‹ De la connaissance de Dieu et de soi-même (volume 3)Chapitre 4 sur 44 · La grammaire , les auteurs latins , et la géographie · texte numérisé non relu

La grammaire , les auteurs latins , et la géographie

Nous ne nous arrêterons pas à parler de l’étude de la grammaire. Notre principal soin a été de lui faire connaître premièrement la propriété, et ensuite l’élégance des langues latine et française. Pour adoucir l’ennui de cette étude , nous lui en faisions voir l’utilité; et autant que son âge le permettait, nous joignions à l’étude des mots la connaissance des cüoses.

Par ce moyen, il est arrivé que tout jeune il entendait ibrt aisément les meilleurs auteurs latins : il eh cherchait même les sens les plus cachés ; et à peine y hésitait-il, dès qu’il y voulait un peu penser. Il ap* prenait par cœur les plus agréables et les plus utiles endroits de ces auteurs, et surtout des poëtes : il les récitait souvent ; et dans les occasions il les appliquait à propos aux sujets qui se présentaient.

En lisant ces auteurs, nous ne nous sommes jamais écartés de notre principal dessein , qui était de faire servir toutes ses études à lui acquérir tout ensemble, la piété, la connaissance des mœurs, et celle de la politique. Nous lui faisions connaître, par les mystères abominables des Gentils, et par les fables de leur théologie , les profondes ténèbres où les hommes demeuraient plongés en suivant leurs propres lumières. 11 voyait que les nations les plus polies, et les plus habiles en tout ce qui regarde la vie civile , comme les Egyptiens , les Grecs et les Romains, étaient dans

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une si profonde ignorance des choses divines, qu’ils adoraient les plus monstrueuses créatures de la nature et qu’elles ne se sont retirées de cet abîme , que depuis que Jésus-Christ a commencé de les conduire D’où il lui était aisé de conclure que la véritable religion était un don de la grâce. Nous lui faisions aussi remarquer que les Gentils , bien qu’ils se trompassent dans la leur, avaient néanmoins un profond respect pour les choses qu’ils estimaient sacrées ; persuadés qu’ils étaient que la religion était le soutien des Etats. Les exemples de modération et de justice que nous trouvions dans leurs histoires, nous servaient à confondre tout Chrétien qui n’aurait pas le courage de pratiquer la vertu , après que Dieu même nous l’a apprise. Au reste, nous faisions le plus souvent ces observations, non comme des leçons, mais comme des entretiens familiers ; et cela les faisait entrer plus agréablement dans son esprit : de sorte qu’il faisait souvent de lui-même de semblables réflexions. Et je me souviens qu’ayant un jour loué Alexandre, d’avoir entrepris avec tant de courage la défense de toute la Grèce contre les Perses , le Prince ne manqua pas de remarquer qu’il serait bien plus glorieux à un prince chrétien de repousser et d’abattre l’ennemi commun de la Chrétienté, qui la menace et la presse de toutes parts.

Nous n’avons pas jugé à propos de lui faire lire les ouvrages des auteurs par parcelles ; c’est-à-dire de prendre un livre de l’Enéide par exemple, ou de César, séparé des autres. Nous lui avons fait lire chaque ouvrage en entier, de suite, et comme tout d’une haleine; afin qu’il s’accoutumât peu à peu, non à considérer chaque chose en particulier, mais à découvrir

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tout cl’une vue le but principal d’un ouvrage, et l’enchaînement de toutes ses parties : étant certain que chaque endroit ne s’entend jamais clairement, et ne paraît avec toute sa beauté, qu’à celui qui a regardé tout l’ouvrage comme on regarde un édifice, et en a pris tout le dessein et toute l'idée.

Entre les poètes , ceux qui ont plu davantage à monseigneur le Dauphin, sont Virgile et Térence; et entre les historiens, ç’a été Salluste et César. Il admirait le dernier, comme un excellent maître pour faire des grandes choses, et pour les écrire. Il le regardait comme un homme de qui il fallait apprendre à faire la guerre. Nous suivions ce grand capitaine dans toutes ses marches, nous lui voyions faire ses campemens, mettre ses troupes en bataille, former et exécuter ses desseins; louer et châtier à propos les soldats, les exercer au travail , leur élever le cœur par l’espérance, les tenir toujours en baleine; conduire une puissante armée sans endommager le pays; retenir dans le devoir ses troupes par la discipline, et ses alliés parla foi et la protection; changer sa manière selon les lieux où il faisait la guerre, et selon les ennemis qu’il avait en tête; aller quelquefois lentement, mais user le plus souvent d’une si grande diligence, que l’ennemi, surpris et serré de près, n’ait ni le temps de délibérer ni celui de fuir; pardonner aux vaincus, abattre les rebelles; gouverner avec adresse les peuples subjugués, et leur faire ainsi trouver sa victoire douce pour la mieux assurer.

On ne peut dire combien il s’est diverti agréablement et utilement dans Térence, et combien de vives images de la vie humaine lui ont passé devant les yeux en le lisant. 11 a vu les trompeuses amorces de

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la volupté et des femmes ; les aveugles emportemens d’une jeunesse, que la flatterie et les intrigues d’un valet ont engagé dans un pas difficile et glissant; qui ne sait que devenir, que l’amour tourmente, qui ne sort de peine que par une espèce de miracle, et qui. ne trouve le repos qu’en retournant à son devoir. Là le Prince remarquait les mœurs et le caractère de chaque âge et de chaque passion exprimé par cet admirable ouvrier, avec tous les traits convenables à chaque personnage , des sentimens naturels , et enfin avec cette grâce et cette bienséance que demandent ces sortes d’ouvrages. Nous ne pardonnions pourtant rien à ce poète si divertissant, et nous reprenions les endroits où il a écrit trop licencieusement. Mais en même temps nous nous étonnions que plusieurs de nos auteurs eussent écrit pour le théâtre avec beaucoup moins de retenue ; et condamnions une façon d’écrire si déshonnête, comme pernicieuse aux bonnes mœurs.

Il faudrait faire un gros volume, pour rapporter toutes les remarques que nous avons faites sur chaque auteur, et principalement sur Gicéron, que nous avons admiré dans ses discours de philosophie, dans ses oraisons , et même lorsqu’il raillait librement et agréablement avec ses amis.

Parmi tout cela, nous voyions la géographie en jouant et comme en faisant voyage : tantôt en suivant le courant des fleuves , tantôt rasant les côtes de la mer, et allant terre à terre ; puis tout d’un coup cinglant en haute mer, nous traversions dans les terres nous voyions les ports et les villes, non en les courant comme feraient des voyageurs sans curiosité, mais examinant tout , recherchant les mœurs , surtout celles de la France, et nous arrêtant dans les plus fameuses

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villes pouf connaître les humeurs opposées de tant de divers peuples qui composent cette nation belliqueuse et remuante : ce qui , joint à la vaste étendue d’un royaume si peuplé , faisait voir qu’il ne pouvait être conduit qu’avec une profonde sagesse.

4* V histoire. Celle de France composée par monseigneur le' Dauphin , en latin et en français.

Enfin nous lui avons enseigné l’histoire. Et comme c est la maîtresse de la vie humaine et de la politique, nous l’avons fait avec une grande exactitude : mais nous avons principalement eu soin de lui apprendre celle de la France, qui est la sienne. Nous ne lui avons pas néanmoins donné la peine de feuilleter les livres ; et à la réserve de quelques auteurs de la nation , comme Philippes de Commines et du Bellay, dont nous lui avons fait lire les plus beaux endroits ; nous avons été nous- mêmes dans les sources, et nous avons tiré des auteurs les plus approuvés , ce qui pouvait le plus servir à lui faire comprendre la suite des affaires. Nous en récitions de vive voix autant qu’il en pouvait facilement retenir : nous le lui faisions répéter; il l’écrivait en français, et puis il le mettait en latin : cela lui servait de thème, et nous corrigions aussi soigneusement son français que son latin. Le samedi il relisait tout d’une suite ce qu’il avait composé durant la semaine ; et l’ouvrage croissant , nous l’avons divisé par livres , que nous lui faisions relire trèssouvent.

L’assiduité avec laquelle il a continué ce travail l’a mené jusqu’aux derniers règnes : si bien que nous avons presque toute notre histoire en latin et en fran-

DE Msr LE DAUPHIN, çais , du style et de la main de ce Prince. Depuis quelque temps , comme nous avons vu qu’il savait assez de latin, nous l’avons fait cesser d’écrire l’histoire en cette langue. Nous la continuons en français avec le même soin ; et nous l’avons disposée de sorte qu’elle s’étendît à proportion que l’esprit du prince s’ouvrait , et que nous voyions son jugement se former; en récitant fort en abrégé ce qui regarde les premiers temps , et beaucoup plus exactement ce qui s’approche des nôtres. Nous ne descendons pas néanmoins dans un trop grand détail des petites choses , et nous ne nous amusons pas à rechercher celles qui ne sont que de curiosité : mais nous remarquons les mœurs de la nation bonnes et mauvaises : les coutumes anciennes , les lois fondamentales : les grands changemens et leurs causes : le secret des conseils : les événemens inespérés , pour y accoutumer l’esprit et le préparer à tout : les fautes des rois et les calamités qui les ont suivies : la foi qu’ils ont conservée pendant ce grand espace de temps qui s’est passé depuis Clovis jusqu’à nous : cette constance à défendre la religion catholique, et tout ensemble le profond respect qu’ils ont toujours eu pour le Saint Siège, dont ils ont tenu à gloire d’être les enfans les plus soumis. Que ç’a été cet attachement inviolable à la religion et à l’Eglise, qui a fait subsister le royaume depuis tant de siècles. Ce qu’il nous était aisé de faire voir par les épouvantables mouvemens que l’hérésie a causés dans tout le corps de l’état , en affaiblissant la puissance et la majesté royale , et en réduisant presque à la dernière extrémité un royaume si florissant : sans qu’il ait pu reprendre sa première force , qu’en abattant fhérésie.

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Mais afin que le prince apprît de l’histoire la manière de conduire les affaires ; nous avons coutume , dans les endroits où elles paraissent en péril, d’en exposer l’état, et d’en examiner toutes les circonstances, pour délibérer, comme on ferait dans un conseil, de ce qu’il y aurait à faire en ces occasions : nous lui demandons son avis ; et quand il s’est expliqué , nous poursuivons le récit pour lui apprendre les événemens. Nous marquons les fautes, nous louons ce qui a été fait : et conduits par l’expérience , nous établissons la manière de former les desseins et de les exécuter.

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