‹ De la connaissance de Dieu et de soi-même (volume 3)Chapitre 15 sur 44 · I. Opérations sensitives , et premièrement des · texte numérisé non relu

I. Opérations sensitives , et premièrement des

cinq sens .

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Nous connaissons notre âme par ses opérations , qui sont de deux sortes : les opérations sensitives, et les opérations intellectuelles.

Il n’y a personne qui ne connaisse ce qui s’appelle les cinq sens; qui sont, la vue, l’ouïe, l’odorat , le goût et le toucher. <

A la vue appartiennent la lumière et les couleurs ; à l’ouïe , les sons ; à l’odorat , les bonnes et mauvaises senteurs; au goût, l’amer et le

doux , et les autres qualités semblables ; au toucher, le chaud et le froid , le dur et le mou, le sec et l’humide.

La nature qui nous apprend que ces sens et leurs actions appartiennentproprement à l’âme, nous apprend aussi qu’ils ont leurs organes, ou leurs instrumens dans le corps. Chaque sens à le sien propre. La vue a les yeux : l’ouïe a les oreilles : l’odorat a les narines : le goût a la langue et le palais : le toucher seul se répand dans tout le corps, et se trouve partout ou il y a des chairs.

Les opérations sensitives , c’est-à-dire , celles des sens, sont appelées sentimens , ou plutôt sensations. Voir les couleurs, ouïr les sons, goûter le doux ou l’amer, sont autant cle sensations différentes.

Les sensations se font dans notre âme à la présence de certains corps , que nous appelons objets. C’est à la présence du feu que je sens de la chaleur : je n’entends aucun bruit, que quelque corps ne soit agité : sans la présence du soleil, et des autres corps lumineux, je ne verrais point la lumière, ni le blanc ni le noir, si la neige , par exemple , ou la poix ou l’encre n’étaient présens. Otez les corps mal polis ou aigus, je ne sentirai rien de rude ni de piquant. Il en est de même des autres sensations.

Afin qu’elles se forment dans notre âme , il faut que l’organe corporel soit actuellement frappé de l’objet, et en reçoive l’impression. Je

4 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU ne vois qu’au tant que mes yeux sont frappés des rayons d’un corps lumineux, ou directs , ou réfléchis. Si l’agitation de l’air ne fait impression dans mon oreille, je ne puis entendre le bruit, et c’ est-là proprement aussi ce qui s’appelle la présence de l’objet. Car quelque proche que je sois d’un tableau , si j’ai les yeux fermés, ou que quelque autre corps interposé empêche que les rayons réfléchis de ce tableau ne viennent jusqu’à mes yeux, cet objet ne leur est pas présent. Le même se verra dans les autres sens.

Nous pouvons donc définir la sensation (si toutefois une chose si intelligible de soi a besoin d’être définie) , nous le pouvons , dis-je, définir la première perception qui se fait en notre âme à la présence des corps , que nous appelons objets , et ensuite de l’impression qu’ils font sur les organes de nos sens.

Je ne prends pourtant pas encore cette définition pour une définition exacte et parfaite. Car elle nous explique plutôt, à l’occasion de quoi les sensations ont accoutumé de nous arriver, quelle ne nous en explique la nature. Mais cette définition suffit pour nous faire distinguer d’abord les sensations , d’avec les autres opérations de notre âme.

Or encore que nous ne puissions entendre les sensations sans les corps qui sont leurs objets, et sans les parties de nos corps qui servent d’organes pour les exercer, comme nous ne mettons point les sensations dans les objets, nous

iie les mettons pas non plus dans les organes, dont les dispositions bien considérées, comme nous ferons en son lieu, se trouveront de même nature que celles des objets mêmes. C’est pourquoi nous regardons les sensations comme choses qui appartiennent à notre âme : mais qui nous marquent l’impression que les corps environnans font sur le nôtre , et la correspondance qu’il a avec eux.

Selon notre définition , la sensation doit être la première cliose qui s’élève en l’âme , et qu’on y ressente à la présence des objets. Et en effet la première chose que j’aperçois en ouvrant les yeux , c’est la lumière et les couleurs ; si je n’aperçois rien , je dis que je suis dans les ténèbres. La première chose que je sens en montrant ma main au feu , et en maniant de la glace , c’est que j’ai chaud, ou que j’ai froid, et ainsi du reste.

Je puis bien ensuite avoir diverses pensées sur la lumière , en rechercher la nature, en remarquer les réflexions, et les réfractions, observer même que les couleurs qui disparaissent aussitôt que la lumière se retire , semblent n’être autre chose dans les corps où je les aperçois, que de différentes modifications de la lumière elle - même , c’est-à-dire, diverses réflexions ou réfractions des rayons du soleil , et des autres corps lumineux. Mais toutes ces pensées ne me viennent qu’ après cette perception sensible de la lumière que j’ai appelée sensa-

f> DE LA. CONNAISSANCE DE DIEU lion, et c'est la première qui s’est faite en moi , aussitôt que j’ai eu ouvert les yeux.

De même après avoir senti que j’ai chaud , ou que j’ai froid, je puis observer que les corps d’où me viennent cessentirüens, causeraient diverses altérations à ma main, si je ne m'en retirais; que le chaud la briderait et la consumerait, que le froid l’engourdirait et la mortifierait, et ainsi du reste. iMais ce n’est pas là ce que j'aperçois d'abord en m’approchant du feu et de la glace. A ce premier abord il s’est fait en moi une certaine perception qui m'a fait dire, J’ai chaud, ou j’ai froid ; et c'est ce qu'on appelle sensation.

Quoique la sensation demande, pour être formée , la présence actuelle de l’objet, elle peut durer quelque temps après. Le chaud ou le froid dure dans ma main après que je l’ai éloignée , ou du feu , ou de la glace qui me la causait. Quand une grande lumière , ou le soleil même regardé fixement, a fait dans nos yeux une impression fort violente , il nous paraît encore, après les avoir fermés , des couleurs d'abord assez vives, mais qui vont s’affaiblissant peu à peu , et semblent à la fin se perdre dans l’air. La même chose nous arrive après un grand bruit; et une agréable liqueur laisse, après qu'elle est passée , un moment de goût exquis. Mais tout cela n’est qu'une suite de la première touche de l’objet présent.

ET DE SOI-MÊME. GtlAP. I.

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