DE LEUR VIE
I. L'homme est nn ouvrage d'un grand dessein, et d*une sagesse profonde.
Dieu, qui a créé l'âme et le corps, et qui les a unis Tune à l'autre d'une façon si intime, se fait connaître lui-même dans ce bel ouvrage.
Quiconque connaîtra l'homme, verra que c'est un ouvrage de grand dessein, qui ne pouvait être ni conçu ni exécuté que par une sagesse profonde.
Tout ce qui montre de Tordre, des proportions bien prises, et des moyens propres à faire de certains effets, montre aussi une
(1) Sur les différentes preuves de Tezistence de Dieu, sur la nature de eellas auiqveUes Bossuet s*esi particuliéreineni attacbéi le parti qu*ii eu a Uré, et U forme qu*U leur adonnée v. l*Inirodu.. lion.
{ iO DE LA rONNAÎf^f^ANCE
fin expresse; par conséquent^ un dessein formée une intelligence réglée, et un art parfait.
C'est ce qui se remarque dans la nature. Nous voyons tant de justesse dans ses mouvements , et tant de convenance entre ses parties, que nous ne pouvons nier qu'il n'y ait de l'art. Car s'il en faut pour i^emarquer ce concert et cette justesse, à plus forte raison pour l'établir. C'est pourquoi nous ne voyons. rien, dans l'univers, que nous ne soyons portés à demander pourquoi il se fait : tant nous sentons naturellement que tout a sa convenance et sa fin.
Aussi voyons-nous que les philosophes, qui ont le mieux observé la nature, nous ont donné pour maxime qu'elle ne fait rien en vain, et qu'elle va toujours à ses fins par les moyens les plus courts et les plus faciles ; il y a tant d'art dans la nature, que l'art même ne consiste qu'à la bien entendre et à l'imiter. Et plus on entre dans ses secrets, plus on la trouve pleine de proportions cachées, qui font tout aller par ordre, et sont la marque certaine d'un ouvrage bien entendu, et d'un artifice profond.
Ainsi, sous le nom de nature, nous entendons une sagesse profonde, qui développe avec ordre, et selon de justes règles^ tous les mouvements que nous voyons.
Mais de tous les ouvrages de la nature, celui où le dessein est le plus suivi, c'est sans doute l'homme.
Et déjà il est d'un beau dessein d'avoir voulu faire de toute sorte d'êtres : des êtres qui n'eussent que l'étendue avec tout ce qui lui appartient, figure, mouvement, repos, tout ce qui dépend de la proportion ou disproportion de ces choses : des êtres qui n'eussent que rintelligence, et tout ce qui convient à une si noble opération, sagesse, raison, prévoyance, volonté, liberté, vertu : enfin des êtres où tout fût uni, et où une âme intelligente se trouvât jointe à un corps.
L'homme étant foimé par un tel dessein, nous pouvons définir l'âme raisonnable, substance intelligente née pour vivre dans un corps et lui être intimement unie.
L'homme tout entier est compris dans cette définition, qui commence par ce qu'il a de meilleur, sans oublier ce qu'il a dé moindre, et fait voir l'union de l'un et de l'autre.
A ce premier trait qui figure (1) l'homme » tout le reste est accommodé avec un ordre admirable.
^ (1) C'est-à-dire qui le représente avee les earactères qaï loi toal ptopiefl.
DE DIEU ET m SOI-MÊME. U\
Nous aTOQS TU que pour FunioD, il faHaii qu'Q se trouvât dans l'âme, outre les opératioas intellectuelles supérieures au corps, des opératiiHis sensitiTCs naturellement engagées dans le corps, et assujetties à ses organes. Aussi Toyons-nous dans l'âme ces opérati(»is sensîtives.
Mais les opérations intellectuelles n'étaient pas moins nécessaires à l'âme, puisqu'elle devait, comme la plus noble partie du composé, gouverner le corps et y présider. En effet, Dieu lui a donné ces opérations intellectuelles, et leur a attribué le commandement.
n (allait qu'il y eût un certain concours entre toutes les opérations de l'âme, et que la partie raisonnable pût tirer quelque utilité de la partie sensitive. La chose a été ainsi réglée. Nous avons vu que l'âme, avertie et excitée par les sensations, apprend et remarque ce qui se passe autour d'elle, pour ensuite pourvoir aux besoins du corps, et (aire ses réûexions sur les merveilles de la nature.
Peut-être que la chose s'entendra mieux en la reprenant d'un peu plus haut.
La nature intelligente aspire à être heureuse. Elle a l'idée du bonheur, elle le cherche; elle a l'idée du malheur, eue l'évite; c'est à cela qu'elle rapporte tout ce qu'elle fait, et il semble que c'est là son fond. Mais sur quoi doit être fondée la vie heureuse, si ce n'est sur la connaissance de la vérité ? Mais on n'est pas heureux simplement pour la connaître, il faut l'aimer, il faut la vouloir. U y a de la contradiction de dire qu'on soit heureux sans aimer son bonheur et ce qui le fait. Il faut donc, pour être heureux, et connaître le bien, et l'aimer : et le bien de la nature intelligente, c'est la vérité; c'est là ce qui la nourrit et la vivifie. Et si je concevais une nature purement intelligente, il me semble que je n'y mettrais qu'entendre et aimer la vérité, et que cela seul la rendrait heureuse. Mais comme l'homme n'est pas une nature purement intelligente, et qu'il est, ainsi qu'il a été dit, une nature intelligente unie à un corps, il lui faut autre chose, il lui faut les sens. Et cela se déduit du même principe; car puisqu'elle est unie au corps, le bon état de ce corps doit faire une partie de son bonheur; et pour achever l'union, il faut que la partie intelligente pourvoie au corps qui lui est uni, la principale à rin(érieure. Ainsi , une des vérités que doit connaître l'âme unie à un corps, est ce qui regarde les besoins du corps, et les moyens d'y pourvoir. C'est à quoi servent les sensations^ comme nous venons de
i42 DE LA CONNAISSANCE
le dire, et comme nous l'avons établi ailleurs. Et notre ftme étant de telle nature, que ses idées intellectuelles sont universelles, abstraites, séparées de toute matière particulière, die avait besoin d'être avertie par quelque autre chose, de ce qui r^arde ce corps particulier à qui elle est unie, et les autres corps qui peuvent ou le secourir ou lui nuire ; et nous avons vu que les sensations lui sont données pour cela : par la vue, par l'ouïe, et par les autres sens, elle discerne par les objets (i) ce qui est propre ou contraire au corps. Le plaisir et la douleur la rendent attentive à ses besoins, et ne l'invitent pas seulement, mais la forcent à y pourvoir.
Voilà quelle devait être l'âme. Et de là il est aisé de déterminer quel devait être le corps.
n fallait premièrement qu'il fût capable de servir aux sensations, et par conséquent qu'il pût recevoir des impressions de tous côtés; puisque c'était à ces impressions que les sensations devaient être unies.
Mais si le corps n'était en état de prêter ses mouvements aux desseins de l'âme, en vain apprendrait-elle, par les sensations, ce qui est à rechercher et à fuir.
n a donc fallu que ce corps, si propre à recevoir les impressions, le fût aussi à exercer mille mouvements divers.
Pour tout cela il fallait le composer d'une infinité de parties délicates, et de plus les unir ensemble, en sorte qu'elles pussent agir en concours pour le bien commun.
En un mot, il fallait à l'âme un corps organique; et Dieu lui en a fait un capable des mouvements les plus forts, aussi bien que des plus délicats et des plus industrieux.
Ainsi tout l'homme est construit avec un dessein suivi, et avec un art admirable. Mais si la sagesse de son auteur éclate dans le tout, elle ne parait pas moins dans chaque partie.
IT. Le corps hamain est l'oavrage d*an dessein profond et admirable.
Nous venons de voir que notre corps devait être composé de beaucoup d'organes capables de recevoir les impressions des objets, •t d'exercer des mouvements proportionnés à ces impressions.
Ce dessein est parfaitement exécuté. Tout est ménagé^ dans le
(1) Par let ohjett nous paratt devoir être eplendu commo •*!! ^ tvitt ^Nintit h$ ob^elês per obséda,
^rps hamain, avec un artifice merveiUeui. Le corps reçoit de tous côtés les impressions des objets , sans être blessé. On lui a ioiiné des organes, pour éviter ce qui l'offense ou le détruit; et es corps environnants, qui font sur lui ce mauvais effet, font encore celui de lui causer de Téloignement. La délicatesse des parties, {uoiqu'elle aille à une finesse inconcevable, s'accorde avec la force 3t avec la solidité. Le jeu des ressorts n'est pas moins aisé que Terme; à peine sentons-nous battre notre cœmr, nous qui sentons les moinckes mouvements du debors, si peu qu'ils viennent à nous; les artères vont, le sang circule, les esprits coulent, toutes les parties s'incorporent leur nourriture sans troubler notre sommeil, sans distraire nos pensées, sans exciter tant soit peu notre sentiment; tant Dieu a mis de règle et de proportion, de délicatesse et de douceur, dans de si grands mouvements.
Ainsi nous pouvons dire avec assurance, que de toutes les proportions qui se trouvent dans les corps, celles du corps organique sont les plus parfaites, et les plus palpables.
Tant de parties si bien arrangées, et si propres aux usages pour lesquels elles sont faites; la disposition des valvules; le battement du cœur et des artères ; la délicatesse des parties du cerveau, et la variété de ses mouvements, d'où dépendent tous les autres; la distribution du sang et des esprits ; les effets différents de la respiration, qui ont un si grand usage dans le corps : tout cela est d'une économie, et s'il est permis d'user de ce mot, d'une mécanique si admirable, qu*on ne la peut voir sans ravissement, ni assez admirer la sagesse qui en ^ établi les règles.
n n'y a genre de machine qu'on ne trouve dans le corps humain. Pour sucer quelque liqueur, les lèvres servent de tuyau, et la langue sert de piston. Au poumon est attachée la trachée-artère, comme une espèce de flûte douce d'une fabrique particulière, qui, s'ou^ vrant plus ou moins, modifie l'air et diversifie les tons. La langue est un archet, qui, battant sur les dents et sur le palais, en tire des sons exquis. L'œil a ses humeurs et son cristallin, les réfractions s'y ménagent avec plus d'art que dans les verres les mieux taillés : il a aussi sa prunelle, qui se dilate et se resserre; tout son globe s'allonge ou s'aplatit selon l'axe de la vision, pour s'ajuster aux distances, comme les lunettes à longue vue. L'oreille a son tambour, où une peau aussi délicate que bien tendue, résonne au mouvement d'un petit marteau que le moindre bruit agite; die a, dans un os fort dur, des cavités pratiquées, pour faire re-
tentir la yoii, de la même sorte qu'elle retentit parmi les rochers et dans les échos. Les vaisseaux ont leurs soupapes ou valvules, tournées en tous sens; les os et les muscles ont leurs poulies et leurs leviers : les proportions qui font et les équilibres, et la multiplication des forces mouvantes, y sont observées dans une justesse où rien ne manque. Toutes les machines sont simples ; le jeu en est si aisé, et la structure si délicate, que toute autre machine est grossière en comparaison.
A rechercher de près les parties, on y voit de toute sorte de tissus; rien n'est mieux filé, rien n'est mieux passé, rien n'est serré plus exactement.
Nul ciseau, nul tour, nul pinceau ne peut approcher de la tendresse avec laquelle la nature tourne et arrondit ses sujets.
Tout ce que peut faire la séparation et le mélange des liqueurs, leur précipitation, leur digestion, leur fermentation , et le reste, est pratiqué si habilement dans le corps humain, qu'auprès de ces opérations, la chimie la plus fine n'est qu'une ignorance très-grossière.
On voit à quel dessein chaque chose a été faite : pourquoi le cœur, pourquoi le cerveau, pourquoi les esprits, pourquoi la bile, pourquoi le sang, pourquoi les autres humeurs. Qui voudra dire que le sang n'est pas fait pour nourrir l'animal ; que l'estomac, et les eaux qu'il jette par ses glandes, ne sont pas faites pour préparer par la digestion la formation du sang ; que les artères et les veines ne sont pas faites de la manière qu'il faut pour le contenir, pour le porter partout, pour le faire circuler continuellement ; que le cœur n'est pas fait pour donner le branle à cette circulation : qui voudra dire que la langue et les lèvres, avec leur prodigieuse mobihté, ne sont pas faites pour former la voix en mille sortes d'articulations, ou que la bouche n'a pas été mise à la place la plus convenable pour transmettre la nourriture à l'estomac ; que les dents n'y sont pas placées pour rompre cette nourriture , et la rendre capable d'entrer; que les eaux qui coulent dessus ne sont pas propres à la ramollir, et ne viennent pas pour cela à point nommé', ou que ce n'est pas pour ménager les organes et la place, que la bouche est pratiquée de manière que tout y sert également à la nourriture et à la parole : qui voudra dire ces choses, fera mieux de dire encore qu'un bâtiment n'est pas fait pour loger, et que ses appartements, ou engages, ou dégagés,^ ne sont pas construits pour la c -mmodité de la vie, ou pour faciliter les ministères
à ■ DE MEU ET DE S0I-3IÉIIfi. 143
néeemÊlÊ^PO\ ea un mot^ il se|a un ioBeosé qd ne mérite pas
iS^ikM^feDl-ètre qa*fl CuDe diie^^jj^rps humain n'a pœnt aSS^tede, parce qu'on n'en voit ^THithitecte avec les yeux; et qu'il ne suffît pas de trouver tant de raison et tant de dessein dans la disposition^ pour entendre qu'il n'est pas fait sans raison et sans dessein.
IHusieurs choses font remarquer combien est grand et profond l'artifice dont il est construit.
Les savants et les ignorants, s'ils ne sont tout à fait stupides, sont paiement saisis d'admiration, en le voyant. Tout homme qui le considère par lui-même , trouve faible tout ce qu'il a ou! dire; et un seul r^ard lui en dit plus que tous les dis(X)urs et tous les livres.
Depuis tant de temps qu'on r^arde, et qu'on étudie curieusement le corps humain, quoiqu'on sente que tout y a sa raison, on n'a pu encore parvenir à en pénétrer le fond. Plus on considère, plus on trouve de choses nouveUes, plus belles que les premières qu'on avait tant admirées: et quoiqu'on trouve très-grand ce qu'on a déjà découvert, on voit que ce n'est rien en comparaison de ce qui reste à chercher.
Par exemple, qu'on voie les muscles si forts et si tendres; si unis pour agir en concours, si d^agés pour ne se point mutuellement embarrasser; avec des filets si artistement tissus et si bien tors, comme il faut, pour faire leur jeu; au reste, si bien tendus, si bien soutenus, si proprement placés, si bien insérés où il faut; assurément on est ravi, et on ne peut quitter un si beau spectacle; et malgré qu'on en ait, un si grand ouvrage parle de son artisan. Et cependant tout cela est mort (3), faute de voir par où
(1) Engagés est le contraire de dégagit; ce sont des appartements qui ouvrent les uns sur les autres. — Les ministères, les services, du lalin minisUria.
(2) On a déjà indiqué (p. 6S, note i) ce passage, et quelques-uns des rapprochements quMl comporte.
(3) Toui cela désigne non les organes dont il vient d*étre question, mais les sentiments que Ton éprouve à tes contempler. Bossuet, en disant que tout cela est mort, veut dire que si cette contemplation ne reste complètement stérile (puisque «malgré qu*on en ait, un si grand ouvrage parle de ton artisan ») , du moins elle ne produit pas tout ce qu*elle produirait, si Ton savait par où les esprits s'insiiment, etc.
les esprits s'i"sir Gommenl V • adresse fixi secret prim
El parmi iuiit de spéculations i i ■ [ ." un. .■ii'iiTÎÏcl s'il est arrivé quelquefois à ceux qui a'y sont occupes, de désirer que pour plus de commodité les choses fussent autrement qu'ils ne les voyaient, ila ont trouvé qu'ils ne faisaient un si vun désir, que f^le d'avoir tout tu ; et personne n'a encore trouvé qu'un seul os dût être figuré autrement qu'il n'est, ni être articulé autre part, ni être emboîté plus commodément, ni être percé en d'autres endroits; ni donner aui muscles, dont il est l'appui, une place plus propre à i^ enclaver; ni enfin qu'il y eût aucune piûlie, dans tout le corpEi, à qui on pût seulement désirer on une autre constitution , ou une autre place.
n ne reste donc à désirer, dans une si belle machine, siâon qu'elle lùUe toujours, sans être jamais troublée et sans finir. Mais qui l'a bien entendue, en voit assez pour juger que son auteur ne pouvait pas manquer de moyens pour la réparer toujours, et enfin la rendre immortelle ; et que , maître de lui donner l'immortalité, il a voulu que nous connussions qu'il la peut donner par grftce, l'ôter par châtiment, et la rendre par récompense. La religion, qui vient là-dessus, nous apprend qu'en efiet c'est ainsi qu'il en & usé, et nous apprend, tout ensemble, à le louer et à le craindre.
En attendant l'immortalité qu'il nous promet, jouissons du beau spectacle des principes qui nous conservent si longtemps; et connaissons que tant de parties, où nous ne voyons qu'une impétuosité aveugle, ne pourraient pas concourir à cette Qn, si elles n'étaient, tout ensemble, et dirigées et formées par une cause intelligente.
Le secours mutuel que se prêtent ces parties les unes aux antres; quand la main, par exemple, se présente pour sauver la léte, qu'un c6té sert de contre-poids h l'autre que sa pente et sa pesanteur entraîne, et que le corps se situe naturellement de la manière la plus propre à se soutenir : ces actions et les autres de cette nature, qui sont si propres et si convenables à la conservation du corps, dès là qu'elles se font sans que notre raison y ait part, nous montrent qu'elles sont conduites, et les parties disposées par une nûson supérieure.
La même chose parait par cette augmentation de forces qui nous arrive dans les grandes passions. Nous avons vu ce que fiiit «t la
DE DIEU ET DE SOI-MÊME. i \1
colère^fc crainte; comme dles nous changant; comme Tune n^ 2^?*'^* ^ "^^^'^s anne, et comme Taulrc (aût de i^
ff^ dire, on înstrament propre àv^- Cest sans^floute wi îet de la nature (c'est-à-dire de DÎft), d'avoir premièremeflf {HToportionné les forces da corps à ses besoins ordinaires : mais d'aToir troavé le moyen de doubler les forces dans les besoins extraordinairement pressants, et de dissiper tellement le cerveau, le cceur et le sang (1), que les esprits, d'où dépend toute l'action du corps, devinssent dans les grands périls plus abondants et phis viCs; et ea. même temps fussent portés, sans que nous le sussions, aux parties où ils peuvent rendre la défense plus vigoureuse, ou la fuite plus l^re; c'est l'effet d'une sagesse inOnie.
Et cette augmentation de forces proportionné^ à nos besoins, nous fait voir que les passions, dans leur fond et dans la première institution de la nature, étaient faites pour nous aider; et que si maintenant elles nous nuisent aussi souvent qu'elles font, il faut qu'il soit arrivé depuis quelque désordre.
En effet, l'opération des passions dans le corps des animaux, loin de les embarrasser, les aide à ce que leur état demande; (j'excepte certains cas qui ont des causes particulières) et le contraire n'arriverait pas à l'bomme, s'il n'avait mérité, par quelque faute, qu'il se fit en lui quelque espèce de renversement.
Que si avec tant de moyens que Dieu nous a préparés pour la conservation de notre corps, il faut que chaque homme meure, l'univers n'y perd rien ; puisque, dans les mêmes principes qui conservent l'homme durant tant d'années, il se trouve encore de quoi en produire d'autres jusqu'à Tinfuii. Ce qui le nourrit, le rend fécond, et rend l'espèce immortelle. Un seul homme, un seul animal, une seule plante, suffit pour peupler toute la terre: le dessein de Dieu est si suivi, qu'une infinité de générations ne sont que l'effet d'un seul mouvement continué sur les mêmes règles, et en conformité du premier branle que la nature a reçu au commencement.
(1) Ditsiper qui signifie proprement répandre çà et là; dittipare, epargere qua e là (Forceliini), ne s'applique ici, avec une propriôié parfaite, qu'aux mouvements supposés du sang et des etpritS| et ne peut se dire, même dans l'bypolbése adoptée par Bossuct^ de ceux du cerveau et du cœur. Y. pour It manière dont les choses sont censées te passer, le ch. III , art. 11, Dei passione et à uelle dispotUion di* eorpt eUêi *n%t untt'S.
148 DE Là «ONNAISSANCfi
Quel architecte est «ildi. ^^^
met un principe f^^^^'^WM
mortaliser^ puw^^j^ 8oa oiivrag<4>ffijétiil^iB
pas iounortatiser qdCi^K OQvrage qu'3 ' '
tt IKNIB cwMi d é rtpe une plante qui porte en elle-même la graine, #où il m fonm-tme autre plante, nous serons forcés d'avouer ^'flytiaos cette graine un principe secret d'ordre et d'arrangMMOtf puisqu'on voit les branches, les feuilles, les fleurs et les fkirits s'expliquer (2) et se développer de là avec une telle râlante; et nous verrons, en même temps, qu'il n*y a qu'une profonde sagesse qui ait pu renfermer toute une grande plante dans une si petite graine, et l'en faire sortir par des mouvements si réglés. ^
Mais la formation de nos corps est beaucoup plus admirable, puisqu'il y a sans comparaison plus de justesse, plus de variété, et plus de rapports entre toutes les parties.
Il n'y a rien certainement de plus merveilleux, que de considérer tout un grand ouvrage dans ses premiers principes, où il est comme ramassé, et où il se trouve tout entier en petit.
On admire avec raison la beauté et l'artifice d'un moule, où, la matière étant jetée, il s'en forme un visage fait au naturel, ou quelque autre figure régulière. Mais tout cela est grossier en com-< paraison des principes d'où viennent nos corps , par lesquels une si belle structure se forme de si petits commencements, se conserve d'une manière si aisée, se répare dans sa chute ^ et se perpétue par un ordre si immuable.
Les plantes et les animaux, en se perpétuant sans dessein les uns les autres avec une exacte ressemblance, font voir qu'ils ont été une fois formés avec dessein sur un modèle immuable, sur une idée étemelle.
Ainsi nos corps, dans leur formation et dans leur conservation, portent la marque d'une invention, d'un dessein, d'une industrie inexplicable. Tout y a sa raison, tout y a sa fin, tout y a sa proportion et sa mesure, et par conséquent tout est fait par art.
111. Dessein merveilleux dans les sensations, et dans les choses qui en
dépendent.
Mais que servirait à l'âme d'avoir un corps si sagement con-
(1) Caducus, exposé à tomber.
(2) Syuoriyme de développer , du lalin expliearet ne s* emploie ordiitairemenl qu*au Gguré.
W, DiET ET IC SOi-)IË]IE. I ;>
^^^«f> <^, 4|Bi le acift Mriàm, aVtiii A^itite
à disSSS^Ies oljels qaà peanait détram^du enlKladir tm bon état le ooqis <|iii kà «tmiL
Bien plôs, il a ùSbn <pi^éÊft ffit oUi^ à CD |««adre sciîii par qoekioe dnse de fort ; c'est ce <|Qe font le ptabîr el la douleur» qui loi Tenant à Foocasion des b^oins du coqis ou de ses boniMS dispositions, Fet^agent à pourfoir à ce qui le touche.
Au reste, nous arons asseï obsene la juste proportion qui se troure entre Fét^anlement passager des noCs, et les sensations ; entre les impressions permanentes àa cerveau, et les imaginations qui devaient dura* et se renonvda' de temps en temps ; eulln entre ces secr^es dispositions du corps, qui Tébranlent pour s*ap|)ro* cher ou s'élmgner de certains objets, et les désirs ou les aversions» par lesquds Fâme s'y unit, ou s'en éloigne par la poisée (1).
Par là s'entend admirablemait bien l'ordre que tiennent la sen* sation, l'imagination, et la passion, tant entre elles qu'à l'égard des mouvements corporels, d'où elles dépendent. Et ce qui acliève de faire voir la beauté d'une proportion si juste, est que la même suite qui se trouve entre trois dispositions du corps, se trouve aussi entre trois dispositions de l'âme. Je veux dire que comme la disposition qu'a le corps, dans les passions, à s'avancer ou se reculer, dépend des impressions du cerveau, et les impression» du cerveau de l'ébranlement des nerfs ; ainsi le désir et les aversions dépendent naturellement des imaginations^ comme celles-ci dépendent des sensations.
IV. La raison nécessaire pour juger des sensations, et régler les mouvements extérieurs, devait nous être donnée, et ne l'a pos élé sans un grand dessein.
Hais quoique l'Ame soit avertie des besoins du corps, et de la diversité des objets, par les sensations et les passions, elle ne pro- Qterait pas de ces avertissements sans ce principe secret de raisonnement, par lequel elle comprend les rapports des choses, et juge de ce qu'elles lui font expérimenter.
Ce même principe de raisonnement la fait sortir de son corps, pour ét^idre ses regards sur le reste de la nature, et comprendre l'enchaînement des parties qui composent un si grand toni.
(1) y. escen eb. UI, «ru 8-19»
15o D^^ONNAISSAi;^
A ces connaissancanMRn Joîiifér
d'elle-même , et capa^ ^nser, aeloii la niflonT sentiments^ et des cémnimaoes nèdies.
Et c'était de cette Tokmté qu'il fallait faire dépendre les membres du corps, afin que la partie principale eût l'empire qui lui con?enait sur la moindre.
Aussi YoyonsHfious qu'il est ainsi. Nos muscles agissent^ nos membres remuent, et notre corps est transporté à l'instadt que nous le voulons. Cet empire est une image du pouvoir absolu de Dieu , qui remue tout l'univers par sa volonté, et y fait tout ce qu'il lui plait.
Et il a tellement voulu que tous ces mouvements de notre corps servissent à la volonté, que même les involontaires, par où se fait la distribution des esprits et des aliments, tendent naturellement à rendre le corps plus obéissant; puisque jamais il n'obéit mieux que lorsqu'il est sain, c'est-à-dire, quand ses mouvements naturels et intérieurs, vont selon leur règle.
Ainsi les mouvements intérieurs, qui sont naturels et nécessaires, servent à faciliter les mouvements extérieurs qui sont volontaires.
Mais en même temps que Dieu a soumis à la volonté les mouvements extérieurs, il nous a laissé deux marques sensibles que cet empire dépendait d'une autre puissance. La première est que le pouvoir de la volonté a des bornes, et que l'effet en est empêché par la mauvaise disposition des membres, qui devraient être soumis. La seconde, que nous remuons notre corps sans savoir comment, sans connaître aucun des ressorts qui servent à le remuer, et souvent même sans discerner les mouvements que nous faisons, comme il se voit principalement dans la parole.
Il paraît donc que ce corps est un instrument fabriqué, et soumis à notre volonté, par une puissance qui est hors de nous; et toutes les fois que nous nous en servons, soit pour parler, ou pour respirer, ou pour nous mouvoir en quelque façon que ce soit, nous devrions toujours sentii Dieu présent.
V. L'intelligence a pour objet des vérités éternelles, qui ne sont antre chose que Dieu même , où elles sont toujours subsistantes et toujours parfaitement entendues.
Mais rien ne sert tant à l'âme pour a'éle^er à son auteur, que
la coon^saiice qu'dle a d'dle-même, et de sea sublimes opérationSVJ^^^JDQUI^^ODs appelées intelleetuelles.
Nous aTons déjà ren^arqué que rentendement a pour objet des vérités étemelles.
Les règles des proportions (1), par lesquelles nous mesurons toutes choses, sont éternelles et invariables.
Nous connaissons clairement que tout se fait dans l'univers par la proportion du plus grand au plus petit, et du plus fort au plus faible ; et nous en savons assez pour connaître que ces proportions se r2q>portent à des principes d'étemelle vérité.
Tout ce qui se démontre en Mathématique et en quelque autre science que ce soit, est éternel et immuable ; puisque reffet de la démonstration est de faire voir que la chose ne peut être autrement qu'elle est démontrée.
Aussi, pour entendre la nature et les propriétés des choses que je connais, par exemple, ou d'un triangle, ou d'un carré, ou d'un cercle, ou les proportions de ces figures, et de toutes autres figures entre elles, je n'ai pas besoin de savoir qu'il y en ait de telles dans la nature; et je suis assuré de n'en avoir jamais ni tracé ni vu de parfaites. Je n'ai pas besoin non plus de songer qu*il y ait quelques mouvements dans le monde, pour entendre la nature du mouvement même, ou celle des lignes que chaque mouvement décrit, les suites de ce mouvement, et les proportions selon lesquelles il augmente ou diminue dans les graves et les choses jetées. Dès que l'idée de ces choses s'est une fois réveillée dans mon esprit, je connais que, soit qu'elles soient, ou qu'elles ne soient pas actuellement, c'est ainsi qu'elles doivent être, et qu'il est impossible qu'elles soient d'une autre nature, ou se fassent d'une autre façon.
(1) Let règles det proportions Nous connaissons que tout se fait
dans Vunivers par la proportion du plus grand au plus petit, et du plus fort au plus faible, ele. Ces expressions ne dous paraissent pas safBsammenl claires. Cela tient sans doute à ce que Bossuet a compris, sous une formule commune, deux ordres différents de vérités. Nous admettons qu'eu Mathématique, tout peut s*eipliquer par les principes éternels et immuables des relations qu*expriment les mots proportion du plus grand au plus petit, et du plus fort au plus faible. Mais n'est-il pas beaucoup d'autres convenances dont il faut tenir compte, en passant aui lois du monde physique, et surtout à celles du monde moral? Les vérités éternelles y tiennent encore une large* place; mais elles n'y régnent plus exclusivement, cellet •urtoui qui ont pour objet les proportions dont on vient de parler*
lo2 DE ÏA CONNAISSANCE
Et pour venir à quelque chose qui J9ûi»; j'entends, par ces principat flo îém autre être que rhomme, et ifH mrnw.ln quand Dieu aurait résolu 4t' tflB oéor ancop jBtre ; le cféroir essentiel de Thomme , dès |^ qgTii eit cspafifé'He raisonner, est de vivre selon la raison, et (fê chercher son auteur, de peur de lu manquer de reconnaissance, si, faute de le chercher, il l'ignorait.
Toutes ces vérités, et toutes celles que j'en déduis par un raisonnement certain, subsistent indépendamment de tous les temps: en quelque temps que je mette un entendement humain, il les connaîtra ; mais, en les connaissant, il les trouvera vérités, il ne les fera pas telles; car ce ne sont pas nos connaissances qui font leurs objets, elles les supposent. Ainsi ces vérités subsistent devant tous les siècles, et devant qu'il y ait eu un entendement humain : et quand tout ce qui se fait par les règles des proportions, c'està-dire, tout ce que je vois dans la nature, serait détruit, excepté moi , ces règles se conserveraient dans ma pensée ; et je verrais clairement qu'elles seraient toujours bonnes et toujours véritables, quand moi-même je serais détruit, et quand il n'y aurait personne qui fût capable de les comprendre.
Si je cherche maintenant, où, et en quel sujet elles subsistent étemelles et immuables, comme elles sont, je suis obligé d'avouer un être, où la vérité est éternellement subsistante, et où elle est toujours entendue ; et cet être doit être la vérité même, et doit être toute vérité ; et c'est de lui que la vérité dérive dans tout ce qui est, et ce qui s'entend hors de lui.
C'est donc en lui, d'une certaine manière qui m'est incompréhensible, c'est en lui, dis-je, que je vois ces vérités étemelles; et les voir, c'est me tourner à celui qui est immuablement toute vé- Tité, et recevoir ses lumières.
Cet objet éternel, c'est Dieu, étemellement subsistant, étemellement véritable, étemellement la vérité même.
Et en effet, parmi ces vérités éternelles que je connais, une des plus certaines est celle-ci, qu'il y a quelque chose au monde qui existe d'elle-même , par conséquent qui est étemelle et immuable.
Qu'il y ait un seul moment où rien ne soit, étemellement rien ne sera. Ainsi le néant sera à jamais toute vérité, et rien ne sera vrai que le néant; chose absurde et contradictoire.
y a donc nécessairement quelque chose qui est avant tous les
DE DIEU ET DE SOÏ-Mft^îE. 4-;3
temps^ et de toute éternité; et c'est dans cet éternel, que ces vérités étemelles subsistent.
Cest là aussi que je les vois (1). Tous les autres hommes les voient, comme moi, ces vérités étemelles ; et tous, nous les voyons toujours les mêmes, et nous les voyons être devant nous (2); car nous avons commencé, et nous le savons, et nous savons que ces vérités ont toujours été.
Ainsi nous les voyons dans une lumière supérieure à nousmêmes, et c'est dans cette lumière supérieure que nous voyons aussi si nous faisons bien ou mal, c'est-à-dire» si nous agissons, ou non, selon ces principes constitutif de notre être.
Là donc nous voyons, avec toutes les autres vérités, les règles invariables de nos mœurs ; et nous voyons qu'il y a des choses d'un devoir indispensable, et que dans celles qui sont naturellement indifférentes, le vrai devoir est de s'accommoder au plus grand bien de la société humaine.
Ainsi un homme de bien laisse régler l'ordre des successions et de la police aux lois civiles, comme il laisse régler le langage et la forme des habits à la coutume (3) ; mais il écoute en lui-même une loi inviolable qui lui dit, qu'Ù ne faut faire tort à personne, et qu'il vaut mieux qu'on nous en fasse que d'en fabre à qui que ce soit.
En ces règles invariables, un sujet, qui se sent partie d'un Etat, voit qu'il doit l'obéissance au prince qui est chargé de la conduite du tout; autrement la paix du monde serait renversée. Et un prince y voit aussi qu'il gouverne mal , s'il regarde ses plaisirs et ses passions, plutôt que la raison, et le bien des peuples qui lui sont commis.
L'homme qui voit ces vérités, par ces vérités se juge lui-même, et se condamne quand il s'en écarte. Ou plutôt ce sont ces vérités qui le jugent, puisque ce ne sont pas elles qui s'accommodent aux jugements humains, mais les jugements humains qui s'accommodent à elles.
Et rhomme juge droitement, lorsque, sentant ses jugements variables de leur nature , il leur donne pour règle ces vérités éternelles
(1) y. rintrodacUon.
(S) Devant nouM^ c'est-à-dire awmt tiout.
(3) «Un philo8.*phe, dit La Bruyère, se laisse babiller par son taineur. » {CaraeUres, cb. XIII, D» la mode.) — On peut aussi compaier ce passage a ai premières pages de la 3* partie du Diteoun de la mélhode.
Ui . DE U CONNAISSANCE
Ces vérités étemelles, que tout entendement aperçoit toujours les mêmes, par lesquelles tout entendement est réglé, sont quelque chose de Dieu, ou plutôt sont Dieu même.
Car toutes ces vérités étemelles ne sont au fond qu'une seule yérité. En effet, je m'aperçois, en raisonnant, que ces vérités sont suivies. La même vérité qui me fait voir que les mouvements ont certaines règles, me fait voir que les actions de ma volonté doivent aussi avoir les leurs. Et je vois ces deux vérités dans cette vérité commune, qui me dit que tout a sa loi, que tout a son ordre: ainsi la vérité est une, de soi; qui la connaît en partie, en voit plusieurs; qui les verrait parfaitement, n'en verrait qu'une.
Et il faut nécessairement que la vérité soit quelque part trèsparfaitement entendue, et l'homme en est à lui-même une preuve indubitable.
Car soit qu'il la considère lui-même, ou qu'il étende sa vue sur tous les êtres qui l'environnent, il voit tout soumis à des lois certaines, et aux règles immuables de la vérité. Il voit qu'il entend ces lois, du moins en partie, lui qui n'a fait ni lui-même, ni aucune autre partie de l'univers, quelque petite qu'elle soit; il voit bien que rien n'aurait été fait, si ces lois n'étaient ailleurs parfaitement entendues; et il voit qu'il faut reconnaître une sagesse étemelle, où toute loi, tout ordre, toute proportion ait sa raison primitive.
Car il est absurde qu'il y ait tant de suite dans les vérités, tant de proportion dans les choses, tant d'économie dans leur assemblage; c'est-à-dire dans le monde; et que cette suite, cette proportion, cette économie ne soit nulle part bien entendue : et l'homme, qui n'a rien fait, la connaissant véritablement, quoique non pas pleinement, doit juger qu'il y a quelqu'un qui la connaît dans sa perfection , et que ce sera celui-là même qui aura tout fait.
VI. L'âme connait , par ^imperfection de son intelligence , qu'il y a ailleurs
une intelligence parfaite.
Nous n'avons donc qu'à réfléchu* sur nos propres opérations, pour entendre que nous venons d'un plus haut principe.
Car dès laque notre âme se sent capable d'entendre, d'affirmer et de nier, et que d'ailleurs elle sent qu'elle ignore beaucoup de choses, qu'elle se trompe souvent, et que souvent aussi, pour
s'empdcher d'être trompée, elle est forcée à suspendre son jugement^ et à se tenir dans le doute; elle voit, à la vérité, qu'elle a en eUe un bon principe, mais elle voit aussi qu'il est imparfait, et qu'il y a une sagesse plus haute à qui elle doit son être.
En efiét, le parfait est plus tôt que l'imparfait, et l'imparfait le suppose; comme le moins suppose le plus, dont il est la diminution: et comme le mal suppose le bien, dont il est la privation, ainsi il est naturel que l'imparfait suppose le parfait, dont il est, pour ainsi dire, déchu : et si une sagesse imparfaite, telle que la nôtre, qui peut douter, ignorer, se tromper, ne laisse pas d'être ; à plus forte raison, devons-nous croire que la sagesse parfaite est et subsiste, et que la nôtre n'en est qu'une étincelle (1).
Car si nous étions tout seuls intelligents dans le monde, nous seuls, nous vaudrions mieux, avec notre intelligence imparfaite, que tout le reste qui serait tout à fait brut et stupide; et on ne pourrait comprendre d'où viendrait, dans ce tout qui n'entend pas^ cette partie qui entend, l'intelligence ne pouvant pas naître d'une chose brute et insensée. U faudrait donc que notre âme, avec son
(1) «On dit : Le parfait n*est pas; le parfait n*e8t qu*une Idée de notre esprit qui va s^élevant de Timparfait, qu*on Yoit de ses yeux, jusqu^à une perfection qui ii*a de réalité que dans la pensée. G*est le raisonnement que rimpie voudrait faire dans son cœur insensé, qui ne songe pas que le parfait est le premier, et en soi, et dans nos idées, et que l'imparfait en toutes façons n'en est qu'une dégradation. Dis, mon âme, comment entendstu le néant, sinon par Télre? Gomment entends-tu la privaUon, si ce n'est par la forme dont elle prive? Gomment fimperfection, si ce n'est par la perfection dont elle déchoit?... Il y a donc primitivement une intelligence, une science certaine, une vérité, une fermeté, une inflexibilité dans le bien, une régie, un ordre, avant qu'il y ait une déchéance de toutes ces choses : en un mot, il y a une perfection avant qu'il y ait un défaut.... Voilà donc un être parfait; voilà Dieu, nature parfaite et heureuse. » (Bossuet, Elever tions tur les myitèret, i'« semaine ; 2« Elévation.) — Gf. Descartes, Dit' cours de ia méthode f 4* partie : «De tenir du néant l'idée d'un être plus parfait que le mien, c'était chose manifestement impossible; et pour ce qu'il n'y a pas moins de répugnance que le plus parfait soit une suite et une dépendance du moins parfait, qu'il y en a que de rien procède quelque chose. Je ne la pouvais tenir non plus de moi-même : de façon qu'il resiait qu'elle eût été mise en moi par une nature qui fût véritablement plus parfaite que Je n'étais.... c'est-à-dire, pour m'expliquer en un mot, qui fût Dieu. » — y. aussi la 3* Méditation et les Répomet de VÀuteur aux objections qui lui ont été adressées, notamment à celles de Gassendi sur It 3* Méditation.
intelligence imparfaite^ ne laissât pas d'être par elle-mômc, par conséquent d'être étemelle et indépendante de toute autre chose; ce que nul homme ^ quelque fou qu'il soit, n'osant penser de soimême, il reste qu'il connaisse au-dessus de lui une intelligence parfaite, dont toute autre reçoive la faculté et la mesure d'entendre.
Nous connaissons donc par nous-mêmes, et par notre propre imperfection, qu'il y a une sagesse infinie, qui ne se trompe jamais, qui ne doute de rien, qui n'ignore rien, parce qu'elle a une pleine compréhension de la vérité, ou plutôt qu'elle est la vérité même.
Cette sagesse est elle-même sa règle; de sorte qu'elle ne peut jamais faillir, et c'est à elle à régler toutes choses.
Par la même raison, nous connaissons qu'il y a une souveraine bonté qui ne peut jamais faire aucun mal; au lieu que notre volonté imparfoite, si elle peut faire le bien, peut aussi s'en détourner.
De là nous devons conclure, que la perfection de Dieu est infinie, car il a tout en lui-même ; sa puissance l'est aussi, de sorte qu'il n'a qu'à vouloir pour faire tout ce qu'il lui plaît.
C'est pourquoi il n'a eu besoin d'aucune matière précédente pour créer le monde. Comme il en trouve le plan et le dessein dans sa sagesse, et la source dans sa bonté, il ne lui faut aussi pour l'exécution que sa seule volonté toute-puissante.
Mais quoiqu'il fasse de si grandes choses, il n'en a aucun besoin, et il est heureux en se possédant lui-même.
L'idée même du bonheur nous mène à Dieu; car si nous avons l'idée du bonheur, puisque d'ailleurs nous n'en pouvons voir la vérité en nous-mêmes, il faut qu'elle nous vienne d'ailleurs; il faut, dis-je, qu'il y ait ailleurs une nature vraiment bienheureuse; que si elle est bienheureuse, elle n'a rien à désirer, elle est parfaite; et cette nature bienheureuse, parfaite, pleine de tout bien, qu'estrce autre chose que Dieu?
n n'y a rien de plus existant ni de plus vivant que lui, parce qu'il est et qu'il vit éternellement. Il ne peut pas qu'il ne soit, lui qui possède la plénitude de l'être, ou plutôt qui est l'Etre même, selon ce qu'il dit, parlant à Moïse (i) : Jb suis celui qui suis; celui QUI est m'envoie à vous (2).
(1) Eœod, III, 14.
'^ (2) On voit par une note sur le manuscrit de Bossueti que son dessein
DE DIEU ET DE SOÎ-!ifÈME. 157
Vir Lime qui connaît Dien, et se sent capable de Taimer, sent dès là qu'elle est faite ponr loi, et qu'elle tient tout de loi.
En la présence d'un Etre si grand et si parfait, l'àme se trouve elle-mèine un pur néants et ne voit rien en elle qui mérite d'être estimé^ si ce n'est qu'elle est capable de connaître et d'aimer Dieu.
Elle sent, par là, qu'elle est née pour lui. Car si l'intelligence est pour le vrai, et que l'amour soit pour le bien, le premier vrai a droit d'occuper toute notre intelligence, et le souTerain bien a droit de posséder tout notre amour.
Mais nul ne connaît Dieu, que celui que Dieu éclaire; et nul n'aime Dieu, que celui à qui il inspire son amour. Car c'est à lui de donner à sa créature tout le bien qu'elle possède, et par conséquent le plus excellent de tous les biens , qui est de le connaître et de l'aimer.
Ainsi, le même qui a donné l'être à la créature raisonnable, lui a donné le bien-être. Il lui donne la yie, il lui donne la bonne vie, il lui donne d'être juste, il lui donne d'être saint, il lui donne enfin d'être bienheureux.
vm. L'âme connaît sa nature, en connaissant qu'elle est faite à l'image
de Dieu.
Je commence ici à me connaître mieux que je n'avais jamais fait, en me considérant par rapport à celui dont je tiens l'être.
Moïse, qui m'a dit que j'étais fait à l'image et ressemblance de Dieu, en ce seul mot, m'a mieux appris quelle est ma nature, que ne peuvent faire tous les livres et tous les discours des philosophes.
J'entends, et Dieu entend. Dieu entend qu'il est, j'entends que Dieu est, et j'entends que je suis. Voilà déjà un trait de cette divine ressemblance. Mais il faut ici considérer ce que c'est qu'entendre à Dieu, et ce que c'est qu'entendre à moi.
Dieu est la vérité même, et l'intelligence même, vérité infinie, intelligence infinie. Ainsi, dans le rapport mutuel qu'ont ensemble la vérité et l'intelligence, l'une et lautre trouvent en Dieu leur
était de donner à cet article uo peu d*étendue. Voici ce qu*on y lit : « Quelque part ici marquer la démonstration de ce qui est, do ce qui est immuable, de ce qui est étemel, de ce qui est parfait, antérieur à ce qui n*cst pas, à ce qui n*est pas toujours le même, à ce qui n'est pas parfait : Saint Augustin; Boeee; saint Tiiomas. » (Note d» VEdiU de Parii.)
<o8 DE LA CONNAISSANCE
perfection; puisque rintelligeuce qui est infinie^ comprend la vérité tout entière > et que la vérité infinie trouve une intelligence ^e à elle.
Par là donc la vérité et Tintelligence ne font qu'un ; et il se trouve une intelligence^ c'est-à-dire Dieu^ qui, étant aussi la vérité même, est elle-même son unique objet (1).
11 n'en est pas ainsi des autres choses qui entendent. Car quand j'entends cette vérité. Dieu est, cette vérité n'est pas mon intelligence. Ainsi l'intelligence et l'objet, en moi, peuvent être deux; en Dieu, ce n'est jamais qu'un. Car il n'entend que lui-même, et il entend tout en lui-même, parce que tout ce qui est^ et n'est pas lui, est en lui comme dans sa cause.
Mais c'est une cause intelligente qui fait tout par raison et par art, qui par conséquent a en elle-i|;ême, ou plutôt qui est ellemême l'idée et la raison primitive de tout ce qui est.
Et les choses qui sont hors de lui n'ont leur être ni leur vérité, que par rapport à cette idée éternelle et primitive.
Car les ouvrages de l'art n'ont leur être et leur vérité parfaite, que par le rapport qu'ils ont avec l'idée de l'artisan.
L'architecte a dessiné dans son esprit un palais ou un temple, avant que d'en avoir mis le plan sur le papier; et cette idée intérieure de rarchitecte,^est le vrai plan et le vrai modèle de ce palais ou de ce temple.
Ce palais ou ce temple seropt le vrai palais ou le vrai temple que l'architecte a voulu faire, quand ils répondront parfaitement à cette idée intérieure qu'il en a formée.
S'ils n'y répondent pas, l'architecte dira : Ce n'est pas là l'ouvrage que j'ai médité. Si la chose est parfaitement exécutée selon son projet, il dira : Voilà mon dessein au vrai, voilà le vrai temple que je voulais construire.
Ainsi tout est vrai dans les créatures de Dieu , parce que tout répond à l'idée de cet Architecte éternel, qui fait tout ce qu'il veut, et comme il veut.
C'est pourquoi Moïse l'introduit dans le monde qu'il venait de faire, et il dit qu'après avoir vu son ouvrage, il le trouva bon.
(I) Ceci peat être comparé, sous certaines réserves, que ce n'esl pas ici le lieu de développer, à la définition donnée par Xiistolef Métaphysique XII, 9 : a La pensée ( it 8*agit de la pensée suprême, c*e8t-à-dire de Dieu ) est I» pensée de la pensée » Êiriv lo vdiamç vo'vxrKdç voviaiç
c'cst-à-dtrf, qu*il le troo¥a conforme à sod dessein ; et il le Tit bon, Yrai et pirfidt^ où il aTait to qo*îl le faBait faire VA, c'est-à-dire, dans son idée éternelle.
Mais ce Diea, qui a^ait lait un oonage si bien entendu, et si capaUe de satisfaire tout ce qui entend, a touIu qu'il y eût parmi ses ouvrages quelque chose qui entendît et son ourrage et luimême.
n a donc fait des natures intelligentes, et je me trtHne être de ce nombre. Car f entends et que je suis, et que Dieu est, et que beaucoup d'antres choses sont, et que moi et les autres choses ne serions pas, si Dieu n'avait pas voulu que nous fussions.
Dès là f entends les choses comme elks sont, ma pensée leur devient conforme, car je les poise telles qu'dles sont; et elles se trouvent conformes à ma pensée, car elles sont comme je les pense.
Voilà donc quelle est ma nature, pouvoir être conforme à tout, c'est-à-dire, pouvoir recevoir l'impression de la vérité; en un mot, pouvoir l'entendre.
rai trouvé cela en Dieu; car il entend tout, il sait tout. Les choses sont comme il les voit; mais ce n'est pas comme moi, qui, pour bien penser, dois rendre ma pensée conforme aux choses qui sont hors de moi. Dieu ne rend pas sa pensée conforme aux choses qui sont hors de lui : au contraire, il rend les choses qui sont hors de lui , conformes à sa pensée étemelle. EnGn , il est la r^le , il ne reçoit pas de dehors l'impression de la vérité, il est la vérité même ; il est la vérité qui s'entend parfaitement elle-même.
En cela donc je me reconnais fait à son image; non son image parfaite, car je serais comme lui la vérité même; mais fait à sou image, capable de recevoir l'impression de la vérité.
IX. L*àme qui entend la vérité reçoit en elle-même one iœprefision divine, qui la rend conforme à Dieu.
Et quand je reçois actuellement cette impression, quand j'entends actuellement la vérité que j'étais capable d'entendre , que m'arrive-t-il, sinon d'être actuellement éclairé de Dieu, et rendu conforme à lui?
D'où me pourrait venir l'impression de la vérité? Me vient-elle des choses mêmes? Est-ce le soleil qui s'imprime en moi, pour me faire connaître ce qu'il est, lui que je vois si petit, malgré sa grandeur immense? Que fait-il en moi, ce soleil si grand et si
vaste, par le prodigieux épanchement de ses rayons? que (àii-il, que d'exciter dans mes nerfs quelque léger tremblement^ d'imprimer quelque petite marque dans mon cerveau? N'ai-je pas n que la sensation, qui s'élève ensuite, ne me représente ri^d dece qui se fait, ni dans le soleil, ni dans mes organes; et que si ï&ttends que le soleil est si grand, que ses rayons sont si vifs, et traversent en moins d'un clin d'œil un espace immense, je vois ces vérités dans une lumière intérieure, c'est-à-dire, dans ma raison, par laquelle je juge et des sens, et de leurs organes, et de leurs objets?
Et d'où vient à mon esprit cette impression si pure de la vérité? D'où lui viennent ces règles immuables qui dirigent le raisonnement, qui forment les mœurs, par lesquelles il découvre les proportions secrètes des figures et des mouvements? d'où lui viennent, en un mot, ces vérités étemelles que j'ai tant considérées? Sont-ce les triangles, et les carrés, et les cercles que je trace grossièrement sur le papier, qui impriment dans mon esprit leurs proportions et leurs rapports ? ou bien y en a-t-il d'autres, dont la parfaite justesse fasse cet effet? Où les ai-je vus ces cercles et ces triangles si justes , moi qui suis assuré de n'avoir jamais vu aucune figure parfaitement régulière, et qui entends néanmoins si parfaitement cette régularité? Y a-t-il quelque part, ou dans le monde, ou hors du monde, des triangles ou des cercles, subsistant dans cette parfaite régularité, d'où elle serait imprimée dans mon esprit? Et ces règles du raisonnement et des mœurs subsistentelles aussi en quelque part, d'où elles me communiquent leur vérité immuable t Ou bien, n'est-ce pas plutôt que celui qui a répandu partout la mesure, la proportion, la vérité même, en imprime en mon esprit l'idée certaine?
Mais qu'est-ce que cette idée? Est-ce lui-même qui me montre en sa vérité tout ce qu'il lui plaît que j'entende, ou quelque impression de lui-même, ou les deux ensemble?
Et que serait-ce que cette impression? Quoi , quelque chose de semblable à la marque d'un cachet gravé sur la cire ? Grossière imagination, qui ferait l'âme corporelle, et la cire intelligente.
Il faut donc entendre que l'âme, faite à l'image de Dieu, capable d'entendre la vérité, qui est Dieu même, se tourne actuellement vers son original, c'est-à-dire, vers Dieu, où la vérité lui paraît autant que Dieu la lui veut faire paraître. Car il est maître de se montrer autant qu'il veut; et quand il se montre pleinement, l'homme est heureux.
CTest nue chose étonnante qae l'homme entende tant de vérités^ sans entoidre en même temps qae toute mérité Tient de Dieu, qu'elle est en Dieu, qu'elle est Dieu même. Mais c'est qu'il est enchanté par ses sens et par ses passions trompeuses ; et il ressemble à celui qui , renfermé dans son cabinet , où il s'occupe de ses affaires, se sert de la lumière sans se mettre en peine d'où elle lui Yi^t.
Enfin donc, il est certain qu'en Dieu est la raison primitive de tout ce qui est, et de tout ce qui s'entend dans l'univers ; qu'il est la vérité originale, et que tout est vrai par rapport à son idée éternelle; que cherchant la vérité nous le cherchons, que la trouvant nous le trouvons, et lui dévenons conformes.