CHAPITRE CINQUIEME
DE LA DIFFÉRENCE ENTRE l'hOMHE ET ÎJl BÊTE.
1. Pourquoi les hommes veulent donner du raisonnement aux animaux. Deux arguments en faveur- de cette opinion.
Nous avons vu l'âme raisonnable dégradée par le péché, et par là presque tout à fait assiyettie aux dispositions du corps; nous l'avons vue attachée à la vie sensuelle par où elle commence, et par là captive du corps et des objets corporels, d'où lui viennent les voluptés et les douleurs. Elle croit n'avoir à chercher ni à éviter que les corps; elle ne pense, pour ainsi dire, que corps; et se mêlant tout à fait avec ce corps qu'elle anime, à la fin elle a peine à s'en distinguer. Enfin, elle s'oublie et se méconnaît ellemême.
^- Son ignorance est si grande, qu'elle a peine à connaître combien eUe est au-dessus des animaux. Elle leur voit un corps semblable au sien, de mêmes organes et de mêmes mouvements; elle les voit vivre et mourir, être malades et se porter bien , à peu près comme font les hommes, manger, boire, aller et venir à propos, et
selon que les besoins du corps le demandent^ éviter les périls, chercher les commodités, attaquer et se défendre aussi industrieasement qu'on le puisse imaginer, ruser même; et ce qui est plus fin encore, prévenir les finesses, comme il se voit tous les joms à la chasse, où les animaux semblent montrer une subtilité exquise.
D'ailleurs, on les dresse, on les instruit; ils s'instruisent les uns les autres. Les oiseaux apprennent à voler, en voyant voler leurs mères. Nous apprenons aux perroquets à parler, et à la plupart des animaux miUe choses que la nature ne leur apprend pas.
Ils semblent même se parler les uns aux autres. Les poules, animal d'ailleurs simple et niais, semblent appeler leurs petits égarés, et avertir leurs compagnes, par un certain cri, du grain qu'elles ont trouvé. Un chien nous pousse quand nous ne lui donnons rien, et on dirait qu'il nous reproche notre oubli. On entend gratter ces animaux à une porte qui leur est fermée : ils gémissent, ou crient d'une manière à nous faire connaître leurs besoins; et il semble qu'on ne puisse leur refuser quelque espèce de langage. Cette ressemblance des actions des bêtes aux actions humaines, trompe les hommes; ils veulent, à quelque prix que ce soit, que les animaux raisonnent; et tout ce qu'ils peuvent accorder à la nature humaine, c'est d'avoir peut-être un peu plus de raisonnement (i).
Encore y en a-tril qui trouvent que ce que nous avons de plus, ne sert qu'à nous inquiéter, et qu'à nous rendre plus malheureux. Us s'estimeraient plus tranquilles et plus heureux s'ils étaient comme les bêtes (2).
(1) U ne faut pas oublier que Bossuet, dans ee passage, expose non son opinion, mais une opinion qa*U va, tout au contraire, réfuter dans les articles qui suivent.
(2) Gicéron lui-même, tout en conservant les formes dubitatives de la philosophie académique, n*avait pas craint d^eiprimer cette pensée dans les termes suivants : a Ut vinum œgrotis, quia prodest rare, sspissime nocet, mellus est non adbibere omnino.... sic baud scio an melius fuerit bu* mano generi motum istum celerem, cogitationis acumen, solertiam, qoam rationem vocamus, quoniam pestifera sint multis, admodum paucis salutaria, non dari omnino, quam tam munificeet tam large dari. »{Delfttt, Deor, m, 27.) Montaigne, qui cite ce passage, le développe longuement. {Essais, 1. II. cb. 12.) Mais il est permis de croire que Bossuet faisait ici une allusion pour ainsi dire plus contemporaine, et qu'il avait en vue qiieIqu'*uoe des fameuses idylles de M»* Desbouliéres, qui ont suggéré à Laharpe la critique suivante : « S*adresse*t-elle aux moutons, aux oiseaux, aux Ûeurs,
C'est qu'en effet les hommes mettent ordinairement leur félicité dans les choses qui flattent leurs sens; et cela même les lie au corps^ d'où dépendent les sensations. Ils voudraient se persuader qifils ne sont que corps; et ils envient la condition des bêtes^ qui n'ont que leur corps à soigner. Enfin, ils semblent vouloir élever les animaux jusques à eux-mêmes^ afin d'avoir droit de s'abaisser jusques aux animaux, et de pouvoir vivre comme eux. ' Us trouvent des philosophes qui les flattent dans ces pensées. Plutarque, qui paraît si grave en certains endroits, a fait des traités entiers du raisonnement des animaux^ qu'il élève, ou peu s'en faut, au-dessus des hommes (1). Cest un plaisir de voir Montaigne faire raisonner son oie, qui, se promenant dans sa bassecour, se dit à elle-même que tout est fait pour elle; que c'est pour elle que le soleil se lève et se couche; que la terre ne produit ses fruits que pour la nournr; que la maison n'est faite que pour la loger; que l'homme est fait pour prendre soin d'elle; et que si enfin il égorge quelquefois des oies, aussi fait-il bien son semblable (2).
Par ces beaux discours, il se rit des honunes qui pensent que tout est fait pour leur service. Gelse, qui a tant écrit contre le christianisme, est plein de semblables raisonnements. Les grenouilles, dit-il, et les rats, discourent dans leurs marais et dans leurs trous, disant que Dieu a tout fait pour eux, et qu'il est venu en personne pour les secourir (3). Il veut dire que les hommes^
aux ruisseaux; c'est toujours pour envier leur bonheur, et comparer leur sort an nôtre. « — Cette conjecture n*a rien que de vraisemblable ; car le Titré De la Connaiitanee de Dieu et de soi-même doit avoir été composé vers 1678; et c*est dès 1672 que lC">oDesboulières commença à se faire connattre par ses poésies.
(1) Le Traité de Vinduttrie des animaux, et le discours intitulé : Que iet brutes font usage de la raison* auxquels Montaigne a fait de si larges emprunts dans le chapitre des Essais précédemment cité.
(â) Voici le passage de Montaigne : «Fourquoy ne dira un oyson ainsi : Toutes les pièces de l'univers me regardent; la terre me sert à marcher, le soleil à m'esclairer, les estoiles à m'inspirer leurs influences ; j'ai tcl!o commodité des vents, telle des eaux ; il n'est rien que ceste voulte regarde si favorablement que moy ; je suis le mignon de nature. Est-ce pas l'homme qui me traite, qui me loge, qui me sert? C'est pour moi qu'il faict et semer et mouldre; s'il me mange, aussi faict-il bien l'homme son compaignon; et si fois-je moy les vert qui le tuent et qui le mangent. » (Essais, I. If. Ch. 12.)
(3) I^ious croyons que Bossuet a uu peu trop étendu , et par cela mcinj
devant Dieu, oe sont que rats et vermisseaux^ et que la difRrence entre eux et les animaux , est petite.
Ces raisonnements plaisent par leur nouveauté. On aime à raffiner sur cette matière; et c'est un jeu à l'homme de plaida contre lui-même la cause des bêtes.
Ce jeu serait supportable, s'il n'y entrait pas trop de sérieux; mais, comme nous avons dit^ l'homme cherche dans ces jeux des excuses à ses désirs sensuels, et ressemble à quelqu'un de grande naissance, qui, ayant le courage bas, ne voudrait point se souvenir de sa dignité, de peur d'être obligé à vivre dans les exercices qu'elle demande.
C'est ce qui fait dire à David : « L'homme étant en honneur, ne l'a pas connu; il s'est comparé lui-même aux animaux insensés, et s'est fait semblable à eux (1). »
Tous les raisonnements qu'on fait ici en faveur des animaux, se réduisent à deux, dont le premier est : les animaux, font toutes choses convenablement, aussi bien que l'homme; donc ils raisonnent comme l'homme. Le second est : les animaux sont semblables aux hommes à l'extérieur, tant dans leurs organes, que dans la plupart de leurs actions ; donc ils agissent par le même principe extérieur (2), et ils ont du raisonnement.
n. Réponse aa premier argument.
Le premier allument a un défaut manifeste. C'est autre chose de faire tout convenablement, autre chose de connaître la conve-
altéré le sens du passage qu*il rapporte. Gelse ne s'attaque qu^aux Juirs et aux Chrétiens ; ce sont eux quMl désigne par ces rats, ces grenouilles et ces vermisseaux, qui se persuadent que Dieu a tout fait pour eux, et qu'il est venu en personne pour les secourir, à^i^Ero Bso'c ^ irs[Ai{>t tov 6tly C'est dans ce sens qu'Origéne le cite et le réfute (Origéne, Contre Celte, I. IV, 23.)
(1) Ps. XLVIII, 21.
(2) On a supposé quMl faut lire ici probablement intérieur. C'est uno erreur. En étudiant attentivement la réponse à cet argument (art. 3) , on se convaincra qu'il s'agit bien d'un principe d'action extérieur; c'est à savoir, les objets, et les impressions qu'ils font sur les organes des animaux. Ces impressioDS , dans Topinion que Bossuet combat , seraient cbei les animaux comme chez l'homme, suivies de raisonnement. Or c'est là le point en litige, très-positivement et très-nettement Hxé par celte phrase que l'on trouvera plus loin : « Pour montrer combien il y a loin entre agir par l'impression des objets et agir par raisonnement, il ne faut que considérer ce qui se passe en nous-mêmes. »
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naiice. Uun convient non-saïkment aux animanx, mais à tout ce c(iû est dans ranirers : rantre est le véritable effet Ài nis^ et de llnlefligeDGe.
Dès là qoe toot le monde est fait par raison, tout s*y doit faire convenablement. Car le propre d'une cause înlcHigente, est de mettre de la convenance et de Tordre dans tous ses ouvrages.
Au-dessus de notre faible raison, restreinte à certains objets, nous avons reconnu une raison première et univcrsdle, qui a tout conçu avant qu'il fût, qui a tout tire du néant, qui rappelle tout à ses principes, qui forme tout sur ki cwmc idée, et fait tout mouvoir en concours.
Cette raison est en Dieu, ou plutôt, cette raison, c'est Dieu même. H n'est forcé en rien; il est le maître de sa matière, et la tourne comme il lui plait. Le basard n'a point de part à ses ouvrages; il n'est dominé par aucune nécessité; enfin, sa raison seule est sa loi. Ainsi tout ce qu'il faut est suivi, et la raison y paraît partout.
n y a une raison qui subordonne les causes les unes aux autres : et cette raison fait que le plus grand poids emporte le moindre ; qu'une pierre enfonce dans l'eau plutôt que du bois ; qu'un ai^brc croît en un lieu plutôt qu'en un autre ; et que chaque arbre tire de la terre, parmi une infinité de sucs, celui qui est propre pour le nourrir. Mais cette raison n'est pas dans toutes ces choses, elle est en celui qm les a faites, et qui les a ordonnées.
Si les arbres poussent leurs racines, autant qu'il est convenable pour les soutenir; s'ils étendent leurs branches à proportion, et se couvrent d'une écorce si propre à les défendre contre les injures de l'air; si la vigne, le lierre et les autres plantes, qui sont faites pour s'attacher aux grands arbres, ou aux rochers, en choisissent si bien les petits creux, et s'entortillent si proprement aux endroits qui sont capables de les appuyer; si les feuilles et les fruits de toutes les plantes se réduisent à des figures si régulières , et s'ils prennent au juste, avec la figure, le goût et les autres qualités qui suivent de la nature de la plante; tout cela se fait par raison, mais certes, cette raison n'est pas dans les arbres.
On a beau exalter l'adresse de l'hirondelle, qui se fait un nid si (HTopre; ou des abeilles, qui ajustent avec tant de symétrie leurs petites niches : les grains d'une grenade ne sont pas ajustés moins proprement; et toutefois on ne s'avise pas de dire que les grenades ont de la raison.
Tout se tait y dit-on^ à propos dans les animaux; mais tout se fait peut-être encore plus à propos dans les plantes. Leurs fleurs tendres et délicates, et durant ThiTcr enveloppées comme daos un petit coton, se déploient dans la saison la plus bénigne ; les -feuilles les environnent comme pour les garder ; elles se tournent en fruits dans leur saison, et ces fruits servent d'enveloppes aux grains, d*où doivent sortir de nouvelles plantes. Chaque arbre" porte des semences propres à engendrer son semblable ; en sorte que d'un orme il vient toujours un orme, et d'un chêne toujours un chêne. La nature agit en cela comme sûre de son effet. Ces semences, tant qu'elles sont vertes et crues, demeurent attachées à l'arbre pour prendre leur maturité : elles se détachent d'elles-mêmes, quand elles sont mûres; elles tombent au pied de leurs arbres, et les feuilles tombent dessus. Les pluies viennent; les feuilles pourrissent et se mêlent avec la terre, qui, ramollie par les eaux, ouvre son sein aux semences, que la chaleur du soleil, jointe à l'humidité, fera germer en son temps. Certains arbres, comme les ormeaux, et une infinité d'autres, renferment leurs semences dans des matières légères , que le vent emporte ; la race s'étend bien loin, par ce moyen, et peuple les montagnes voisines, n ne faut donc plus s'étonner si tout se fait à propos dans les animaux, cela est commun à toute la nature; et il ne sert de rien de prouver que leurs mouvements ont de la suite, de la convenance, et de la raison ; mais s'ils connaissent cette convenance et cette suite, si cette raison est en eux ou dans celui qui les a faits, c'est ce qu'il fallait examiner.
Ceux qui trouvent que les animaux ont de la raison , parce qu'ils prennent, pour se nourrir et se bien porter, les moyens convenables, devraient dire aussi que c'est par raisonnement que se fait la digestion; qu'il y a un principe de discernement qui sépare les excréments d'avec la bonne nourriture, et qui fait que l'estomac rejette souvent les viandes qui lui répugnent, pendant qu'il retient les autres pour les digérer.
En un mot, toute la nature est pleine de convenances et de disconvenances, de proportions et de disproportions, selon lesquelles les choses, ou s'ajustent ensemble, ou se repoussent l'une l'autre : ce qui montre, à la vérité, que tout est fait par intelligence, mais non pas que tout soit intelligent.
Il n'y a aucun animal (jui s'ajuste si proprement à quoi que ce soit, que l'aimant s'ajuste lui-même aux deux pôles. lien suit l'un,
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n évite l'autre. Une aiguille aimantée fuit un côté de l'aimant, et s'attache à Tautre avec une plus apparente avidité, que celle que les animaux témoignent pour leur nourriture. Tout cela est fondé sans doute sur des convenances et des disconvenances cachées. Une secrète raison dirige tous ces mouvements; mais cette raison est en Dieu, ou plutôt, cette raison, c'est Dieu même, qui, parce qu'il est toute raison, ne peut rien faire qui ne soit suivi.
C'est pourquoi, quand les animaux montrent dans leurs actions tant d'industrie, saint Thomas a raison de les comparer à des horloges et aux autres machines ingénieuses, où toutefois l'industrie réside, non dans l'ouvrage, mais dans l'artisan (1).
Car enfin, quelque industrie qui paraisse dans ce que font les anûnaux, elle n'approche pas de celle qui paraît dans leur formation , où toutefois il est certain que nijdle autre raison n'agit que celle de Dieu. Et il est aisé de penser que ce même Dieu, qui a formé les semences, et qui a mis ce secret principe d'arrangement, d'où se développent, par des mouvements si réglés, les parties dont l'animal est composé, a mis aussi, dans ce tout si industrieusement formé, le principe qui le fait mouvoir convenablement à ses besoins et à sa nature.
III. Second argament en favenr des animaux ; en quoi ils nons sont semblables, et si c'est dans le raisonnement.
On nous arrête pourtant ici, et voici ce qu'on nous objecte. Nous voyons les animaux émus comme nous, par certains objets, où ils se portent, non moins que les hommes, par les moyens les plus convenables. C'est donc mal à propos que l'on compare leurs actions avec celles des plantes et des autres corps, qui n'agissent point, comme touchés de certains objets, mais comme de simples causes naturelles, dont l'effet ne dépend pas de la connaissance.
Mais il faudrait considérer (pie les objets sont eux-mêmes des causes naturelles, qui, comme toutes les autres, font leurs effets par les moyens les plus convenables.
(1) «In omnibus qiuD moventur a ralione, apparei ordo rationis moven* tiS| licet ipsa quae a ratione moventur, rationem non habeant. Sic cnim sagitta directe tendit ad signam ex motione aagittantis, ac ai ipsa ralioneoi baberet dirigentem; et idem apparet in motibus borologiorum , et omnium fogeniorum hamanorum, qao arte fiant.» {Summa Theologiœy secunds partis pars. I, Qusst. 13, art. 2.)
Car^ qu'est-ce que les objets^ si ce n'est les corps qui nous environnent, à qui la nature a préparé dans les animaux certains organes délicats > capables de recevoir et de porter au dedans du cerveau les moindres agitations du dehors? Nous avons vu que l'air agité agit sur l'oreille , les vapeurs des corps odoriférants sur les narines , les rayons du soleil sur les yeux y et ainsi du reste, aussi naturellement que le feu agit sur l'eau, et par une impression aussi réelle.
Et pour montrer combien il y a loin entre agir par l'impression des objets, et agir par raisonnement, il ne faut que considérer ce qui se passe en nous-mêmes.
Cette considération nous fera remarquer, dans les objets, premièrement, l'impression qu'ils font sur nos organes corporels: secondement, les sensations qui suivent immédiatement ces impressions : troisièmement, le raisonnement que nous faisons sur les objets, et le choix que nous faisons de l'un plutôt que de l'autre.
Les deux premières choses se font en nous, avant que nous ayons fait la troisième, c'est-à-dire de raisonner. Notre chair a été percée, et nous avons senti de la douleur, avant que nous ayons réfléchi et raisonné sur ce qui nous vient d'arriver, n en est de même de tous les autres objets. Mais, quoique notre raison ne se mêle pas dans ces deux choses, c'est-à-dire, dans l'altération corporelle de l'organe, et dans la sensation qui s'excite immédiatement après, ces deux choses ne laissent pas de se faire convenablement, par la raison supérieure qui gouverne tout.
Qu'ainsi ne soit (1), nous n'avons qu'à considérer ce que la lumière fait dans notre œil, ce que l'air agité fait sur notre oreille, en un mot, de quelle sorte le mouvement se communique depuis le dehors jusqu'au dedans ; nous verrons qu'il n'y a rien de plus convenable ni de plus suivi.
Nous avons même observé que les objets disposent le corps de la manière qu'il faut, pour le mettre en état de les poursuivre ou de les fuir, selon le besoin.
De là vient que nous devenons plus robustes dans la colère, et plus vites dans la crainte; chose qui certainement a sa raison, mais une raison qui n'est point en nous.
(1) Pour noui convaincre qu'il n'en est pas ainti. Gela se rapporte à rargumeni doot la discussion fait Pobjei de cet article.
Et on ne peut assez admirer le secours que donne la crainte à la faiblesse ; car, outre qu'étant pressée, die précipite la fuite, elle fait que l'animal se cache et se tapit, qui est la chose la plus conrenaUe à la faiUesse attaquée.
' SouYent màne Q lui est utile de tomber absolument en défaillance, parce que la défaillance supprime la voix , et en quelque sorte l'haldne, et empêche tous les mouvonents qui attiraient l'ennemi.
On dit ordinairement que certains animaux font les morts pour empêcher qu'on ne les tue : c'est en effet que la crainte les jette dans la défaillance. Cette adresse, qu'on leur attribue, est la suite naturelle d'une crainte extrême, mais une suite trcs-convenaUe aux besoins et aux périls d'un animal faible.
La nature, qui a donné dans la crainte un secours si proportionné aux animaux infirmes, a donné la colère aux autres, et y a mis tout ce qu'il faut pour rendre la défense ferme et Fattaque vigoureuse, sans qu*il soit besoin pour cela de raisonner.
Nous l'éprouvons en nous-mêmes dans les premiers mouvements de la colère; et lorsque sa violence nous ôte toute réfiexion, nous ne laissons pas toutefois de nous mieux situer, et souvent même de frapper plus juste, dans l'emportement, que si nous y avions bien pensé.
Et généralement quand notre corps se situe de la manière la plus convenable à se soutenir; quand, en tombant, nous éloignons naturellement la tète, et que nous parons le coup avec la main; quand, sans y penser, nous nous ajustons avec les corps qui nous environnent, de la manière la plus commode pour nous empêcher d'en être blessés; tout cela se fait convenablement, et ne se fait pas sans raison; mais nous avons vu que cette raison n'est pas la nôtre.
Cest sans raisonner qu'un enfant qui tette, ajuste ses lèvres et sa langue de la manière la plus propre ii tirer le lait qui est dans la mamelle; en quoi il y a si peu de discernement, qu'il fera le même mouvement sur le doigt qu'on lui mettra dans la bouche, par la seule conformité ée la figure du doigt avec celle de la mamelle. Cest sans raisonner que notre prunelle s'élargit pour les objets^ éloignés, et se resserre pour les autres. Cest sans raisonner que nos lèvres et notre langue font les mouvements divers qui causent l'articulation, et nous n'en connaissons aucun à moins que d'y faire beaucoup de réflexion : ceux enfin qui les ont connus.
17« DE TA CONNATSf^AXCE
n'ont pas besoin de se servir de cette connaissance pour les prr>duire ; elle les embarrasserait
Toutes ces choses et une infinité d'antres se font si raisonnablement', que la raison en excède notre pouvoir et en surpasse notre industrie.
11 est bon d'appuyer un peu sur la parole. U est vrai que c'estle raisonnement qui fait que nous voulons parler et exprimer nos pensées; mais les paroles qui viennent ensuite ne dépendent plus du raisonnement; elles sont une suite naturelle de la disposition des organes.
Bien plus, après avoir commencé les choses que nous savons par cœur, nous voyons que notre langue les achève toute seule, longtemps après que la réflexion que nous y faisions est éteinte tout à fait; au contraire, la réflexion, quand elle revient, ne fût que nous interrompre, et nous ne récitons plus si sûrement.
Combien de sortes de mouvements doivent s'ajuster ensemble pour opérer cet eflet? Ceux du cerveau, ceux du poumon, ceux de la trachée-artère, ceux de la langue, ceux des lèvres, ceux de la mâchoire , qui doit tant de fois s'ouvrir et se fermer à propos. Nous n'ap|)orU)ns point en naissant l'habilité (1) à faire ces choses; elle s'est faite dans noire cerveau, et ensuite dans toutes les autres parties, par i'impi*cssion profonde de certains objets dont nous avoas été souvent frappés; et tout cela s'arrange en nous avec une justesse inconcevable, sans que notre raison y ût part.
Nous écrivons sans savoir comment, après avoir une fois appris. La science en est dans les doigts; et les lettres, souvent regardées, ont fait une telle impression sur le cerveau, que la figure en passe sur le papier, sans qu'il soit besoin d'y avoh* de l'attention.
Les choses prodigieuses , que certains hommes font dans le sommeil, montrent ce (pie peut la disposition du corps, indépendamment de nos réflexions et de nos raisonnements.
Si maintenant nous venons aux sensations, que nous trouvons jointes avec les impressions des objets sur notre corps, nous avons
(l) De Tadjectif habile^ dérivent, saivaDt le sens dans lequel on l'emploiei deux substantifs : habileié qui signifie capacité en général, adreste, intelligence; et habilité qui est synonyme d'aptitude. Quoique ee dernier, suivant la remarque do Diet. de l'Académie, ne soit guère d*usage qu*en termes de Jurisprudence et dans cette locution, habilité d tueeédir; c*esi bien certainement habilité que Bossuet a dû et voulu employer ici , car il s*agit précisément de Tapiitudd à exécuter tels ou tels mou? ements.
vu coinbieii tout cela est ooDTenaUe. Car il D*y a rien de mieax pensé que tfaroir joint le plaisir aux olijels qui sont convenables à notre corps, et la douleur à ceux qui lui sont contraires. Mais ce n'est pas notre raison qui a si bic» ajusté ces choses, c'est une raison plus hante et [dus profonde.
Cette raison souTeraine a proportionné arec ks d>jets, les impressions qui se font dans nos corps. Cette même raison a uni nos appétits naturds avec nos besoins; elle nous a forcés , par le plaisir et par la douleur, à désirer la nourriture, sans laquelle nos corps périraient; die a mis, dans les aliments qui nous sont propres , une force pour nous attirer ; le bois n'excite pas notre appétit comme le pain ; d'autres objets nous causent des aversions souvent invincibles :.tout cda se fait en nous par des proportions et des disproportions cadiées, et notre raison n'a aucune part ni aux dispositi(Mis qui sont dans l'objet, ni à celles qui naissent en nous à sa présence.
Supposons donc que la nature veuille faire fadre aux animaux des choses utiles pour leur conservation. Avant que d'être forcée à leur donner pour cda du raisonnemait, die a, pour ainsi parler, deux choses à tenter.
L'une, de proportionner les objets avec les organes, et d'ajuster les mouvements qui naissent des uns avec ceux qui doivent suivre naturellement dans les autres. Un concert admirable résultera de cet assemblage, et chaque animal se trouvera attaché à son objet, aussi sûrement que l'aimant l'est à son pôle. Biais alors ce qui semblera finesse et discernement dans les animaux, an fond sera seulement un effet de la sagesse et de l'art profond de celui qui aura construit toute la machine.
Et si l'on veut qu'il y ait quelque sensation jointe à l'impression des objets, il n'y aura qu'à imaginer que la naturo aura attaché le plaisir et la douleur aux choses convenables et contraires; les appétits suivront naturellement, et si les actions y sont attachées, tout se fera convenablement dans les animaux, sans que la naturo soit obligée à leur donner pour cela du raisonnement.
Ces deux moyens, dont nous supposons que la naturo se peut servir, ne sont point des choses inventées à plaisir, car nous les trouvons en nous-mêmes. Nous y trouvons des mouvements ajustés naturellement avec les objets. Nous y trouvons des plaisirs et des douleurs, attachés naturollement aux objets convenables, ou contraires. Notro raison n'a pas fait ces proportions, elle les a trouvées
faites par une raison plus haute; et nous ne nous trompons d'attribuer seulement aux animaux^ ce que nous trouvons dans cette partie de nous-mêmes qm est animsde.
Il n'y a donc rien de meilleur, pour bien juger des animaux, que de s'étudier soi-même auparavant. Car, encore que nous ayons quelque chose au-dessus de l'animal, nous sommes animaux, et nous avons l'expérience, tant de ce que fait en nous l'animal, que de ce qu'y fait le raisonnement et la réflexion. Cest donc en nous étudiant nous-mêmes, et en observant ce que nous sentons, que nous devenons juges compétents de ce qui est hors de nous, et dont nous n'avons pas d'expérience. Et quand nous aurons trouvé dans les animaux ce q\ii est en nous d'animal, ce ne sera pas une conséquence que nous devions leur attribuer ce qu'il y a en nous de supérieur.
Or l'animal, touché de certains objets, fait en nous naturellement et sans réflexion des choses très-convenables. Nous devons donc être convaincus , par notre propre expérience , que ces actions convenables ne sont pas une preuve de raisonnement.
n faut pourtant lever ici une difficulté, qui vient de ne pas penser à ce (pie fait en nous la raison.
On dit que cette partie , qui agit en nous sans raisonnement, commence seulement les choses, mais (pie la raison les achève; par exemple, l'objet présent excite en nous l'appétit, ou de manger, ou de la vengeance; mais nous n'en venons à l'exécution que par un raisonnement qui nous détermine; ce (pii est si véritable, que nous pouvons même résister à nos appétits naturels , et aux dispositions les plus violentes de notre corps et de nos organes. 11 semble donc, dira-t-on, que la raison doit intervenir dans les fonctions animales , sans quoi elles n'auraient jamais qu'un commencement imparfait.
Mais cette difficulté s'évanouit en un moment, si on considère ce (pli se fait en nous-mêmes, dans les premiers mouvements qui précèdent la réflexion. Nous avons vu comme alors la colère nous fait frapper juste; nous éprouvons tous les jours comme un coup (pii vient, nous fait promptement détourner le corps, avant (pie nous y ayons seulement pensé. Qui de nous peut s'empêcher de fermer les yeux, ou de détourner la tête, (piand on feint seulement de nous y vouloir frapper? Alors, si notre raison avait (piel(pie force, elle nous rassurerait contre un ami qui se joue; mais , bon gré mal gré, il faut fermer l'œil, il faut détourner la tête; et la
it r«i9el «père ■liwMffl en bsos «Me actMm. Li wÊmt cmsty 4aHs les cAhébs, fiit jefter fnmplaMiBl les mai» éevaaft ktète. Fie «■ esuBeBl joKor 4e iotti bisse agir sa Bain sa» y Ciire ëe véAcxîn, flos i touche jusle : d nous TO^oos toBS les îoas des ei^éixDoes, qm doii«a no^ appris que les mOxms awnftpg, c'fSl-à-Âe, cdfesqni éèpenieni des obiels, s'adièfaft par la sesùt ffmct et TiàiieL, mènie plus sûrement qu'elles ae CEnîeDt si la réftoîQo s^y icnail nâer.
Oo dira qaTca toutes ces dioses i y a «■ raêamienMiit cacbr; sans doute : Bas c'est le r a y^aimuit , oo pinlât fimd Bgcu c e de cdui qm a tout fat, et bob pas la BÔtre.
Et il a clé de sa ptwîile B ue, de Cure qœ la nature s^aîdât ciemême, sans attendre bos reftesioBs trop leoles et trop donteoses, que le coapanrait piéieuues.
n laiit diinc penser qoe les actîonsy qm dépendent des ofaielSy et de la disposition des oi^ganes, s^'achèicraient en nous natoreflement comme d*dks-incBies, siH n'arût pfai à Dîen de nous donner quelque diose de sopéneor an ooipSy et qui devait présider à ses mouvements.
n a (allu, pour cela, que cette partie raisonnable pût contenir dans certaines bornes les mourements cocpords, et aussi les laisser aller quand fl Cmdrait.
C'est ainsi qœ, dans une colère miente, la laistm raient le corps, tout disposé à firapper par le rapide mouvement des esprits, et prêt à lâcher le coop.
Otez le raisonnement, c^est-à-dire, ôfcez Pc^stade, l'objet nous entraînera, et nous détaminera à frapper.
n en serait (te même de tous les antres mouvements, si la partie raisonnaUe re se servait pas du pouvoir qu'elle a d^arrèter le corps.
Ainsi, loin que la raison fasse l'action, il ne faut que la retirer pour faire que l'objet remporte, et achève le mouvement.
Je ne nie pas que la raison ne fasse souvent mouvoir le corps plus industrieusement qu'il ne ferait de lui-même ; mais il y a aussi des mouvements prompts, qui pour cela n'en sont pas moins justes, et où la réflexion (^viendrait embarrassante.
Ce sont de tels mouvements qu'il faut donner aux animaux ; et ce qui fait qu'en beaucoup de choses ils agissent plus sûrement, et adressent plus juste que nous, c'est qu'ils ne raisonnent pas, c'està-dire , qu'ils n'agissent pas par une raison particulière, tardive et trompeuse, mais par la raison universelle, dont le coup est sûr.
Ainsi^ pour moDtrer qu'ils raisonnent^ il ne s'agit pas de prooTer qu'ils se meuvent raisonnablement par rapport à certains objets, puisqu'on trouve cette convenance dans les mouvements les plus bruts; il faut prouver qu'ils entendent cette convenance^ et qu*ils la choisissent.