VIII. T)e la première cause des inventions et
de la variété de la vie humaine , Qui est la
réflexion .
Représentons-nous donc que les corps vont naturellement au même train , selon les dispositions où on les a mis.
Aiusi, tant que notre corps demeure dans la même disposition, ses mouyemens vont toujours de même.
Il en faut dire autant des sensations, qui, comme nous avons dit, sont attachées nécessairement aux dispositions des organes corporels.
Car, encore que nous ayons vu que nos sensations demandent nécessairement un principe distingué du corps , c’est-à-dire une âme, nous avons vu en même temps que celte âme, en tant quelle sent, est assujettie au corps, en sorte que les sensations en suivent le mouvement.
Jamais donc nous n’inventerons rien parles sensations, qui vont toujours à la suite des mouvemens corporels, et ne sortent jamais de cette ligne.
Et ce quon dit des sensations se doit dire des
ET DE SOI-MÊME. CHÀP. Y- 3o3 imaginations , qui ne sont que des sensations continuées.
Ainsi, quand on attribue les inventions à l'imagination , c’est en tant qu’il s’y mêle des réflexions et du raisonnement, comme nous verrons tout-à-l’heure. Mais, de soi, l’imagination ne produirait rien , puisqu’elle n’ajoute rien aux sensations, que la durée.
Il en est de même de ces appétits ou aversions naturelles que nous appelons passions. Car elles suivent les sensations, et suivent principalement le plaisir et la douleur.
Si donc nous n’avions qu’un corps et des sensations , ou ce qui les suit , nous n’aurions rien d’inventif ; mais deux choses font naître les inventions, i.° nos réflexions; 2.0 notre liberté.
Car au-dessus des sensations, des imaginaj tions, et des appétits naturels, il commence à s’élever en nous ce qui s’appelle réflexion ; c’est-à-dire que nous remarquons nos sensations, nous les comparons avec leurs objets, nous recherchons les causes de ce qui se fait en nous et hors de nous ; en un mot, nous entendons et nous raisonnons, c’est-à-dire que nous connaissons la vérité , et que d’une vérité nous allons à l’autre.
De là donc nous commençons à nous élever
au-dessus des dispositions corporelles ; et il faut I ici remarquer que, dès que dans ce chemin nous avons fait un premier pas, nos progrès n’ont
3ûj
DE LA CONNAISSANCE DE DIEU plus de bornes. Car le propre des réflexions , c’est de s’élever les unes sur les autres ; de sorte qu’on réfléchit sur ses réflexions jusqu’à l’infini.
Au reste , quand nous parlons de ces retours sur nous-mêmes, il n’est plus besoin d’avertir que ce retour ne se fait pas à la manière de celui des corps. Réfléchir, n’est pas exercer un mouvement circulaire ; autrement, tout corps qui tourne s’entendrait lui-même , et son mouvement. Réfléchir, c’est recevoir au-dessus des mouvemens corporels , et au-dessus même des sensations , une lumière qui nous rend capables de chercher la vérité jusque dans sa source.
C’est pourquoi , en passait, ceux-là s’abusent , qui, voulant donner aux bêtes du raisonnement , croient pouvoir le renfermer dans de certaines bornes. Car, au contraire, uneréflexion en attire une autre ; et la nature des animaux pourra s’élever à tous , dès quelle pourra sortir de la ligne droite.
C’êst ainsi que d’observations en observations , les inventions humaines se sont perfectionnées. L’homme, attentif à la vérité, a connu ce qui était propre à ses desseins, et s’est trouvé l’imagination remplie, par les sensations , d’une infinité d’images. Par cette force qu’il a de réfléchir , il les a assemblées, il les a disjointes; il s’est, en cette manière, formé des desseins ; il a cherché des matières propres à l’exécution. Il a vu qu’en fondant le bas, il pouvait élever le haut. Il a bâti , il a occupé de
ET DE SOI-MÊME. CIIAP. V. 3ü5 grands espaces clans l’air , et a étendu sa demeure naturelle. En étudiant la nature, il a trouvé des moyens de lui donner de nouvelles formes. Il s’est fait des instrumens ; il s’est fait des armes ; il a élevé les eaux quil ne pouvait pas aller puiser dans le fond où elles étaient : il a changé toute la face de la terre ; il en a creusé, il en a fouillé les entrailles, et il y a trouvé de nouveaux secours : ce qu’il n’a pas pu atteindre , de si loin qu’il a pu l’apercevoir, il l’a tourné à son usage. Ainsi , les astres le dirigent dans ses navigations et dans ses voyages. Ils lui marquent et les saisons et les heures. Ap lès six mille ans d’observations, l’esprit humain n’est pas épuisé ; il cherche , et il trouve encore, afin qu’il connaisse qu’il peut trouver jusqu’à l’infini , et que la seule paresse peut donner des bornes à ses connaissances et à ses inventions.
Qu’on me montre maintenant que les animaux aient ajouté quelque chose , depuis l’origine du monde, à ce que la nature leur avait donné : j’y reconnaîtrai de la réflexion et de l’invention. Que s’ils vont toujours un même train , comme les eaux et comme les arbres , c’est folie de leur donner un principe , dont on ne voit parmi eux aucun effet.
El il faut ici remarquer que les animaux, à qui nous voyons faire les ouvrages les plus industrieux , ne sont pas ceux où d’ailleurs nous nous imaginons le plus d’esprit. Ce que nous
3ü6 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU voyons de plus ingénieux parmi les animaux , sont les réservoirs des fourmis, si l’observation en est véritable; les toiles des araignées, et les filets qu’elles tendent aux mouches; les rayons de miel des abeilles ; la coque des vers à soie; les coquilles des limaçons et des autres animaux semblables , dont la bave forme autour d’eux des bâtimens si ornés, et d’une architecture si bien entendue. Et toutefois ces animaux n’ont d’ailleurs aucune marque d esprit, et ce serait une erreur de les estimer plus ingénieux que les autres, puisqu’on voit que leurs ouvrages ont en effet tant d’esprit , qu’ils les passent, et doivent sortir d’un principe supérieur.
Aussi la raison nous persuade que ce que les animaux font de plus industrieux, se fait de la même sorte que les fleurs, les arbres , et les animaux eux-mêmes , c’est-à-dire avec art du côté de Dieu, et sans art qui réside en eux.
IX. Seconde cause des inventions , et de la variété de la vie humaine , la liberté .
Mais du principe de réflexion cpii agit en nous, naît une seconde chose ; c’est la liberté, nouveau principe d’invention et de variété parmi les hommes. Car l’âme , élevée par la réflexion au-dessus du corps et au-dessus des objets, n’est point entraînée par leurs impressions , et demeure libre et maîtresse des objets et d’elle-même. Ainsi, elle s’attache à ce qu il
ET DE SOI-MÊME. CHAP. V. 807 lui plaît, et considère ce qu’elle veut, pour s’en servir selon les fins qu’elle se propose.
Celte liberté va si loin, que l’âme s’y abandonnant , sort quelquefois des limites que la raison lui prescrit ; et ainsi , parmi les mouveinens qui diversifient en tant de manières la vie humaine, il faut compter les égaremens et les fautes.
De là sont nées mille inventions. Les lois, les instructions , les récompenses , les châlimens , et les autres moyens qu’on a inventés pour contenir ou pour redresser la liberté égarée.
Les animaux ne s’égarent pas en cette sorte : c’est pourquoi on ne les blâme jamais. On les frappe bien de nouveau, par la même raison qui fait qu’on retouché souvent à la corde qu’on veut monter sur un certain ton. Mais les blâmer, ou se fâcher contre eux , c’est comme quand , de colère , 011 rompt sa plume qui ne marque pas , ou qu’on jette à terre un couteau qui refuse de couper.
Ainsi , la nature humaine a une étendue en bien et en mal , qu'011 ne trouve point dans la nature animale ; et c’est pourquoi les passions , dans les animaux , ont un effet plus simple et plus certain. Car les nôtres se compliquent par nosréflexions, et s’embarrassent mutuellement. Trop de vues, par exemple, mêleront la crainte avec la colère , ou la tristesse avec la joie. Mais comme les animaux , qui n’ont point de ré»
So8 DE LA CONNAISSANCE DE DïÉÜ flexion , n ont que les objets naturels , leui’S mouvemens sont moins détournés.
Joint que l’àme, par sa liberté, est capable de s’opposer aux passions avec une telle force, quelle en empêche l’effet. Ce qui étant une marque de raison dans l’homme, le contraire est une marque que les animaux n’ont point de raison.
Car partout où la passion domine sans résistance , le corps et ses mouvemens y font et y peuvent tout ; et ainsi , la raison n’y peut pas être.
Mais le grand pouvoir de la volonté sur le corps , consiste dans ce prodigieux effet que nous avons remarqué, que l’homme est tellement maître de son corps, qu’il peut même le s acrifier à un plus grand bien qu’il se propose. Se jeter au milieu des coups, et s’enfoncer dans les traits par une impétuosité aveugle, comme il arrive aux animaux , ne marque rien au-dessus du corps : car un verre se brise bien en tombant d’en haut de son propre poids.
Mais se déterminer à mourir avec connaissance et par raison, malgré toute la disposition du corps, qui s’oppose à ce dessein, marque un principe supérieur au corps ; et parmi tous les animaux , l’homme est le seul où se trouve ce principe.
La pensée d’Aristote est belle ici, que l’homme seul a la raison , parce que seul il peut vaincre et la nature et la coutume.
X, Combien la sagesse de Dieu paraît dans
les animaux .
Tar les choses qui ont été dites , il parait manifestement qu’il n’y a dans les animaux ni art , ni réflexion , ni invention, ni liberté. Mais moins il y a de raison en eux , plus il y en a dans celui qui les a faits.
Et certainement, c’est l’effet d’un art admirable , d’avoir si industrieusement travaillé la matière , qu’on soit tenté de croire qu’elle agit par elle-même , et par une industrie qui lui est propre.
Les sculpteurs et les peintres semblent animer les pierres, et faire parler les couleurs ; tant ils représentent vivement les actions exté^ Heures qui marquent la vie. On peut dire , à peu près dans le même sens, que Dieu fait raisonner les animaux , parce qu’il imprime dans leurs actions une image si vive de raison, qu’il semble d’abord qu’ils raisonnent.
Il semble , en effet , que Dieu ait voulu nous donner, dans les animaux, une image de raisonnement , une image de finesse, bien plus, une image de vertu , et une image de vice ; une image de piété dans le soin qu’ils montrent tous pour leurs petits , et quelques-uns pour leurs pères ; une image de prévoyance , une image de fidélité, une image de flatterie , une image de jalousie et d’orgueil , une image de cruauté, une image de fierté et de courage.
3lO DE LA CONNAISSANCE DE DIEU Ainsi , les animaux, nous sont un spectacle , où nous voyons nos devoirs et nos manquemens dépeints. Chaque animal est chargé de sa représentation. Il étale, comme un tableau , la ressemblance qu’on lui a donnée ; mais il n’ajoute , non plus qu’un tableau , rien à ses traits. Il ne montre d’autre invention que celle de son auteur, et il est fait, non pour être ce qu’il nous paraît , mais pour nous en rappeler le souvenir.
Admirons donc , dans les animaux , non point leur finesse et leur industrie ; car il n’y a point d’industrie où il n’y a pas d’invention ; mais la sagesse de celui qui les a construits avec tant d’art, qu’il semble même agir avec art.
XI. Les animaux sont soumis à V homme , et n ont pas même le dernier degré de raiso?inement.
Il n’a pas voulu toutefois que nous fussions déçus par celle apparence de raisonnement que nous voyons dans les animaux. Il a voulu , au contraire , que les animaux fussent des instrumens dont nous nous servons, et que cela même fût un jeu pour nous.
Nous domptons les animaux les plus forts , et venons à bout de ceux qu’on imagine les plus rusés. Et il est bon de remarquer que les hommes les plus grossiers sont ceux que nous employons à conduire les animaux ; ce qui montre combien ils sont au-dessous du raisonnement, puisque
EF DE SOI-MÊME. CIIÀP. V. 5 1 I le dernier degré de raisonnement suffit pour les conduire comme on veut.
Une autre chose nous fait voir encore combien les bêles sont loin de raisonner. Car ou n'en a jamais vu qui fussent touchées de la beauté des objets qui se présentent à leurs yeux, ni de la douceur des accords , ni des autres choses semblables , qui consistent eu proportions et en mesures ; c’est-à-dire, qu’elles n’ont pas même cette espèce de raisonnement qui accompagne toujours en nous la sensation, et qui est le premier effet de la réflexion.
Qui considérera toutes ces choses, s’apercevra aisément que c’est l'effet d’une igno- rance grossière , ou de peu de réflexion , de confondre les animaux avec l’homme, ou de croire qu’ils ne diffèrent que du plus ou du moins * car on doit avoir aperçu combien il y a d’objets dont les animaux ne peuvent être j touchés , et qu’il n’y en a aucun dont on puisse i juger vraisemblablement qu’ils entendent la I nature et les convenances.
L XII. Réponse a V objection tirée de la ressemblance des organes.
Et quand on croit pouvoir prouver la res- I semblance du principe intérieur par celle des
I* organes , on se trompe doublement. Premièrement , en ce qu’on croit l’intelligence absolument attachée aux organes corporels ; ce que
5 12 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU nous avons vu être très-faux. Et le principe dont se servent les défenseurs des animaux , devrait leur faire tirer une conséquence opposée à celle qu’ils tirent. Car s’ils soutiennent, d’un côté, que les organes sont communs entre les hommes et les bêtes ; comme d’ailleurs il est clair que les hommes entendent des objets dont on ne peut pas même soupçonner que les animaux aient la moindre lumière, il faudrait conclure nécessairement que l’intelligence de ces objets n’est point attachée aux organes, et qu’elle dépend d’un autre principe.
Mais , secondement , on se trompe quand on assure qu’il n’y a point de différence d’organes entre les hommes et les animaux. Car les organes ne consistent pas dans cette masse grossière que nous voyons et que nous touchons. Ils dépendent de l’arrangement des parties délicates et imperceptibles , dont on aperçoit quelque chose en y regardant de près , mais dont toute la finesse ne peut être sentie que par l’esprit.
Or, personne ne peut savoir jusqu’où va dans le cerveau cette délicatesse d’organes. On dit seulement que 1 homme, à proportion de sa grandeur, contient dans sa tête, sans comparaison , plus de cervelle qu’aucun animal quel qu’il soit.
Et nous pouvons juger de la délicatesse des parties de notre cerveau , par celle de notre langue. Car la langue de la plupart des a ni-
ET DE SOI-MÊME. CIIAP. V. 3l3 maux, quelque semblable qu’elle paraisse à la nôtre dans sa masse extérieure , est incapable d’articulation. Et pour faire que la nôtre puisse articuler distinctement tant de sons divers , il est aisé de juger de combien de muscles délicats elle a dû être composée.
Maintenant il est certain que l’organisation du cerveau doit être d’autant plus délicate , qu’il y a sans comparaison plus d’objets dont il peut recevoir les impressions , qu’il n’y a de sons que la langue puisse articuler.
Mais, au fond, c’est une méchante preuve de raisonnement que celle qu’on tire des organes, puisque nous avons vu si clairement combien il est impossible que le raisonnement y soit attaché et assujetti de lui-même.
Ce qui fait raisonner l’homme , n’est pas l’arrangement des organes ; c’est un rayon et une image de l’Esprit divin ; c’est une impression , non point des objets, mais des vérités éternelles , qui résident en Dieu comme dans leur source ; de sorte que vouloir voir les marques du raisonnement dans les organes , c’est cherchera mettre tout l’esprit dans le corps.
Et il n’y a rien assurément de plus mauvais sens, que de conclure, qu’à cause que Dieu nous a donné un corps semblable aux animaux, il ne nous a rien donné de meilleur qu’à eux. Car sous les mêmes apparences, il a pu cacher divers trésors ; et ainsi il en faut croire autre chose que les apparences.
COiSNAI SS. DE DIEU.
3l4 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU
Ce n’est pas en effet par la nature ou par l’arrangement de nos organes, que nous connaissons notre raisonnement. INous le connaissons par expérience , en ce que nous nous sentons capables de réflexion: nous connaissons urt pareil talent dans les hommes nos semblables , parce que nous voyons par mille preuves, et surtout par le langage, qu’ils pensent et qu’ils réfléchissent comme nous ; et comme nous n’apercevons dans les animaux aucune marque de réflexion, nous devons conclure qu’il n’y a en eux aucune étincelle de raisonnement.
Je ne veux point ici exagérer ce que la figure humaine a de singulier, de noble, de grand, d’adroit et de commode au-dessus de tous les animaux : ceux qui l’étudieront, le découvrir ront aisément ; et ce n’est pas cette différence de l’homme d’avec la béte , que j’ai eu dessein d’expliquer.
XIII. Ce que c est que V instinct quon attribue ordinairement aux animaux. Deux opinions sur ce point .
Mais, après avoir prouvé que les bêtes n’agissent point par raisonnement, examinons par quel principe on doit croire qu’elles agissent. Car il faut bien que Dieu ait mis quelque chose en elles, pour les faire agir convenablement comme elles font, et pour les pousser aux fins auxquelles il les a destinées. Cela s’appelle or-
ET DE SOI-MÊME. CHAT. V. 3 1 5 dinairement instinct. Mais comme il n’est pas bon de s’accoutumer à dire des mots qu’on n’entende pas, il faut voir ce qu’on peut entendre par celui-ci.
Le mot d’instinct en général, signifie impulsion. Il est opposé à choix; et on a raison de dire que les animaux agissent par impulsion plutôt que par choix.
Mais qu’est-ce que cette impulsion et cet instinct? U y a sur cela deux opinions qu’il est bon de rapporter en peu de paroles.
La première veut que l’instinct des animaux soit un sentiment. La seconde n’y reconnaît autre chose qu’un mouvement semblable à celui des horloges, et autres machines.
Ce dernier sentiment est presque né dans nos jours. Car quoique Diogène le Cynique eût dit, au rapport de Plutarque, que les hèles ne sentaient pas, à cause de la grossièreté de leurs organes, il n’avait point eu de sectateurs. Du temps de nos pères, un médecin espagnol (i) a enseignéla même doctrine au siècle passé, sans être suivi, à ce qu’il paraît, de qui que ce soit. Mais depuis peu , M. Descartes a donné un peu plus de vogue à cette opinion , qu’il a aussi expliquée par de meilleurs principes que tous les autres.
La première opinion qui donne le sentiment pour instinct, remarque, i.° que notre âme a
(i) Gomesius Pereira , dans l’ouvrage intitulé du nom. de son père et de sa mère : Anloniana Margarita,
5 1 G DE LA CONNAISSANCE DE DIEU deux parties, la sensitive et la raisonnable. Elle remarque , 2.0 que puisque ces deux parties ont en nous des opérations si distinctes, 011 peut lesséparerentièrcment; c’est-à-dire que comme on comprend qu’il y a des substances purement intelligentes, comme sont les anges, il y en aura de purement sensitives, comme sont les bêtes.
Us y mettent donc tout ce qu’il y a en nous qui ne raisonne pas, c’èst-à-dire non-seulement le corps et les organes, mais encore les sensations , les imaginations , les passions , enfin tout ce qui suit les dispositions corporelles , et qui est dominé par les objets.
Mais comme nos imaginations et nos passions ont souvent beaucoup de raisonnement mêlé , ils retranchent tout cela aux bêtes ; et en un mot, ils n’y mettent que ce qui se peut faire sans réflexion.
U est maintenant aisé de déterminer ce qui s’appelle instinct, dans cette opinion; car, en donnant aux bêtes tout ce qu’il y a en nous de sensitif, onleur donne, parconséquent, leplaisir et la douleur, les appétits ou les aversions qui les suivent; car tout cela ne dépend point du raisonnement.
L’instinct des animaux ne sera donc autre chose que le plaisir et la douleur, que la nature aura attachés , en eux , comme en nous , à certains objets, et aux impressions qu’ils font dans le corps.
Et il semble que le poète ait voulu expliquer cela, lorsque, parlant des abeilles, il dit qu’elles ont soin de leurs petits , touchées par une certaine douceur.
Ce sera donc par le plaisir et par la douleur, que Dieu poussera et incitera les animaux aux fins qu’il s’est proposées. Car à ces deux sensations sont joints naturellement les appétits convenables.
A ces appétits seront jointes, par un ordre de la nature, les actions extérieures, comme s’approcher ou s’éloigner; et 0 est ainsi, disentils, que, poussés par le sentiment d’une douleur violente , nous retirons promptement, et avant toute réflexion , notre main du feu.
Et si la nature a pu attacher les mouvemeus extérieurs du corps à la volonté raisonnable , elle a pu aussi les attacher à ces appétits brutaux , dont nous venons de parler.
Telle est la première opinion touchant 1 instinct. Elle paraît d’autant plus vraisemblable, qu’en donnant aux animaux le sentiment et ses suiles elle ne leur donne rien dont nous n’ayons l’expérience en nous-mêmes, et que d’ailleurs elle sauve parfaitement la dignité de la nature humaine, en lui réservant le raisonnement.
Elle a pourtant ses inconvéniens , comme toutes les opinions humaines. Le premier est, que la sensation , par toutes les choses qui ont été dites, et par beaucoup d’autres , ne peut pas être une affection des corps. On peut bien les
3l8 DE LA CONNAISSANCE DE DÎEU subtiliser, les rendre plus déliés , les réduire en vapeurs et en esprits ; par-là ils deviendront plus vites, plus mobiles, plus insinuans , mais cela ne les fera pas sentir.
Toute l'Ecole en est d’accord. Et aussi, en donnant la sensation aux animaux, elle leur donne une âme sensitive distincte du corps.
Cette âme n’a pointd’étendue, autrement elle ne pourrait pas pénétrer tout le corps , ni lui être unie, comme l’Ecole le suppose.
Cette âme est indivisible, selon saint Thomas, toute dans le tout , et toute dans chaque partie. Toute l’Ecole le suit en cela, du moins à l’égard des animaux parfaits ; car, à l’égard des reptiles et des insectes , dont les parties séparées ne laissent pas de vivre , c’est une difficulté à part, sur laquelle l’Ecole même est fort partagée , et qu’il ne s’agit pas ici de traiter.
Que si l’âme qu’on donne aux bêtes est distincte du corps ; si elle est sans étendue et indivisible , il semble qu’on ne peut paà s’empêcher de la reconnaître pour spirituelle.
Et de là naît un autre inconvénient. Car si cette âme est distincte du corps, si elle a son être à part, la dissolution du corps ne doit point la faire périr; et nous retombons par-là dans l’erreur des Platoniciens, qui mettaient toutes les âmes immortelles , tant celles des hommes, que celles des animaux.
Voilà deux grands inconvéniens , et voici par où on en sort.
ET DE SOI-MÊME. CHAP. V. 3 1 p
Et premièrement , saint Thomas et les autres docteurs de l’Ecole, ne croient pas que l’àme soit spirituelle précisément, pour être distincte du corps, ou pour être indivisible.
Pour cela , il faut entendre ce qu’on appelle proprement spirituel.
Spirituel, c’est immatériel. Et saint Thomas appelle immatériel, ce qui non-seulement n’est pas matière , mais qui de soi est indépendant de la matière.
Cela même , selon lui , est intellectuel. Il n’y a que l’intelligence qui, d’elle-même, soit indépendante de la matière , et qui ne tienne à aucun organe corporel.
Il n’y a donc proprement en nous d’opéralion spirituelle , que l’opération intellectuelle. Les opérations sensitives ne s’appellent point de ce nom, parce qu’en effet nous les avons vues tout-à-fait assujetties à la matière et au corps. Elles servent à la partie spirituelle, mais elles ne sont pas spirituelles ; et aucun auteur, que je sache, ne leur a donné ce nom.
Tous les philosophes , même les païens , ont distingué en l’homme deux parties, Tune raisonnable , qu’ils appellent vouç, mens, en notre langue , esprit , intelligence ; l’autre qu’ils appellent sensitive et irraisonnable.
Ce que les philosophes païens ont appelé vovç , mens, partie raisonnable et intelligente, c’est à quoi les saints Pères ont donné le nom. de spirituel : en sorte que , dans leur langage,
020 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU nature spirituelle, et nature intellectuelle, c’est la même chose.
Ainsi, le premier de tous les esprits, c’est Dieu, souverainement intelligent.
La créature spirituelle est celle qui est faite à son image , qui est née pour entendre , et encore pour entendre Dieu selon sa portée.
Tout ce qui n’est point intellectuel , n’est ni l image de Dieu , ni capable de Dieu : dès-là il n’est pas spirituel.
De celle sorte , l’intellectuel et le spirituel , c’est la même chose.
iNotre langue s’est conformée à cette notion. Un esprit, selon nous, est toujours quelque chose d’intelligent, et nous n'avons point de mot plus propre pour expliquer celui de vovç et de mens , que celui d’esprit.
En cela nous suivons l’idée du mot d’esprit et de spirituel , qui nous est donnée dans l’Ecriture , où tout ce qui s’appelle esprit, au sens dont il s’agit, est intelligent, et où les seules opérations qui sont nommées spirituelles , sont les intellectuelles.
C’est en ce sens que saint Taul appelle Dieu, le Père de tous les esprits, c’est-à-dire de toutes les créatures intellectuelles, capables de s’unir à lui.
Dieu est esprit, dit Notre-Seigneur, et ceuæ qui ï adorent , doivent ï adorer en esprit et en vérité : c’est-à-dire que cette suprême intelligence , doit être adorée par l’ intelligence.
ET DE SOI -ME AIE. CHAP. V. 02 î
Selon cette notion, les sens n’appartiennent pas à l’esprit.
Quand l’Apôtre distingue l’homme animal d’avec l’homme spirituel , il distingue celui qui agit par les sens , d’avec celui qui agit par l’entendement, et s’unit à Dieu.
Quand le même Apôtre dit que la chair convoite contre l’esprit , et l’esprit contre la chair, il entend que la partie intelligente combat la partie sensitive ; que l’esprit , capable de s’unir à Dieu , est combattu par le plaisir sensible attaché aux dispositions corporelles.
Le même Apôtre, en séparant les fruits de la chair d’avec les fruits de l’esprit; par ceuxci, entend les vertus intellectuelles, et par ceux-là, entend les vices qui nous attachent aux sens et à leurs objets.
Et encore que, parmi les fruits de la chair, il range beaucoup de vices qui semblent n’appartenir qu’à l’esprit, tels que sont 1 orgueil et la jalousie ; il faut remarquer que ces senlimens vicieux s’excitent principalement par les marques sensibles de préférence que nous désirons nous-mêmes , et (pie nous envions aux autres : ce qui donne lieu de les ranger parmi les vices, qui tirent leur origine des objets sensibles.
11 se voit donc que les sensations, d’ellesmêmes, ne font point partie de la nature spirituelle, parce qu’en effet elles sont totalement assujetties aux objets corporels, et aux dispositions corporelles.
Ainsi, la spiritualité commence en l’homme, où la lumière de l’intelligence et de la réflexion commence à poindre , parce que c’est là que l’âme commence à s’élever au-dessus du corps ; et non-seulement à s'élever au-dessus, mais encore à le dominer, et à s'attacher à Dieu, c’est-à-dire au plus spirituel et au plus parfait de tous les objets.
Quand donc ôn aura donné les sensations aux animaux, il paraît qu’on ne leur aura rien donné de spirituel. Leur âme sera de même nature que leurs opérations, lesquelles, en nous-mêmes, quoiqu’elles viennent d’un principe qui n’est pas un corps , passent pourtant pour charnelles et corporelles , par leur assujettissement total aux dispositions du corps.
De cette sorte, ceux qni donnent aux bêtes des sensations , et une âme qui en soit capable , interrogés si cette âme est un esprit ou un corps, répondront qu’elle n'est ni l’un ni l’autre. C’est une nature mitoyenne , qui n’est pas un corps, parce quelle n’est pas étendue en longueur, largeur et profondeur ; qni n'est pas un esprit , parce quelle est sans intelligence, incapable de posséder Dieu, et d’être heureuse.
Ils résoudront par le même principe l’objection de l’immortalité. Car encore que l’âme des bêtes soit distincte du corps , il n’y a point d’apparence qu’elle puisse être conservée séparément, parce qu’elle n’a point d’opération qui ne soit totalement absorbée par le corps et par la
ET DE SOI-MÊME. CIIAP. Y. 323 matière. Et il n’y a rien de plus injuste ni de plus absurde, aux Platoniciens, que d’avoir égalé l’âme des bêtes, où il n’y a rien qui ne soit dominé absolument par le corps , à Pâme humaine , où Pon voit un principe qui s’élève au-dessus de lui, qui le pousse jusqu’à sa ruine pour contenter la raison, et qui s’élève jusqu’à la plus haute vérité, c’est-à-dire jusqu’à Dieu même.
C’est ainsi que la première opinion sort des deux inconvéniens que nous avons remarqués. Mais la seconde croit se tirer encore plus nettement d’affaire. Car elle n’est point en peine d’expliquer comment Pâme des animaux n’est ni spirituelle ni immortelle, puisqu’elle ne leur donne pour toute âme que le sang et les esprits.
Elle dit donc que les mouveraens des animaux ne sont point administrés par les sensations, et qu’il suffit, pour les expliquer, de supposer seulement l’organisation des parties, l’impression des objets sur le cerveau , et la direction des esprits , pour faire jouer les muscles.
C’est en cela que consiste l’instinct, selon cette opinion ; et ce ne sera autre chose que cette force mouvante, par laquelle les muscles sont ébranlés et agités.
Au reste, ceux qui suivent cette opinion, observent que les esprits peuvent changer de nature par diverses causes. Plus de bile mêlée
J24 de la connaissance de dieu dans le sang , les rendra plus impétueux et plus vifs. Le mélange d’autres liqueurs les fera plus tempérés. Autres seront les esprits d’un animal repu , autres ceux d’un animal affamé, il y aura aussi de la différence entre les esprits d’un animal qui aura sa vigueur entière , et ceux d’un animal déjà épuisé et recru. Les esprits pourront être plus ou moins abondans , plus ou moins vifs, plus grossiers ou plus atténués; et ces philosophes prétendent qu’il n’en faut pas davantage pour expliquer tout ce qui se fait dans les animaux , et les differens états où ils se trou veut.
Avec ce raisonnement , celte opinion jusqu’ici entre peu dans l’esprit des hommes. Ceux qui la combattent, concluent de là qu’elle est contraire au sens commun ; et ceux qui la défendent, répondent que peu de personnes les entendent, à cause que peu de personnes prennent la peine de s’élever au-dessus des préventions des sens et de l’enfance.
Il est aisé de comprendre , par ce qui vient d’être dit , que ces derniers conviennent avec l’Ecole , non-seulement que le raisonnement , mais encore que la sensation , ne peut jamais précisément venir du corps ; mais iis ne mettent la sensation qu’où ils mettent le raisonnement, parce que la sensation qui , d’elle-même , ne connaît point la vérité , selon eux n’a aucun usage que d’exciter la partie qui la connaît.
Et iis soutiennent que les sensations ne scr-
ET DE SOI-MEME. CHAP. Y. 325 vent de rien à expliquer ni à faire les mouvemens corporels, parce que, loin de les causer, elles les suivent ; en sorte que , pour bien raisonner, il faut dire : Tel mouvement est , donc telle sensation s’ensuit; et non pas : Telle sensation est, donc tel mouvement s'ensuit.
Pour ce qui est de l’immortalité de l’âme humaine , elle n’a aucune difficulté, selon leurs principes. Car dès-là qu’ils ont établi , avec toute l’Ecole , qu’elle est distincte du corps , pu’ce qu’elle sent, parce qu elle entend, parce qu’elle veut, en un mot, parce qu’elle pense ; ils disent qu’il n’y a plus qu’à considérer que Dieu , qui aime ses ouvrages , conserve généralement à chaque chose l’être qu’il lui a une fois donné. Les corps peuvent bien être dissous, leurs parcelles peuvent bien être séparées el jetées deçà et delà; mais pour cela ils ne sont point anéantis. Si donc l’àme est une substance distincte du corps , par la même raison , ou à plus forte raison, Dieu lui conservera son être ; et n’ayant point de parties, elle doit subsister éternellement dans toute son intégrité.
XI Y. Conclusion de ce Traité , où /’ excellence de la nature humaine est de nouveau démontrée.
Voilà les deux opinions que soutiennent , touchant les bêtes, ceux qui ont aperçu qu’on ne peut sans absurdité, ni leur donner du rai-
sonnement , ni faire sentir la matière. Mais laissant à parties opinions, rappelons à notre mémoire les choses que nous avons constamment trouvées et observées dans l’âme raisonnable.
Premièrement, outre les opérations sensitives , toutes engagées dans la chair et dans la matière , nous y avons trouvé les opérations intellectuelles, si supérieures au corps , et si peu comprises dans ses dispositions , qu’au contraire elles le dominent, le font obéir, le dévouent à la mort , et le sacrifient.
Nous avons vu aussi que, par notre entendement, nous apercevons des vérités éternelles , claires et incontestables. Nous savons qu’elles sont toujours les mêmes , et nous sommes toujours les mêmes à leur égard, toujours également ravis de leur beauté, et convaincus de leur servitude ; marque que notre âme est faite pour les choses qui ne changent pas , et quelle a en elle un fond qui aussi ne doit pas changer.
Car il faut ici observer que ces vérités éternelles sont l’objet naturel de notre entendement. C’est par elles qu’il rapporte naturellement toutes les actions humaines à leur règle ; tous les raisonnemens aux premiers principes connus par eux- mêmes , comme éternels et invariables ; tous les ouvrages de l’art et de la nature , toutes les figures , tous les mouyemens, aux proportions cachées , qui en font et la
ET DE SOI-MÊME. CHAP. V. ÔSy beauté et la force ; enfin, toutes choses généralement , aux décrets de la sagesse de Dieu, et à l’ordre immuable qui les fait aller en concours.
Que si ces vérités éternelles sont l’objet naturel de l’entendement humain, par la convenance qui se trouve entre les objets et les puissances , on voit quelle est sa nature , et qu’étant né conforme à des choses qui ne changent point , il a en lui un principe de vie immortelle
Et parmi ces vérités éternelles qui sont l’objet naturel de l’entendement, celle qu’il aperçoit comme la première , en laquelle toutes les autres subsistent et se réunissent , c’est qu’il y a un premier Etre qui entend tout avec certitude, qui fait tout ce qu’il veut, qui est lui-même sa règle, dont la volonté est notre loi , dont la vérité est notre vie.
Nous savons qu’il n’y a rien de plus impossible que le contraire de ces vérités, et qu’on ne peut jamais supposer, sans avoir le sens. renversé , ou que ce premier Etre ne soit pas , ou qu’il puisse changer, ou qu’il puisse y avoir une créature intelligente qui ne soit pas faite pour entendre et pour aimer ce principe de son Etre.
C’est par-là que nous avons vu que la nature de h âme est d’être formée à l’image de son Auteur ; et cette conformité nous y fait entendre un principe divin et immortel.
3i8 DK LA CO A’ BAISSA Ar CE DE DIEU
Car s'il y a quelque chose , parmi les créatures , qui mérite de durer éternellement , c’est sans doute la connaissance et l’amour de Dieu, et ce qui est né pour exercer ces divines opérations.
Quiconque les exerce , les voit si justes et si parfaites , qu’il voudrait les exercer à jamais ; et nous avons, dans cet exercice, l’idée d une vie éternelle et bienheureuse.
Les histoires anciennes et modernes font foi que cette idée de vie immortelle se trouve confusément dans toutes les nations qui ne sont pas tout-à-fait brutes; mais ceux qui connais* sent Dieu, l’ont très- claire et très-distinelç. Car ils voient que la créature raisonnable peut vivre éternellement heureuse , en admirant les grandeurs de Dieu, les conseils de sa sagesse, et la beauté de ses ouvrages.
Et nous avons quelque expérience de cette vie , lorsque quelque vérité illustre nous apparaît , et que , contemplant la nature , nous admirons la sagesse qui a tout fait dans un si bel ordre.
Là nous goûtons un plaisir si pur, que tout autre plaisir ne nous paraît rien en comparaison. C’est ce plaisir qui a transporté les philosophes, et qui leur a fait souhaiter que la nature n’eût donné aux hommes aucunes voluptés sensuelles , parce que ces voluptés troublent en nous le plaisir de goûter la vérité toute pure.
ET DE SOI-MEME. CHAP. V. 629 Qui voit Pythagore ravi d’avoir trouvé les carrés des cotés d’un certain triangle , avec le carré de sa base, sacrifier une hécatombe en action de grâces : qui voit Archimède attentif à quelque nouvelle découverte, en oublier le boire et le manger : qui voit Platon célébrer la félicité de ceux qui contemplent le beau et le bon , premièrement dans les arts, secondement dans la nature , et enfin dans leur source et dans leur principe qui est Dieu : qui voit Aristote louer ces heu: eux momens , où l’âme n’est possédée que de T intelligence de la vérité , et juger une telle vie seule digne d’être éternelle, et d’être la vie de Dieu : mais qui voit les saints tellement ravis de ce divin exercice , de connaître , d’aimer et de louer Dieu, qu’ils ne le quittent jamais , et qu’ils éteignent, pour le continuer durant tout le cours de leur vie , tous les désirs sensuels : qui voit, dis-je, toutes ces choses, reconnaît dans les opérations intellectuelles, un principe et un exercice de vie éternellement heureuse.
Et le désir d’une telle vie s’élève et se fortifie d’autant plus en nous , que nous méprisons davantage la vie sensuelle , et que nous cultivons avec plus de soin la vie de F intelligence.
Et l’âme qui entend cette vie , et qui la désire, 11e peut comprendre que Dieu, qui lui a donné celte idée, et lui a inspiré ce désir, l’ait faite pour une autre fin.
33o DE LA CONNAISSANCE DE DIEU
Et il ne faut pas s’imaginer qu’elle perde cette vie en perdant son corps ; car nous avons vu que les opérations intellectuelles ne sont pas, à la manière des sensations, attachées à des organes corporels. Et encore que, par la correspondance qui se doit trouver entre toutes les opérations de l ame , l’ entendement se serve des sens et des images sensibles, ce n’est pas en se tournant de ce côté-là qu’il se remplit de la vérité, mais en se tournant vers la vérité éternelle.
Les sens n’apportent pas à l ame la connaissence de la vérité ; ils l’excitent, ils la réveillent, ils l’avertissent de certains effets: elle est sollicitée à chercher les causes, mais elle ne les découvre, elle n’en voit les liaisons , ni les principes qui font tout mouvoir, que dans une lumière supérieure, qui vient de Dieu, ou qui est Dieu même.
Dieu donc est la vérité ; d’elle-même toujours présente à tous les esprits , et la vraie source de l’intelligence. C’est de ce côté qu’elle voit le jour; c’est par- là quelle respire et qu’elle vit.
Ainsi , autant que Dieu restera à l’âme, (et de lui-même jamais il ne manque à ceux qu’il a faits pour lui , et sa lumière bienfaisante ne se retire jamais que de ceux qui s’en détournent volontairement) , autant , dis-je , que Dieu restera à l’âme, autant vivra notre intelligence ; et quoi qu’il arrive de nos sens
ET DE SOI-MÊME. CHAP. V. 33l et de notre corps, la vie de notre raison est en sûreté.
Que s’il faut un corps à notre âme, cpii est née pour lui être unie , la loi de la Providence veut que le plus digne l’emporte; et Dieu rendra à l ame son corps immortel , plutôt que de laisser l ame , faute de corps , dans un état imparfait.
Mais réduisons ces raisonnemens en peu de paroles. L’âme née pour considérer ces vérités immuables , et Dieu, où se réunit toute vérité , par-là se trouve conforme à ce qui est éternel.
En connaissant et en aimant Dieu, elle exerce les opérations qui méritent le mieux de durer toujours.
Dans ces opérations elle a l’idée d’une vie éternellement bienheureuse , et elle en conçoit le désir. Elle s’unit à Dieu qui est le vrai principe de l’intelligence , et ne craint point de le perdre en perdant le corps; d’autant plus que la sagesse éternelle, qui fait servir le moindre au plus digne , si l’âme a besoin d’un corps pour vivre dans sa naturelle perfection , lui rendra plutôt le sien , que de laisser défaillir son intelligence par ce manquement.
C’est ainsi que l’âme connaît quelle est née pour être heureuse à jamais , et aussi que renonçant à ce bonheur éternel , un malheur
éternel sera son supplice.
Il n’y a donc plus de néant pour elle , depuis
332 DE LA CONNAISSANCE DE DIEU , CU\ que son Auteur l a une fois tirée du néant pour jouir de sa vérité et de sa bonté. Car comme qui s’attache à celte vérité et à cette bonté , mérite plus que jamais de vivre dans cet exercice, et de le voir durer éternellement ; celui aussi qui s’en prive , et qui s’en éloigne , mérite de voir durer dans l’éternité la peine de sa défection.
Ces raisons sont solides et inébranlables à qui les sait pénétrer ; mais le chrétien a d autres raisons qui sont le vrai fondement de sou espérance; c’est la parole de Dieu, et ses promesses immuables. Il promet la vie éternelle à ceux qui le servent, et condamne les rebelles à un supplice éternel. Il est fidèle à sa parole et ne change point; et comme il a accompli aux yeux de toute la terre , ce qu’il a promis de son Fils et de son Eglise, l’accomplissement de ces promesses nous assure la vérité de celle de la vie future.
Vivons donc dans cette attente ; passons dans le monde sans nous y attacher. Ne regardons pas ce qui se voit, mais ce qui 11e se voit pas ; parce que , comme dit l’Apôtre , ce qui se voit est passager , et ce qui ne se voit pas , dure toujours.