‹ De la connaissance de Dieu et de soi-méme (volume 2)Chapitre 19 sur 29 · X. L'image de Bieo s'achève en l'âme par une volonté droite · texte numérisé non relu

X. L'image de Bieo s'achève en l'âme par une volonté droite

Nous avons vu que l'âme, qui cherche et qui trouve en Dieu la vérité, se tourne vers lui pour la concevoir. Qu'est-ce donc que se tourner vers Dieu? Est-ce que l'âme se remue comme un corps, et quitte une place pour en prendre une autre? Mais certes un tel mouvement n'a rien de commun avec entendre. Ce n'est pas être transporté d'un lieu à un autre, que de commencer à entendre ce qu'on n'entendait pas. On ne s'approche pas, comme on fait d'un corps, de Dieu qui est toujours et partout invisiblement présent. L'âme l'a toujours en elle-même, car c'est par lui qu'elle subsiste. Mais pour voir, ce n'est pas assez d'avoir la lumière présente, il faut se tourner vers elle, il lui faut ouvrir les yeux; l'âme a aussi sa manière de se tourner vers Dieu, qui est sa lumière, parce qu'il est la vérité ; et se tourner à cette lumière, c'est-à-dire, à la vérité, c'est en un mot vouloir l'entendre.

L'âme est droite par cette volonté , parce qu'elle s'attache à la règle de toutes ses pensées, qui n'est autre que la vérité.

Là s'achève aussi la conformité de l'âme avec Dieu. Car l'âme qui veut entendre la vérité, aime dès là cette vérité que Dieu aime éternellement; et l'effet de cet amour de la vérité, est de nous la faire chercher avec une ardeur infatigable, de nous y attacher immuablement quand elle nous est connue, et de la faire régner sur tous nos désirs.

Mais l'amour de la vérité en suppose quelque connaissance. Dieu donc, qui nous a faits à son image, c'est-à-dire, qui nous a faits pour entendre et pour aimer la vérité à son exemple, commence

iG2 DE LA CONNAISSANCE

d'abord à nous en donner Tidée générale^ par laquelle il nous sollicite à en chercher la pleine possession^ où nous avançons à mesure que l'amour de la vérité s'épure et s'enflamme en nous.

Au reste, la vérité et le bien ne sont que la même chose. Car le souverain bien est la vérité entendue et aimée parfaitement. Dieu donc, toujours entendu et toujours aimé de lui-même, est sans doute le souverain bien; dès là il est parfait, et se possédant lui-même, il est heureux.

n est donc heureux et parfait, parce qu'il entend et aime sans fin le plus digne de tous les objets, c'est-à-dire lui-même.

Il n'appartient qu'à celui qui seul est de soi, d'être lui-même sa félicité. L'homme qui n'est rien de soi, n'a rien de soi; son bonheur et sa perfection, est de s'attacher à connaître et à aimer son auteur.

Malheur à la connaissance stérile qui ne se tourne point à aimer^ et se trahit elle-même.

C'est donc là mon exercice, c'est là ma vie, c'est là ma perfection, et tout ensemble ma béatitude, de connaître et d'aimer celui qui m'a fait.

Par là je reconnais que tout néant que je suis de moi-mêiDe devant Dieu, je suis fait toutefois à son image , puisque je trouve ma perfection et mon bonheur dans le même objet que lui ^ c'està-dire, dans lui-même, et dans de semblables opérations^ c'est-àdire, en connaissant et en aimant.

XI. L*ftme attentive à Dieu, se connaît supérieare an corps, et apprend que c'est par punition qu'elle en est devenue captive.

C'est donc en vain que je tâche quelquefois de m'imaginer comment est faite mon âme, et de me la représenter sous quelque figure corporelle. Ce n'est point au corps qu'elle ressemble^ puisqu'elle peut connaître et aimer Dieu, qui est un esprit si pur; et c'est à Dieu même qu'elle est semblable.

Quand je cherche en moi-même ce que je connais de Dieu, ma raison me répond que c'est une pure intelligence, qui n'est ni étendue par les lieux (i), ni renfermée dans les temps. Alors s'il se présente à mon esprit quelque idée, ou quelque image de corps,

(1) Etendue par la lieux est encore une expression laiine liuéraleroent transporiée en français, esplenta loeii. Nous dirions, Menduedant i'etpace.

K MEC ET DB SOI-XÈ» f $3

je b vqeOe «I je Hrâèic an-^essB. PA* ûà je ^rab ée meflenre ftie de Mo i m im L ,qmeA faite pow eslâeiéepv si biIuic aB-dessBsdn ooifs.

CeAmasLfmlk qat fenknds qa^étuMvBie à m corps, eBe dewl «voir k UMMiiiifcinint, qae Dieo en effet kn m donné; ci fai mainpr en m oi W Ê èmt me fbm t^tipa îe ui e ao corps, par laqoelle je pu rcxposer à SI nmie oertûie, malgié b dool^ la noieooe qne je souffre CB fj fnwisaiiL

Que si ce corps pèse si fort à moo e^rit, si ses besoins m'enbarnssent et me gênent; si les plaîsDS et les doukurs, cpri me Tiennent de son odié, me captivent et ■TaccaMent; si les sens, qui dépendent font à £ût des organes corporels, prennent le dessus sur b raison même aj«c tant de £K3ité; enfin si je suis captif de ce corps qne je deras guu vouer, ma idi^îon m*apprend, ci ma raison me confinne, qne cet état maflienreQx ne peut être (pi*ane peine enroTée à Hiomme, poor b ponîtioo de qoelqoe pédié et de

Mais je nais dans ce m allie u r; c'est an moment de ma naissance, dans tout le cours de mon enbnce i gnora nte , qne les sens prennent cet empire, qne b raison, qui Tient et trop tardire et trop làibley Inxne âaUL Tons les hommes naissent comme moi dans cette serritode; et ce nons est à tons nn sujet de croire, ce qne d'aiHenrs b foi nons a enseigné, qa^ y a qodqae diose de dépraTé dans b source commune de noire naissance.

Là nature même commence en nons ce sentiment : je ne sais qpoi est imprimé dans le coeur de rhonmie, pour hii faire reconnaître une justice qui punit les pères criminels sur leurs enfants, comme étant une portion de leur être.

De là ces discours des poètes, qui, regardant Rome désolée par tant de guerres chriks, ont dit qu*^ payait bien les parjures de Laomédon et des Troyoïs, dont les Romains étai^t descendus, et b parricide commis par Romulus, leur auteur, en b personne de son frère (1).

(1) Satit jam pridem MogiiiDe nosUo

Laomedootes loiams pei:|iiria Troj«.

(YirgUe Georg, 1. 501-50S., 81e est : aeerba fata Eomanos agnnt Seelmqae Crat«nuB*neeis, Ut imiDereniis fluiit io terrain Rémi

Saeer nepotilNis croor.

(Horace Epod, v. 7.)

iCy\ DE LV CONNAISSANCE ''

Les poètes, imitateurs de la nature, et dont le propre est de rechercher dans le fond du cœur humain les sentiments qu'elle y > imprime, ont aperçu que les hommes recherchent naturellement | les causes de leurs désastres, dans les crimes de leurs ancêtres (1). Et par là , ils ont ressenti quelque chose de cette vengeance qui poursuit le crime du premier homme sur ses descendants.

Nous voyons même des historiens païens , qui considérant la mort d'Alexandre au milieu de ses victoires, et dans ses plus belles années, et ce qui est bien plus étrange, les sanglantes divisions des Macédoniens, dont la fureur fit périr par des morts tragiques son frère, ses sœurs et ses enfants, attribuent tous ces malheurs à la vengeance divine, qui punissait les impiétés et les parjures de Philippe sur sa famille (2).

Ainsi nous portons au fond du cœur une impression de cette justice qui punit les pères dans les enfants. En effet. Dieu, l'auteur de l'être, ayant voulu le donner aux enfants, dépendamment de j leurs parents, les a mis par ce moyen sous leur puissance, et a voulu qu'ils fussent, et par leur naissance, et par leur éducation, ! le premier bien qui leur appartient. Sur ce fondement, il paraît '■ que punir les pères dans leurs enfants, c'est les punir dans leur ' bien le plus réel; c'est les punir dans une partie d'eux-mêmes, que la nature leur a rendue plus chère que leurs propres membres, ; et même que leur propre vie : en sorte qu'il n'est pas moins juste de punir un homme dans ses enfants , que de le punir dans ses membres et dans sa personne. Et il faut chercher le fondement i de cette justice dans la loi primitive de la nature, qui veut que le ' fils tienne l'être de son père , et que le père revive dans son fils, comme dans un autre lui-même.

Les lois civiles ont imité cette loi primordiale, puisque, sebn leurs dispositions, celui qui perd la liberté, ou le droit de citoyen,

(1) Eurip. dans Thétée. — Hétiod. Prom^ {Note de PEdit. originate.) M. du Lcns, dans rédUion qu'il a donnée du Trailé De la eonnaiuancê ii Dieu et de «ot-méme, conjecture non sans vraisemblance, que quoique Euripide ait composé un Thésée dont il reste quelques fragments, la première des indications ci-dessus est relative à des vers de VHippolyte couronné» auxquels U est fait ci-dessous plus directement allusion. Quant an second renvoi, il désigne sans doute Tépisode de Prométbée dans la Théogonie d'Uésiode ; aUégorie qui semble en effet, dans quelques-unes de «es pa^ ties, se rattacher aux traditions sur la cbutu originelle.

(2) Fausanias, Detcription de lo Gréent I. YIII, 7*

bB DIEU ET DE SOI-MÊME. IC5

1 cdoi de la noblesse, les perd pour toute sa rate : taot les Homes oDt trouvé juste que ces droite se transaùssent avec le iiig, et se perdissent de mèuie.

Et cda^ qu'est-ce aotze chose qu'une suite de la loi naturdie. li fiaût r^arder les familles, comme un même corps, dont le père t le chef, qui peut être justement puni aussi bien que lêcomïnsé dans ses membres?

Ken plus, parce que les hommes, naturdlement sociables, noQposent des corps politiques, qu'on appdle des nations et des »yanmes, et se font des cheCs et des rois; tous les hcnomes unis I cette sorte, sont unmême tout, et Dieu ne juge pas indigne de i justice, de punir les rois sur kurs peuples, et <f imputer à tout corps le crime du chef.

Combien plus cette unité se trourera-t-dle dans les familles, où le est fondée sur la nature, et qui sont le fondement et la source 3 toute société.

Reconnaissons donc cette justice, qui venge les crimes des pères ir ks enfants; et adorons ce Dieu puissant et juste, qui, ayant «vé dans nos coeurs natureUement quelque idée d'une vengeance terrible, nous en a développé le secret dans son Ecriture. Que si par la secrète, mais puissante impression de cette justice, I poète tragique introduit Thésée, qui, troublé de l'attentat dont croyait son fils coupable, et ne sentant rien en sa conscience, û méritât que les dieux permissent que sa maison fût déshonorée ir une tdle infamie, remonte jusques à ses ancêtres. « Qui de es pères, dit-il, a commis un crime digne de m'attirer un si and opprobre (1)? » nous, qui sommes instruits de la vérité, ne imandons plus, en considérant les malheurs et la honte de notre dssance, qui de nos pères a péché; mais confessons que Dieu 'ant fait naître tous les hommes d'un seul, pour établir la société uuaine sur un fondement plus naturel, ce père de tous les »imnes, créé aussi heureux que juste , a manqué volontairement son auteur, qui ensuite a vengé, tant sur lui que sur ses enfants, le rébellion si horrible; afin que le genre humain reconnût ce l'il doit à Dieu , et ce que méritent ceux qui Tabandonnent. Et ce n'est pas sans raison que Dieu a voulu imputer aux munes, non le crime de tous leurs pères, quoiqu'il le pût, mais crime du seul premier père, qui, contenant en lui-même tout le

(1) Euripide, Uippolyte couronné, ▼, 830,

lOA DE LA COTîAISSA^CE j

genre faumai n, avait leça la grâce pour toos ses cobrib^ «I dbâl r ^ être pont au&ii bien qoe réc o m p eiMP en enx toos. '

^ Car s'il eût été ûJèle à Dieu, fl eut m sa fîdâtté ses enfants, qoi seraient nés aossi saints et aussi

Mais anssî, dès là qœ ce premier homme, aussi que f okmtairement rebeOe, a perdu la grâce de Dieu, 1 fa periv i ' pour Im-même, et pour tonte sa postérité, c'est-à-diiey pouriort j"

le genre humain, qoi, avec ce premier homme d'où 1 est sort, n'est pins qoe comme on seol homme justement maudit de Ko, . ' et chargé de toute la haine qoe mérite le crime de wam ^naÊB '> père. |û

Ainsi les malhenrs qoi nous accablent, et tant dTîBd^gnes f&- < Messes que noos ressentons en noosHOsêmes, ne soal pas de b > première institution de notre nature, pnisqu'en effet nous sajous, ¥ dans les hfres saints, que Dieu qui nous avait donné une âme |k immortelle, loi avait aussi uni on corps immortel, si bien assorti avec elle, qo'elle n'était, ni inquiétée par aucun besoin, ni tolI^ U mentée par aucune douleur, ni tyrannisée par aucune passion. :

Mais il était juste qoe lliomme, qui n'avait pas voulu se soumettre à son auteur, ne fût plus maître de soi-même; et que ses , passions, révoltées contre sa raison , lui fissent sentir le tort qu'A avait de s'être révolté contre Dieu.

Ainsi tout ce qu'il y a en moi-même me sert à oonnaitre Dieo. Ce qui me reste de fort et de réglé, me fait connaitre sa sagesse; ce que j'ai de faible et de déréglé, me fait connaitre sa justice. Si mes bras et mes pieds obéissent à mon âme quand elle commande, I cela est réglé, et me montre que Dieu, auteur d'un si bel ar&re, est sage. Si je ne puis pas gouverner comme je voudrais moD corps, et les désirs qui en suiveut les dispositions, c'est en moi on dérèglement qui me montre que Dieu, qui l'a ainsi permis pour me punir, est souverainement juste.

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