de grâces et en éternelle commémoration des merveilles qu'il a opérées en eux.

C'est en vérité être trop grossier et avoir l'esprit trop bouché aux choses célestes, que de ne pas voir que l'honneur des Saints n'est pas tant leur honneur que l'honneur de Dieu, qui est « admirable en eux ', » dont « la mort est précieuse devant lui 2, » qui ne cessent de « le bénir, et de lui chanter qu'il est leur gloire, leur saluf, leur espérance, la gloire de leur vertu; celui d'où leur vient toute leur force, et le seul qui les élève ^. » Aussi « est-il glorifié dans l'assemblée des Saints *; » c'est en lui seul qu'ils se réjouissent, « parce que c'est le Seigneur qui les a élus, c'est le Dieu d'Israël qui est leur roi.» L'Eglise répèle sans cesse ces passages de l'Ecriture, et c'est Dieu qu'elle loue dans ses serviteurs, x 0 Dieu, » dit-elle dans une Collecte de la messe pour un martyr 5, a ô Dieu, qui êtes la force des combattants, et la palme des martyrs 1 » Et là même, dans la Préface : « Il est juste de vous louer, ô Seigneur, en ce jour où nous vénérons la mémoire de votre martyr, et que pour la gloire de votre nom nous tâchons de lui donner de justes louanges. » Et encore dans une autre messe® : « Que vos œuvres vous louent, ô Seigneur, et que vos Saints vous bénissent, parce que vous êles la gloire de leur vertu et de leur force, et que c'est vous qui avez donné et le courage de vous confesser dans le combat, et la

i Pja/. Lxvii, 36. — « Psal.cw, I5. — » Psal. lxxkvui, 17, 18. — * Ibid., 8, 19. — * Miss. Franc, Misi. ' ■", de undec. Martyr. — • Ibid. y Miss. 18.

gloire dans la victoire. » El encore plus brièvement, m;iis avec une égale force, dans le Missel de Gélasc' : « Coinnrie les présents que nous vousoffrons pour vos Saints rendent témoignage à la gloire de votre puissance ; ainsi, ô Seigneur, nous vous prions qu'ils nous fassent sentir les effets du salut qui nous vient de vous. » Vous voyez ce que c'est qu'offrir pour les Saints; c'est célébrer la grandeur et la puissance de Dieu dans les grâces qu'ils en ont reçues. L'Eglise ne se lasse point d'inculquer cette vérité ; et pour rapporter toutes les manières dont elle l'explique, il faudroit transcrire ici tout le Missel.

Ce qu'on vous a objecté sur les bénédictions est maintenant aisé à résoudre. Le mot de béni)' en général marque une bonne parole, benedicere. En cette sorte on bénit Dieu, lorsqu'on célèbre ses louanges, et en ce sens il n'y a nul doute qu'on ne puisse bénir Jésus-Christ : mais ce n'est pas de celte bénédiction dont il s'agit : c'est de la bénédiction dont on bénit les fidèles quand on prie sur eux, et dont on bénit les sacrements quand on les consacre. Celte bénédiction est toujours une bonne parole et c'est dans cette parole que consiste la bénédiction de l'Église. Mais on l'accompagne ordinairement du signe de la croix, en témoignage que c'est par la croix de JÉsus- CmusT que toute bénédiction spirituelle descend sur nous. C'est ainsi qu'on bénit les fidèles^, et c'est ainsi qu'on béni les sacrements. Mais il faut ici observer que la bénédiction dont on consacre les sacrements s'étend plus loin, puisqu'on ne les bénit que pour bénir, consacrer et sanctifier l'homme qui y participe; de sorte que cette bénédiclion a deux effets, l'un envers le sacrement, et l'autre envers l'homme : cela étant, il n'y a plus de difficulté; c-ir loisqu'on bénit les dons, c'est-à-dire le pain et le via

« Gelas., lib. II, Sac, i\ A. Miss.^ 22

avant la consécration, celte bénédiction a ses deux effets, et envers le sacrement même qu'on veut consacrer, et envers l'homme qu'on veut sanctifier par le sacrement. Mais après la consécration, la bénédiction déjà consommée par rapport au sacrement, ne subsiste que par rapport à l'homme qu^il faut sanctifier par la parlicipal4on du mystère : c'est pourquoi les signes de croix qu'on fait après la consécration sur le pain et sar le vin consacrés, se font en disant cette prière : «Afin, dit-on, que nous tous, qui recevons de cet autel le corps et le sang de votre Fils, soyons remplis en Jésus-Ghiist de toute grâce et bénédiction spirituelle;)) oh l'on voit manifestement que ce n'est point ici une bénédiction qu'on fasse sur les choses déjà consacrées, mais une prière oh l'on demande qu'étant sainte par elles-mêmes, elles portent la bénédiction et la grâce sur ceux qui en seront participants.

Les Grecs expriment ceci d'une autre manière. On trouve dans leur liturgie une prière qui pourroit surjwendre ceux qui n*en pénétreroient pas toute la suite : car ils y prient pour les dons sacrés, môme après la consécration, après qu'ils ont répété cent fois qu'ils sont le propre corps et le propre sang de Jésus-Christ, et même en les adorant comiue tels, ainsi qu'il paraîtra bientôt. Mais foici toute la suite de celle prière, qui en fait entendre le fond et lève toute difficulté : «Prions, disent- ils, pour les précieux dons offerts et sanctifiés, surcélesles, ineffables, immaculés, divins, qu'on regarde avec tremblement et avec frayeur à cause de leur sainteté, afin que le Seigneur, qui les a reçus en son autel invisible de suavité, nous rende en échange le don du Saint-Esprit*.» Par où l'on voit que cette prière ne tend plus h sanctifier les dons, qu'au contraire on juge déjà pleins de toute sain-

» Ltturg. Jac, toni. Il, Bib. PP. G. L., p. 9; Mhs. Chrys., p. 81.

télé, et dignes de plus grands respects, mais à sanctifier ceux qui les reçoivent.

C'est, comnie dit un théologien de l'Église grecque*, qu'encore que le corps sacré de notre Sauveur soit plein de toute grâce, et que la vertu médicinale qui y réside soit toujours prête à couler, et pour ainsi dire à échapper de toutes parts, néanmoins il y a des villes, comme dit saint Marc, « où il ne peut faire plusieurs miracles à cause de l'incrédulité 2» de leurs habitants. On prie donc dans cette vue qu'il sorte une telle bénédiction, si efficace et si abondante, de ce divin corps, que l'incrédulité même soit obligée de lui céder et soit entièrement dissipée.

Concluez de tout ceci que les bénédictions qu'on fait sur le corps de Jésus-Christ avec des signes de croix, ou ne regardent pas ce divin corps, mais ceux qui le doivent recevoir-, ou que si elles le regardent, c'est pour marquer les bénédictions et les grâces dont il est plein, et qu'il désire répandre sur nous avec profusion, si notre infidélité ne l'en empêche; ou enfin si on veut encore le prendre en celte sorte ; on bénit en Jésus-Christ tous ses m<îmbres, qu'on offre dans ce sacrifice comme faisant un même corps avec le Sauveur, afin que la grâce du chef se répande abondamment sur eux.

Il n'est pas besoin de répondre ici aux chicanes que l'on nous fait sur le mot de sacrement, puisque vous ne proposez sur ce sujet aucune difficulté, c'esl apparemment que vous êtes plus savant que cela. Vous savez Irop que si l'on appelle l'Eucharistie un sacrement, c' est k cause premièrement que c'est un secret et un mystère au même sens que les Pères ont parlé du sacrement de la Trinité, du sacrement de l'Incarnation, du sacrement

• Cabas, Ut. t\r/'., cap, xxxiv. — 2 More, m, 5.

de la Passion, et ainsi des autres : qu'outre cela c'est un signe, non point à l'exclusion de la vérité du corps et du sang, mais seulement pour marquer qu'ils y sont contenus sous une figure étrangère; et enûn que dans cette vie et durant ce pèlerinage, ce qui est vérité à un certain égard, est un gage et une figure à un autre. Ainsi l'incarnation de Jésus-Christ nous est la figure et le gage de notre union avec Dieu : ainsi Jésus- Christ ressuscité, nous figure en sa personne tout ce qui doit s'accomplir dans tous les membres de son corps mystique et- en cette vie et en l'autre. Mais après avoir compris des vérités si conslanies, vous n'avez pas dû être embarrassé de celte Po&tcommunion * : « 0 Seigneur, que vos sacrements opèrent en nous ce qu'ils contiennent, afin que ce que nous célébrons en espèce ou en apparence,» ou comme vous \oudvQZ traduire, quod nunc specie geniur, «nous le recevions dans la vérité môme ; » rerum veritatecapiamus. Gela, dis-je, ne devoit pas vous embairasser; au contraire, vous deviez entendre que ce que contiennent les sacrements, c'est Jésus-Christ la vérité même, mais la vérité, cachée et enveloppée sous des signes, suivatit la condition de celle vie. 11 ne convient pas à l'état de pèlerinage oh nous sommes, d'avoir ni de posséder Jésus-Ghrisl tout pur. Comme nous ne voyons ces vérités que par la foi et à travers de ce nuage, nous ne possédons aussi sa personne que sous des figures. 11 ne laisse pas tout entier dans ce sacrement, puisqu'il l'a dit: mais ily estcachéà notre vue, et n'y paroît qu'à notre foi. Nous demandons donc qu'il se manifeste, que la foi devienne vue, et que les sacrements soient enfin changés en la claire apparition de sa gloire.

C'est ce qu'on demande en d'autres paroles dans une

* PosUomm. Sabb. Quut. temp, sep'emb.

autre oraison ; «Nous vous prions, ô Seigneur, que nous recevions manifeslement ce que nous touchons dans l'ira;ige d'un sacrement*. » Vous voyez dans toutes ces prières que nous n'y demandons pas d'avoir autre chose dans la gloire que ce que nous avons ici; car nous avons tout, puisque nous avons Jésus-Christ oti tout se trouve: mais nous demandons que tout se manifeste; que les voiles qui nous les cachent soient dissipés; que nous voyions manifestement Jésus-Christ Dieu et Homme, et que par son humanité, qui est le moyen, nous possédions sa divinité, qui est la fin où tendent tous nos désirs

C'est la fin où tend ce sacrifice; et c'est pourquoi toutes les Églises, en Orient comme en Occident, sont convenues de le commencer par ces paroles : Sursum corda, « Le cœur en haut : » à cause non-seulement qu'il faut s'élever au-dessus des sens et de toute la nature pour concevoir Jésus Christ sous des apparences si vulgaires, mais à cause principalement que Jésus-Christ ne s'y offre pour nous, et ne se donne à nous que pour exciter le désir d'être bientôt dans sa gloire.

Dès l'origine du monde tous ceux à qui Dieu s'est manifesté tendoient à voir Jésus-Christ. « Abraham a vu son jour, quoique de loin, et il s'en est réjoui,» dit le Sauveur*. Et ailleurs : «Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez! Combien de rois et de prophètes ont désiré de voir ce que vous voyez, et ne l'ont pas vu; et d'ouïr ce que vous écoutez, et ne l'ont pas ouï ^1 » Jésus- Christ a parlé ainsi, encore que celte vue où on le voit en sa chair mortelle ne soit pas ce qui rassasie le cœur de l'homme; mais c'est qu'enfin notre bonheur est de le voir : et ce bonheur de le voir nous manquant dans TEu-

* InAmbros., 30 decemb. ; in Ord. S. Jac, apud Pamcl., tom. I, y 310. — « Joan. , viii, 56. — » Luc, x, 23, 24.

charistie, elle ne nous rassasie pas entièrement, elle ne fait qu'irritei- noire désir. C'est quelque chose à l'épouse de savoir l'époux dans la nnaison, et d'en sentir déjà pour ainsi dire les parfums ; mais si on n'ouvre la porte, si on ne perce les voiles, en un mot si elle ne voit, les rigueurs de l'absence ne finissent pas, mais plutôt elles se font mieux sentir.

Jésus-Christ connoît ce langage; et en disant, « Je m'en vais, » il nous accoutume à l'entendre de sa présence sensible. Près de retourner à son Père, il dit qu'il s'en va, comme s'il avoît oublié qu'il nous dcToit laisser son corps et son sang : mais non; car écoutez comme il parle : « Je m'en vais, et vous ne me verrez plus*. » Quand on aime, tout le bonheur est de voir; toute autre grâce ne contente pas; et c'est pourquoi l'Eucharistie même, j'oserai le dire, est une absence pour un cœur qui aime et qui veut voir : « Tant que nous sommes dans ce corpS;, dit saint Paul, nous sommes éloignés de Notre-Seigneur; car nous marchons par la foi, et non par la vue, et nous désirons sans cesse d'être plutôt éloignés de ce corps, et d'être présents à Nûtrc-îSeigneur^; » présents par la claire vue, comme il vient lie dire, tout ce qui n'esl point claire vue, tout ce qui se fait par la foi est une absence pour nous, et nulle présence ne nous satisfait que celle de la claire vue. C'est pourquoi Jésus-Christ disoit : « Je m'en vais, et vous ne me verrez plus; » ce qu'il inculque sans cesse dans le môme endroit : « Un peu (Je temps, et vous me verrez; encore un peu de temps, et vous ne me verrez plus, parce que je m'en vais ù mon Père 3; m faisant toujours consister le mal de l'absence dans la privation de la vue. El un peu plus tas, parlant de son retour à la lin du monde : « Je vous verrai encore une fois, et voire cœur se réjouira, et personne ne

» Joan., XVI, 10. — » II Cor.^v, 0-8. —^Joaiu, jvi, 16.

VOUS ôlera valre joie^. » — ((Ce sera, » comme dit saint Paul 2, lorsque «je le connoîLrai comme j'en suis connu; » c'esl- à-dire que je le verrai comme j'en suis vu ; et lors, comme dit saint Jean 3, « que nous lui serons faitssemblables, parce que nous le verrons tel qu'il est. »

Jusqu'à ce que cela soit, nous avons beau l'avoir dans l'Eucharistie très-réellement présent; comme nous ne ie voyons pas, et que « nous marchons par la foi, » notre amour, j'ose le dire, le tient pour absent, parce qu'il n*a point la présence qui nous rend heureux et qui contente le cœur; et le Sauveur, qui le sait, ne regarde pas soa corps et son sang comme faisant dans l'Eucharistie notre parfaite félicilé; sa gloire nous y est cachée, et jusqu'à ce qu'elle nous paroisse, rien ne sera capable de nous rassasier. C'est pourquoi, en s'en allant, c'est-à-dire, comme il Ta lui-même expliqué, en se cachant à nos yeux et disparoissanl d'avec nous selon la présence visible, « il nous laisse un autre Consolateur*, » un Consolateur invisible, un Consolateur au dedans, en un mot le Saint-Esprit, qui animant notre foi et notre espérance, adoucit nos gémissements et rend notre pèlerinage plus supportable.

il faul avouer que les disciples de Jésus-Christ perdirent une grande consolation, quand, ils perdirent sa sainte présence. Los apôtres avoienl le bonheur de le voir et de l'entendre toujours; une Marthe, une Marie, un Lazare avoienl celui de le loger dans leur maison, de le nourrir, de soutenir les infirmités qu'il avoit volontairement revêtues : ce leur fut même après sa mort une espèce de consolation de le voir dans son tombeau, de l'oindre de leurs parfums, de préserver par leur baume sa sainte chair de la corruption dont les corps morts sont menacés, e»core qu'une onction d'une nature plus haute préservât

1 Joan.,\vi,T2. - «I Cor.^xiii, 12.— » IJoan., iii,2.— * Joa/J.,xiv,I6f

assez Jésus-Christ; maisenfin la douleur des femmes pieuses s'adoucissoil par ces devoirs, et Madeleine ne se consoloit pas d'avoir perdu, croyoit-elle, cette d«uce consolation avec le corps de son Sauveur*.

Jésus-Christ a bien senti dans ses serviteurs ce plaisir de le secourir dans sa vie mortelle, et de porter la douceur de cette assistance jusqu'à ses membres ensevelis. De là vient que dans le murmure qui s'éleva contre Marie pour l'avoir si richement parfumé dans un festin, comme dour commencer à l'ensevelir, lui qui prend toujours le parti des pieuvres, pour qui on disoit que cette dépense auroit été mieux employée : Non, dit-il, « vous avez toujours les pauvres avec vous, et vous leur pourrez faire du bien quand vous voudrez 2. » Remarquez cette dernière parole, que saint Marc, ou plutôt saint Pierre, de qui saint Marc, l'avoit appris, a aussi si bien remarquée : « Mais pour moi vous n'avez plus rien à me faire, » plus aucun secours à me donner; c'est ici le dernier devoir, puisque déjà on m'embaume pour m'ensevelir : tant il sentoit de consolation dans les siens à le voir, à le servir, à le secourir, à lui rendre tous ces devoirs qu'on rend aux personnes qu'on voit, avec qui on vit et on converse, et qu'on croit încore voir et servir lorsqu'on rend à leur corps mort les derniers devoirs.

Élevons donc notre cœur en haut dans ce sacriQce. C'est déjà l'élever beaucoup que de croire Jésus-Christ présent, pendant qu'on l'y voit si peu; mais il faut l'élever encore jusqu'à désirer de le voir, et de le voir dans sa gloire; car si sa présence visible durant les jours de sa chair, étoil si désirable et si consolante, que sera-ce de le voir tel qu'il est, et de lui devenir semblable, comme nous disoii tout à l'heure son disciple bien-aimé?

Woû/i., XX, 13. — « Marc, xiv, 1.

C'est le sens de celle parole : « Le cœur en haut! n Et le peuple ayant répondu : « Nous l'avons élevé au Seigneur, » on conlinue en disant : « Rendons giâres au Seigneur notre Dieu; n par où non-seulement on confesse que cela même qu'on a élevé son cœur à Dieu est un effel de sa grâce, dont il faut le remercier, mais encore on reconnoît que toutes nos prières et nos sacrifices sont fondés sur l'action de grâces, parce que nous avons déjà reçu avec Jésus-Christ, oti tout est, le fond de tout ce que nous demandons et attendons; si bien que nos demandes et nos espérances ne tendent qu'à déployer et développer, comme il a déjà été dit, ce que nous avons déjà en Jésus-Christ. Et c'est pourquoi le sacriQce de l'Eucharistie ou d'action de grâces est le propre sacrifice de la nouvelle alliance ; ce qui, loin d'empêcher que ce sacrifice ne soit en mên^ Izw^sî propitiatoire et icDpétratoire, lui donne au contraire ces qualités dont l'action de grâces est le fondement, ainsi qu'il a été dit*.

Vous voyez parloutesleschosesquej'ai rapportées, la parfaite unité d'esprit qui règne dans les liturgies de toutes les églises chrétiennes. On pourroit rapporter encore beaucoup d'autres choses qui la marquent si parfaitement, qu'il n'y a pas moyen de douter que toutes ces liturgies ne viennent dans le fond de la même source, c'est-à-dire des apôtres mêmes; et c'est aussi pour cette raison que les églises les ont rapportées aux apôtres, qui ont été leurs fondateurs, comme celle de Jérusalem à saint Jacques, et celle d'Alexandrie à saint Marc, parce qu'encore qu'on y ait ajouté beaucoup de choses accidentelles, le fond ne peut venir que de ce principe, et qu'on n'y a rien ajouté que de convenable à ce qu'on y trouvoit déjà.

Après cela, Monsieur, vous devez croire que la diversité qu'on vous a fait remarquer entre la liturgie romaine et

1 Ci-dessus, n. 13.

C14 EXI^LiCATlON DES PRIERES DE LA MESSE.

celle des Grecs louchant la consécration, n'est pas si grande que vous le pensez : car d'abord elles conviennent toutes deux à réciter l'institution de l'Euctiaristie et les paroles de Notre- Seigneur; ce qui se trouve unanimement dans toutes les liturgies, sans en excepter une seule. Secondement elles conviennent encore, comme on a vu, à demander à Dieu qu'il change les dons au corps et au sang de Jésr.s-Christ; en sorte que la différence, qu'on vous représente si grande entre les églises, est uniquement que l'une a mis devant les paroles de Jésus-Christ celte prière que l'autre y a mise après.

Or, afln de vous faire entendre combien est légère cette différence, il faut encore savoir que, du commun consentement des deux églises, la vertu qui change les dons, et en fait le corps et le sang, consiste essentiellement dans les paroles de Notre-Seigneur : ce qu'il seroit aisé de vous faire voir par la tradition constante des Pères grecs et latins; mais la chose est si peu douteuse, que les Grecs mêmes d'aujourd'hui, qui semblent mettre la forme de la consécration précisément dans la prière oh on demande que le Saint-Esprit change les dons après qu'on a récité les paroles de Noire-Seigneur, ne laissent pas d'avouer que la force est dans ces paroles qu'il a prononcées, et que U prière dont il s'agit ne fait qu'en apphquer aux doas proposés la toute-puissante vertu, comme on applique le feu à la matière combustible ^. Ainsi ce sont les paroles de Notre-Seigneur qui sont en effet le feu célesle qui consume le pain et le vin : ces paroles les changent en ce qu'i'llee énoncent, c'est-à-dire au corps et au sang, comme le dit expressément saint Chrysostome^; et tout ce qu'on potirroit accorder aux Grecs modernes, ce seroit en tout r;:s que la prière seroit nécessaire pour faire l'application des

1 Cabas, Lu. exp., cap. xxvu-xxix. — • Lib. De prod. Jud., etc., boni. I et II, n. 6.

paroles de Notre-Seigneur ; doctriûe où je ne vois pas un si grand inconvénienl, puisqu'enfin devant ou après nous faisons tous celte prière.

Et pour maintenant aller plus haut que les Grecs modernes, la tradition de TCglise grecque ne peut mieux paroître que par un passage célèbre de saint Basile, où pour établir <• qu'il y a des dogmes non écrits, » qu'il faut re* cevoir comme venus « des apôtres avec autant de vénération que ceux qui sont écrits, » il allègue « les paroles de l'invocation dont on use en consacrant l'Eucharistie, lesquelles, dil-i], ne sont écrites nulle part; car nous ne nous contentons pas, poursuit-il, des paroles qui sont apportées par TApôtre et les Evangiles, » c'est-à-dire des paroles de Notre-Seigneur, et du récit de l'instilulion ; « mais nous y en ajoutons d'autres devant et après, comme ayant beaucoup de force pour les mystères, lesquelles nous n'avons apprises que de cette doctrine non écrite*. »

Ce téuKjignage de saint Basile est d'autant plus considérable pour les Grecs, qu'ils lui attribuent encore aujourd'hui leur liturgie la plus ordinaire ; et nous voyons clairement que ce Père met les paroles delEvangile pour le fond de la cûusécralioa, et celles qu'on « dit devant ou après, comme ayant «beaucoup de force pour les mystères.»

Nous pouvons comprendre parmi ces paroles auxquelles saint Basile attribue beaucoup de force, la prière dont il s'agit; et quoi qu'il en soit, pour en entendre /a /brce et l'util lité, il ne faut que se souvenir d'une doctrine constante, même dans t'Eole, qui est que dans les sacrements, outre les paroles formelles et consôcratoires, il faut une intention de l'Eglise pour les appliquer : intention qui ne peut mieux être déclarée que par la prière dont il s'agit, et qui l'est également^ soit qu'on la fasse devant comme nous, soit qu'on la fasse après avec les Grecs.

1 Basil., Daspir. saîict., cap. julvu, a. 66.

Savoir maintenant s'il faut croire, comme semblent faire les Grecs d'aujourd'hui, que la consécration demeure en suspens jusqu'à ce qu'on ait fait cette prière, comme étant celle qui applique aux dons proposés les paroles de Jésus-Gbrist où consiste principalement et originaireuicnt la consécration : quoi qu'en puissent dire les Grecs, je ne le crois pas décidé dans leur liturgie. Car l'esprit des liturgies, et en général de toutes les consécrations, n'est pas de nous attacher à de certains moments précis, mais de nous faire considérer le total de l'action pour en entendre aussi l'effet entier. Un exemple fera mieux voir ce que je veux dire. Dans la consécration du prêtre, les savants ne doutent presque plus après tant d'anciens Sacramentaires qu'on a déterrés de tous côtés, que la partie principale ne soit l'imposition des mains avec la prière qui l'accompagne; car elle se trouve généralement, non-seulement dans tous les Sacramentaires aussi bien que dans les Pères et dans les conciles, surtout dans le quatrième de Carthage où elle est si expressément marquée*, mais encore dans TEcriture en plusieurs endroits. C'est donc ici proprement le fond de la consécration du prêtre : aussi est-elle appelée de ce nom, consécration ou bénédiction^ dans les anciens Sacramentaij^es, comme tout le monde sait; ce qui toutefois n'empêche pas qu'après cette consécration, on ne dise encore en oignant les mains du prêtre : a Que ces mains soient consacrées par cette onction et par notre bénédiction 2 ; » comme si la consécration étoit encore imparfaite. Mais non content de cette nouvelle consécration, si on peut l'appeler ainsi, l'évêque continue encore ; et en présenLaiiC au prêtre le calice avec la patène, qu'il lui fait toucher, il lui dit : « Recevez le pouvoir d'offrir le sacriûce^ ; » comme s'il n'avoit pas déjà reçu ce céleste pouvoir, et

1 Concil. Carth. IV, can. 2-4 et seq., Labb., tom. II. coL 1199 et scq. — 2 Pvnt. Rom., in Ord. Presbyt. — » lôùl.

EXPLICâTIO?^ des PRIERES DE LA MESSE. 611

qu'on pût être prêlre sans cela. Que si quelqu'un s'obstine à dire que c'est là précisément qu'il est fait prêtre, (juoiqu'on soit autant assuré qu'on le puisse être de semblables choses, que cette cérémonie n'a pas toujours été pratiquée, en tout cas voici qui est sans réplique : c'est qu'à la fin de la messe et après toutes ces paroles prononcées, lorsque constamment l'ordinand a été fait prêtre, puisque même il a dit la messe et consacré avec l'évêque, l'évêque le rappelle encore pour lui imposer de nouveau les mains, enlui disant : « Recevez le Saint-Esprit ; ceux dont vous remettrez les péchés, ils leur seront remis *, » etc. Quelqu'un peut-il dire qu'on soit prêtre sans avoir reçu ■ce pouvoir si inséparable de ce caractère? On lui dit néanmoins : « Recevez-le, » de même que s'il ne l'avoit pas encore reçu. Pourquoi? si ce n'est qu'en ces occasions les choses qu'on célèbre sont si grandes, ont tant d'effets différents et tant de divers rapports, que l'Eglise ne pouvant tout dire, ni expliquer toute l'étendue du divin mystère en un seul endroit, divise son opération, quoique très-simple en elle-même, comme en diverses parties, avec des paroles convenables à chacune, afin que le tout compose un même langage mystique et une même action morale. C'est donc pour rendre la chose plus sensible que l'Eglise parle en chaque endroit comme la faisant actuel- Jement, et sans même trop considérer si elle est faite, ou si elle est peut-être encore à faire; très-contente que le tout se trouve dans le total de l'action et qu'on y ait à la fin l'explication de tout le mystère la plus pleine, la plus vive «t la plus sensible qu'on puisse jamais imaginer .

Je ne sais s'il se trouvera quelqu'un qui n'aime pas mieux une manière si simple d'expliquer la consécration du prêtre, que de mettre en pièces, si j'ose le dire, ce saint

» Pont. Rom. , in Ord. Presbijt.

cfffactère en le divisant, je ne sais comment, dans des caractères partiels aussi peu intelligibles que peu nécessai i es* Si l'on regarde de près toutes les ordinations, et surtout celle des évoques, on y trouvera le même esprit. On voit à peu près la même chose dans la Confirmation : l'invocation du Saint-Esprit, dont l'extension des mains est accompagnée, fait apparemment le fond de ce sacrement, sans préjudice de l'efficace qui accompagne l'application qu'on fait de cette prière à chacun en particulier; avec la sainte onction et l'actuelle imposition de la main sur la tête dans sa partie principale qui est le front : après quoi on we laisse pas de dire encore : « Nous vous prions, ô Seigneur, pour tous ceux que nous avons oints de ce saint chrême, que le Saint-Esprit survenant en eux les fasse son temple en y habitant \ » quoiqu'il soit déjà survenu : mais c'est que l'Eglise ne se lasse point d'expliquer en plusieurs manières la grande chose qui vient d'être faite; et priant Dieu de la faire enco're, elle exprime qu'il la fait toujours en la conservant, et en empêchant par sa grâce qu'elle ne demeure sans effet. Et quand, dans rExtrême-Onction,en appliquant l'onction sur tous les organes des sens et de la vie, on prie Dieu de pardonner les péchés, tantôt ceux qu'on a commis par la vue, puis ceux qu'on a commis par le toucher, et ainsi successivement par les œuvres et par la pensée, croit-on que les péchés se remettent ainsi par partie? Nullement; mais on rend sensible au pécheur tous les péchés qu'il a commis, et tout ce que guérit en lui la simple et indivisible opération de la grâce. Et pour revenir à la messe, quand nous y demandons à Dieu, tantôt qu'il change le pain en son corps, tantôt qu'il ait agréable l'oblation que nous en faisons, tantôt que son saint ange la pérsente à l'autel céleste, tantôt qu'il ail pitié des vivants,

» Pontif. Him., de Ccnfirm.

taiilôl que celle oblation soulage les morts : croyons-nous que Dieu allende à faire les choses à chaque endroil où on lui en parle? Non sans doute. Tout cela est un effel du langage humain, qui ne peut s'expliquer que par parlie; et Dieu qui voil dans nos cœurs d'une seule vue ce que nous avons dit, ce que nous disons el ce que nous voulons dire, écoule loul et fait tout dans les monients convenables qui lui sont connus, sans qu'il soit besoin de nous mettre en peine en quel endroil précis il le fail : il suffit que nous exprimions tout ce qui se fail par des aclions el par des paroles convenables ; el que le tout ensemble, quoique fïiit et prononcé successivement, nous représente en unité tous les effets et comme toute la face du divin mystère.

Faites l'application de cette doctrine à la prière des Grecs, il n'y aura plus de difficulté. Après les paroles de Notre-Seigneur, on prie Dieu qu'il change les dons en son corps et en son sang : ce peut être ou l'application de la chose à faire, ou l'expression plus particulière de la chose faite, et on ne peut conclure autre chose des termes précis de la liturgie.

Mais, dit-oii, dans celle de saint Basile, qui est la plus ordinaire parmi les Grecs, après les paroles de Jésus-Christ, on appelle encore les dons antitypes, c'est-à-dire figures et signes; ce qu'on ne fait plus après la prière dont nous par- Ions. Je l'avoue et sans disputer de la signification du mot A^antitype, en le prenant pour simple figure au gré des protestants, tant pis pour eux; car écoulons la liturgie : «Nous approchons, ô Seigneur, de votre saint autel; et après vous avoir offert les figures du sacré corps et du sacré sang de voire Christ, nous vous prions que votre Esprit saint fasse de ce pain le propre corps précieux, et de ce vin le propre sang précieux de Noire-Seigneur. » On voit donc manifestement ce qui éloit la figure du corps devenir et Ctre fail le propre corps, c'est-à-dire ce qui l'étoil en signe

le devenir proprement et en vérité; en sorte qu'on ne sait plus ce que c'est, ni ce que le Saint-Esprit a opéré, ni ce que les mots signifient, si ce qu'on appelle le propre corps est encore comme auparavant une figure.

Vous me répondez que cela est clair; car en effet que pouvez-vous dire autre chose? mais que du moins il sera constant que ce changement se fait dans la prière. Point du tout; il n'est point constant, puisque nous veiiOns de voir que dans ce langage mystique qui règne dans les liturgies, et en général dans les sacrements, on exprima souvent après ce qui pourroit être fait devant; ou plutôt, que pour dire tout, on explique successivement ce qui se fait peut-être tout à une fois, sans s'enquérir des moments précis : et en ce cas nous avons vu qu'on exprime ce qui pouvoit déjà être fait, comme s'il se faisoil quand on l'énonce, afin que toutes les paroles du saint mystère se rapportent entre elles, et que toute l'opération du Saint- Esprit soit sensible.

Ainsi on pourroit entendre dans la liturgie des Grecs que dès qu'on prononce les paroles de Noire-Seigneur, où l'on est d'accord que consiste principalement toute l'efficace de la consécration, encore qu'on n'ait pas encore exprimé l'intention de les appliquer au pain et au vin, Dieu prévient la déclaration de celle intention; et c'est là à mon avis sans compar.iison le meilleur sentiment, pour ne pas dire qu'il est tout à fait certain.

C'est là dis-je, le meilleur sentiment : tant à cause qu'il est plus de la dignité des paroles du Fils de Dieu qu'elles aient leur effet dès qu'on les profère, qu'à cause aussi que la liturgie semble elle-même nous conduire là. Car premièrement les saintes paroles sont prononcées en élevant la voix, au lieu que devant et après on parle bas : elles sont de plus proférées sur le pain et sur le vin séparément en les bénissant, en tenant les mains dessus, en pre«

nantie pain et le calice, comme il est dit que lit Jésus- Christ en les élevant et en les monlranl au peuple; en sorte que celle aclion est marquée en toutes manières comme une action principale où l'on fait toul ce qu'a fait le Fils de Dieu, et par conséquent oti l'on bénit et oti l'on consacre comme lui. Ce qui fait aussi en second lieu que le peuple répond : Amen : comme on faisoit aussi autrefois parmi les Latins, ainsi qu'il paroi t par saint Ambroise', et même dans Paschase Radbert, pour ne pas descendre plus bas. Or cei Amen proféré par tout le peuple dans des circonstances aussi marquées que celles qu'on vient de voir, paroit être parmi les Grecs, comme il l'a toujours été parmi nous, la reconnoissance d'un effet présent plutôt qu'une simple déclaration de ce qui sera. C'est pourquoi en troisième lieu, après le récit des saintes paroles, les Grecs ajoutent incontinent et avant la prière : « Nous vous offrons des choses qui sont à vous: faites des choses qui sont à vous ^;)) paroti nous avons montré qu'il faut entendre le corps et le sang formés du pain et du vin; et on répète ces paroles par deux fois : une fois après avoir dit : « Ceci est mon corps; » et une autre fois après avoir dil : «Ceci est mon sang; » afin de nous faire entendre que l'action est complète, et que ce qu'on ajoute dans la suite doit être considéré comme une partie d'une simple et môme action, où l'on ne fait qu'expliquer plus formellement ce qui vient d'être fait.

Au reste, il ne faut pas croire que les choses que je viens de dire de la liturgie des Grecs, et qu'on y voit aujourd'hui, y aient été ajoutées par les derniers Grecs. Car on trouve, il y a neuf cents ans, leur liturgie telle qu'elle est à présent décrite dans toutes ses parties jus-

« Lib. de Myst., cap. ix, n. 5*.— * Liturg. Bas., toni, II, p. 679 et 693} Uturg. Chrys., 78.

qu'aux cérémonies, dans un Traité de sainl Germain, patriarche de Constantinople, un des Pères que la Gièce révère le plus, et décrite comme chose ancienne*, sans aussi que personne, pas même ses persécuteurs qui avoient les empereurs à leur tête, lui aient fait un chef d'accusation de celle doctrine.

Remarquons donc en passant que dès ce temps-l.'i on trouve dans la liturgie de l'Église grecque ce que nous avons rapporté, « que les dons, qui auparavant éloienl les figures du corps et du sang, deviennent le propre corps et le propre sang par l'opération du Saint-Esprit 2. » On y trouve la transmutation des dons sacrés très-vivement inculquée'; on y trouve par ce chanirement l'accomplissement de celte parole :« Je t'ai engendré aujourd'hui ;» nonseulement selon la divinité, selon laquelle le Fils ne cesse d'être engendré dans l'éternité toujours immuable, mais encore selon le corps et selon le sang, qui sont encore aujourd'hui furmés par le Saint-Esprit dans l'Eucharistie. On y trouve que par ce moyen Jésus-Christ demeure toujours présent au milieu de nous non-seulement selon son esprit, mais encore selon son corps*. On y trouve enfin en cent endroits tout ce qui marque le plus une présence réelle ; et ce qu'il y a de plus merveilleux, on trouve cette doctrine en Orient comme en Occident', et jusqu'aux Indes, cent ans devant Paschase. que les protestants en veulent faire l'auteur, et à vrai dire de tout temps, puisqu'on ne peut se persuader qu'une nouveauté soit si promptement portée si loin et remplisse tout l'univers, sans qu'on s'en soit aperçu en aucun endroit. Toilà ce qu'on trouve dans saint Germain, patriarche de Constantinople, et ce que l'Église grecque professoit alors comme chose qu'elle avoit reçue de ses pères.

» Gei-m. pat CP., Rer. Ecc. contein., ibid., p. 131. — » Germ. pat. CP., Rer. Eco. contemp., p. 159. ~ » Ibid., ISS, 159. — ''Ibid., I.S6 57. - » lùid., 150.

EXPLICATION DES PRIERES DE LA MEsSE. 623

Mnis pour revenir à la consécration, il y a encore une preuve contre l'opinion des Grecs modernes dans le rit mozarabique et dans le Sacramentaire appelé gothique, qui assurément est le même dont usoil l'Église gallicane, comme le Père Mabillon l'a démontré. Ces deux rites si conformes entre eux sont en même temps très-conformes au rit grec ; et la prière où l'on demande la descente du Saint-Esprit pour sanctifier les dons, se trouve souvent après que les paroles de Jésus-Christ sont proférées, mais souvent elle se trouve devant, souvent môme elle ne se trouve point du tout. Ce qui démontre nonseulement que la place en est indiflérente, mais encore qu'en elle-môme on ne la tient pas si absolument nécessaire, et que les paroles de Jésus-Christ qu'on n'omet jamais, et qui se trouvent partout marquées si distinctement, sont les seules essentielles. D'oii vient aussi que saint Basile, après les avoir marquées dans le Livre du Saint-Esprit, comme celles qui font le fond, se contente de dire des autres « qu'on fait devant et après, qu'elles onl beaucoup de force ; .) ce qu'on ne doit pas nier, puisque l'Église orientale et l'occidentale s'en servent également* Que si après toutes ces raisons et l'autorité de tant de Pères grecs et 'atins, qui mettent précisément la consécration dans les paroles divines comme étant sorties de la bouche du Fils de Dieu et les seules tontes-puissantes, les Grecs persistent encore dans le sentiment de quelquesuns de leurs docteurs, et ne veulent reconnoître la consécration consommée qu'après la prière dont nous parlons : en ce cas que ferons-nous, si ce n'est ee qu'on a fait à Florence, de n'inquiéter personne poui' cette doctrine; et ce qu'on a fait à Trente, où sans déterminer en particulier en quoi consiste la consécration, on a seulement dé' terminé ce qui arrivoit quand elle éloit faite *? 1 Sess. Xlll, cap. m, caa. 4.

Pour moi, dans les catéchismes et dans les sermons je proposerai toujours la doctrine qui établit la consécration précisément dans les paroles célestes, comme théologiquement très-véritable, ainsi qu'on a fait dans le Catéchisme du concile; mais je ne crois pas que j'osasse jamais condamner les Grecs, qui ne sont pas encore parvenus à l'intelligence de cette vérité. Quoi qu'il en soit, il n'y a nul doute qu'il ne faille faire, comme on a fait au concile de Lyon, comme on a fait au concile de Florence et comme on a fait encore dans toute l'Église, qui est de laisser chacun dans son rit, puisqu'on demeure d'accord que les deux rits sont anciens et entièrement irrépréhensibles; et peut-être faudroit-il encore laisser à chacun ses explications, puisqu'en recevant les Grecs, soit en particulier, comme on en reçoit tous les jours, soit môme en corps, on n'a dressé aucune formule pour en ce point leur faire quitter leur sentiment ; ce qu'on a lait apparemment à cause des autorités que les Grecs apportent pour eux, qui ne sont pas méprisables, mais dans la discussion desquelles je ne crois pas que vous vouliez m'engager, puisque vous voyez assez sans y entrer la parfaite uniformité de l'Orient et de l'Occi lent dans l'essentiel.

Il n'y a plus qu'à vous dire un mot sur cette expression de la liturgie de saint Chrysostome : « Nous offrons pour la sainte Vierge et pour les martyrs. » Nous avons déjà réj)ondu à une semblable difficulté dans le Missel de Gélase *, et vous n'y trouverez aucun embarras, si vous considérez premièrement qu'on ne prie jamais pour les Saints, mais qu'on offre seulement pour eux; et secondement (uie ce pour, dans le langage ecclésiastique, ne signifie pas qu'on offre pour leur obtenir quelque grâce; ou

• Ci-dessus, n. 41,

EXPLICATION DES PRIÈRES DE LA MESSE. C2o

offre pour eux au même sens qu'on offre en plusieurs Secrètes pour la sainte ascension de Noire-Seigneur, et ainsi du reste, c'est-à-dire pour en rendre grâces et pour en honorer la mémoire. On offre à proportion pour les Saints, ainsi qu'il a été dit, en rendant grùces pour eux, en mémoire de leurs vertus et des grâces qu'ils ont reçues : Pio commemoratione, comme on parle : ÔTiÈp (av/iixt);, comme dit saint Cyrille de Jérusalem * ; pour leur honneur, pour leur gloire, pour leur louange, comme dit un ancien Sacramentaire de l'Eglise gallicane : « Que ces présents, ô Seigneur, vous soient agréables pour la conversion de nos âmes et la santé de nos corps, pour la louange des marlyrs et pour le repos des morts ^. » Vous voyez en peu de paroles ce qu'on fait pour ces deux sortes de morts : on rend grâces pour les uns, on prie pour les autres; oa offre pour célébrer les louanges des uns, et pour procurer le soulagement des autres. Bien plus, on emploie ceux là pour intercesseurs; on prie pour obtenir à ceux-ci la parfaite rémission de leurs péchés; et il y a en un mot une si grande distinction entre les morts qui sont nommés dans la liturgie, que ce qu'on demande pour quelques-uns de ces morts, c'est qu'ils soient bientôt placés en la compagnie des autres. C'est ce qui se trouve également dans les liturgies grecques et latines, même dans celle de saint Chrysostome ', oh l'on offre pour la sainte Vierge et pour les martyrs; car on ajoute aussitôt après : « Par les prières desquels nous vous prions de nous regarder en pitié. » A quoi on joint la prière « pour le repos et la rémission des péchés des âmes des morts, afin que Dieu les place oh paroît son élernelle lumière; » tant est grande la différence qu'on met entre les Saints et le commun des fidèles.

' Catec. Mysi. v, p. 328. — ' Sacr. Gallic, Mabill., Mus. Uat., p. 3. — ' Liiurg. Chi'ys.

Pour peu que vous hésiliez sur une vérité si constante, je vous promels, Dieu aidant, de vous éclaircir d'une manière à ne vous laisser aucun scrupule. Mais cet ouvrage est déjà plus gi'and que je ne voulois, et je ne veux plus vous rapporter qu'un seul passage de saint Augustin, aussi beau qu'il est connu : «On peut acquérir, dit-il, dans cette vie une sorte de perfection à laquelle les saints martyrs sont parvenus. De là vient que nous avons une pratique dans la discipline ecclésiastique, que les fidèles, d ceux qui ont été baptisés et qui sont instruits dans les mystères, « savent bien : c'est qu'à l'endroit où l'on récite à l'autel de Dieu le nom des martyrs, on ne prie pas pour eux, mais on prie pour les autre» morts dont on y fait aussi mémoire : car c'est faire injure au martyr que de prier pour lui, puisque nous devons être recommandés à Di^^u par ses prières *. »

Comment peut-on résister à l'autorité d'un si grand dooleur, qui premièrement dépose d'un fait, et d'unfaitqu'ilne pouvoil ignorer, puisque c'ci.î>\isoii propre fait, s'agissant des paroles de la liturgie qu'il récitoit tous les jours comme évêque ; et d'un fait public et constant dont il prend tout le peuple à témoin ? « C'est, dit-il, à l'endroit que les fidèles savent, » parce que les calécbumènes, qui n'éloient pas initiés, ne le savoient pas. Qu'on dise maintenant à saint Augustin qu'il imposoit publiquement à son peuple jusque dans la chaire, sur un fait important de la religion, ou bien qu'il n'enlendoit pas la liturgie qu'il récitoit tous les jours, et que tous les jours il expliquoit à son troupeau.

Que si cela vous paroît, à ne rien dissimuler, de la dernière impudence, priez Dieu pour ceux qui sont réduits à dire une si grande absurdité pour défendre leur doctrine, non-seulement sur ce point, mais encore sur tous les autres

» Scrm. xvu. de Verbis Ap,, cap. i ; nunc serm. clix, n, 1.

que vous avez vus, puisqu'enfin il n'y a point de salut pour eux, qu'en condamnant tous nos Pères et en démontant toutes les prières qu'on fait à Dieu depuis tant de siècles, en Orient comme en Occident, et par toute la terre habitable.

Page 1