II. Le plaisir et la douleur
Le plaisir et la douleur accompagnent les opérations des sens : on sent du plaisir à goûter de bonnes viandes , et delà douleur à en goûter de mauvaises , et ainsi du reste.
Ce chatouillement des sens qu’on trouve , par exemple en goûtant de bons fruits , d’agréables liqueurs, et d’autres alimens exquis , c’est ce qui s’appelle plaisir, ou volupté. Ce sentiment importun des sens offensés , c’est ce qui s’appelle douleur.
L’un et l’autre sont compris sous les sentimens , ou sensations , puisqu’ils sont l’un et l’autre une perception soudaine et vive qui se fait d’abord en nous à la présence des objets agréables ou déplaisans : comme à la présence d’un vin délicieux qui humecte notre langue, ce que nous sentons au premier abord, c’est le plaisir qu’il nous donne ; et à la présence d’un fer qui nous perce et nous déchire , nous ne ressentons rien plus tôt, ni plus vivement, que la douleur qu’il nous cause.
Quoique le plaisir et la douleur soient de ces choses qui n’ont pas besoin d’être définies, parce qu’elles sont conçues par elles-mêmes, nous pouvons toutefois définir le plaisir un sentiment agréable, qui convient à la nature, et la douleur un sentiment fâcheux contraire à la nature.
Il paraît que ces deux sentimens naissent en
nous comme tous les autres, à la présence de certains corps , qui nous accommodent ou qui nous blessent. En effet, nous sentons de la douleur, quand on nous coupe, quand on nous pique, quand on nous serre, et ainsi du reste, et nous en découvrons aisément la cause ; car nous voyons ce qui nous serre , et ce qui nous pique : mais nous avons d’autres douleurs plus intérieures ; par exemple, des douleurs de tête et d’estomac, des coliques et d’autres semblables. Nous avons la faim et la soif, qui sont aussi deux espèces de douleurs. Ces douleurs se ressentent au-dedans, sans que nous voyons au-dehors aucune cliose qui nous les cause. Mais nous pouvons aisément penser qu’elles viennent des mêmes principes que les autres * c’est-à-dire, que nous les sentons, quand les parties intérieures du corps sont picotçes, ou serrées par quelques humeurs qui tombent dessus, à peu près de même manière que nous les voyons arriver dans les parties extérieures. Ainsi toutes ces sortes de douleurs sont de la même nature que celles dont nous apercevons les causes, et appartiennent sans difficulté aux sensalions.
La douleur est plus vive , et dure plus longtemps que le plaisir, ce qui nous doit faire sentir combien notre état est triste et malheureux en cette vie.
Il ne faut pas confondre le plaisir et la douleur avec la joie et la tristesse. Ces choses se suivent de près , et nous appelons souvent les unes
du nom des autres : mais plus elles sont approchantes, et plus on est sujet à les confondre, plus il faut prendre soin de les distinguer.
Le plaisir et la douleur naissent à la présence effective d’un corps qui touche etaffectelesorganés ; ils sont aussi ressentis en un certain endroit déterminé : par exemple, le plaisir du goût, précisément sur la langue , et la douleur d’une blessure, dans la partie offeusée. Il n’en est pas ainsi de la joie et de la tristesse, à qui nous n’attribuons aucune place certaine. Elles peuvent être excitées en l’absence des objets sensibles, par la seule imagination, ou par la réflexion de l’esprit. On a beau imaginer et considérer le plaisir du goût et celui d’une odeur exquise , ou la douleur de la goutte , on n’en fait pas naître pour cela le sentiment. Un homme qui veut exprimer le mal que lui fait la goutte, ne dira pas qu’elle lui cause de la tristesse, mais de la douleur ; et aussi 11e dira-t-il pas qu’il ressent une grande joie dans la bouche, en buvant une liqueur délicieuse * mais qu’il y ressent un grand plaisir. Un homme sait qu’il est atteint de ces sortes de maladies mortelles, qui ne sont point douloureuses, il ne sent point de douleur, et toutefois il est plongé dans la tristesse. Ainsi ces choses sont fort différentes. C’est pourquoi nous avons rangé le plaisir et la douleur avec les sensations , et nous mettrons la joie et la tristesse avec les passions dans l’appétit.
U est aisé maintenant de marquer toutes nos
IO DE LA CONNAISSANCE DE DIEU sensations. Il y a celles des cinq sens; il y a le plaisir et la douleur. Les plaisirs ne sont pas tous d’une même espèce , et nous en ressentons de fort différens , non-seulement en plusieurs sens, mais dans le même. Il en faut dire autant des douleurs. Celle de la migraine ne ressemble pas à celle de la colique ou de la goutte. Il y a certaines espèces de douleurs qui reviennent et cessent tous les jours : et c’est la faim et la soif.
HL Diverses propriétés des sens .
Parmi nos sens , quelques-uns ont leur organe double : nous avons deux yeux, deux oreilles, deux narines, et la sensation peut être exercée par ces organes conjointement , ou séparément. Quand ils agissent conjointement, la sensation est un peu plus forte. On voit mieux de deux yeux ensemble que d’un seul, encore qu’il y en ait qui ne remarquent guère cette différence.
Quelques-unes de nos sensations nous font sentir d’où elles nous viennent, et d’autres 11e font point ces effets en nous. Quand nous sentons la douleur de la goutte, ou de la migraine, ou de la colique , nous sentons bien la douleur dans une certaine partie , mais nous ne sentons pas d’où le coup y vient. Mais nous sentons assez de quel côté nous viennent les sons et les odeurs. INous sentons parle toucher ce qui nous arrête, ou ce qui nous cède. Nous rapportons naturellement à certaines choses le bon et le
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mauvais goût. La vue surtout , rapporte toujours et fort promptement d’un certain côté , et à un certain objet , les couleurs qu’elle aperçoit.
De là s’ensuit que nous devons encore sentir en quelque façon la figure et le mouvement de certains objets : par exemple, des corps colorés. Car en ressentant , comme nous faisons au premier abord , de quel côté nous en vient le sentiment, parce qu’il vient de plusieurs côtés et de plusieurs points, nous en apercevons l’étendue ; parce qu’ils sont réduits à certaines bornes, au-delà desquelles nous ne sentons rien , nous sommes frappés de leur figure : s’ils changent de place, comme un flambeau qu’on porte devant nous, nous en apercevons le mouvement ; ce qui arrive principalement dans la vue, qui est le plus clair et le plus distinct de tous les sens.
Ce n’est pas que l’étendue, la figure et le mouvement, soient par eux-mêmes visibles, puisque l’air qui a toutes ces choses , ne l’est pas : on les appelle aussi visibles par accident, à cause qu’elles ne le sont que par les couleurs.
De là vient la distinction des choses sensibles par elles-mêmes, comme les couleurs, les saveurs, et ainsi du reste; et sensibles par accident, comme les grandeurs, les figures et le mouvement.
Les choses sensibles par accident, s’appellent aussi sensibles communs, parce quelles sont communes à plusieurs sens. Nous ne sentons pas
12 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU seulement par la vue , mais encore par le toucher, une certaine étendue, et une certaine figure dans nos objets ; et quand une chose que nous tenons, échappe de nos mains, nous sentons par ce moyen en quelque façon qu’elle se meut. Mais il faut bien remarquer que ces choses ne sont pas le propre objet des sens, ainsi qu’il a été dit.
Il y a donc sensibles communs, et sensibles propres. Les sensibles propres sont ceux qui sont particuliers à chaque sens , comme les couleurs à la vue , le son à l’ouïe , et ainsi du reste. Et les sensibles communs, sont ceux dont nous venons de parler, qui sont communs à plusieurs sens.
On pourrait ici examiner si c’est une opération des sens, qui nous fait apercevoir d’où nous vient le coup et l’étendue, la figure, ou le mouvement de l’objet, car peut-être que ces sensibles communs appartiennent cà quelque autre opération, qui se jointàcelle des sens. Mais je ne veux point encore aller à ces précisions; il me suffit ici d’avoir observé que la perception de ces sensibles communs ne se sépare jamais d’avec les sensations.
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