‹ De la connaissance de Dieu et de soi-même (volume 3)Chapitre 24 sur 44 · XVII. Perfection de ï intelligence au-dessus · texte numérisé non relu

XVII. Perfection de ï intelligence au-dessus

du sens .

Par les choses qui ont été dites , il se voit de combien l’entendement est élevé au-dessus des sens.

Premièrement, le sens est forcé à se tromper à la manière qu’il le peut être. La vue ne peut pas voir un bâton , quelque droit qu’il soit, à travers de l’eau , quelle ne le voie tortu , ou plutôt brisé. Et elle a beau s’attacher à cet objet , jamais par elle- même elle ne découvrira son illusion. L’entendement , au contraire , n’est jamais forcé à errer ; jamais il n’erre que faute d’attention ; et s’il juge mal en suivant trop vite les sens, ou les passions quii en naissent, il redressera son jugement, pourvu qu’une droite volonté le rende attentif à son objet et à lui-même.

Secondement , le sens est blessé et affaibli

62 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU par les objets les plus sensibles; le bruit, à force de devenir grand , étourdit et assourdit les oreilles. L’aigre et le doux extrêmes offensent le goût , que le seul mélange de l’un et de l’autre satisfait. Les odeurs ont besoin aussi d’une certaine médiocrité pour être agréables; et les meilleures, portées à l’excès, choquent autant ou plus que les mauvaises. Plus le chaud et le froid sont sensibles, plus ils incommodent nos sens. Tout ce qui nous touche trop violemment nous blesse. Des yeux trop fixement arrêtés sur le soleil, c’est-à-dire, sur le plus visible de tous les objets, et par qui les autres se voient, y souffrent beaucoup, et à la fin s’y aveugleraient. Au contraire , plus un objet est clair et intelligible, plus il est connu comme vrai, plus il contente l’entendement, et plus il le fortifie. La recherche en peut être laborieuse , mais la contemplation en est toujours douce. C’es t ce qui a fait dire à Aristote, que le sensible le plus fort offense le sens , mais que le parfait intelligible récrée l’entendement et le fortifie. D’où ce philosophe conclut que l’entendement de soi n’est point attaché à un organe corporel, et qu’il est, par sa nature , séparable du corps ; ce que nous considérerons dans la suite.

Troisièmement , le sens n’est jamais touché de ce qui passe , c’est-à-dire , de ce qui se fait et se défait journellement : et ces choses mêmes qui passent, dans le peu de temps

ET DE SOI-MEME. CHAP. J. 63 qu’elles demeurent, il ne les sent pas toujours de même. La même chose qui chatouille aujourd’hui mon goût , ou ne lui plaît pas toujours, ou lui plaît moins. Les objets de la vue lui paraissent autres au grand jour, au jour médiocre, dans l’obscurité, de loin ou de près, d’un certain point ou d’un autre. Au contraire, ce qui a été une fois entendu ou démontré , paraît toujours le même à l’entendement. S’il nous arrive de varier sur cela , c’est que las sens et les passions s’en mêlent ; mais l’objet de l’entendement, ainsi qu’il a été dit, est immuable et éternel : ce qui lui montre qu’audessus de lui , il y a une vérité éternellement subsistante , comme nous avons déjà dit , et que nous le verrons ailleurs plus clairement.

Ces trois grandes perfections de l’intelligence nous feront voir, en leur temps, qu’ Aristote a parlé divinement, quand il a dit de l’entendement, et de sa séparation d’avec les organes , ce que nous venons de rapporter.

Quand nous avons entendu les choses, nous sommes en état de vouloir et de choisir. Car on ne veut jamais , qu’on ne connaisse auparavant.

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