‹ De la connaissance de Dieu et de soi-méme (volume 2)Chapitre 17 sur 29 · XX. L'homme qjà a médité la doctrine précédente, se connatt · texte numérisé non relu

XX. L'homme qjà a médité la doctrine précédente, se connatt

lui-même.

Après les réflexions que nous avons faites sur l'âme^ sur le corps, sur leur union, nous pouvons maintenant nous bien connaître.

Car si nous ne voyons pas dans le fond de l'âme ce qui lui fait comme demander naturellement d'être unie à un corps, et surtout leur union, il ne faut pas s'en étonner, puisque nous connaissons si peu le fond des substances. Mais si cette union ne nous est pas connue dans son fond, nous la connaissons suffisamment par les

(1) G'cftt-à-dire sa condition de mortel.

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deux effets que nous venons d'expliquer^ et par le bel ordre qui en résulte.

Car, premièrement^ nous voyons la parfaite société de Tâme et da corps.

Nous voyons, secondement, que dans cette société, la partie principale, c'est-à-dire Tàme, est aussi celle qui préside, et que le corps lui est soumis : les bras, les jambes, tous les autres membres, et enfin tout le corps est remué et transporté d'un lieu à un autre ao commandement de l'âme. Les yeux et les oreilles se tournent où il lui plaît; les mains exécutent ce qu'elle ordonne; la langue explique ce qu'elle pense et ce qu'elle veut ; les sens lui présentent les objets dont elle doit juger et se servir; les parties qui digèrent et distribuent la nourriture, celles qui forment les esprits et qui les envoient où il faut, tiennent les membres extérieurs et tout le corps en état pour lui obéir.

C'est en cela que consiste la bonne disposition du corps. En effet, nous nous trouvons le corps sain , quand il peut exécuter ce que rame lui prescrit : au contraire, nous sommes malades, quand le corps faible et abattu ne peut plus se tenir debout, ni se mou- Toir comme nous le souhaitons.

Ainsi, on peut dire que le corps est un instrument dont l'âme se sert à sa volonté; et c'est pourquoi Platon définissait l'homme en cette sorte : « L'homme, dit-il, est une âme se serrant du corps (1). »

C'est de là qu'il concluait l'extrême différence du corps et de l'âme, parce qu'il n'y a rien de plus différent de celui qui se sert de quelque chose, que la chose même dont il se sert (2).

L'âme donc, qui se sert du bras et de la main comme il lui plaît, qui se sert de tout le corps, qu'elle transporte où elle trouve bon, qui l'expose à tels périls qu'il lui plaît, et à sa ruine certaine , est sans doute d'une nature de beaucoup supérieure à ce corps, qu'elle fait servir en tant de manières et si impérieusement à ses desseins.

Ainsi, on ne se trompe pas, quand on dit que le corps est comme Finstrument de l'âme. Et il ne se faut pas étonner si le corps étant mal disposé, l'âme en fait moins bien ses fonctions. La meilleure main du monde, avec une mauvaise plume, écrira mal. Si vous

(1) Platon. Le pnmiir Àlcibiadê,

(2) Td. Ibid.

ôtez à un ouvrier ses instruments, son adresse naturelle ou accuse ne lui servira de rien.

Il y a pourtant une extrême différence entre les instruments ordinaires et le corps humain. Qu'on brise le pinceau d*un pdntre, ou le ciseau d'un sculpteur, il ne sent point les coups dont ils ont été frappés : mais Tàme sent tous ceux qui blessent le corps; et au contraire, elle a du plaisir quand on lui donne ce qu'il fant pour s'entretenir.

Le corps n'est donc pas un simple instrument appliqué par le dehors^ ni un vaisseau que l'âme gouverne à la manière d'un plote. n en serait ainsi si elle n'était simplement qu'inteUectodle; mais parce qu'elle est sensitive, elle est forcée de s'intéresser d'une façon plus particulière à ce qui le touche^ et de le gouve^ ner, non comme une chose étrangère, mais comme une chose naturelle et intimement unie.

En un mot, l'&me et le corps ne font ensemble qu'un tout naturel, et il y a entre les parties une parfaite et nécessaire communication.

Aussi avons-nous trouvé, dans toutes les opérations ammales, quelque chose de l'âme et quelque chose du corps; de sorte que, pour se connaître soi-même, il faut savoir distinguer, dans chaque action, ce qui appartient à l'une, d'^avec ce qui appartient à l'autre, et remarquer tout ensemble comment deux parties de différente nature s'entr'aident mutuellement.

XXI. Pour se bien connaître soi-même, il faut s'accoatamer, par de fré* quentes réflexions , à discerner eu chaque action ce qu'il y a do corps d'avec ce qu'il y a de rftiue.

Pour ce qui regarde le discernement, on se le rend facile par de fréquentes réflexions. Et comme on ne saurait trop s'exercer dans une méditation si importante , ni trop distinguer son âme d'avec son corps, il sera bon de parcourir dans ce dessein toutes les opérations que nous avons considérées.

Ce qu'il y a du corps quand nous mouvons, c'est un premier branle dans le cerveau, suivi du mouvement et des esprits et des muscles, et enfin du transport, ou de tout le corps, ou de quelqu'une de ses parties; par exemple, du bras ou de la main. Ce qu'il y a du côté de l'âme, c'est la volonté de se mouvoir, et le dessein d'aller d'un côté plutôt que d'un autre.

DE DIEU ET DE SOI-MÊME. m

Dans la parole , ce qu'il y a du côté du corps , outre l'action du cerveau qui commence tout, c'est le mouvement du poumon et de la trachée-artère , pour pousser l'air, et le battement du même air, par la langue et par les lèvres. Et ce qu'il y a du côté de l'âme, c'est l'intention de parler et d'exprimer sa pensée.

Tousces mouvements, si l'on n'y prend garde, quoiqu'ils se fassent ao commandement de la volonté humaine, pourraient absolument se Caire sans elle; de même que la respiration, qui dépend d'elle en quelque sorte, se fait tout à fait sans elle, quand nous dormons. Et il nous arrive souvent de proférer en dormant certaines paroles, ou de faire d'autres mouvements qu'on peut regarder comme un pur effet de l'agitation du cerveau, sans que la volonté y ait part. On peut aussi concevoir qu'il se forme certaines paroles par le battement seul de l'air, comme on voit dans les échos; et c'est ainsi que le poète faisait parler ce fantôme : Bat inania verba, dat sine mente sonum (1).

Cette considération nous peut servir à observer dans les mouvements, et surtout dans la parole, ce qui appartient à Tâme, et ce qui appartient au corps. Mais continuons à marquer cette différence dans les autres opérations.

Dans la vue, ce qu'il y a du côté du corps, c'est que les yeux soient ouverts, que les rayons du soleil soient réfléchis de dessus la superficie de l'objet à notre œil en droite hgne; qu'ils y souffrent certaines réfractions dans les humeurs ; qu'ils peignent et qu'ils impriment l'objet en petit dans le fond de l'œil; que les nerfs optiques soient ébranlés; enfin que le mouvement se communique JDsqaes au dedans du cerveau. Ce qu'il y a du côté de Tâme, c'est la sensation, c'est-à-dire la perception de la lumière et des couleurs , et le plaisir que nous ressentons dans les unes plutôt que dans lès autres, ou dans certaines vues agréables plutôt qu'en d'antres.

Dans l'ouïe, ce qu'il y a du côté du corps, c'est que l'air, agité d'une certaine façon, frappe le tympan et ébranle les nerfs jusques an cerveau. Dn côté de l'âme, c'est la perception du son, le plaisir de l'harmonie, la peine que nous donnent des voix fausses et un son désagréable, et des tons discordants, et les diverses pensées qui naissent en nous par la parole.

Dans le goût et dans l'odorat , un certain suc tiré des viandes

(1) Virgile. Enéide^ Uv. X, ?. C39.

Î3I m L\ CONNAISSANCE

et mêlé avec la salive, ébranle les nerfe de la langue; une tapeur qui sort des fleurs ou des autres corps, frappe les nerfs des nar rines : tout ce mouvement se communique à la racine des nerfe, et voilà ce qu'il y a du côté du corps. R y a, du côté de Tâme, la perception du bon et du mauvais goût, des bonnes et des mauvaises odeurs.

Dans le toucher, les parties du corps sont, ou agitées par le chaud , ou resserrées par le froid. Les corps que nous toudions, ou s'attachent à nous par leur humidité, ou s'en séparent aisément par leur sécheresse. Notre chah* est, ou écorchée par quelque chose de rude, ou percée par quelque chose d'aigu. Une humeur acre et maligne se jette sur quelque partie nerveuse, la picote, la presse, la déchire par ces divers mouvements; les nerCs sont ébranlés dans toute leur longueur, et jusqu'au cerveau : voilà ce qu'il y a du côté du corps. Et il y a, du côté de l'âme ^ le sentiment du chaud et du froid, celui de la douleur ou du plaisir.

Dans la douleur, nous poussons des cris violents, notre visage se défigure, les larmes nous coulent des yeux. Ni ces cris, ni ces larmes, ni ce changement qui parait sur notre visage, ne sont la douleur. Elle est dans l'âme, à qui elle apporte un sentiment fâcheux et contraire.

Dans la faim et dans la soif, nous remarquons, du côté du corps, ces eaux fortes qui picotent l'estomac, et les vapeurs qui dessèchent le gosier; et du côté de l'âme, la douleur que nous cause cette mauvaise disposition des parties, et le désir de la réparer par le manger et le boire.

Dans l'imagination et dans la mémoire, nous avons, du côté du corps, les impressions du cerveau, les marques qu'il en conserve, l'agitation des esprits, qui l'ébranlent en divers endroits : et nous avons, du côté de l'âme, ces pensées vagues et confuses qui s'effacent les unes les autres , et les actes de la volonté, qui recommande certaines choses à la mémoire, et puis les lui redemande, et les lui fait rendre à propos .

Pour ce qui est des passions , quand vous concevez les esprits émus, le cœur agité par un battement redoublé, le sang échauflë, les muscles tendus, les bras et tout le corps tournés à l'attaque, vous n'avez pas encore compris la colère , parce que vous n'avez dit que ce qui se trouve dans le corps; et il faut encore y considérer, du côté de l'âme, le dcsir de la vengeance. De même, ni le sang retiré, ni les extiémités froides, ni la pâleur sur le visage,

ni les Jambes et les pieds disposés à une fuite précipitée, ne sont pas ce qu'on appelle proprement la crainte; c'est ce qu'elle fait dans le corps : dans l'âme, c'est un sentiment par lequel elle s'efforce d'éviter le péril connu; et il en est de même de toutes les autres passions.

En méditant ces choses, et se les rendant familières, on se forme une habitude de distinguer les sensations, les imaginations, et les passions ou appétits naturels, d'avec les dispositions et les mouvements corporels. Et cela fait, on n'a plus de peine à en démêler les opérations intellectuelles, qui, loin d'être assujetties au corps, président à ses mouvements, et ne communiquent avec lui que par la liaison qu'elles ont avec le sens, auquel néanmoins nous les avons Tues si supérieures.

XXII. Comment oq peat distinguer les opérations sensitives d*avec les mouvements corporels, qui en sont inséparables.

Sur ce qui a été dit de la distinction qu'il faut faire des mouvements corporels d'avec les sensations et les passions, on demandera peut-être comment on peut distinguer des choses qui se suivent de si près, et qui semblent inséparables. Par exemple, comment distinguer la colère d'avec l'agitation des esprits et du sang? Gomment distinguer le sentiment d'avec le mouvement des nerfs, ou si on veut des esprits, puisque ce mouvement étant posé, le sentiment suit aussitôt, et que jamais on n'aie sentiment, que ce mouvement ne précède.

On demandera encore comment le plaisir et la douleur peuvent appartenir à l'âme, puisqu'on les sent dans le corps ? N'est-ce pas dans mon doigt coupé, que je sens la douleur de la blessure? et n'est-ce pas dans le palais que je sens le plaisir du goût? On en dira autant de toutes les autres sensations.

A cela il est aisé de répondre, que le mouvement dont il s'agit, qui n'est qu'un changement de place, et le sentiment, qui est la perception de quelque chose, sont fort différents l'un de l'autre.

On distingue donc ces choses par leur idée naturelle, qui n'ont rien de commun ensemble, et ne peuvent être confondues que par erreur (1).

(1) Cette phrase doit être coustruite ainsi t Oo disUngue donc, par leur idée natiireUe, ces choses qui D*onl rien de commun, etc.

La séparation des parties do bras oa de la naîn^ dansum blessure, n'est pas d'une autre nature. que ceDe qui se ferait dans un corps mort. Cette séparation ne peut donc pas être la douleur.

n faut raisonner de même de tous les autres mou^émodts do corps. L'agitation du sang n'est pas d'une autre nature que ccfle d'une autre liqueur. L'ébranlement du nerf n'est pas d'une antre nature que celui d'une corde; ni le mouvement du cerveau^ que celui d'un autre corps : et pour venir aux esprits, leur cours n'est pas aussi d'une nature différente de celui d'une autre vapeur; puisque les esprits et les nerfs, et les filets dont on dit que k ce^ veau est composé, pour être déliés n'en sont pas moins corps, et que leur mouvement si vite, si délicat et si subtil qu'on se fimagine, n'est après tout qu'un simple cbangement de place; ce qui est très-éloigné de sentir et de désirer.

Et cela se reconnaîtra dans les sensations, en reptrenant la cbose jusques au principe.

Nous y avons remarqué un mouvement enchaîné, qui se commence à l'objet, se continue dans le milieu, se communique à l'organe, aboutit enfin au cerveau, et y fait son impression.

Il est aisé de comprendre, que tel que le mouvement se commence auprès de l'objet, tel il dure dans le milieu, et tel il se continue dans les organes du corps extérieurs et intérieurs, la proportion toujours gardée.

Je veux dire que, selon les diverses dispositions du milieu et de l'organe, ce mouvement pourra quelque peu changer; comme il arrive dans les réfractions ; comme il arrive lorsque l'air, par où doit se communiquer le mouvement du corps résonnant, est agité par le vent : mais cette diversité se fait toujours à proportion du coup qui vient de l'objet ; et c'est selon cette proportion que les organes, tant extérieurs qu'intérieurs, sont frappés.

Ainsi la disposition des organes corporels est au fond de même nature que celle qui se trouve dans les objets mêmes, au moment que nous en sommes touchés ; comme l'impression se fait dans la cire, telle et de même nature qu'elle a été faite dans le cachet (1).

En efiet, cette impression, qu'est-ce autre chose qu'un mouvement dans la cire, par lequel elle est forcée de s'accommoder au cachet qui se met sur elle? Et de même, l'impression dans nos

(1) Cf. ce pawage «Teo oelal auquel a*appl{qiio la note de la page Z^ Gb, T,art, 1,

organes , qu'est-ce autre chose qu'un mouvement qui se fait en eux^ ensuite du mouvement qui se commence à l'objet?

Je vois que ma main, pressée par un corps pesant et rude, cède et baisse en conformité du mouvement de ce corps qui pèse sur elle; et le même mouvement se continue sur toutes les parties qui sont disposées à le recevoir. Il n'y a personne qui n'entende que si l'agitation, qui cause le bruit, est un certain trémoussement du corps résonnant, par exemple, d'une corde de luth, une pareille trépidation se doit continuer dans l'air; et quand ensuite le tympan viendra à être ébranlé, et le nerf auditif avec lui, et le cerveau même ensuite, cet ébranlement, apr^s tout, ne sera pas d'une autre nature qu'a été celui de la corde ; et au contraire, ce n'en sera que la continuation. Toutes ces impressions étant de même nature, ou plutôt tout cela n'étant qu'une suit» du même ébranlement, qui a commencé à l'objet, il n'est pas moins ridicule de dire que l'agitation du tympan, et l'ébranlement du nerf, ou de quelque autre partie « puisse être la sensation, que de dire que l'ébranlement de l'air ou celui du corps résonnant la soit.

Il faut donc, pour bien raisonner, regarder toute cette suite d'impressions corporelles, depuis l'objet jusques au cerveau, comme chose qui tient à l'objet; et par la même raison qu'on distin^e les sensations d*avec l'objet, il faut les distinguer d'avec les impressions et les mouvements qui le suivent.

Ainsi la sensation est une chose qui s'élève après tout cela, et dans un autre sujet, c'est-à-dire, non plus dans le corps, mais dans l'âme seule.

Il en faut dire autant, et de l'imagination , et des désirs qui en naissent. En un mot tant qu'on ne fera que remuer des corps, c'est-à-dire , des choses étendues en longueur, largeur et profondeur, quelque vites et quelque subtils qu'on fasse ces corps, et dût-on les réduire à l'indivisible, si leur nature le pouvait permettre, jamais on ne fera une sensation ni un désir.

Car enfin, qu'un corps soit plus vite, il arrivera plus tôt; qu'il soit plus mince, il pourra passer par une plus petite ouverture; mais que cela fasse sentir ou désirer, c'est ce qui n'a aucune suite, et ne s'entend pas.

De là vient que l'âme, qui connaît si bien et si distinctement ses sensations, ses imaginations et ses désirs, ne connaît la délicatesse et les mouvements ni du cerveau, ni des nerfs, ni des esprits^ ni même si ces choses sont dans la nature. Je sais bien que

Je sens la douleur de la migraine ou de la colique , et que je sens du plaisir en buvant et en mangeant; et je connais très-distÎDCtement ce plaisir et cette douleur : mais si j'ai une membrane antour du cerveau^ dont les nerfs soient picotés par une humeur acre; si j'ai des nerfs à la langue que le suc des viandes remue, c'est ce qu'on ne sait pas. Je ne sais non plus, si j'ai des esprits qui errent dans le cerveau et se jettent dans les nerfs (i), tant pour les tenir tendus, que pour se répandre de là dans les muscles. Ce qui montre qu'il n'y a rien de plus distingué que le sentiment , et toutes ces dispositions des organes corporels ; puisque l'un est si dairemeot aperçu, et que l'autre ne l'est point du tout.

Ainsi il se trouvera que nous connaissons beaucoup plus de choses de notre âme, que de notre corps; puisqu'il se fait dans notre corps tant de mouvements que nous ignorons, et que nous n*avons aucun sentiment que notre esprit n'aperçoive.

Concluons donc, que le mouvement des nerfs ne peut pas être un sentiment; que l'agitation du sang ne peut pas être un désir; que le froid qui est dans le sang, quand les esprits, dont il est plein , se retirent vers le cœur, ne peut pas être la haine; en un mot, qu'on se trompe, en confondant les dispositions et altârattions corporelles, avec les sensations, les imaginations et les passions.

Ces choses sont unies; mais elles ne sont point les mêmes, puisque leurs natures sont si différentes. Et comme se mouvoir n'est pas sentir, sentir n'est pas se mouvoir.

Ainsi, quand on dit qu'une partie du corps est sensible, ce n'est pas que le sentiment puisse être dans le corps; mais c'est que cette partie étant toute nerveuse, elle ne peut être blessée sans un grand ébranlement des nerfs, auquel la nature a joint un vif sentiment de douleur.

Et si elle nous fait rapporter ce sentiment à la partie offensée; si, par exemple, quand nous avons la main blessée, nous y ressentons de la douleur, c'est un avertissement que la blessure, qui cause de la douleur, est dans la main; mais ce n'est pas une preuve que le sentiment, qui ne peut convenir qu'à l'âme, se puisse attribuer au corps.

En effet, quand un homme, qui a la jambe emportée, croit y

(1) L*aveu est précieux à recueillir, après Uiitde développements et d*explieaUoni qui reposent exclusivement sur riiypoihèse de i*existence de ees esprits.

essentir autant de douleur qu'auparavant^ ce n'est pas que la dou- 3ur soit reçue dans une jambe qui n'est plus; mais c'est que l'âme^ ;ui la ressent seule , la rapporte au même endroit qu'elle avait x^coutumé de la rapporter.

Ainsi, de quelque manière qu'on tourne et qu'on remue le corps, [ue ce soit vite ou lentement, circulairemcnt ou en ligne droite, n masse ou en parcelle séparée , cela ne le fera jamais sentir ; encore moins imaginer ; encore moins raisonner, et entendre la lature de chaque chose , et la sienne propre ; encore moins déli- )érer et choisir, résister à ses passions, se commander à soi-même> limer enfin quelque chose jusques à lui sacrifier sa propre vie.

n y a donc, dans le corps humain, une vertu supérieure à toute la masse du corps, aux esprits qui l'agitent, aux mouvements et aux impressions qu'il en reçoit. Cette vertu est dans l'âme , ou plutôt elle est l'âme même, qui, quoique d'une nature élevée audessus du corps , lui est unie toutefois par la puissance suprême qui a cjéé l'une et l'autre.

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