XIII. La correspondance de toutes les parties
Il nous reste encore à considérer le consentement de toutes les parties du corps, pour s’entraider mutuellement, et pour la ‘défense du tout. Quand on tombe d’un côté , la tête , le cou , et tout le corps se tournent à l’opposite. De peur que la tête ne se heurte, les mains se jettent devant elle, et s’exposent aux coups qui la briseraient. Dans la lutte , on voit le coude se présenter comme un bouclier devant le visage, les paupières se ferment pour garantir l’œil. Si on est fortement penché d’un côté, le corps se porte de l’autre pour faire le contre-poids, et se balance lui-même en diverses manières , pour prévenir une chute , ou
ET DE SOI-MEME. CHAP. II. II7 pour la rendre moins incommode. Par la même raison , si on porte un grand poids d’un des côtés, on se sert de l’autre pour contre-peser. Une femme qui porte un seau d’eau pendu à la droite , étend le bras gauche , et se penche de ce côté-là. Celui qui porte sur le dos , se penche en avant; et au contraire, quand on porte sur la tête , le corps naturellement se tient droit . Enfin, il 11e manque jamais de se situer de la manière la plus convenable pour se soutenir ; en sorte que les parties ont toujours un même centre de gravité, qu’011 prend au juste , comme si on savait la mécanique. A cela on peut rapporter certains effets des passions, que nous avons remarqués. Enfin, il est visible que les parties du corps sont disposées à se prêter un secours mutuel , et à concourir ensemble à la conservation de leur tout.
Tant de mouvemens si bien ordonnés et si forts , selon les règles de la mécanique , se font en nous sans science , sans raisonnement et sans réflexion : au contraire , la réflexion ne ferait ordinairement qu’embarrasser. Nous verrons dans la suite qu’il se fuit en nous, sans que nous le sachions, ou que nous le sentions, une infinité de mouvemens semblables. La prunelle s’élargit ou se rétrécit de la manière la plus convenable à nous donner plus ou moins de jour; l’œil s’aplatit et s’allonge, selon que nous avons besoin de voir de loin ou de près.
X 1 8 DE LA CONNAISSANCE DE DTEU La glotte s’élargit ou s’étrécit, selon les tons qu’elle doit former. La bouclie se dispose , et la langue se remue comme il faut, pour les différentes articulations. Un petit enfant, pour tirer des mamelles de sa nourrice la liqueur dont il se nourrit, ajuste aussi-bien ses lèvres et sa langue, que s’il savait l’art des pompes aspirantes; ce qu’il fait même en dormant: tant la nature a voulu nous faire voir que ces choses n’avaient pas besoin de notre attention.
Mais moins il y a d’adresse et d’art, de notre coté, dans des mouvemens si proportionnés et si justes, plus il en paraît dans celui qui a si bien disposé toutes les parties de notre corps.
XIV. Récapitulation , où sont ramassées les propriétés de ï âme et du corps .
Par les choses qui ont été dites , il est aisé de comprendre la différence de l ame et du corps ; et il n’y a qu’à considérer les diverses propriétés que nous y avons remarquées.
Les propriétés de l’àme sont, voir, ouïr, goûter, sentir, imaginer ; avoir du plaisir ou de la douleur, de l’amour ou de la haine , de la joie ou de la tristesse , de la crainte ou de l’espé* rance; assurer, nier, douter, raisonner, réfléchir et considérer , comprendre , délibérer, se résoudre, vouloir, ou ne vouloir pas. Poutes choses qui dépendent du même principe , et que nous avons entendues très-distinctement
ET DE SOI-MEME. CIIAP. II. Iig sans nommer le corps, si ce n’est comme l’objet que l’âme aperçoit , ou comme l’organe dont elle se sert.
La marque que nous entendons distinctement ces opérations de notre âme, c’est que jamais nous ne prenons l’un pour l’autre. Nous ne prenons point le doute pour l’assurance , ni affirmer pour nier, ni raisonner pour sentir : nous ne confondons pas l’espérance avec le désespoir, ni la crainte avec la colère, ni la volonté de vivre selon la raison , avec celle de vivre selon les sens et les passions.
Ainsi , nous connaissons distinctement les propriétés de l’âme,. Voyons maintenant celles du corps.
Les propriétés du corps , c’est-à-dire des parties qui le composent sont d’être étendues plus ou moins , d’être agitées plus vite ou plus lentement , d’être ouvertes ou d’être fermées , dilatées ou pressées , tendues ou relâchées , jointes ou séparées les unes des autres , épaisses ou déliées , capables d’être insinuées en certains endroits plutôt qu’en d’autres. Choses qui appartiennent au corps , et qui en font manifestement la nourriture , l’augmentation , la diminution , le mouvement et le repos.
En voilà assez pour connaître la nature de l’âme et du corps, et l’extrême différence de l’un et de l’autre.
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