‹ De la connaissance de Dieu et de soi-même (volume 3)Chapitre 18 sur 44 · VI. Les passions · texte numérisé non relu

VI. Les passions

De ces sentimens intérieurs et extérieurs , et principalement des plaisirs et de la douleur, naissent en F âme certains mouyemensque nous appelons passions.

Le sentiment du plaisir nous touclie très-vivement, quandil est présent; et nous attire puissamment , quand il ne l’est pas. Et le sentiment de la douleur fait un effet tout contraire. Ainsi partout où nous ressentons , ou imaginons le plaisir et la douleur, nous sommes attirés ou rebutés. C’est ce qui nous donne de l’appétit pour une viande agréable , et de la répugnance pour une viande dégoûtante. Et tous les autres plaisirs, aussi-bien que toutes les autres douleurs , causent en nous des appétits , ou des répugnances de même nature, où la raison n’a aucune part.

Ces appétits , ou ces répugnances et aversions , sont appelés mouvemens de l’âme, non qu’elle change de place , ou quelle se transporte d’un lieu à un autre ; mais c’est que, comme le corps s’approche ou s’éloigne en »e mouvant , ainsi l’âme avec ses appétits ou aversions 3 s’unit avec les objets, ou s’en sépare.

Ces choses étant posées, nous pouvons définir la passion, un mouvement de l’àme, qui,

20 DE LÀ CONNAIS S AK CE DE DIEU touchée du plaisir ou de la douleur ressentie ou imaginée dans un objet, le poursuit, ou s’en éloigne. Si j’ai faim, je cherche avec passion la nourriture nécessaire : si je suis brûlé par le feu , j’ai une forte passion de m’en éloigner.

On compte ordinairement onze passions, que nous allons rapporter , et définir par ordre.

L’amour est une passion de s’unir à quelque chose. On aime une nourriture agréable , on aime l’exercice de la chasse. Cette passion fait qu’on aime de s’unir à ces choses, et de les avoir en sa puissance.

La haine , au contraire, est une passion d’éloigner de nous quelque chose ; je hais la douleur, je hais le travail , je hais une médecine pour son mauvais goût : je hais un tel homme , qui me fait du mal , et mon esprit s’en éloigne naturellement.

Le désir est une passion qui nous pousse à rechercher ce que nous aimons , quand il est absent.

L’aversion, autrement nommée la fuite ou l’éloignement, est une passion d’empêcher que ce que nous haïssons ne nous approche.

La joie est une passion par laquelle l’âme jouit du bien présent, et s’y repose.

La tristesse est une passion , par laquelle l’âme tourmentée du mal présent, s’en éloigne autant quelle peut , et s’en afflige.

Jusqu’ici les passions n’ont eu besoin pour

être excitées, que de la présence, ou de l’absence de leurs objets. Les cinq autres y ajoutent la difficulté.

L’audace , ou la hardiesse , ou le courage, est une passion par laquelle l’âme s’efforce de s’unir à l’objet aimé, dont l’acquisition est difficile.

La crainte est une passion par laquelle l’âme s’éloigne d’un mal difficile à éviter.

L’espérance est une passion qui naît en l’âme, quand l’acquisition de l’objet aimé est possible , quoique difficile ; car lorsqu’elle est aisée, ou assurée, on en jouit par avance , et on est en joie.

Le désespoir au contraire , est une passion qui naît en l’âme , quand l’acquisition de l’objet aimé paraît impossible.

La colère est une passion par laquelle nous nous efforçons de repousser avec violence celui qui nous fait du mal , ou de nous en venger.

Cette dernière passion n’a point de contraire, si ce n’est qu’on veuille mettre parmi les passions , l’inclination de faire du bien â qui nous oblige. Mais il la faut rapporter â la vertu , et elle n’a pas l’émotion ni le trouble que les passions apportent.

Les six premières passions qui ne présupposent dans leurs objets que la présence ou l’absence , sont rapportées par les anciens Philosophes à l’appétit qu’ils appellent concupiscible. Et pour les cinq dernières , qui ajoutent la difficulté à l’absence ou à la présence

2 2 DE LA. CONNAISSANCE D DIEU de l'objet, ils les rapportent à l’appétit qu’ils appellent irascible.

Ils appellent appétit concupiscible , celui ou domine le désir ou la concupiscence ; et irascible , celui où domine la colère. Cet appétit a toujours quelque difficulté à surmonter , ou quelque effort à faire, et c’est ce qui émeut la colère.

L’appétit irascible serait peut-être appelé plus convenablement courageux. Les Grecs qui ont fait les premiers cette distinction d’appétits , expriment par un même mot la colère et le courage ; et il est naturel de nommer appétit courageux , celui qui doit surmonter les difficultés.

Et on peut joindre les deux expressions d’irascible et de courageux, parce que la colère est née pour exciter et soutenir le courage.

Quoi qu’il en soit, la distinction des passions en passions dont l’objet est regardé simplement comme présent ou absent ; et des passions où la difficulté se trouve jointe à la présence ou à l’absence, est indubitable.

Et quand nous parlons de difficulté, ce n’est pas qu’ilfaille toujours mettre dans lespassions qui la présupposent un jugement exprès de l’entendement, par lequel il juge un tel objet difficile à acquérir : mais c’est , comme nous verrons plus amplement en son lieu, que la nature a revêtu les objets, dont l’acquisition est difficile , de certains caractères propres.

ET DE S 01- MEME. CIIAP. I. 25 qui par eux-mêmes font , sur l’esprit, des impressions et des imaginations différentes.

Outre ces onze principales passions, il y a encore la honte, l’envie, l'émulation, l’admiration et l’étonnement , et quelques autres semblables ; mais elles se rapportent à celles-ci. La bonté est une tristesse, ou une crainte d’être exposé à la haine et au mépris pour quelque faute, ou pour quelque défaut naturel, mêlée avec le désir de le couvrir, ou de nous justifier. L’ envie est une tristesse que nous avons du bien d’autrui , et une crainte qu’en le possédant , il ne nous en prive, ou un désespoir d’acquérirîe bien que nous voyons déjà occupé par un autre , avec une forte pente à haïr celui qui semble nous le détenir. L’émulation qui naît en l’homme de cœur, quand il voit faire aux autres de grandes actions, enferme l’espérance de les pouvoir faire, parce que les autres les font, et un sentiment d’audace qui nous porte à les entreprendre avec confiance. L’admiration et l'étonnement, comprennent en eux ou la joie d’avoir vu quelque chose d’extraordinaire , et le désir d’en savoir les causes aussibien que les suites, ou la crainte que sous cet objet nouveau, il n’y ait quelque péril caché, et l’inquiétude causée par la difficulté de le connaître , ce qui nous rend comme immobiles et sans action , et c’est ce que nous appelons être étonné.

L’inquiétude, les soucis, la peur, l’effroi ,

24 de la connaissance de dieu l'horreur et l’épouvante , ne sont autre chose que les degrés différens, et les différens effets de la crainte. Un homme mal assuré du bien qu’il poursuit ou qu’il possède , entre en inquiétude. Si les périls augmentent , ils lui causent de fâcheux soucis ; quand le mal presse davantage , il a peur ; si la peur le trouble et le fait trembler, cela s’appelle effroi et horreur; que si elle le saisit réellement , qu il paraisse comme éperdu, cela s’appelle épouvante.

Ainsi il paraît manifestement , qu’en quelque manière qu’on prenne les passions , et à quelque nombre qu’on les étende , elles se réduisent toujours aux onze que nous venons d’expliquer.

Et même nous pouvons dire , si nous consultons ce qui se passe en nous-mêmes , que nos autres passions se rapportent au seul amour, et qu’il les enferme ou les excite toutes. La haine qu’on a pour quelque objet, ne vient que de l’amour qu’on a pour un autre. Je ne ’hais la maladie , que parce que j’aime la santé. Je n’ai d’aversion pour quelqu’ un, que parce qu’il m’est un obstacle à posséder ce que j’aime. Le désir n'est qu’un amour qui s’étend au bien qu’il n’a pas, comme la joie est un amour qui s’attache au bien qu’il a. La fuite et la tristesse sont un amour qui s’éloigne du mal par lequel il est privé de son bien, et qui s’en afflige. L’audace est un amour qui entreprend, pour posséder l’objet aimé, ce qu’il y a de plus difficile ; et

et de soi-même, CHAP. I. 2 5

la crainte, un amour qui se voyant menacé de perdre ce quil recherche, est troublé de ce péril. L’espérance est un amour qui se flatte qu'il possédera l’objetaimé, ; et le désespoir est un amour désolé de ce qu'il s’en voit privé à jamais ; ce qui cause un abattement dont on ne peut se relever. La colère est un amour irrité de ce qu’on lui veut ôter son bien , et s’efforce de le défendre. Enfin , ôtez l’amour , il n’y a plus de passions, et posez l’amour, vous les faites naître toutes.

Quelques-uns pourtant ont parlé de l’admL ration , comme de la première des passions , parce quelle naît en nous à la première surprise que nous cause un objet nouveau , avant que de l’aimer ou de le haïr ; mais si celte surprise en demeure à la simple admiration d’une chose qui paraît nouvelle , elle ne fait en nous aucune émotion , ni aucune passion par conséquent : que si elle nous cause quelque émotion , nous avons remarqué comme elle appartient aux passions que nous avons expliquées. Ainsi, il faut persister à mettre l’amour la première des passions , et la source de toutes les autres.

Voilà ce qu’un peu de réflexion sur nousmêmes nous fera connaître de nos passions , autant quelles se font sentir à l’âme.

Il faudrait ajouter seulement qu'elles nous empêchent de bien raisonner, et qu’elles nous engagent dans le vice , si elles ne sont répri- CoNlSfAISS. DE DIEU.

niées. Mais ceci s’entendra mieux quand nous aurons défini les opérations intellectuelles.

VII. Les opérations mtellectuelles , et premièrement celles de /’ entendement.

Les opérations intellectuelles sont celles qui sont élevées au-dessus des sens.

Disons quelque chose de plus précis. Ce sont celles qui ont pour objet quelque raison qui nous est connue.

J’appelle ici raison l’appréhension , ou la perception de quelque chose de vrai , ou qui soit réputé pour tel. La suite va faire entendre tout ceci.

Il y a deux sortes d’opérations intellectuelles : celles de l’entendement et celles de la volonté.

L’une et l’autre ontpour objet quelque raison qui nous est connue. Tout ce que j’entends est fondé sur quelque raison : je ne veux rien que je 11e puisse dire pour quelle raison je le veux.

Il n’en est pas de même des sensations, comme la suite le fera paraître à qui y prendra garde de près. Disons avant toutes choses ce qui appartient à l’entendement.

L’entendement est la lumière que Dieu nous a donnée pour nous conduire. On lui donne divers noms : en tant qu’il invente et qu’il pénètre, il s’appelle esprit ; en tant qu’il juge et qu’il dirige au vrai et au bien, il s’appelle raison et jugement.

Le vrai caractère de l’homme, qui le distingue si fort des autres animaux , c’est d’être capable de raison. Il est porté naturellement à rendre raison de ce qu’il fait. Ainsi, le vrai homme sera celui qui peut rendre bonne raison de sa conduite.

La raison , en tant qu’elle nous détourne du vrai mal de l'homme qui est le péché, s’appelle conscience.

Quand notre conscience nous reproche le mal que nous avons fait , cela s’appelle syndérèse , ou remords de conscience.

La raison nous est donnée pour nous élever au-dessus des sens et de l’imagination. La raison qui les suit et s’y asservit , est une raison corrompue, qui ne mérite plus le nom de raison.

Yoilà en général ce que c’est que l’entendement. Mais nous le conceverons mieux quand nous aurons exactement défini son opération.

Entendre, c’est connaître le vrai et le faux , et discerner l’un d’avec l’autre. Par exemple , entendre ce que c’est qu’un triangle , c’est connaître cette vérité , que c’est une figure à trois côtés ; ou , parce que ce mot de triangle pris absolument est affecté au triangle rectiligne , entendre ce que c’est qu’un triangle , c’est entendre que c’est une figure terminée de trois lignes droites.

Par cette définition, je connais la nature de l’entendement, et sa différence d’avec les sens.

Les sens donnent lieu à la connaissance de la vérité ; mais ce n’est pas par eux précisément que je la connais.

Quand je vois les arbres d’une longue allée, quoiqu’ils soient tous à peu près égaux , se diminuer peu à peu à mes yeux, en sorte que la diminution commence dès le second, et se continue à proportion de l’éloignement ; quand je vois uni, poli et continu ce qu’un microscope me fait voir rude, inégal et ééparé ; quand je vois courbe à travers l’eau un bâton que je sais d’ailleurs être droit; quand, emporté dans un bateau par un mouvement égal, je me sens comme immobile avec tout ce qui est dans le vaisseau, pendant que je vois le reste qui est pourtant immobile , comme s’enfuyant de moi, en sorte que j’applique mon mouvement à des choses immobiles , et leur immobilité à moi qui remue : ces choses et mille autres de même nature où les sens ont besoin d’être redressés , me font voir que c’est par quelque autre faculté que je connais la vérité, et que je la discerne de la fausseté.

Et cela ne se trouve pas seulement dans les sensibles que nous avons appelés communs , mais encore dans ceux qu’on appelle propres. Il m’arrive souvent de voir sur certains objets , certaines couleurs, ou certaines taches qui 11e proviennent point des objets mêmes, mais du milieu à travers lequel je les regarde, ou de l’altération de mon organe. Ainsi des yeux rem-

plis de bile font voir tout jaune ; et eux- mêmes, éblouis pour avoir été trop arrêtés sur le soleil , font voir après cela diverses couleurs , ou en l’air, ou sur les objets que l’on n’y verrait nullement sans cette altération. Souvent je sens dans l’oreille des bruits semblables à ceux que me cause l’air agité par certains corps, sans néanmoins qu’il le soit. Telle odeur paraît bonne à l’un et désagréable à l’autre. Les goûts sont diffé rens, et un autre trouvera toujours amer ce que je trouve toujours doux. Moi-même je ne m’accorde pas toujours avec moi-même , et je sens que le goût varie en moi autant par la propre disposition de ma langue , que par celle des objets mêmes. C’est à la raison à juger de ces illusions des sens , et c’est à elle par conséquent à connaître la vérité.

De plus , les sens ne m’apprennent pas ce qui se fait dans leurs organes. Quand je regarde , ou que j’écoute, je ne sens ni l’ébranlement qui se fait dans le tympan que j’ai dans l’oreille, ni celui des nerfs optiques qui répondent au fond de l’œil. Lorsqu’ ayant les yeux blessés, ou le goût malade, je sens tout amer, et je vois tout jaune , je ne sais point par la vue ni par le goût l’indisposition de mes yeux, ou de ma langue. J’apprends tout cela par les réflexions que je fais sur les organes corporels , dont mon seul entendement me fait connaître les usages naturels avec leurs dispositions bonnes ou mauvaises.

Les sens ne me disent non plus ce qu’il y a dans leurs objets capable d’exciter en moi les sensations. Ce que je sens quand je dis, j’ai chaud, ou je brûle, sans doute n’est pas la même chose que ce que je conçois dans le feu quand je l’appelle chaud et brûlant. Ce qui me fait dire, j’ai chaud , c’est un certain sentiment que le feu , qui ne sent pas , ne peut avoir ; et ce sentiment augmenté jusqu’à la douleur, me fait dire que je brûle.

Quoique le feu n’ait en lui même ni le sentiment ni la douleur qu’il excite en moi, il faut bien qu’il ait en lui quelque chose capable de l’exciter. Mais ce quelque chose que j’appelle la chaleur du feu, n’est point connu parles sens; et si j’en ai quelque idée, elle me vient d’ailleurs.

Ainsi les sens ne nous apportent que leurs propres sensations, et laissent à l'entendement à juger des dispositions qu’ils marquent dans les objets. L’ouïe m’apporte seulement les sons, et le goût l’amer et le doux : comment il faut que l’air soit ému pour causer du bruit , ce qu’il y a dans les viandes qui me les fait trouver amères ou douces , sera toujours ignoré , si l’entendement ne le découvre.

Ce qui se dit des sens , s’entend aussi de l’imagination, qui, comme nous avons dit , ne nous apporte autre chose que des images de la sensation , quelle ne surpasse que dans la durée.

Et tout ce que l’imagination ajoute à la sen-

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sation , est une pure illusion , qui a besoin d’être corrigée, comme quand, ou dans les songes, ou par quelque trouble , j’imagine les choses autrement que je ne les vois.

Ainsi tant en dormant qu’en veillant, nous nous trouvons souvent remplis de fausses imaginations , dont le seul entendement peut juger. C’est pourquoi tous les philosophes sont d’accord qu’il n’appartient qu’à lui seul de connaître le vrai etle faux, et de discerner l’un d’avecl’autre.

C’est aussi lui seul qui remarque la nature des choses. Par la vue nous sommes touchés de ce qui est étendu , et de ce qui est en mouvement. Le seul entendement recherche et conçoit ce

que c’est que d’être étendu , et ce que c’est d'être en mouvement.

Par la même raison , il n’y a que l’entendement qui puisse errer. A proprement parler , il n’y a point d’erreur dans le sens , qui fait toujours ce qu’il doit , puisqu’il est fait pour opérer selon les dispositions non-seulement des objets, mais des organes. C’est à l’entendement, qui doit juger des organes mêmes, à tirer des sensations les conséquences nécessaires, et s’il se laisse surprendre , c’est lui qui se trompe.

Ainsi , il demeure pour constant que le vrai effet de l’intelligence , c’est de connaître le vrai et le faux, et de les discerner l’un de l’autre.

C’est ce qui ne convient qu’à l’entendement, et ce qui montre en quoi il diffère tant des sens, que de l’imagination.

A III. De certains actes de V entendement qui sont joints aux sensations , et comment on en connaît la différence .

Mais il y a des actes de l’entendement qui suivent de si près les sensations que nous les confondons avec elles, à moins d’y prendre garde fort exactement.

Le jugement que nous faisons naturellement des proportions, et de l’ordre qui en résulte, est de cette sorte.

Connaître les proportions et l’ordre , est l’ouvrage de la raison qui compare une chose avec une autre , et en découvre les rapports.

Le rapport de la raison et de l’ordre est extrême. L’ordre ne peut être remis dans les choses que par la raison, ni être entendu que par elle. Il est ami de la raison , et son propre objet.

Ainsi, on ne peut nier qu’apercevoir les proportions, apercevoir l’ordre, et en juger, ne soit une chose qui passe les sens.

Par la même raison , apercevoir la beauté et en juger , est un ouvrage de l’esprit , puisque la beauté ne consiste que dans l’ordre , c’est-à-dire dans l’arrangement et la proportion.

De là vient que les choses qui sont les moins belles en elles-mêmes, reçoivent une certaine beauté quand elles sont arrangées avec de justes proportions et un rapport mutuel.

Ainsi, il appartient à l’esprit, c’est-à-dire , à

l'entendement., de juger de la beauté ; parce que juger de la beauté , c’est juger de l’ordre , de la proportion et de la justesse , choses que l’esprit seul peut apercevoir.

Ces choses présupposées, il sera aisé de comprendre qu’il nous arriv e souvent d'attribuer aux sens ce qui appartient à l’esprit.

Lorsque nous regardons une longue allée , quoique tous les arbres décroissent à nos yeux a mesure qu’ils s’en éloignent , nous les jugeons tous égaux. Ce jugement n’appartient point à l’œil, à l’égard duquel ces arbres sontdiminués. Il se forme par une secrète réflexion de l’esprit, qui connaissant naturellement la diminution que cause l’éloignement dans les objets, juge égales toutes les choses qui décroissent également à la vue à mesure qu’elles s'éloignent.

Mais encore que ce jugement appartienne à l’esprit; à cause qu'il est fondé sur la sensation, et qu’il la suit de près , ou plutôt qu’il naît avec elle, nous l’attribuons au sens , et nous disons qu’on voit à l’œil l’égalité de ces arbres, et la juste proportion de cette allée.

C'est aussi par-là qu'elle nous plaît et qu'elle nous semble belle v et nous croyons voir par les yeux , plutôt qu’entendre par l’esprit cette beauté , parce qu’elle se présente à nous aussitôt que nous jetons les yeux sur cet agréable objet.

Mais nous savons d’ailleurs que la beauté , c’est-à-dire, la justesse , la proportion et l’ordre,

j4 de la connaissance de dieu ne s’aperçoit que par l’esprit , dont il ne faut pas confondre l’opération avec celle du sens, sous prétexte qu’elle l'accompagne.

Ainsi, quandnous trouvons un bâtiment beau, c'est un jugement que nous faisons sur la justesse et la proportion de toutes les parties , en les rapportant les unes aux autres ; et il y a dans ce jugement un raisonnement cacbé que nous n’apercevons pas à cause qu’il se fait fort vite.

Nous avons donc beau dire que cette beaufré se voit à l’œil, ou que c’est un objet agréable aux yeux ; ce jugement nous vient par ces sortes de réflexions secrètes, qui, pour être vives et promptes , et pour suivre de près les sensations , sont confondues avec elles.

Il en est de même de toutes les choses , dont la beauté nous frappe d’abord. Ce qui nous fait trouver une couleur belle , c'est un jugement secret que nous portons en nous-mêmes de sa proportion avec notre œil qu'elle divertit. Les beaux tons , les beaux chants , les belles cadences ont la même proportion avec notre oreille. En apercevoir la justesse aussi promptement que l’on touche l'ouïe , c'est ce qu’on appelle avoir l'oreille bonne , quoique , pour parler exactement , il faudrait attribuer ce j ugement à l’esprit.

Et une marque que cette justesse qu’on attribue à l’oreille , est un ouvrage de raisonnement et de réflexion, c’est qu'elle s'acquiert ou se perfectionne par l’art. Il y a certaines règles qui étant une fois connues , font sentir plus promp-

ET DE SOI-MÊME. CHAP. I. 65 tement la beauté de certains accords. L'usage même fait cela tout seul , parce qu’en multipliant les réflexions , il les rend plus aisées et plus promptes ; et on dit qu’il raffine l’oreille , parce qu’il allie plus vite, avec les sons qui la frappent, le jugement que porte l’esprit sur la beauté des accords.

Les jugemens que nous faisons en trouvant les choses grandes ou petites, par rapport des unes aux autres, sont encore de même nature. C’est par-là que le dernier arbre d’une longue allée, quelque petit qu’il vienne à nos yeux, nous paraît naturellement aussi grand que le premier ; et nous ne jugerions pas aussi sûrement de sa grandeur , si le même arbre étant seul dans une vaste campagne , ne pouvait pas être comparé à d’autres.

Il y a donc en nous une géométrie naturelle, c’est-à-dire, une science des proportions, qui nous fait mesurer les grandeurs en les comparant les unes aux autres, et concilie la vérité avec les apparences.

C’est ce qui donne moyen aux peintres de nous tromper dans leurs perspectives. En imitant l’effet de l’éloignement et la diminution qu elle cause proportionnellement dans les objets, ils nous font paraître enfoncé ou relevé ce qui est uni, éloigné ce qui est proche, et grand ce qui est petit.

C’est ainsi que sur un théâtre de vingt ou trente pieds, oa-mous fait paraître des allées immen-

36 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU ses. Et alors si quelque homme vient à se montrer au-dessus du dernier arbre de cette allée imaginaire, il nous paraît un géant, comme surpassant en grandeur cet arbre que la justesse des proportions nous fait égaler au premier.

Et par la même raison , les peintres donnent souvent une figure à leurs objets pour nous en faire paraître une autre. Ils tournent en losange les pavés d’une chambre, qui doivent paraître carrés , parce que dans une certaine distance les carreaux effectifs prennent à nos yeux cette figure. Et nous voyons ces carreaux peints si bien carrés, que nous avons peine à croire qu’ils soient si étroits, ou tournés si obliquement, tant est forte l’habitude que notre esprit a prise de former ses jugemens sur les proportions, et de juger toujours de même , pourvu qu’on ait trouvé l’art de ne rien changer dans les apparences.

Et quand nous découvrons par raisonnement ces tromperies de la perspective , nous disons que le jugement redresse les sens ; au lieu qu’il faudrait dire , pour parler avec une entière exactitude , que le jugement se redresse luimême ; c’est-à-dire, qu’un jugement qui suit l’apparence, est redressé par un jugement qui se fonde en vérité connue, et un jugement d’habitude par un jugement de réflexion expresse.

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