XIV. Diverses dispositions de V entendement
Mais on peut douter en deux manières. Car on doute premièrement d’une chose, avant que de l’avoir examinée,, et on en doute quelquefois encore plus, après l’avoir examinée. Le premier doute peut être appelé un simple doute, le second peut être appelé un doute raisonné, qui tient beaucoup du jugement, parce que, tout considéré , on prononce avec connaissance de cause que la chose est douteuse.
Quand par le raisonnement on entend certainement quelque chose , qu’on en comprend les raisons , et qu’on a acquis la facilité de s’en ressouvenir, c’est ce qui s’appelle science. Le contraire s’appelle ignorance.
Il y a de la différence entre ignorance et erreur. Errer, c’est croire ce qui n’est pas ; ignorer, c’est simplement ne le savoir pas.
Parmi les choses qu’on ne sait pas, il y en a qu’on croit sur le témoignage d’autrui , c’est ce qui s’appelle foi. Il y en a sur lesquelles on suspend son jugement, et avant et après l’examen, c’est ce qui s’appelle doute. Et quand dans le CoïESAISS. DE DIEU. 3
5o DE LA COIS NAISSAIN CE DE DIEU doute on penche d’un côté plutôt que d’un autre, sans pourtant rien déterminer absolument, cela s’appelle opinion.
Lorsque l’on croit quelque chose sur le témoignage d’autrui, ou c’est Dieu qu’on en croit, et alors c’est la foi divine ; ou c’est l’homme, et alors c’cst la foi humaine.
La foi divine n’est sujette à aucune erreur, parce quelle s’appuie sur le témoignage de Dieu qui ne peut tromper ni être trompé.
La foi humaine, encertains cas, peut aussiêtre indubitable, quand ce que les hommes rapportent passe pour constant dans tout le genre humain , sans que personne le contredise; par exemple , qu’il y a une ville nommée Àlep , et un fleuve nommé Euphrate , et une montagne nommée Caucase, et ainsi du reste ; ou quand nous sommes très- assurés que ceux qui nous rapportent quelque chose qu’ils ont vu, n’ont aucune raison de nous tromper; tels que sont, par exemple , les Apôtres, qui dans les maux que leur attirait le témoignage qu’ils rendaient à Jésus-Christ ressuscité, ne pouvaient être portés à le rendre constamment jusqu’à la mort , que par l’amour de la vérité.
Hors de là, ce qui n’est certifié que par les hommes, peut être cru comme plus vraisemblable, mais non pas comme certain.
Il en est de même toutes les fois que nous croyons quelque chose par des raisons seulement probables, et non tout-à-fait convaincan-
ET DE SOI-MÊME. CHÀP. I. 5i
tes. Car alors nous n’avons pas la science , mais seulement une opinion, qui encore qu’elle penche d’un certain côté, ainsi qu’il a été dit, n’ose pas s’y appuyer tout-à-fait , et n’est jamais sans quelque crainte.
Ainsi nous avons entendu ce que c’est que science, ignorance, erreur, foi divine et humaine, opinion et doute.
XY. Les sciences et les arts .
Toutes les sciences sont comprises dans la philosophie. Ce mot signifie l’amour de la sagesse , à laquelle l’homme parvient en cultivant son esprit par les sciences.
Parmi les sciences, les unes s’attachent à la seule contemplation de la vérité , et pour cela sont appelées spéculatives : les autres tendent à l’action, et sont appelées pratiques.
Les sciences spéculatives sont la métaphysique , qui traite des choses les plus générales et les plus immatérielles, comme de l’être en général; et en particulier, de Dieu et des êtres intellectuels faits à son image : la physique, qui étudie la nature : la géométrie, qui démontre l’essence et les propriétés des grandeurs, comme l’arithmétique celle des nombres : l’astronomie, qui apprend le cours des astres, et par-là le système universel du monde, c’est-àdire , la disposition de ses principales parties , chose qui peut être aussi rapportée à la physique.
Les sciences -pratiques sont la logique et la morale , dont l’une nous enseigne à bien raisonner, et l’autre à bien vouloir.
Des sciences sont nés les arts , qui ont apporté tant d’ornement et tant d’utilité à la vie humaine.
Les arts diffèrent d’avec les sciences, en ce que, premièrement , ils nous fontproduire quelque ouvrage sensible ; au lieu que les sciences exercent seulement, ou règlent les opérations intellectuelles : et secondement , que les arts travaillent en matière contingente. La rhétorique s’accommode aux passions et aux affaires présentes : la grammaire au génie des langues, et à leur usage variable : l’architecture aux dh verses situations; mais les sciences s’occupent d’un objet éternel et invariable ainsi qu’il a été dit.
Quelques-uns mettent la logique et la morale parmi les arts, parce quelles tendent à T action : mais leur action est purement intellectuelle ; et il semble que ce doit être quelque chose de plus qu’un art, qui nous apprenne par où le raisonnement et la volonté est droite; chose immuable, et supérieure à tous les cbangemens de la nature et de l’usage.
Il est pourtant vrai qu’à prendre le mot d’art pour industrie et pour méthode, on peut dire qu’il y a beaucoup d’art dans les moyens qu’emploientla logique etla morale, à nous faire bien raisonnner, et bien vivre ; joint aussi que, dans
l’application, il peut y avoir certains préceptes qui changent selon les personnes.
Les principaux arts sont la grammaire, qni fait parler correctement : la rhétorique , qui fait parler éloquemment : la poétique , qni fait parler divinement, et comme si on était inspiré : la musique, qui , par la juste proportion des tons, donne à la voix une force secrète pour délecter et pour émouvoir: la médecine et ses dépendances, qui tiennent le corps humain en hon état : Farithmétique-pratique, qui apprend à calculer sûrement et facilement : l’architecture , qui donne la commodité et la beauté aux édifices publics et particuliers, qni orne les villes et les fortifie , qui bâtit des palais aux rois et des temples à Dieu : la mécanique, qui fait jouer les ressorts et transporter aisément les corps pesans , comme les pierres pour élever les édifices , et les eaux pour le plaisir ou pour la commodité de la vie : la sculpture et la pointure , qui , en imitant le naturel , reconnaissent qu’ils demeurent beaucoup au-dessous, et autres semblables.
Ces arts sont appelés libéraux, parce qu’ils sont dignes d’un homme libre , à la différence des arts, qui ont quelque chose de servile , que notre langue appelle métiers, et arts mécaniques, quoique le nom de mécanique ait une plus noble signification , lorsqu’il exprime ce bel art qui apprend l’usage des ressorts , et la construction des machines. Mais les métiers serviles
54 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU usent seulement de machines , sans en connaître la force et la construction.
Les arts règlent les métiers. L’architecture commande aux maçons, aux menuisiers et aux
autres. L’art de manier les chevaux dirige ceux qui font les mors, les fers, les brides, et les autres choses semblables.
Les arts libéraux et mécaniques sont distingués , en ce que les premiers travaillent de l’esprit plutôt que de la main; elles autres, dont le succès dépend de la routine et de l’usage plutôt que de la science, travaillent plus de la main que de l’esprit.
La peinture , qui travaille de la main plus que lesautres arts libéraux , s’est acquis rang parmi eux, à cause que le dessin, qui est l’âme de la peinture, est un des plus excellens ouvrages de l’esprit ; et que d’ailleurs le peintre, qui imite tout, doit savoir de tout. J’en dis autant de la sculpture, qui a sur la peinture l’avantage du relief, comme la peinture a sur elle celui des couleurs.
Les sciences et les arts font voir combien l’homme est ingénieux et inventif; en pénétrant parles sciences les œuvres de Dieu , et en les ornant par les arts , il se montre vraiment fait à son image, et capable d’entrer, quoique iaiblement, dans ses desseins.
Il n’y a donc rien que l’homme doive plus cultiver que son entendement, qui le rend semblable à son auteur. Il le cultive en le remplis-
ET DE SOI-MEME. CHÀP. I. 5& sant de bonnes maximes , de jugemens droits , et de connaissances utiles.
X VI. Ce que c est que bien juger ; quels en
sont les moyens , et quels en sont les empêchent e?is.
La vraie perfection de l’entendement est de Lien juger.
Juger, c’est prononcer au-dedans de soi sur le vrai et sur le faux ; et bien juger, c’est y prononcer avec raison et connaissance.
C’est une partie de bien juger que de douter ' quand il faut. Celui qui juge certain ce qui est certain , et douteux ce qui est douteux , est un bon juge.
Par le bon jugement on se peut exempter de toute erreur. Car on évite l’erreur non-seuîement en embrassant la vérité , quand elle est claire, mais encore en se retenant quand elle ne l’est pas,
Ainsi, la vraie règle de bien juger, est de ne juger que quand on voit clair; et le moyen de le faire, est de juger après une grande considération.
Considérer une chose, c’est arrêter son esprit à la regarder en elle-même , en peser toutes les raisons , toutes les difficultés et tous les inconvéniens.
C’est ce qui s’appelle attention. C’est elle qui rend les hommes graves , sérieux , prudens ,
56 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU capables de grandes affaires , et des hautes spéculations.
Etre attentif à un objet, c’est l’envisager de tous côtés ; et celui qui ne le regarde que du côté qui le flatte, quelque long que soit le temps qu il emploie à le considérer , n’est pas vraiment attentif.
C’est autre chose d’être attaché à un objet, autre chose d’y être attentif. Y être attaché , c’est vouloir, à quelque prix que ce soit, lui donnes ses pensées et ses désirs; ce qui fait qu’on ne le regarde que du côté agréable: mais y être attentif, c’est vouloir le considérer pour en bien juger, et pour cela connaître le pour et le contre.
Il y a une sorte d’attention après que la vérité est connue ; et c’est plutôt une attention d’amour et de complaisance , que d’examen et de recherche.
La cause de mal juger est l’inconsidération qu’on appelle autrement précipitation.
Précipiter son jugement, c’est croire ou juger avant que d’avoir connu.
Cela nous arrive , ou par orgueil , ou par impatience , ou par prévention , qu’on appelle autrement préoccupation.
Par orgueil, parce que l’orgueil nous fait présumer que nous connaissons aisément les choses les plus difficiles, et presque sans examen. Ainsi nous jugeons trop vite, et nous nous attachons à notre sens , sans vouloir jamais
revenir , de peur d’être forcés à reconnaître que nous nous sommes trompés.
Par impatience, lorsqu’étant las de considérer, nous jugeons ayant que d’avoir tout vu.
Par prévention en deux manières, ou par le dehors , ou par le dedans.
Par le dehors , quand nous croyons trop facilement sur le rapport d’autrui , sans songer qu’il peut nous tromper, ou être trompé luimême.
Par le dedans, quand nous nous trouvons porté, sans raison, à croire une chose plutôt qu’une autre.
Le plus grand déréglement de l’esprit, c’est de croire les choses, parce qu’on veut qu’elles soient, et non parce qu’on a vu quelles sont en effet.
C’est la faute où nos passions nous font tomber. Nous sommes portés à croire ce que nous désirons et ce que nous espérons , soit qu’il soit vrai , soit qu’il ne le soit pas.
Quand nous craignons quelque chose, souvent nous ne voulons pas croire qu elle arrive ; et souvent aussi , par faiblesse , nous croyons trop facilement qu elle arrivera.
Celui qui est en colère en croit toujours les causes justes, sans même vouloir les examiner; et par-là il est hors d’état de porter un jugement droit.
Cette séduction des passions sTétend bien loin dans la vie , tant à cause que les objets qui se
58 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU présentent sans cesse , nous en causent toujours quelques-unes , qu’à cause que notre humeur meme nous attache naturellementà de certaines passions particulières , que nous trouverions partout dans notre conduite , si nous savions nous observer.
Et comme nous voulons toujours plier la raison à nos désirs , nous appelons raison ce qui est conforme à notre humeur naturelle, c’est-à-dire à une passion secrète qui se fait d’autant moins sentir, qu’elle fait comme le fond de notre nature.
C’est pour cela que nous avons dit que le plus grand mal des passions , c’est quelles nous empêchent de bien raisonner, et par conséquent de bien juger, parce que le bon jugement est l’effet du bon raisonnement.
Nous voyons aussi clairement, par les choses qui ont été dites, que la paresse qui craint la peine de considérer, est le plus grand obstacle à bien juger.
Ce défaut se rapporte à l’impatience. Car la paresse, toujours impatiente quand il faut penser tant soit peu , fait qu’on aime mieux croire que d’examiner, parce que le premier est bientôt fait , et que le second demande une recherche plus longue et plus pénible.
Les conseils semblent toujours trop longs au paresseux ; c’est pourquoi il abandonne tout, et s’accoutume à croire quelqu’un qui le mène comme un enfant et comme un aveugle.
ET DE SOI-MÊME. CHÀP. I. 6g
Par toutes les causes que nous avons dites , notre esprit est tellement séduit, qu’il croitsavoir ce qu'il ne sait pas , et bien juger des choses dans lesquelles il se trompe. Non qu’il ne distingue très-bien entre savoir , et ignorer, ou se tromper ; car il sait que l’un n'est pas l’autre , et aucontraire, qu’il n’y a rien de plus opposé ; mais c’est que, faute de considérer, il veut croire qu’il sait ce qu’il ne sait pas.
Et notre ignorance va si loin, que souvent < même nous ignorons nos propres dispositions. Un homme ne veut point croire qu’il soit orgueilleux , ni lâche , ni paresseux , ni emporté : il veut croire qu'il a raison ; et quoique sa conscience lui reproche souvent ses fautes, il aime mieux étourdir lui-même le sentiment qu’il en a, que d’avoir le chagrin de les connaître.
Le vice qui nous empêche de connaître nos défauts , s’appelle amour-propre ; et c’est celui qui donne tant de crédit aux flatteurs.
On ne peut surmonter tant de difficultés, qui nous empêchent de bien juger, c’est-à-dire de reconnaître la vérité, que par un amour extrême qu’on aura pour elle , et un grand désir de l’entendre.
De tout cela, il paraît que mal juger vient très-souvent d’un vice de volonté.
L’entendement, de soi , est fait pour enten-
Car s’il juge mal, il n’a pas assez entendu; et n entendre pas assez , c’est-à-dire n’entendre
60 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU pas tout dans une matière dont il faut juger, à vrai dire , ce n’est rien entendre , parce que le jugement se fait sur le tout.
Ainsi tout ce qu’on entend est vrai. Quand on se trompe , c’est qu’on n’entend pas ; et le faux, qui n’est rien de soi, n’est ni entendu, ni intelligible.
Le vrai , c’est ce qui est. Le faux , c’est ce qui n’est pas.
On peut bien ne pas entendre ce qui est; mais jamais on 11e peut entendre ce qui n’est pas.
On croit quelquefois l’entendre, et c’est cequi fait l’erreur ; mais , en effet , on ne l’entend pas , puisqu’il n’est pas.
Et ce qui fait qu’on croit entendre ce que l’on n’entend pas , c’est que parles raisons , ou plutôt par les faiblesses que nous avons dites , on ne Veut pas considérer. On veut juger cependant r on juge précipitamment, et enfin on veut croire qu’ on a entendu , et on s’impose à soi-même..
Nul homme ne veut se tromper; et nul homme aussi ne se tromperait , s’il ne voulait des choses^ qui font qu’il se trompe, parce qu’il en veut qui l’empêchent déconsidérer, et de chercher la vérité sérieusement.
De cette sorte , celui qui se trompe , premièrement, n’entend pas son objet, et secondement, ne s’entend pas lui-même ; parce qu’il ne veut considérer ni son objet , ni lui-même , ni la précipitation , ni l’orgueil , ni l’impatience , ni In
ET DE SOI-MÊME. CIIAP. I. 6l paresse, ni les passions et les préventions qui la causent.
Et il demeure pour certain, que l'entendement purgé de ces vices , et vraiment attentif à son objet , ne se trompera jamais ; parce qu’ alors ou il verra clair, et ce qu’il verra sera certain, ou il ne verra pas clair, et il tiendra pour certain qu’il doit douter, jusqu’à ce que la lumière paraisse.