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II. Réponse au premier argument

Le premier argument a un défaut manifeste. C’est autre chose de faire tout convenablement, autre chose de connaître la convenance. L’un convient non -seulement aux animaux, mais à tout ce qui est dans l’univers : l'autre est le véritable effet du raisonnement et de l’intelligence.

Dès-là que tout le monde est fait par raison , tout s’y doit faire convenablement. Car le propre d’une cause intelligente, est de mettre de la convenance et de l’ordre dans tous fcs ouvrages.

Au-dessus de notre faible raison, restreinte à certains objets, nous ayons reconnu une raison première et universelle , qui a tout conçu avant qu’il fût, qui a tout tiré du néant, qui rappelle tout à ses principes, qui forme tout sur la même idée , et fait tout mouvoir en concours.

Cette raison est en Dieu, ou plutôt, cette raison , c’est Dieu même. Il n’est lorcé en rien; il est le maître de sa matière, et la tourne comme il lui plaît. Le hasard n’a point de part à ses ouvrages; il n’est dominé par aucune nécessité ; enfin, sa raison seule est sa loi. Ainsi, tout ce qu’il fait est suivi , et la raison y paraît partout.

Il y a une raison qui subordonne les causes les unes aux autres : et cette raison fait que le plus grand poids emporte le moindre ; qu’une pierre enfonce dans l’eau , plutôt que du bois ; qu’un arbre croît en un lieu plutôt qu’en un autre: et que chaque arbre tire de la terre, parmi une infinité de sucs, celui qui est propre pour le nourrir. Mais cette raison n’est pas dans toutes ces choses , elle est en celui qui les a fai tes, et qui les a ordonnées.

Si les arbres poussent leurs racines, autant qu’il est convenable pour les soutenir; s’il étendent leurs branches à proportion, et se couvrent d’une écorce si propre à les défendre contre les injures de l’air ; si la vigne , le lierre «l les autres plantes, qui sont faites pour s’at

tacher aux grands arbres, ou aux rochers , en choisissent si bien les petits creux , et s’entortillent si proprement aux endroits qui sont capables de les appuyer ; si les feuilles et les fruits de toutes les plantes se réduisent à des ligures si régulières, et s’ils prennent au juste , avec la figure , le goût et les autres qualités qui suivent de la nature de la plante : tout cela se fait par raison , mais certes, cette raison n’est pas dans les arbres *

On a beau exalter l’adresse de l’hirondelle, qui se fait un nid si propre, ou des abeilles, qui ajustent avec tant de symétrie leurs petites niches : les grains d’une grenade ne sont pas ajustés moins proprement ; et toutefois on ne s’avise pas de dire que les grenades ont de la raison.

Tout se fait, dit-on, à propos dans les animaux j mais tout se fait peut-être encore plus à propos dans les plantes. Leurs fleurs tendres et délicates , et durant l’hiver enveloppées comme dans un petit coton , se déploient dans la saison la plus bénigne; les feuilles les environnent comme pour les garder; elles se tournent en fruits dans leur saison, et ces fruits servent d’enveloppes aux grains, d’où doivent sortir de nouvelles plantes. Chaque arbre porte des semences propres à engendrer son semblable , en sorte que d’un orme il vient toujours un orme, et d’un chêne toujours un chêne. La nature agit en cela comme sûre de son effet. Ces semences, tant qu’elles sont vertes et crues, de-

2 70 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU meurent attachées à l’arbre pour prendre leur maturité : elles se détachent d’elles-mêmes, quand elles sont mûres ; elles tombent au pied de leurs arbres, et les feuilles tombent dessus. Les pluies viennent; les feuilles pourrissent et se mêlent avec la terre, qui, ramollie par les eaux , ouvre son sein aux semences , que la chaleur du soleil , jointe à l’humidité , fera germer en son temps. Certains arbres, comme les ormeaux, et une infinité d’autres, renferment leurs semences dans des matières légères, que le vent emporte ; la race s’étend bien loin, par ce moyen , et peuple les montagnes voisines. Il ne faut donc plus s’étonner si tout se fait à propos dans les animaux, cela est commun à toute la nature ; et il ne sert de rien de prouver que leurs mouvemens ont de la suite , de la convenance , et de la raison : mais s’ils connaissent cette convenance et cette suite, si celte raison est en eux ou dans celui qui les a faits, c’est ce qu’il fallait examiner.

Ceux qui trouvent que les animaux ont de la raison , parce qu’ils prennent , pour se nourrir et se bien porter, les moyens convenables, devraient dire aussi que c’est par raisonnement que se fait la digestion ; qu’il y a un principe de discernement qui sépare les excrémens d’avec la bonne nourriture , et qui fait que l’estomac rejette souvent les viandes qui lui répugnent, pendant qu’il retient les autres pour les digérer.

En un mot, toute la nature est pleine de

ET DE SOI-MÊME, CHAP. V. 2 'I convenances et de disconvenances, de proportions et de disproportions , selon lesquelles les choses, ou s’ajustent ensemble 5 ou se repoussent l’une l’autre : ce qui montre , à la vérité , que tout est fait par intelligence , mais non pas que tout soit intelligent.

Il n’y a aucun animal qui s’ajuste si proprement à quoi que ce soit, que l’aimant s ajuste lui-même aux deux pôles. Il en suit l’un, il évite l’autre. Une aiguille aimantée fuit un côté de l’aimant, et s’attache à 1 autre avec une plus apparente avidité, que celle que les animaux témoignent pour leur nourriture. Tout cela est iondé sans doute sur des convenances et des disconvenauces cachées. Une secrète raison dirige tous ces mouvemens ; mais cette raison est en Dieu , ou plutôt , cette raison , c’est Dieu même, qui, parce qu’il est toute raison, ne peut rien Dire qui ne soit suivi.

C’est pourquoi, quand les animaux montrent dans leurs actions tant d’industrie , saint Thomas a raison de les comparer à des horloges et aux autres machines ingénieuses , où toutefois l’industrie réside , non dans l’ouvrage , mais dans l’artisan.

Car enfin , quelque industrie qui paraisse dans ce que fout les animaux, elle n’approche pas de celle qui paraît dans leur formation , où toutefois il est certain que nulle autre raison n’agit que celle de Dieu. Er il est aisé de penser que ce même Dieu, qui a formé les semences.

2<J2 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU et qui a mis ce secret principe d’arrangement, d’où se développent, par des mouvemens si réglés, les parties dont l’animal est composé , a mis aussi, dans ce tout si industrieusement formé , le principe qui le fait mouvoir convenablement à ses besoins et à sa nature.

Ilï. Second argument en faveur des animaux ; en quoi ils nous sont semblables , et si c’est dans le raisonnement.

On nous arrête pourtant ici , et voici ce qu’on nous abjecte. Nous voyons les animaux émus comme nous , par certains objets , où ils se portent, non moins que les hommes, parles moyens les plus convenables. C’est donc mal à propos que Fou compare leurs actions avec celles des plantes et des autres corps, qui n'agissent point , comme touchés de certains objets , mais comme de simples causes naturelles, dont l’effet ne dépend pas de la connaissance.

Mais il faudrait considérer que les objets sont eux-mêmes des causes naturelles , qui, comme toutes les autres, font leurs effets parles moyens les plus convenables.

Car, qu’est-ce que les objets , si ce n’est les corps qui nous environnent, à qui la nature a préparé dans les animaux certains organes délicats , capables de recevoir et de porter audedans du cerveau les moindres agitations du dehors ? Nous avons vu que l’air agité agit sur l’oreille , les vapeurs des corps odoriférans sur

ET DE SOI-MÊME. CHAP. Y. 2 JO les narines, les rayons clu soleil sur les yeux, et ainsi du reste , aussi naturellement que le feu agit sur l’eau, et par une impression aussi réelle.

Et pour montrer combien il y a loin entre agir par l’impression des objets, et agir par raisonnement, il ne faut que considérer ce qui se passe en nous-mêmes.

Celte considération nous fera remarquer , dans les objets, premièrement, l’impression qu’ils font sur nos organes corporels; secondement , les sensations qui suivent immédiatement ces impressions; troisièmement, le raisonnement que nous faisons sur les objets , et le choix que nous faisons de l’un plutôt que de l’autre.

Les deux premières choses se font en nous , ayant que nous ayons fait la troisième , c’està-dire de raisonner. Notre cliair a été percée , et nous avons senti de la douleur , avant que nous ayons réfléchi et raisonné sur ce qui nous vient d’arriver. Il en est de même de tous les autres objets. Mais, quoique notre raison ne se mêle pas dans ces deux choses , c’est àdire dans l’altération corporelle de l’organe , et dans la sensation qui s’excite immédiatement après , ces deux choses ne laissent pas de se faire convenablement , par la raison supérieure qui gouverne tout.

Qu’ainsi ne soit, nous n’avons qu’à considérer ce que la lumière fait dans notre œil , ce

274 CE LA. CONNAISSANCE DE DIEU que l’air agile fait sur notre oreille , en un mot, de quelle sorte le mouvement se communique depuis le dehors jusqu’au dedans ; nous venons qu’il n’y a rien de plus convenable ni de plus suivi.

INoiis avons meme observé que les objets disposent le corps de la manière qu’il faut , pour le mettre eu état de les poursuivre ou de les fui r selon le besoin.

De là vient que nous devenons plus robustes dans la colère, et plus vites dans la crainte ; chose qui certainement a sa raison, mais une raison qui n’est point en nous.

Et on ne peut assez admirer le secours que donne la crainte à la faiblesse ; car, outre qu’étant pressée, elle précipite la fuite , elle fait que l’animal se cache et se tapit, qui est la chose la plus convenable à la faiblesse attaquée.

Souvent même il lui est utile de tomber absolument en défaillance , parce que la défaillance supprime la voix, et en quelque sorte l’baleine , et empêche tous les mouvemeus qui attiraient l’ennemi.

On dit ordinairement que certains animaux font les morts pour empêcher qu’on ne les tue : c’est en eifet que la crainte les jette dans la défaill ance. Cette adresse, qu’on leur attribue, est la suite naturelle d’une crainte extrême , mais une suite très-convenable aux besoins et aux périls d’un animal faible.

La nature, qui a donné dans la crainte un secours si proportionné aux animaux infirmes, a donné la colère aux autres , et y a mis tout ce qu’il faut pour rendre la défense ferme et l’attaque vigoureuse , sans qu’il soit besoin pour cela de raisonner.

Nous l’éprouvons eu nous-mêmes dans les premiers rnouvemeus de la colère; et lorsque sa violence nous ôte toute réflexion , nous ne laissons pas toutefois de nous mieux situer, et souvent même de frapper plus juste , dans remportement. que si nous y avions bien pensé.

El généralement quand notre corps se situe de la manière la plus convenable^ se soutenir; quand , en tombant, nous éloignons naturellement la tète , et que nous parons le coup avec la main; quand, sans y penser, nous nous ajustons avec les corps qui nous environnent , de la manière la plus commode pour nous empêcher d’en être blessés; tout cela se fait convenablement, et ne se fait pas sans raison; mais nous avons vu que cette raison n’est pas la nôtre.

C’est sans raisonner qu’un enfant qui tetle , ajuste ses lèvres et sa langue de la manière la plus propre à tirer le lait qui est dans la mamelle ; en quoi il y a si peu de discernement, qu il fera le même mouvementsurle doigt qu’on lui mettra dans la bouche , par la seule conformité de la figure du doigt avec celle de la mamelle. C’est sans raisonner que noire prunelle

2;G de la connaissance de dieu s’élargit pour les objets éloignés , et se resserre pour les autres. C’est sans raisonner que nos lèvres et notre langue font les mouvemens divers qui causent rarlicuJalion , et nous n’en connaissons aucun, à moins que d’y faire beaucoup de réflexion : ceux enfin qui les ont connus , n’ont pas besoin de se servir de cette connaissance pour les produire ; elle les embarrasserait.

Toutes ces eboses et une infinité d’autres se font si raisonnablement, que la raison en excède notre pouvoir et en surpasse notre industrie.

fi est bon d’appuyer un peu sur la parole. 11 est vrai que c’est le raisonnement qui fait que nous voulons parler et exprimer nos pensées ; mais les paroles qui viennent ensuite ne dépendent plus du raisonnement; elles sont une suite naturelle de la disposition des organes.

Bien plus , après avoir commencé les eboses que nous savons par cœur, nous voyons que notre langue les achève toute seule, long-temps après que la réflexion que nous y faisions est éteiîite tout-à-fait ; au contraire, la réflexion, quand elle revient, ne fait que nous interrompre, et nous ne récitons plus si sûremeiit.

Combien de sortes de mouvemens doivent s'ajuster ensemble pour opérer cet effet? Ceux du < erveau , ceux du poumon, ceux de la trachée-artère , ceux de la langue, ceux des lèvres , ceux de la mâchoire , qui doit tant de

ET DE SOI-MEME. CIÎÀP. Y. 277 fois s’ouvrir et se fermer à propos. Nous n’apportons point en naissant T habile lé à faire ces choses ; elle s’est faite clans notre cerveau , et ensuite dans toutes les autres parties, par T impression profonde de certains objets dont nous avons été souvent frappés ; et tout cela s’arrange en nous avec une justesse inconcevable, sans que notre raison y ait part.

Nous écrivons sans savoir comment, après après avoir une fois appris. La science en est dans les doigts; et les lettres, souvent regardées, ont fait une telle impression sur le cerveau, que la figure en passe sur le papier, sans qu’il soit besoin d’y avoir de l’attention.

Les choses prodigieuses , cpie certains hommes font dans le sommeil , montrent ce que peut la disposition du corps, indépendamment de nos réflexions et de nos raison» nemens.

Si maintenant nous venons aux sensations , que nous trouvons jointes avec les impressions des objets sur notre corps , nous avons vu combien tout cela est convenable. Car il n’y a rien de mieux pensé que d’avoir joint le plaisir aux objets qui sont convenables à notre corps , et la douleur à ceux qui lui sont contraires. Mais ce n’est pas notre raison qui a si bien ajusté ces cîioses, c’est une raison plus haute et plus profonde.

Cette raison souveraine a proportionné avec les objets, les impressions qui se font dans nos

DE LA CONNAISSANCE Dlî DIEU corps. Cette meme raison a uni nos appétits naturels avec nos besoins ; elle nous a forcés , par le plaisir et par la douleur , à désirer la nourriture , sans laquelle nos corps périraient ; elle a mis , dans les ali mens qui nous sont propres , une force pour nous attirer ; le bois n’excite pas notre appétit comme le pain ; d’autres objets nous causent des aversions souvent invincibles : tout cela se fait en nous par des proportions et des disproportions cachées, et notre raison n’a aucune part ni aux dispositions qui sont dans l’objet, ni à celles qui naissent en nous à sa présence.

Supposons donc que la nature veuille faire faire aux animaux des choses utiles pour leur conservation. Avant que d’être forcée à leur donner pour cela du raisonnement , elle a , pour ainsi parler, deux choses à tenter.

L’une , de proportionner les objets avec les organes, et d’ajuster les mouvemens qui naissent des uns avec ceux qui doivent suivre naturellement dans les autres. Un concert admirable résultera de cet assemblage , et chaque animal se trouvera attaché à son objet, aussi sûrement que l’aimant l’est à son pôle. Mais alors ce qui semblera finesse et discernement dans les animaux , au fond, sera seulement un effet de la sagesse et de l’art profond de celui qui aura construit toute la machine.

Et si l’on veut qu’il y ait quelque sensation jointe à l’impression des objets, il n’y aura qu’à

ET DE SOI-MÊMË. CHAP. V. 279 imaginer que la nature aura attaché le plaisir et la douleur aux choses convenables et contraires ; les appétits suivront naturellement , et si les actions y sont attachées, tout se fera convenablement, dans les animaux , sans que la nature soit obligée à leur donner pour cela du raisonnement. *

Ces deux moyens , dont nous supposons que la nature se peut servir, ne sont point des choses inventées à plaisir, car nous les trouvons en nous memes. Nous y trouvons des mouvemens ajustés naturellement avec les objets. Nous y trouvons des plaisirs et des douleurs, attachés naturellement aux objets convenables, ou contraires. Notre raison n’a pas fait ces proportions, elle les a trouvées faites par une raison plus haute ; et nous ne nous trompons pas d’attribuer seulement aux animaux , ce que nous trouvons dans cette partie de nous-mêmes qui est animale.

Il n’y a donc rien de meilleur, pour bien juger des animaux , que de s'étudier soi-même auparavant. Car, encore que nous ayons quelque chose au dessus de l’animal , nous sommes animaux, et nous avons l’expérience, tant de ce que fait en nous l’animal, que de ce qu’y fait le raisonnement et la réflexion. C’est donc en nous étudiant nous-mêmes , et en observant ce que nous sentons, que nous devenons juges compétens de ce qui est hors de nous , et dont nous n’ayons pas d’ expérience* Eê

2 So DE LÀ CONNAISSANCE DE DIEU quand nous aurons trouvé dans les animaux ce qui est en nous d’animal , ce ne sera pas une conséquence que nous devions leur attribuer ce qu’il y a en nous de supérieur.

Or, ranimai , touché de certains objets, fait en nous naturellement et sans réflexion des choses très - convenables. Nous devons donc être convaincus , par notre propre expérience, que ces actions convenables ne sont pas une preuve de raisonnement.

Il faut pourtant lever ici une difficulté , qui vient de ne pas penser à ce que fait en nous la raison.

On dit que cette partie , qui agit en nous sans raisonnement , commence seulement les choses , mais que la raison les achève ; par exemple , l’objet présent excite en nous l’appétit, ou de manger, ou de la vengeance ; mais nous n’en venons à l’exécution que par un raisonnement qui nous détermine ’ ce qui est si véritable, que nous pouvons même résister à nos appétits naturels , et aux dispositions les plus violentes de notre corps et de nos organes. Il semble donc , dira-t-on , que la raison doit intervenir dans les fonctions animales , sans quoi elles n’auraient jamais qu’un commencement imparfait.

Mais cette difficulté s’évanouit en un moment , si on considère ce qui se fait en nousmêmes, dans les premiers mouvemens qui précèdent la réflexion. Nous avons vu comme alors

ET DE SOI-MEME. CHAP. V. 28 î la colère nous fait frapper juste ; nous éprouvons tous les jours comme un coup qui vient , nous fait promptement détourner le corps , avant que nous y ayons seulement pensé. Qui de nous peut s’empêcher de fermer les yeux , ou de détourner la tête, quand on feint seulement de nous y vouloir frapper? Alors, si notre raison avait quelque force, elle nous rassurerait contre un ami qui se joue ; mais , bon gré mal gré, il faut fermer l’œil , il faut détourner la tête ; et la seule impression de l’objet opère invinciblement en nous cette action. La même cause, dans les chutes, fait jeter promptement les mains devant la tête. Plus un excellent joueur de luth laisse agir sa main sans y faire de réflexion, plus il touche juste: et nous voyons tous les jours des expériences, qui doivent nous avoir appris que les actions animales, c’est-à-dire celles qui dépendent des objets, s’achèvent parla seule force de l’objet , même plus sûrement qu’elles ne feraient si la réflexion s’y venait mêler.

O11 d ira qn’en toutes ces choses, il y a un raisonnement caché ; sans doute : mais c’est le raisonnement , ou plutôt l’intelligence de celui qui a tout fait , et non pas la nôtre.

Et il a été de sa providence , de faire que la nature s’aidât elle -même , sans attendre nos réflexions trop lentes et trop douteuses, que le coup aurait prévenues.

Il faut donc penser que les actions , qui dé-

2?2 DE LÂ. C0îstNATSSÀ1StCÉ DE DIEU pendent des objets, et de la disposition des organes , s’achèveraient en nous naturellement comme d’elles-mêmes , s’il n’avait plu à Dieu de nous donner quelque chose de supérieur au corps , et qui devait présider à ses ~ mouvemens.

Il a fallu, pour cela, que cette partie raisonnable put contenir dans certaines bornes les mouvemens corporels, et aussi les laisser aller quand il faudrait.

C’est ainsi que, dans une colère violente, la raison relient le corps, tout disposé à frapper par le rapide mouvement des esprits, et prêt à lâcher le coup.

Otez le raisonnement, c est- à-dire ôtez l'obstacle, l'objet nous entraînera, et nous déterminera à frapper.

Il en serait de même de tous les autres mouvemens , si la partie raisonnable 11e se servait pas du pouvoir qu’elle a d’arrêter le corps.

Ainsi , loin que la raison fasse l’action, il 11e faut que la retirer pour faire que l’objet l’emporte, et achève le mouvement.

Je ne nie pas que la raison ne fasse souvent mouvoir le corps plus industi ieusement qu’il ne ferait de lui-même ; mais il y a aussi des monvemens prompts qui , pour cela , n’en sont pas moins justes, et où la réflexion deviendrait embarrassante.

Ce sont de tels mouvemens qu’il faut donner aux animaux ; et ce qui fait qu’en beaucoup de

ET DE SOI-MÊME. CHAP. V. 203 choses ils agissent plus sûrement, et adressent plus juste que nous, c’est qu’ils ne raisonnent pas, c’est-à-dire quls n’agissent pas par une raison particulière , tardive et trompeuse , mais par la raison universelle, dont le coup est sûr.

Ainsi , pour montrer qu’ils raisonnent , il ne s’agit pas de prouver qu’ils se meuvent raisonnablement par rapport à certains objets , puisqu’on trouve cette convenance dans les mouvemens les plus brutes ; il faut prouver qu’ils entendent cette convenance , et qu’ils la choisissent.

I Y. Si les animaux apprennent.

Et comment, dira quelqu’un, le peut-on nier ? Ne voyons-nous pas tous les jours qu’on leur fait entendre raison ? Us sont capables comme nous de discipline. On les châtie ; on les récompense : ils s’en souviennent , et on les mène par-là comme les hommes. Témoin les chiens qu’on corrige en les battant, et dont on anime le courage pour la chasse d’un animal , en leur donnant la curée.

On ajoute qu’ils se font des signes les uns aux autres , qu’ils en reçoivent de nous, qu’ils enlendentnolre langage, et nous font entendre le leur. Témoin les cris qu’on fait aux chevaux ^t aux chiens pour les animer, les paroles qu’on leur dit, et les noms qu’on leur donne, auxquels ils répondent à leur manière, aussi promptement que les hommes.

284 de la connais sais ce de dieu

Pour entendre le fond de ces choses , et n’être point trompé par les apparences , il faut aller à des distinctions , qui , quoique claires et intelligibles , ne sont pas ordinairement considérées.

Par exemple, pour ce qui regarde l’instruction et la discipline qu’on attribue aux animaux, c’est autre chose d’apprendre, autre chose d’ètre plié et forcé à certains effets contre ses premières dispositions.

L’estomac qui, sans doute, ne raisonne pas , quand il digère les viandes , s’accoutume à la fin à celles qui auparavant lui répugnaient , et les digère comme, les autres. Tous les ressorts s’ajustent d’eux-mêmes, et facilitent leur jeu par leur exercice ; au lieu qu’ils semblent s’engourdir et devenir paresseux , quand 011 cesse de s’en servir. L’eau se facilite son passage ; et à force de couler, elle ajuste ellemême son lit de la manière la plus convenable à sa nature.

Le bois se plie peu à peu, et semble s’accoutumer >à la situation qu’on yeut lui donner. Le fer même s’adoucit dans le feu , et sous le marteau, et corrige son aigreur naturelle. En général, tous les corps sont capables de recevoir certaines impressions contraires à celles que la nature leur avait données.

Il est donc aisé d’entendre que le cerveau, dont la nature a été si bien mêlée de mollesse et de consistance , est capable de se plier en

ET DE SOI-MÈME. CHAP. Y. 285 une infinité de façons nouvelles , d’où , par la correspondance qu’il a avec les nerfs et les muscles, il arrivera aussi mille sortes de différens mouvemens.

Toutes les autres parties se forment de la même sorte à certaines choses, et acquièrent la facilité d’exercer les mouvemens quelles exercent souvent.

Et comme tous les objets font une grande impression sur le cerveau , il est aisé de comprendre qu’en changeant les objets aux animaux , on changera naturellement les impressions de leur cerveau, et qu’à force de leur présenter les mêmes objets, on en rendra les impressions et plus fortes et plus durables.

Le cours des esprits suivra, pour les causes que nous avons vues en leur lieu; et par la même raison que l’eau facilite son cours en coulant , les esprits se feront aussi à eux-mêmes des ouvertures plus commodes ; en sorte que ce qui était auparavant difficile , devient aisé dans la suite.

Nous ne devons avoir aucune peine d’entendre ceci dans les animaux, puisque nous l’éprouvons en nous-mêmes.

C’est ainsi que se forment les habitudes; et la raison a si peu de part dans leur exercice , qu’on distingue agir par raison , d’avec agir par habitude.

C’est ainsi que la main se rompt à écrire, ou. à jouer d’un instrument ; c’est-à-dire quelle

2 86 DE LÀ COIS NAISSANCE DE DIEU corrige une roideur, qui tenailles doigts comme engourdis.

Nous n’avions pas naturellement cette souplesse. Nous n’avions pas naturellement dans notre cerveau les vers que nous récitons sans y penser. Nous les y mettons peu à peu, à force de les répéter ; et nous sentons que pour faire celle impression , il sert beaucoup de parler haut , parce que T oreille frappée porte au cerveau un coup plus ferme.

Si, pendant que nous dormons , cette partie du cerveau, où résident ces impressions, vient à être fortement frappée par quelque épaisse vapeur, ou par le cours des esprits , il nous arrivera souvent de réciter ces vers , dont nous nous serons entêtés.

Puisque les animaux ont un cerveau comme nous , un sang comme le nôtre fécond en esprits , et des muscles de même nature, il faut bien qu’ils soient capables de ce côté-là des mêmes impressions.

Celles qu’ils apportent en naissant se pourront fortifier par l’usage , et il en pourra naître d’autres parle moyen des nouveaux objets.

De celle sorte , on verra en eux une espèce de mémoire, qui ne sera autre chose qu’une impression durable des objets, et une disposition dans le cerveau , qui le rendra capable d’être réveillé à la présence des choses dont il a accoutumé d’être frappé.

Ainsi, la curée donnée aux chiens, fortifiera

naturellement la disposition qu’ils ont à la chasse ; et par la meme raison , les coups qu’on leur donnera à propos, à force de les retenir, les rendront immobiles à Certains objets qui, naturellement , les auraient émus.

Car nous avons vu par l’anatomie, que les coups vont au cerveau , quelque part qu’ils donnent; et quand on frappe les animaux en certains temps , et à la présence de certains objets , on unit dans le cerveau l’impression qu’y fait le coup, avec celle qu’y fait l’objet, et par-là on en change la disposition.

Par exemple , si on bat un chien à la présence d’une perdrix qu’il allait manger, il se fait dans le cerveau une autre impression que celle que la perdrix y avait fait naturellement. Car le cerveau est formé de sorte que des corps qui agissent' sur lui en concours, comme la perdrix et le bâton , il ne s’en fait qu’un seul objet total, qui a son caractère particulier, par conséquent, son impression propre , d’où suivent des actions convenables.

C’est ainsi que les coups retiennent et poussent les animaux, sans qu il soit besoin qu’ils raisonnent; et par la même raison ils s’accoutument à certaines voix, et à certains sons. Car la voix a sa manière de frapper ; le coup donne à l’oreille , elle contre-coup au cerveau.

11 n’y a personne qui puisse penser que cette jnanière d’apprendre, ou d’être touché du lam gage , demande de l’entendement : et on ne

288 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU voit rien , dans les animaux, qui oblige à y reconnaître quelque chose de plus excellent.

Y. Suite , ou on montre encore plus particulièrement ce que c est que dresser les animaux, et que leur parler.

Bien plus, si nous venons à considérer ce que c’est qu’apprendre , nous découvrirons bientôt que les animaux en sont incapables.

Apprendre, suppose qu’on puisse savoir; et savoir, suppose qu’on puisse avoir des idées universelles, et des principes universels, qui, une fois pénétrés, nous fassent toujours tirer de semblables conséquences.

J’ai en mon esprit l’idée d’une horloge , ou de quelque autre machine. Pour la faire , je ne me propose aucune matière déterminée, je la ferai également de bois ou d’ivoire, de cuivre ou d’argent. Voilà ce qui s’appelle une idée universelle, qui n’est astreinte à aucune matière particulière.

J’ai mes règles pour faire mon horloge. Je la ferai également bien sur quelque matière que ce soit. Aujourd’hui , demain , dans dix ans , je la ferai toujours de meme. C’est là avoir un principe universel, que je puis également appliquer à tous les faits particuliers, parce que je sais tirer de ce principe des conséquences toujours uniformes.

Loin d’ avoir besoin, pour mes desseins, d’une matière particulière et déterminée, j’imagine

ET DE SOI-MEME. CHAP. V. 289 souvent une machine que je ne puis exécuter, faute d’avoir une matière assez propre ; et je

vais tâtant toute la nature, et remuant toutes

les inventions de l’art, pour voir si je trouverai la matière que je cherche.

Voyons si les animaux ont quelque chose de semblable, et si la conformité qui se trouve dans leurs action^, leur vient de regarder intérieurement un seul et même modèle.

Le contraire paraît manifestement. Car faire la même chose, parce qu’on reçoit toujours et à chaque fois la même impression , ce n’est pas ce que nous cherchons.

Je regarde cent fois le même objet, et toujours il fait dans ma vue un effet semblable. Cette perpétuelle uniformité ne vient nullement d’une idée intérieure à laquelle je m’étudie de me conformer; c’est que je suis toujours frappé du même objet matériel ; c’est que mon organe est toujours également ému, et que la nature a uni la même sensation à cette émotion, sans que je puisse en empêcher l’effet.

Il en est de même des choses convenables ou contraires à la vie. Elles ont toutes leur caractère particulier, qui fait son impression sur mon corps. A cela sont attachés naturellement la volupté et la douleur, l’appétit et la répugnance.

Or, il me semble que tout le mieux qu’on puisse faire pour les animaux , c’est de leur accorder des sensations. Du moins est-il assuré CoNKAISS. DE DIEU. l3

29O DE LA CONNAISSANCE DE DIEU qu’on ne leur met rien dans la tête, que par des impressions palpables. Un homme peut être touché des idées immatérielles, de celles de la vérité , de celles de la vertu, de celles de l’ordre et des proportions, et des règles immuables qui les entretiennent, choses manifestement incorporelles. Au contraire , qui dresse un chien, lui présente du pain à manger, prend un bâton à la main , lui enfonce , pour ainsi parler, les objets matériels sur tous ses organes, et le dresse à coups de bâton , comme on forge le fer à coups de marteau.

Qui veut entendre ce que c’est véritablement qu’apprendre, et la différence qu’il y a entre enseigner un homme, et dresser un animal , n’a qu’à regarder de quel instrument on se sert pour F un et pour l’autre.

Pour l’homme, on emploie la parole, dont la force ne dépend point de l’impression corporelle. Car ce 11’est point par cette impression qu’un homme en entend un autre. S’il i/est averti, s’il n’est convenu, en un mot, s’il n’entend la langue, la parole ne lui fait rien \ et au contraire , s’il entend dix langues dix sortes d’impressions sur les oreilles et sur son cerveau n’exciteront en lui que la même idée ; et ce qu’on lui explique par tant de langues, on le peut encore expliquer en autant de sortes d’écritures. Et on peut substituer à la parole et à l’écriture, mille autres sortes de signes. Car quelle chose, dans la nature, ne

ET DE SOI-MÊME. CIIAP. Y. 29 1 peut pas servir de signal? En un mot, tout est bon pour avertir l’homme , pourvu qu’on s’entende avec lui. Mais à l’animal, avec qui on ne s’entend pas, rien ne sert que les impressions réelles et corporelles, il faut les coups et le bâton. Et si 011 emploie la parole, c’est toujours la même qu’on inculque aux oreilles de l’animal , comme son , et non comme signe. Car 011 ne veut pas s’entendre avec lui, mais le faire venir à son point.

Avec un homme avec qui nous parlons, ou que nous avons à instruire , nous 11e cessons pas jusqu’à ce que nous sentions qu’il entre dans notre pensée. Il n’en est pas ainsi des animaux. A proprement parler, nous nous en servons , comme d’iustrumens : des chiens , comme d’instrumens à chasser ; des chevaux , comme d’instrumens à nous porter, à nous servir à la guerre, et ainsi du reste. Comme en accordant un instrument , nous tâtons la corde à diverses fois , jusqu’à ce que nous l’ayons mise à notre point; ainsi, nous tâtons un chien que nous dressons à la chasse, jusqu’à ce qu’il fasse ce que nous voulons , sans songer à le faire entrer dans notre pensée , non plus que la corde ; car nous ne lui sentons point de pensée ni de réflexion qui répondent aux nôtres.

Que si les animaux sont incapables de rien apprendre des hommes, qui s’appliquent expressément à les dresser, à plus forte raison ,

2g2 DE LÀ CONNAISSANCE DE DIEU ne faut- il pas croire qu’ils apprennent les uns des autres.

Il est vrai qu’ils reçoivent les uns des autres de nouvelles impressions et dispositions ; mais si cela était apprendre, toute la nature apprendrait ; et rien 11e serait plus docile que la cire, qui retient si bien tous les traits du cachet qu’on appuie sur elle.

C’est ainsi qu’un oiseau reçoit dans le cerveau une impression du vol de sa mère ; et cette impression se trouvant semblable à celle qui est dans la mère , elle fait nécessairement la même chose.

Les hommes appellent cela apprendre, parce que, lorsqu’ils apprennent, il se fait quelque chose de pareil en eux. Car ils ont un cerveau de même nature que celui des animaux ; et ils font plus facilement les mouvemens qui se font souvent en leur présence, sans doute, parce que leur cerveau , imprimé du caractère de ce mouvement , est disposé par-là à en produire un semblable. Mais cela n’est pas apprendre ; c’est recevoir une impression , dont 011 ne sait ni les raisons, ni les causes, ni les convenances.

C’est ce qui paraît clairement dans le chant , et même dans la parole. Laissons-nous aller à nous- mêmes, nous parlerons du même ton dont on nous parle. Un écho en fait bien autant. Qu’on mette deux cordes de luth à l’unisson, l’une sonne quand on louche l’autre. Il se fait

ST DE SOI-MÊME. CIIAP. V. 200 quelque chose de semblable en nous, quand nous chantons sur le même ton dont on commence. Un maître de musique nous le fait faire; mais ce n’est pas lui qui nous l’apprend; la nature nous Ta appris avant lui , quand elle a mis une si grande correspondance entre l’oreille qui reçoit les sons, et la trachée -artère qui les forme. Ceux qui savent l’anatomie connaissent les nerfs et les muscles qui font cette correspondance entre l’oreille qui reçoit les sons, et la trachée-artère qui les forme.

C’est ce qui fait que les rossignols se répondent les uns aux autres, que les sansonnets et les perroquets répètent les parolessdont ils sont frappés. Ce sont comme des échos, ou plutôt ce sont de ces cordes montées sur le même ton, qui se répondent nécessairement F une à l’autre.

Nous ne sommes pas seulement disposés à chanter sur le même ton que nous écoutons, mais encore tout notre corps s'ébranle en cadence , pour peu que nous ayons l’oreille juste; et cela dépend si peu de notre choix , qu’il faudrait nous forcer pour faire autrement : tant il y a de proportion entre les mouvemens de l'oreille et ceux des autres parties.

Il est maintenant aisé de connaître la différence qu’il y a entre imiter naturellement, et apprendre par art. Quand nous chantons simplement après un autre , nous l’imitons naturel-

2C)4 CE LA connaissance de dieu lement; mais nous apprenons à chanter, quand nous nous rendons attentifs aux règles de l’art, aux mesures, aux temps, aux différences des tons, à leurs accords, et aux autres choses semblables.

Et pour recueillir en deux mots tout ce qui vient d’être dit, il y a , dans l’instruction, quelque chose qui ne dépend que de la conformation des organes, et de cela les animaux en sont capables comme nous ; et il y a ce qui dépend de la réflexion et de lait, dont nous ne voyons en eux aucune marque.

Par-là demeure expliqué tout ce qui se dit de leur langage. C’est autre chose d’être frappé du son ou de la parole, en tant qu’elle agite l’air, et ensuite les oreilles elle cerveau ; autre chose de la regarder comme un signe, dont les hommes sont convenus, et rappeler en son esprit les choses qu’elle signifie. Ce dernier, c’est ce qui s’appelle entendre le langage ; et il n’y en a dans les animaux aucun vestige.

C’est aussi une fausse imagination qui nous persuade qu’ils nous font des signes. C’est autre chose de faire un signe pour se faire entendre ; autre chose d’être mu de telle manière, qu’un autre puisse entendre nos dispositions.

La fumée nous est un signe du feu , et nous fait prévenir les embrasemens. Les mouvemens d’une aiguille nous marquent les heures, et règlent notre journée. Le rouge au visage, et

ET DE SOI-MEME. CHÀP. Y. 2g5 le feu aux yeux , sont un signe de la colère , comme l’éclair qui nous avertit d’éviter la fou» dre. Les cris d’un enfant nous sont un signe qu’il souffre ; et par-là il nous invite , sans y penser, à le soulager. Mais de dire que pour cela ou le feu , ou une montre , ou un enfant, et même un homme en colère, nous fassent signe de quelque chose , c’est s’abuser trop visiblement.

jf » ’ 4 . : ' , ■ i. J Y i v : -

Y T . Extrême différence de ï homme et de la

bête.

Cependant, sur ces légères ressemblances, les hommes se comparent aux animaux. Ils leur voient un corps comme à eux, et des mouvemens corporels semblables aux leurs. Iis sont d’ailleurs attachés à leurs sens, et par leurs sens à leurs corps. Tout ce qui n'est point corps, leur paraît un rien ; ils oublient leur dignité , et contens de ce qu’ils ont de commun avec les bêtes , ils mènent aussi une vie toute bestiale.

C’est une chose étrange, qu’ils aient besoin d’être réveillés sur cela. L’homme , animal superbe , qui veut s’attribuer à lui- même tout ce qu’il connaît d’excellent, et qui ne veut rien céder à son semblable , fait des efforts pour trouver que les bêtes le valent bien, ou qu’il y a peu de différence entre lui et elles.

Une si étrange dépravation, qui nous fait voir d’un côté combien notre orgueil nous enfle,

296 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU et de l’autre, combien notre sensualité nous rayilit , ne peut être corrigée que par une sérieuse considération des avantages de notre nature. Voici donc ce qu’elle a de grand, et dont nous ne voyons dans les animaux aucune apparence.

La nature humaine connaît Dieu ; et voilà déjà , par ce seul mot, les animaux au-dessous d’elle jusqu’à l’infini. Car qui serait assez insensé pour dire qu’ils aient seulement le moindre soupçon de cette excellente nature , qui a fait toutes les autres , ou que cette connaissance ne fasse pas la plus grande de toutes les différences?

La nature humaine, en connaissant Dieu , a l’idée du bien et du vrai, d’une sagesse infinie, d’une puissance absolue, d’une droiture infaillible , en un mot de la perfection.

La nature humaine connaît l’immutabilité et l’éternité , et sait que ce qui est toujours, et ce qui est toujours de même, doit précéder tout ce qui change ; et qu’en comparaison de ce qui est toujours , ce qui change ne mérite pas qu’on le compte parmi les êtres.

La nature humaine connaît des vérités éternelles, et elle ne cesse de les chercher au milieu de tout ce qui change , puisque son génie est de rappeler tous les changemens à des règles immuables.

Car elle sait que tous les changemens qui se voient dans Y univers se font avec mesure, et

ET DE SOI-MEME. CHAP. V. 2 c) 7 par des proportions cachées , en sorte qu à prendre l’ouvrage dans son tout, on n’y peut rien trouver d’irrégulier.

C’est là qu elle aperçoit l’ordre du monde, la beauté incomparable des astres , la régularité de leurs mouvemens , les grands effets du cours du soleil, qui ramène les saisons , et donne à la terre tant de différentes parures. Notre raison se promène par tous les ouvrages de Dieu , où voyant, et dans le détail et clans le tout, une sagesse d’un côté si éclatante, et de l’autre si profonde et si cachée, elle est ravie et se perd dans celte contemplation.

Alors s’apparaît à elle la belle et véritable idée d’une vie hors de celte vie, d’une vie qui se passe toute dans la contemplation de la vérité; et elle voit que la vérité, éternelle par elle-même , doit mesurer une telle vie par l’éternité qui lui est propre.

La nature humaine connaît que le hasard n’est qu’un nom inventé par l’ignorance, et qu’il n’y en a point dans le monde. Car elle sait que la raison s’abandonne le moins qu’elle peut au hasard, et que plus il y a de raison dans une entreprise, ou dans un ouvrage, moins il y a de hasard ; de sorte qu’où préside une raison infinie, le hasard ne peut y avoir lieu.

La nature humaine connaît que ce Dieu qui préside à tous les corps, et qui les meut à sa volonté , ne peut pas être un corps : autrement

3)8 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU ii serait changeant, mobile, altérable, et ne serait point la raison éternelle et immuable par qui tout est fait.

La nature humaine connaît la force cle la raison, et comment une chose doit suivre d’une autre. Elle aperçoit en elle-même celle force invincible de la raison. Elle connaît les règles certaines par lesquelles il faut qu’elle arrange toutes ses pensées. Elle voit dans tout bon raisonnement une lumière éternelle de vérité , et voit, dans la suite enchaînée des vérités, que dans le fond il n’y en a qu’une seule , où toutes les autres sont comprises.

Elle voit qufe la vérité, qui est une, ne demande naturellement qu’une seule pensée pour la bien entendre; et dans la multiplicité des pensées quelle sent naître en elle-même , elle sent aussi qu elle n’est qu’un léger écoulement de celui qui, comprenant toute vérité dans une seule pensée, pense aussi éternellement la même chose.

Ainsi , elle connaît qu’elle est une image et une étincelle de cette raison première, qu’elle doit s’y conformer et vivre pour elle.

Pour imiter la simplicité de celui qui pense toujours la même chose, elle voit qu elle doit réduire toutes ses pensées à une seule , qui est celle de servir fidèlement ce Dieu, dont elle est l’image.

Mais en même temps elle voit qu elle doit aimer, pour l’amour de lui, tout ce qu’elle

ET DE SOI-MEME. CEI Al». V. 2C)0 trouve honoré de celle divine ressemblance, c’est-à-dire tous les hommes.

Là elle découvre les règles de la justice , de la bienséance, de la société, ou, pour mieux parler, de la fraternité humaine, et sait que , si dans tout le monde , parce quil est fait par raison , rien ne se fait que de convenable , elle, qui entend la raison, doit bien plus se gouverner par les lois de la convenance.

Elle sait que qui s’éloigne volontairement de ces lois, est digne d’être réprimé , et châtié par leur autorité toute - puissante , et que qui fait du mal en doit souffrir.

Elle sait que le châtiment répare L’ordre du monde blessé par Pinjuslice , et qu’une action injuste, qui n’est point réparée par l’amendement, ne le peut être que par le supplice.

Elle voitdoneque toutest juste dansle monde, et, par conséquent, que tout y est beau, parce qu’il n’y a rien de plus beau que la justicè.

Par ces règles , elle connaît que l’état de cette vie, où il y a tant de maux et de désordres, doit être un état pénal, auquel doit succéder un autre état, où la vertu soit toujours avec le bonheur, et où le vice soit toujours avec la souffrance.

Elle connaît donc, par des principes certains, ce que c’est que châtiment et récompense ; et voit comment elle doit s’en servir pour les autres, et en profiter pour elle-même.

C’est sur cela quelle fonde les sociétés et les

OOO DE LA CONNAISSANCE DE DIEU républiques, et qu’elle réprime l'inhumanité et la barbarie.

Dire que les animaux aient le moindre soupçon de toutes ces choses, c’est s’aveugler volontairement , et renoncer au bon sens.

Après cela , concluons que l’homme qui se compare aux animaux, ou les animaux à lui, s’est tout-à-fait oublié , et ne peut tomber dans cette erreur, que par le peu de soin qu’il prend de cultiver en lui-même ce qui raisonne et qui entend.

AIT. Les animaux ri inventent rien .

Qui verra seulement que les animaux n’ont rien inventé de nouveau depuis l’origine du monde, et qui considérera d’ailleurs tant d’inventions, tant d’arts et tant de machines, par lesquelles la nature humaine a changé la face de la terre , verra aisément par-là combien il y a de g rossièreté d’un côté , et combien de génie de l’autre.

Ne doit-on pas être étonné que ces animaux , à qui on veut attribuer tant de ruses, n’aient encore rien inventé ; pas une arme pour se défendre , pas un signal pour se rallier et s’entendre contre les hommes qui les font tomber dans tant de pièges? S’ils pensent , s’ils raisonnent, s’ils réfléchissent, comment ne sont-ils pas encore convenus entre eux du moindre signe? Les sourds et les muets trouvent 1 invention de se parler par leurs doigts. Les plus stu-

ET DE SOI-MEME. CHAP„ V. üOl pides le font parmi les hommes ; et si on voit que les animaux en sont incapables, on peut voir combien ils sont au-dessous du dernier degré de stupidité , et que ce n’est pas connaître la raison , que de leur en donner la moindre étincelle.

Quand on entend dire à Montaigne qu’il y a plus de différence, de tel homme à tel homme , que de tel homme à telle bête , on a pitié d’un si bel esprit ; soit qu’il dise sérieusement une chose si ridicule , soit qu’il raille sur une matière qui, d’ elle-même, est si sérieuse.

Y a-t-il un homme si stupide qui n’invente du moins quelque signe pour se faire entendre? Y a-t-il une bête si rusée qui ait jamais rien trouvé ? Et qui ne sait que la moindre des inventions est d’un ordre supérieur à tout ce qui ne fait que suivre?

Et à propos du raisonnement qui compare les hommes stupides avec les animaux, il y a deux choses à remarquer : l’une, que les hommes les plus stupides ont des choses d’un ordre supérieur au plus parfait des animaux ; l’autre, que tous les hommes étant sans contestation de même nature , la perfection de l ame humaine doit être considérée dans toute la capacité où l’espèce se peut étendre ; et qu’au contraire, ce qu’on ne voit dans aucun des animaux , n’a son principe ni dans aucune des espèces, ni dans tout le genre.

Et parce que la marque la plus convaincante

3o2 de LA CONNAISSANCE de dieu que les animaux sont poussés par une aveugle impétuosité, est l’uniformité de leurs actions ; entrons dans cette matière , et recherchons les causes profondes qui ont introduit une telle Variété dans la vie humaine.

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