‹ De la connaissance de Dieu et de soi-méme (volume 2)Chapitre 22 sur 29 · IV. Si les animaux apprennent · texte numérisé non relu

IV. Si les animaux apprennent

Et comment, dira quelqu'un, le peut-on nier? Ne voyons-nous pas tous les jours qu'on leur fait entendre raison? Us sont capables comme nous de discipline. On les châtie; on les récompense : ils s'en souviennent, et on les mène par là comme les hommes. Témoin les chiens qu'on corrige en les battant, et dont on anime le courage pour la chasse d'un animal, en leur donnant la curée.

On ajoute qu'ils se font des signes les uns aux autres, qu'ils en reçoivent de nous, qu'ils entendent notre langage, et nous font entendre le leur. Témoin les cris qu'on fait aux chevaux et aux chiens pour les animer, les paroles qu'on leur dit, et les noms qu'on leur donne, auxquels ils répondent à leur manière, aussi promptement que les hommes.

Pour entendre le fond de ces choses, et n'être point trompé par les apparences, il faut aller à des distinctions, qui, quoique claires et intelligibles, ne sont pas ordinairement considérées.

Par exemple , pour ce qui regarde l'instruction et la discipline qu'on attribue aux animaux, c'est autre chose d'apprendre, autre chose d'être plié et forcé à certains effets contre ses premières dispositions.

L'estomac, qui sans doute ne raisonne pas, quand il digère les viandes, s'accoutume à la fin à celles qui auparavant lui répugnaient, et les digère comme les autres. Tous les ressorts s'ajustent d'eux-mêmes, et facilitent leur jeu par leur exercice; au lieu qu'ils semblent s'engourdir et devenir paresseux , quand on cesse de s'en servir. L'eau se facilite son passage ; et à force de couler, elle ajuste elle-même son lit de la manière la plus convenable à sa nature.

Le bois se plie peu à peu, et semble s'accoutumer à la situation qu'on veut lui donner. Le fer même s'adoucit dans le feu, et sous le mai»teau, et corrige son aigreur naturelle. En général, tous les corps sont capables de recevoir certaines impressions contraires à ccUes que la nature leur avait données.

DE DÎEU ET DE SOÎ :^^ÊME. (81

11 est donc aisé d'entendre que le cerveau , dont la nature a été si bien mêlée de mollesse et de consistance, est capable de se plier en une infinité de façons nouvelles , d'oii , par la correspondance qu'il a avec les nerfs et les muscles, il arrivera aussi mille sortes de différents mouvements (1).

Toutes les autres parties se forment de la même sorte à certaines choses , et accpiièrent la facilité d'exercer les mouvements qu'elles exercent souvent.

Et comme tous les objets font une grande impression sur le cerveau, il est aisé de comprendre qu'en changeant les objets aux animaux, on changera naturellement les impressions de leur cerveau, et qu'à force de leur présenter les mêmes objets, on en rendra les impressions et plus fortes et plus durables.

Le cours des esprits suivra, pour les causes que nous avons vues en leur lieu; et par la même raison que l'eau facilite son cours en coulant, les esprits se feront aussi à eux-mêmes des ouvertures plus commodes ; en sorte (jue ce qui était auparavant difûcile, devient aisé dans la suite.

Nous ne devons avoir aucune peine d'entendre ceci dans Tes animaux, puisque nous l'éprouvons en nous-mêmes.

C'est ainsi que se forment les habitudes; et la raison a si peu de part dans leur exercice, qu'on distingue agir par raison, d'avec agir par habitude.

C'est ainsi que la main se rompt à écrire, ou à jouer d'un in* strument ; c'est-à-dire, qu'elle corrige une raideur, qui tenait les doigts comme engourdis.

Nous n'avions pas naturellement cette souplesse. Nous n'avions pas naturelkmeat dans le cerveau les vers que nous récitons sans

(1) Sans nier que le cerveau puisse contractefi par suite dMmpressions réitérées, certaines prédispositions qui, tournées en habitudes, réagissent sur les déterminations et sur les actes, nous ferons remarquer que le mode et rintensilé de cette réaction nous sont absolument inconnus. C'est donc à tort que Bossuet, reproduisant encore une fois des hypothèses sur lesquelles nous nous sommes expliqués à plusieurs reprises (Y. Tlntroduction et les notes du chap. ii), attribue à des causes toutes physiques, telles que les raodîGcations du cerveau et le mouvement des esprits, certains cfTets qui s*expliquent surtout par Tassociation des idées. Nous avons déjà insisté sur le caractère véritable de celte faculté, dérivée de la mérooireyet, à ce titre, tout aussi efficace chez les animaux que chez rbomme, sans qu^il soit nécessaire d*y faire intervenir les irapressious mjlêrielies dont il est de nouveau question dans tout ce passage.

m DE LA CONNAISSANCE

vy penser. Nous les y mettons peu à peu , à force de les répéter; et nous sentons que, pour faire cette impression, il sert beaucoup de parler haut , parce que Toreille frappée porte au cerveau un coup plus ferme.

Si, pendant que nous dormons, cette partie du cerveau-, où résident ces impressions, vient à être fortement frappée par quelque épaisse vapeur, ou par le cours des esprits, il nous arrivera souvent de réciter ces vers, dont nous nous serons entêtés.

Puisque les animaux ont un cerveau comme nous, un sang comme le nôtre fécond en esprits, et des muscles de même nature, il faut bien qu'ils soient capables de ce côté-là des mêmes impressions.

Celles qu'ils apportent en naissant se pourront fortifier par Tusage , et il en pourra naître d'autres par le moyen des nouveaux objets.

De cette sorte, on verra en eux une espèce de mémoire, qui ne sera autre chose qu'une impression durable des objets, et une disposition dans le cerveau qui le rendra capable d'être réveillé à la présence des choses dont il a accoutumé d'être frappé.

Ainsi, la curée donnée aux chiens, fortifiera naturellement la disposition qu'ils ont à la chasse; et par la même raison, les coups qu'on leur donnera à propos, à force de les retenir, les rendront immobiles à certains objets (1 ), qui naturellement les auraient émus.

Car nous avons vu, par l'anatomie, que les coups vont au cerveau, quelque part qu'ils donnent; et quand on frappe les animaux en certains temps, et à la présence de certains objets, on unit dans le cerveau l'impression qu'y fait le coup, avec celle qu'y fait l'objet, et par là on en change la disposition (2).

Par exemple, si on bat un chien à la présence d'une perdrix qu'il allait manger, il se fait dans le cerveau une autre impression que celle que la perdrix y avait faite naturellement. Car le cerveau est formé de sorte que des corps qui agissent sur lui en concours, comme la perdrix et le bâton, il ne s'en fait qu'un seul objet total, qui a son caractère particulier, par conséquent son impression propre, d'où suivent des actions convenables.

C'est ainsi que les coups retiennent et poussent les animaux, sans qu'il soit besoin qu'ils raisonnent; et par la même raison ils

(1) Feront quMIs ne seront pas remués par certains objets.

(2) Bossuet voit à tort des associaUons d'impressions là où il y a, comme nous venons de le dire, de véritables associations d'idées.

s'accoutument à certaines voix, et à certains sons. Car la voix a sa manière de frapper; le coup donne à l'oreille, et le contre-coup au cerveau.

Il n'y a personne qui puisse penser que cette manière d'apprendre, ou d'être touché du langage, demande de l'entendement : et on ne voit rien dans les animaux, qui oblige à y reconnaître quelque chose de plus excellent.

V. Suite, où on montre encore plus particulièrement ce qoe c'est que dresser les animaax, et que leur parler.

Bien plus, si nous venons à considérer ce que c'est qu'apprendre, nous découvrirons bientôt que les animaux en sont incapables.

Apprendre, suppose qu'on puisse savoir; et savoir, suppose qu'on puisse avoir des idées universelles , et des principes universels, qui, une fois pénétrés, nous fassent toujours tirer de semblables conséquences.

J'ai en mon esprit l'idée d'une horloge, ou de quelque autre machine. Pour la faire, je ne me propose aucune matière déterminée; je la ferai également de bois ou d'ivoire, de cuivre ou d'argent. Voilà ce qui s'appelle une idée universelle , qui n'est astreinte à aucune matière particulière.

J'ai mes règles pour faire mon horloge. Je la ferai également bien sur quelque matière que ce soit. Aujourd'hui, demain, dans dix ans, je la ferai toujours de même. C'est là avoir un principe universel, que je puis également appliquer à tous les faits particuliers, parce que je sais tirer de ce principe des conséquences toujours uniformes.

Loin d'avoir besoin, pour mes desseins, d'une matière particulière et déterminée, j'imagine souvent une machine, que je ne puis exécuter, faute d'avoir une matière assez propre; et je v^is tàtant toute la nature, et remuant toutes les inventions de l'art, pour voir si je trouverai la matière que je cherche.

Voyons si les animaux ont quelque chose de semblable, et si la conformité qui se trouve dans leurs actions, leur vient de regarder intérieurement un seul et même modèle.

Le contraire parait manifestement. Car faire la même chose, parce qu'on reçoit toujours et à chaque fois la même impression, ce n'est pas ce que nous cherchons (i).

(1) Bossuel, Douni de la lecture dos auteurs anciens, sacrés et prorancs,

Je regarde cent fois le même objet, et toujours il fait dans ma vue un effet semblable. Cette perpétuelle uniformité ne vient nullement d'une idée intérieure à laquelle je m'étudie de me conformer^ c'est que je suis toujours frappé du même objet matériel; c'est que mon organe est toujours également ému, et que la nature a uni la même sensation à cette émotion , sans que je puisse en empêcher l'effet.

Il en est de même des choses convenables ou contraires à la vie. Elles ont toutes leur caractère particulier, qui fait son impression sur mon corps. A cela sont attachés naturellement la volupté et la douleur, l'appétit et la répugnance.

Or il me semble que tout le mieux qu'on puisse faire pour les animaux , c'est de leur accorder des sensations. Du moins est-il assuré qu'on ne leur met rien dans la tête, que par des impressions palpables. Un homme peut être touché des idées immatérielles, de celles de la vérité , de celles de la vertu, de celles de l'ordre et des proportions , et des règles immuables qui les entretiennent, choses manifestement incorporelles. Au contraire, qui dresse un chien, lui présente du pain à manger, prend un bâton à la main, lui enfonce, pour ainsi parler, les objets matériels sur tous ses organes, et le dresse à coups de bâton, comme on forge le fera coups de marteau (1).

Qui veut entendre ce que c'est véritablement qu'apprendre, et la différence qu'il y a entre enseigner un homme, et dresser un animal, n'a qu'à regarder de quel instrument on se sert pour l'un et pour l'autre.

Pour l'homme, on emploie la parole, dont la force ne dépend point de l'impression corporelle. Car ce n'est point par cette impression qu'un homme en entend un autre. S'il n'est averti, s'il n'est convenu, en un mot, s'il n'entend la langue, la parole ne lui fait rien; et au contraire, s'il entend dix langues, dix sortes d'impressions sur les oreilles et sur son cerveau n'exciteront en lui que la même idée; et ce qu'on lui explique par tant de langues,

transporte à chaque instant, dans son style, des locutions toutes latines, ou les traduit en termes sous lesquels on n*est pas accoutumé à les rencontrer. Ainsi, ce n'est p<u ce que nous cherchons équiTaut à no» quisri' tur : ce n'est pas ce qui est en question^ ce dont il s'agit,

(1) Si Ton su bornait à refuser aux animaux la faculté des idées générales, nous n*aurions rien à dire ; mais nous ne pouvons accepter ce rap* prochenient entre ranimai et la matière brute.

on le peut encore exf^quer en autant de sortes d'écritures. Et on peut substituer à la parole et à l'écriture^ mOle autres sortes de signes. Car quelle chose , dans la nature, ne peut pas servir de signal? En un mot, tout est bon pour avertir l'homme, pourvu qu'on s'entende avec hii. Mais à l'animal, avec qui on ne s'entend pas, rien ne sert que les impressions réelles et corporelles; il faut les coups et le bâton. Et si on emploie la parole, c'est toujours la même qu'on inculque aux oreilles de l'animal, comme son, et non comme signe. Car on ne veut pas s'entendre avec lui, mais le faire venir à son point.

Avec un homme avec qui nous parlons, ou que nous avons à instruire, nous ne cessons pas jusques à ce que nous sentions qu'il entre dans notre pensée. 11 n'en est pas ainsi des animaux. A proprement parier, nous nous en servons, comme d'instruments; des chiens, comme d'instruments à chasser; des chevaux, comme d'instruments à nous porter, à nous servir à la guerre, et ainsi du reste. Comme en accordant un instrument, nous tâtons la corde à diverses fois, jusques à ce que nous l'ayons mise à notre point; ainsi nous tâtons un chien que nous dressons à la chasse, jusques à ce qu'il fasse ce que nous voulons, sans songer à le faire entrer dans notre pensée, non plus que la corde; car nous ne lui sentons point de pensée ni de réflexion qui répondent aux nôtres.

Que si les animaux sont incapables de rien apprendre des hommes, qui s'appliquent expressément à les dresser, à plus forte raison ne faut-il pas croh*e qu'ils apprennent les uns des autres.

D est vrai qu'ils reçoivent les uns des autres de nouvelles impressions et dispositions; mais si cela était apprendre, toute la nature apprendrait; et rien ne serait plus docile que la cire, qui retient si bien tous les traits du cachet qu'on appuie sur elle.

C'est ainsi qu'un oiseau reçoit dans le cerveau une impression du vol de sa mère; et cette impression se trouvant semblable à celle qui est dans la mère, elle fait nécessairement la mùme chose (1).

Les hommes appellent cela apprendre, parce que, lorsqu'ils apprennent, il se fait quelque chose de pareil en eux. Car ils ont un

(1) Cette eiplication n^est vraie qu'autant que, laissant au mot impression un sens trèf-général| on entend par là que Toiseau est déterminé à voler par le même principe , par la même impulsion , qui y a déterminé sa mère, Y. plus loin, art. 13, ce ^ui est relatif à riustioct des auinia\ii(.

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cerveau de même nature (pie celui des animaux ; et ils font plus facilement les mouvements qui se font souvent en leur présence, sans doute, parce que leur cerveau, imprimé du caractère de ce mouvement, est disposé par là à en produire un semblable. Mais cela n'est pas apprendre; c'est recevoir une impression , dont on ne sait ni les raisons, ni les causes, ni les convenances.

C'est ce qui parait clairement dans le chant , et même dans la parole. Laissons-nous aller à nous- mêmes, nous parlerons du même ton dont on nous parle. Un écho en fait bien autant. Qu'on mette deux cordes de luth à l'unisson, l'une sonne quand on touche l'autre. Il se fait quelque chose de semblable en nous y quand nous chantons sur le même ton dont on commence. Un maître de musique nous le fait faire ; mais ce n'est pas lui qui nous l'apprend; la nature nous l'a appris avant lui, quand elle a mis une si grande correspondance entre l'oreille qui reçoit les sons, et la trachée-artère qui les forme. Ceux qui savent l'anatomie connaissent les nerfs et les muscles qni font cette correspondance, et elle ne dépend point du raisonnement.

C'est ce qui fait que les rossignols se répondent les uns aux autres, que les sansonnets et les perroquets répètent les paroles dont ils sont frappés. Ce sont comme des échos , ou plutôt ce sont de ces cordes montées sur le même ton, qui se répondent nécessairement l'une à l'autre.

Nous ne sommes pas seulement disposés à chanter sur le même ton que nous écoutons, mais encore tout notre corps s'ébranle en cadence , pour peu que nous ayons l'oreille juste ; et cela dépend si peu de notre choix, qu'il faudrait nous forcer pour faire autrement : tant il y a de proportion entre les mouvements de l'oreille, et ceux des autres parties.

11 est maintenant aisé de connaître la différence qu'il y a entre imiter naturellement, et apprendre par art. Quand nous chantons simplement après un autre, nous l'imitons naturellement; mais nous apprenons à chanter, quand nous nous rendons attentifs aux règles de l'art, aux mesures, aux temps, aux différences des tocs, à leurs accords, et aux autres choses semblables.

Et pour recueillir en deux mots tout ce qui vient d'être dit, il y a, dans l'instruction, quelque chose qui ne dépend que de la conformation des organes , et de cela les animaux en sont capables comme nous ; et il y a ce qui dépend de la réflexion et de l'art, dont nous ne voyons eu eux aucune marque.

Par là demeore expliqQé toat ce qai se dit de lear langage. Cest autre chose d''être frappé du soo oa de la parole, en tant qu'elle agite Fair, et ensuite lès oreilles et le o»rveau ; autre chose de la regarder comme un s^:ne, dont les hoomies sont convenus, et rappder en son esprit ks choses qu'elle signifie. Ce dernier, c'est ce qui s'appelle entendre le langage; et il n'y en a dans les animaux aucun Testige.

C'est aussi une fausse imagination qui nous persuade qu'ils nous font des signes. Cest antre chose de faire un signe pour se faire entendre; antre chose d'être mù de telle manière, qu'un autre puisse entendre nos dispositions.

La fumée nous est un s^ne du feu, et nous fait prévenir les embrasements. Les mouTements d'une aiguille nous marquent ks heures, et r^knt notre journée. Le roi^ au visage, et k feu aux yeux, sont un signe de la colère, comme l'éclair qui nous avertit d'éviter la foudre. Les cris d'un enfant nous sont un signe qu'il souffre; et par là il nous invite, sans y penser, à le soulager. Mais de dire que pour cela ou k feu, ou une montre, ou un cnCaudt, et même un homme en colère, nous fassent signe de quelque chose, c'est s'abuser trop visiblemoit.

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