‹ De la connaissance de Dieu et de soi-même (volume 3)Chapitre 34 sur 44 · I. U âme est naturellement unie au corps · texte numérisé non relu

I. U âme est naturellement unie au corps

Il a plu néanmoins à Dieu , que clés natures si différentes fussent étroitement unies. Et il était convenable , afin qu’il y eût de toutes sortes d’êtres dans le monde, qu’il s’y trouvât, et des corps qui ne fussent unis à aucun esprit , telles que sont la terre et l’eau, et les autres de cette nature; et des esprits, qui, comme Dieu même , ne fussent unis à aucun corps , tels que sont les anges ; et aussi des esprits unis à un corps, telle qu’est l ame raisonnable , à qui , comme à la dernière de toutes les créatures intelligentes, il devait écbeoir en partage, ou plutôt convenir naturellement de faire un même tout avec le corps qui lui est uni.

Ce corps , à le regarder comme organique, est un par la proportion et la correspondance de ses parties : de sorte qu’on peut l’appeler un même organe, de même et à plus forte raison qu’un luth , ou un orgue, est appelé un seul instrument. D’où il résulte que Pâme lui doit être unie en son tout , parce qu’elle lui est unie comme à un seul organe parfait dans sa totalité.

IL Deux effets principaux de cette union , et deux genres d’ opérations dans Vdme.

C’est cette union admirable de notre corps et de notre âme que nous ayons à considérer. Et quoiqu’il soit difficile , et peut-être impossible à l’esprit humain d’en pénétrer le secret, nous en voyons pourtant quelque fondement dans les choses qui ont été dites.

Nous avons distingué dans l’âme deux sortes d’opérations : les opérations sensitives , et les opérations intellectuelles ; les unes attachées à l’altération et au mouvement des organes corporels , les autres supérieures au corps , et nées pour le gouverner.

Car il est visible que l’âme se trouve assujettie par ses sensations aux dispositions corporelles ; et il n’est pas moins clair que, par le commandement de la volonté, guidée par l’intelligence , elle remue les bras , les jambes , la tête, et enfin transporte tout le corps.

Que si l’âme n’était simplement qu’intellectuelle , elle serait tellement au-dessus du corps, qu’on ne saurait par où elle y devrait tenir ; mais parce qu’elle est sensitive , c’est-à-dire jointe à un corps, et par-là chargée de veiller à sa conservation et à sa défense , elle a dû être unie au corps par cet endroit-là , ou , pour mieux dire, par toute sa substance, puisqu’elle est indivisible, et qu’on peut bien en distinguer CONNAISS. DE DIEU. 6

12 2 DE LA C0NNAÏ5S A1NCE DE DIEU les opérations, mais non pas la partager dans son fond.

Dès-là que l’âme est sensitive , elle est sujette au corps de ce côté-là, puisqu’elle souffre de ses mouvemens , et que les sensations , les unes fâcheuses, et les autres agréables , y sont attachées.

De là suit que l’âme , qui remue les membres et tout le corps par sa volonté, le gouverne comme une chose qui lui est intimement unie, qui la fait souffrir elle-même , lui cause des plaisirs et des douleurs extrêmement vives.

Or, l’âme ne peut mouvoir le corps que par sa volonté , qui naturellement n’a nul pouvoir sur le corps , comme le corps ne peut naturellement rien sur l’âme , pour la rendre heureuse ou malheureuse. Les deux substances étant de nature si différente , que l’une ne pourrait rien sur l’autre , si Dieu , créateur de l’une et de l’autre , n’avait , par sa volonté souveraine , joint ces deux substances par la dépendance mutuelle de l’une à l’égard de l’autre; ce qui est une espèce de miracle perpétuel, général et subsistant, qui paraît dans toutes les sensations de Lame , et dans tous les mouvemens volontaires du corps.

Voilà ce que nous pouvons entendre de l’union de l’âme avec le corps, et elle se fait remarquer principalement par deux effets.

Le premier est que de certains mouvemens du corps suivent certaines pensées ou sentimens

ET DE SOMIÊ.ME. CHXP. III. Iâ3 dans l’âme , et le second réciproquement, qu’à une certaine pensée ou sentiment qui arrive à l’âme, sont attachés certains mouvemens qui se font en même temps dans le corps ; pai* exemple, de ce que les chairs sont coupées, c'est-à-dire séparées les unes des autres, ce qui est un mouvement dans le corps, il arrive que je sens en moi la douleur, que nous avons vue être un sentiment de famé : et de ce que j’ai dans l’âme la volonté que ma main soit remuée , il arrive qu’elle l est en effet au même moment.

Le premier de ces deux effets paraît dans les opérations où l’âme est assujettie au corps, qui sont les opérations sensitives; et le second paraît dans les opérations où famé préside au corps, qui sont les opérations intellectuelles.

Considérons ces deux effets l’ün après l’autre. Voyons , avant toutes choses, ce qui se fait dans l’ame ensuite des mouvemens du corps ; et nous verrons après ce qui arrive dans le corps ensuite des pensées de Taine.

III. Les sejisations sont attachées à des mouvemens corporels qui se font en nous .

Et d’abord il est clair que tout ce qu’on appelle sentiment ou sensation, je veux dire la perception des couleurs, des sons, du bon et du mauvais goût, du chaud et du froid, de la faim et de la soif, du plaisir et de la douleur, suivent les mouvemens et l’impression que font

les objets sensibles sur nos organes corporels.

Mais pour entendre plus distinctement par quels moyens cela s’exécute, il faut supposer plusieurs choses constantes.

La première , qu’en toute sensation il se fait un contact et une impression réelle et matérielle sur nos organes , qui vient ou immédiatement, ou originairement de l’objet.

Et déjà , pour le toucher et le goût, le contact y est palpable et immédiat. Nous ne goûtons que ce qui est immédiatement appliqué à notre langue ; et à l’égard du toucher, le mot l’emporte, puisque toucher et contact c’est la même chose.

Et encore que le soleil et le feu nous échauffent étant éloignés, il est clair qu’ils ne font impression sur notre corps qu’en la faisant sur l’air qui le touche. Le même se doit dire du froid ; et ainsi ces deux sensations appartenantes au toucher, se font par l’application et l'attouchement de quelque corps.

On doit croire que si le goût et le toucher demandent un contact réel, il ne sera pas moins dans les autres sens, quoiqu’il y soit plus délicat.

Et l’expérience le fait voir, même dans la vue, où le contact des objets et l’ébranlement de l’organe corporel paraît le moins; car on peut aisément sentir , en regardant le soleil, combien ses rayons directs sont capables de nous blesser : ce qui ne peut venir que d’une trop

ET DE SOI-MEME. CHÀP. III. 120 violente agitation des parties qui composent l’œil. Cette agitation, causée par l’union des rayons dans le cristallin, a un point brûlant qui aveuglerait, c’est-à-dire, brûlerait l’organe de la vision , si on s’opiniâtrait à regarder fixement le soleil.

Mais encore que ces rayons nous blessent moins étant réfléchis , le coup en est souvent très-fort, et le seul effet du blanc nous fait sentir que les couleurs ont plus de force que nous ne pensons pour nous émouvoir. Car il est certain que le blanc frappe fortement les nerfs optiques. C’est pourquoi cette couleur blesse la vue ; ce qui paraît tellement à ceux qui voyagent parmi les neiges, pendant que la campagne en est couverte, qu’ils sont contraints de se défendre contre l'effort que cette blancheur fait sur les yeux , en les couvrant de quelque verre, sans quoi ils perdraient la vue. Les ténèbres, qui font sur nous le même effet que le noir , nous font perdre la vue d’une autre sorte, lorsque les nerfs optiques, par une longue désaccoutumance de souffrir la lumière même réfléchie , sont exposés tout-àcoup à une grande lumière , dans un lieu où tout est blanc , ou lorsqu’à près une longue captivité dans un lieu parfaitement ténébreux, faute d’exercice , ils s’affaissent et se flétrissent, et par-là deviennent immobiles et incapables d’être ébranlés par les objets. On sent aussi , à la longue, qu’un noir trop enfoncé fait beau-

coup de mal; et par l’effet sensible de ces deux couleurs principales, on peut juger de celui de tou les les autres.

Quant aux sons, l’agitation de l’air, et le coup qui en vient à notre oreille , sont des choses trop sensibles pour être révoquées en doute. On se sert du son des cloches pour dissiper l#a nuées. Souvent de grands cris ont tellement fendu l’air , que les oiseaux en sont tombés ; d’autres ont été jetés par terre par le seul vent d’un boulet. Et peut-on avoir peine à croire que les oreilles soient agitées par le bruit, puisque même les bâtiraens en sont ébranlés, et qu’on les en voit trembler? On peut juger parla de ce que fait une plus douce agitation sur des parties plus délicates.

Celte agitation de l’air est si palpable, quelle se fait même sentir en d’autres parties du corps. Chacun peut remarquer ce que certains sons , comme celui d’un orgue , ou d’une basse de viole font sur son corps. Les paroles se font sentir aux extrémités des doigts situés d’une certaine façon ; et on peut croire que les oreilles, formées pour recevoir cette impression, la recevront aussi beaucoup plus forte.

I/effet des senteurs nous paraît par l’impression qu’elles font sur la tête. De plus, on ne verrait pas les chiens suivre le gibier, en flairant les endroits où il a passé, s’il 11e restait quelques vapeurs sorties de l’animal poursuivi. Et quand, on brûle des parfums, on en voit la

ET DE SOI-MÊME. CHAP. HT. 1 27 fumée se répandre dans toute une chambre, et l’odeur se fait sentir en même temps que la vapeur vient à nous. On doit croire qu’il sort des fumées à peu près de même nature , quoiqu’imperceptibles de tous les corps odoriférans, et que c’est ce qui cause tant de bons et de mauvais effets dans le cerveau. Car il faut apprendre à juger des choses qui ne se voient pas, par celles qui se voient.

IV. Les mouvemens coi'porels qui se font en nous dans les sensations , viennent des objets par ’ le milieu.

Il est donc vrai qu’il se fait , dans toutes nos sensations, une impression réelle et corporelle sur nos organes ; mais nous avons ajouté qu’elle vient immédiatement, ou originairement de l’objet.

Elle en vient immédiatement dans le toucher et dans le goût, où l’on voit les corps appliqués par eux- mêmes à nos organes. Elle eu vient originairement dans les autres sensations, où l’application de l’objet n’est pas immédiate, mais où le mouvement qui se fait en vient jusqu’à nous tout à travers de l'air, par une parfaite continuité.

C’est ce que l’expérience nous découvre aussi certainement que tout le reste que nous avons dit. Un corps interposé m’empêche de voir le tableau que je regardais. Quand le milieu est transparent, selon la nature dont il est, l’ob-

128 DE LA CONNAISSANCE DE DIEÜ jet vient à moi différemment. L’eau, qui rompt la 1 igné droite, le courbe à mes jeux. Les verres, selon qu’ils sont colorés ou taillés, en changent les couleurs, les grandeurs et les figures : l’objet ou se grossit, ou s’apetisse, ou se renverse , ou se redresse, ou se multiplie. Il faut donc , premièrement, qu’il se commence quelque chose sur l’objet meme , et c’est, par exemple, à l’égard de la vue, la réflexion de quelque rayon du soleil, ou d’un autre corps lumineux : il faut, secondement, que cette réflexion, qui se commence à l’objet, se continue tout à travers de l’air jusqu’à mes yeux ; ce qui montre que l’impression qui se fait sur moi, vient originairement de l’objet même.

Il en est de même de l’agitation qui cause les sons, et de la vapeur qui excite les senteurs. Dans l’ouïe, le corps résonnant, qui cause le bruit, doit être agité ; et on y sent au doigt, par un attouchement très-léger, tant que le bruit dure, un trémoussement qui cesse quand la main presse davantage. Dans l’odorat, une vapeur doit s’exhaler du corps odoriférant; et dans l’un et dans l’autre sens, si le corps qui agite l’air rompt le coup qui venait à nous, nous ne sentons rien.

Ainsi, dans les sensations, à n’y regarder seulement que ce qu’il y a dans le corps, nous trouvons trois choses à considérer, l’objet , le milieu, et l’organe même : par exemple, les yeux et les oreilles.

ET DE SOI-MÊME. CH AP. III. 3 2f)

Y. Les mouvemens de nos corps , auxquels les sensations sont attachées } sont les mauve - 772 e/2 ^ Jei1 nerfs.

Mais comme ces organes sont composés de plusieurs parties ; pour savoir précisément quelle est celle qui est le propre instrument destiné par la nature pour les sensations, il ne faut que se souvenir qu’il y a en nous certains petits filets qu’on appelle nerfs, qui prennent leur origine dans le cerveau , et qui de là se répandent dans tout le corps.

Souvenons-nous aussi qu’il y a des nerfs particuliers attribués par la nature à chaque sens. 11 y en a pour les yeux , pour les oreilles, pour l’odorat, pour le goût : et comme le toucher se répand par tout le corps, il y a aussi des nerfs répandus partout dans les chairs. Enfin il n’y a point de sentiment où il n’y a point de nerfs, et les parties nerveuses sont les plus sensibles. C’est pourquoi tous les philosophes sont d’accord que les nerfs sont le propre organe des sens.

Nous avons vu, outre cela, que les nerfs aboutissent tous au cerveau , et qu’ils sont pleins des esprits qu’il y envoie continuellement; ce qui doit les tenir toi» jours tendus en quelque manière, pendant que l’animal veille. Tout cela supposé, il sera facile de déterminer le mouvement précis auquel la sensation est attachée ; et enfin tout ce qui regarde tant la na-

i DO DE LA CONNAISSANCE DE DIEU ture que Y usage des sensations , en tant quelles servent, au corps et à l ame.

C’est ce qui sera expliqué en douze propositions , dont les six premières feront voir les sensations attachées à l’ébranlement des nerfs , et les six autres expliqueront l’usage que l’âme fait des sensations , etl’inslruction qu’elle en reçoit, tant pour le corps ,que pour elle-même.

M. Six propositions qui expliquent comment les sensations sont attachées à /’ ébranlement des net fs.

Ire. Proposition. Les nerfs sont ébranlés parles objets du dehors qui frappent les sens.

C’est de quoi on ne peut douter dans le toucher, oii l’on voit des corps appliqués immédiatement sur le nôtre, qui étant en mouvement, ne peuvent manquer d’ébranler les nerfs qu’ils trouvent répandus partout. L’air chaud ou froid qui nous environne, doit avoir un effet semblable. Il est clair que l’un dilate les parties du corps, et que l’autre les resserre ; ce qui ne peut être sans quelque ébranlement des nerfs. Le même doit arriver dans les autres sens, où nous avons vu que l’altération de l’organe n’est pas moins réelle. Ainsi, les nerfs de la langue seront touchés et ébranlés par le suc exprimé des viandes : les nerfs auditifs , par l’air qui s agite au mouvement des corps résonnans : les nerfs de l’odorat, par les vapeurs qui sortent

ET DE SOI-MÊME. ClîAP. III. l3 1 des corps : les nerfs optiques , par les rayons ou directs ou réfléchis du soleil , ou d’un autre c6rps lumineux ; autrement les coups que nous recevons, non-seulement du soleil trop fixement regardé , mais encore du blanc , ne seraient pas aussi forts que nous les avons remarqués. Enfin, généralement dans toutes les sensations, les nerfs sont frappés par quelque objet; et il est aisé d’entendre que des filets si déliés et si bien tendus, ne peuvent manquer d’être ébranlés , aussitôt qu’ils sont touchés avec quelque force.

IIe. Proposition. Cet ébranlement des ne/f s frappés par les objets , se continue jusqu au dedans de la tête et du cerceau,

La raison est que les nerfs sont continués jusque-là ; ce qui fait qu’ils portent au dedans le mouvement et les impressions qu’ils reçoivent du dehors.

Cela s’entend en quelque manière par le mouvement d’une corde, ou d’un filet bien tendu, qu’on ne peut mouvoir à une de ses extrémités , sans que l’autre soit ébranlée à l’instant, à moins qu’on n’arrête le mouvement au milieu.

Les nerfs sont semblables à cette corde ou à ce filet, avec cette différence , qu’ils sont sans comparaison plus déliés, et pleins, outre cela, d’un esprit très-vif et très-vite, c’est-à-dire, d’une subtile vapeur qui coule sans cesse au dedans, et les tient tendus, de sorte qu’ils sont

JÛ2 DE IA CONNAISSANCE DE DIEU remués par les moindres impressions du dehors, et les porte fort promptement au dedans de la tête où est leur racine.

IIIe. Proposition. Le sentiment est attaché à cet ébranlement des nerfs .

Il n’y a point en cela de difficulté. Et puisque les nerfs sont le propre organe des sens , il est clair que c’est à l’impression qui se fait dans celte partie, que la sensation doit être attachée.

De là il doit arriver qu'elle s’excite toutes les fois que les nerfs sont ébranlés, quelle dure autant que dure l’ébranlement des nerfs , et, au contraire, que les mouvemensjqui n’ébranlent point les nerfs, ne sont point sentis : et l’expérience fait voir que la chose arrive ainsi.

Premièrement, nous avons vu qu’il y a toujours quelque contact de l’objet, et par-là quelque ébranlement dans les nerfs, lorsque la sensation s’excite.

Et sans même qu’aucun objet extérieur frappe nos oreilles , nous y sentons certains bruits qui ne peuvent guère arriver, que de ce que, par quelque cause interne que ce soit, le tympan est ébranlé ; ce qui fait sentir des tintemens plus ou moins clairs , ou des bourdonnemens plus ou moins graves , selon que les nerfs sont diversement touchés.

Par une raison semblable, on voit des étincelles de lumière s’exciter au mouvement de

ET DE SOI-MÊME. CHAP. III. l33 l’œil frappé , ou de la tête heurtée ; et rien 11e les fait paraître que rébranlement causé par ces,, coups dans les nerfs, semblable à celui auquel la perception de la lumière est naturellement attachée.

Et ce qui le justifie , ce sont ces couleurs changeantes que nous continuonsde voir, même après avoir fermé les jeux, lorsque nous les avons tenus quelque temps arrêtés sur une grande lumière, ou sur un objet mêlé de différentes couleurs, surtout quand elles sont éclatantes.

Comme alors l’ébranlement des nerfs optiques a dû être fort violent, il doit durer quelque temps, quoique plus faible, après que l’objet est disparu. C’est ce qui fait que la perception d’une grande et vive lumière se tourne en couleurs plus douces, et que l’objet qui nous avait ébloui par ses couleurs variées, nous laisse, en se retirant, quelques restes d’une semblable vision.

Si ces couleurs semblent vaguer au milieu de l’air, 'si elles s’affaiblissent peu à peu, si enfin, elles se dissipent; c’est que le coup que donnait l’objet présent ayant cessé, le mouvement qui reste dans le nerf est moins fixe, qu’il se ralentit, et enfin qu’il cesse tout-à-fait.

La même chose arrive à E oreille , lorsquetonnée par un grand bruit, elle en conserve quelque sentiment, après même que l’agitation a cessé dans l’air.

C’est par la meme raison cjue nous continuons quelque temps à avoir chaud dans un air froid, et à avoir froid dans un air chaud; parce que l’impression causée dans les nerfs , par la présence de l’objet , subsiste encore.

Supposé , par exemple , que l’altération que cause le feu dans ma main et dans les nerfs qu’il y rencontre, soit une grande agitation de toutes les- parties, qui irait enfin les dissoudre et à les réduire en cendres : et au contraire , que l’impression qu’y fait le froid, soit d’arrêter le mouvement des parties, en les tenant pressées les unes contre les autres, ce qui causerait à la fin un entier engourdissement, il est clair que tant que dure cette altération, le sentiment du froid et du chaud doit durer aussi , quoique je me sois retiré de l’air glacé et de l’air brûlant.

Biais comme après qu’on a éloigné les objets qui faisaient cette impression sur les organes, elle s’affaiblit , et que ces organes reviennent peu à peu à leur naturel, il doit aussi arriver que la sensation diminue ; et la chose ne manque pas de se faire ainsi.

Ce qui fait durer si long- temps la douleur de la goutte , ou de la colique , c’est la continuelle régénération de l’humeur mordicante qui l’a fait naître, et qui ne cesse de picoter ou de tirailler les parties cpie la présence des nerfs rend sensibles.

La douleur delà faim et de la soif vient d’une cause semblable. Ou le gosier desséché se res-

ET DE SOI-MÊME. CHAP. III. 1 35 serre et tire les nerfs , ou le dissolvant que l’estomac rend par les glandes , dont il est comme pavé dans son fond, pour y faire la digestion des viandes , se tourne contre lui , et pique ses nerfs , jusqu’à ce qu’on leur ait donné , en mangeant , une matière plus propre à recevoir son action.

Pour la douleur d’une plaie , si elle se fait sentir long temps après le coup donné, c’est à cause de l’impression violente qu’il a fait sur la partie , et à cause de l’inflammation et des accidens qui surviennent, par lesquels le picotement des nerfs est continué.

Il est donc vrai que le sentiment s’élève par le mouvement du nerf, partout où le nerf est ébranlé , et dure par la continuation de cet ébranlement. Et il est vrai aussi que les mou* vemens qui n’ébranlent pas les nerfs , ne sont point sentis. Ce qui fait que l’on ne se sent point croître , et qu’on ne sent non plus comment l’aliment s’incorpore à toutes les parties, parce qu’il ne se fait dans ce mouvement aucun ébranlement des nerfs; comme on l’entendra aisément , si on considère combien est lente et insensible l’insinuation de l’aliment dans les parties qui le reçoivent.

Ce qui vient d’être expliqué dans cette troisième proposition, sera confirmé par les suivantes.

IYe. Proposition. JJ ébranlement des nerfs ,

1 36 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU auquel le sentiment est attaché , doit, être considéré dans toute son étendue, c est- à- dire en tant quil se communique d'une extrémité à ï autre des parties du nerf qui sont frappées au dehors , jusqu’à l'endroit ou il sort du cerveau .

L’expérience le fait voir. C’est pour cela qu’on bande les nerfs au-dessus quand on veut couper au-dessous, afin que le mouvement se porte plus languissamment dans le cerveau, et que la douleur soit moins vive. Que si on pouvait tout-à fait arrêter le mouvement du nerf au milieu , il n’y aurait point du tout de sentiment.

On voit aussi que , dans le sommeil , on ne sent pas, quand on est touché légèrement, parce que les nerfs étant détendus, ou il ne s'y fait aucun mouvement , ou il est trop léger pour se communiquer jusqu’au dedans de la tête.

Ve’. Proposition. Quoique le sentiment soit principalement uni à ï ébranlement du nerf au dedans du cerveau , Famé , qui est pré sente à tout le corps , rapporte le sentiment q u elle reçoit a l' extrémité ou l’objet frappe.

Par exemple , j’attribue la vue d’un objet à l’œil tout seul , le goût à la seule langue , ou au seul gosier; et si je suis blessé au bout du doigt, je dis que j’ai mal au doigt, sans songer

ET DE SOI-MÊME. CHàP. III. 1 87 seulement si j’ai un cerveau , ni s’il s’y fait quelque impression.

De là vient qu’011 voit souvent que ceux qui ont la jambe coupée , ne laissent pas de sentir du mal au bout du pied, de dire qu’il leur démange , et de gratter leur jambe de bois, parce que le nerf qui répondait au pied et à la jambe , , étant ébranlé dans le cerveau , il se fait un sentiment que l’âme rapporte à la partie coupée, comme si elle subsistait encore.

Et il fallait nécessairement que la chose arrivât ainsi. Car encore que la jambe soit emportée avec les bouts des nerfs qui y étaient , le reste qui demeure continu avec le cerveau , est capable des memes mouvemens qu’il avait auparavant, et le cerveau -capable d’en recevoir le contre-coup, tant à cause qu’il a été formé pour cela, qu’à cause que l ame est accoutumée à rapporter à certaines parties semblables mouvemens. S’il arrive donc que le nerf qui répondait à la jambe , ébranlé par les esprits ou par les humeurs, vienne à faire le mouvement qu’il faisait lorsque la jambe était encore unie au corps, il est clair qu’il se doit exciter en nous un sentiment semblable, et que nous le rapportons encore à la partie à laquelle la nature avait coutume de le rapporter.

Néanmoins cette partie du nerf, issue du cerveau, n’étant plus frappée des objets accoutumés, elle doit perdre insensiblement , et avec le temps , la disposition qu elle avait à son

3 58 DE LA CONNAISSANCE De DIEU mouvement ordinaire. Et c’est pourquoi ces douleurs qu’on sent aux parties blessées, cessent à la fin. A quoi sert aussi beaucoup la réflexion que nous faisons, que nous n’avons plus ces parties.

Quoiqu’il en soit , cette expérience confirme que le sentiment de l ame est attaché à rébranlement du nerf, en tant qu’il se communique au cerveau , et fait voir aussi que ce sentiment est rapporté naturellement à l’endroit extérieur du corps , où se faisait autrefois le contact du nerf et de l’objet.

YIe. PiiOpomtion. Quelques-unes de nos sensations se terminent à un objet , et les autres non.

Cette différence des sensations, déjà touchée dans le chapitre de l ame , mérite , par son importance, encore un peu d’explication. Nous n’aurons, pour bien entendre la chose, qu’à écouter nos expériences.

Toutes les fois que l’ébranlement des nerfs vient du dedans ; par exemple, lorsque quelque humeur formée au dedans de nous, se jette sur quelque partie , et y cause de la douleur, nous ne rapportons celte sensation à aucun objet, et nous ne savons d’où elle vient.

La goutte nous prend à lamain ; une humeur âcre picote nos yeux : le sentiment douloureux , qui suit de ces mouvemens, n’a aucun objet.

C’est pourquoi , généralement , dans toutes

et de soi-même. chap. ii r. i3g les sensalions que nous rapportons aux parties intérieures de notre corps, nous n’apercevons aucun objet qui les cause ; par exemple , les douleurs de tête , ou d’estomac, oud’entrailles: dans la faim et dans la soif, nous sentons simplement de la douleur en certaines parties; mais une sensation si vive ne nous fait pas regarder un objet , parce que l’ébranlement vient du dedans.

Au contraire , quand l’ébranlement des nerfs vient du dehors, notre sensation ne manque jamais de se terminer à quelque objet qui est hors de nous. Les corps qui nous environnent nous paraissent , dans la vision , comme tapissés par les couleurs : nous attribuons aux viandes le bon ou le mauvais goût : celui qui est arrêté, se sent arrêté par quelque chose : celui qui est battu , sent venir les coups de quelque chose qui le frappe. On sent pareillement et les sons et les odeurs, comme venus du dehors, et ainsi du reste.

Mais encore que cela s’observe dans toutes ces sensations, ce n’est pas avec la même netteté : car, par exemple , on ne sent pas si distinctement d’où viennent les sons et les odeurs, qu’on sent d’où viennent les couleurs, ou la lumière regardée directement. Donc la raison est que la Vision se fait en ligne droite , et que les objets ne viennent à l’œil que du côté où il est tourné ; au lieu que les sons et les odeurs viennent de tous côtés indifféremment , et par

l40 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU des lignes souvent rompues au milieu de l’air , qui ne peuvent, par conséquent, se rapporter à un endroit fixe.

Il faut aussi remarquer touchant les objets, qu’ordinairement on n’en voit qu’un, quoique le sens ait un double organe. Je dis ordinalnairement, parce qu’il arrive quelquefois que les deux yeux doublent les objets ; et voici sur ce sujet quelle est la règle.

Quand on change la situation naturelle des organes; par exemple, quand on presse l’œil , £n sorte que les nerfs optiques ne sont point frappés en même sens , alors l’objet paraît double en des lieux différens, quoiqu’en Fun plus obscur qu’en l’autre ; de sorte que visiblement il excite deux sensations. Mais quand les deux yeux demeurent dans leur situation , comme deux cordes semblables montées sur un même ton , et touchées en même temps , ne rendent qu’un même son à notre oreille, ainsi, les nerfs des deux yeux touchés de la même sorte, ne présentent à l’âme qu’un seul objet, et ne lui font remarquer qu’une sensation, La raison en est évidente ; puisque les deux nerfs touchés de même ont un même rapport à l’objet, ils le doiVent, par conséquent , faire voir tout-à-fait un, sans aucune diversité, ni de couleur , ni de situation , ni de figure.

Il est donc absolument impossible que nous ayons en ce cas deux sensations qui nous paraissent distinctes, parce que leur parfaite res-

ET DE SOI-MÊME. CHAT. III. îzjl Æ.emblance , et leur rapport uniforme au même objet, ne permet pas à Famé de les distinguer : au contraire, elles doivent s’y unir ensemble , comme choses qui conviennent en tout point. Et ce qui doit résulter de leur union , c’est qu’elles soient plus fortes étant unies que séparées ; en sorte qu’on voie un peu mieux de deux yeux que d’un , comme l’expérience le montre.

Yoilà ce qu’il y avait à considérer sur la nature et les différences des sensations, en tant qu’elles appartiennent au corps et à l'âme , et qu’elles dépendent de leur concours. Avant que de passer à l’usage que l’âme en fait, pour le corps , et pour elle-même , il est bon de recueillir ce qui vient d’être expliqué, et d’y faire un peu de réflexion.

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YII. Réflexions sur la doctrine précédente .

Si nous l’avons bien compris , nous avons vu qu’il se fait en toutes les sensations un mouvement enchaîné qui commence à l’objet, et se termine au dedans du cerveau.

Il n’est pas besoin de parler ni du toucher ni du goût, où l’application de l’objet est immédiate, et trop palpable pour être niée. A l’égard des trois autres sens, nous avons dit que , dans la vue , le rayon doit se réfléchir de dessus l’objet; que , dans l’ouïe, le corps résonnant doit être agité; enfin, que, dans l’odorat, une vapeur doit s’exhaler du corps odoriférant.

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