‹ De la connaissance de Dieu et de soi-mêmeChapitre 31 sur 207 · DE LA DIFFÉRENCE ENTRE L'HOMME ET LA BÊTE · texte numérisé non relu

DE LA DIFFÉRENCE ENTRE L'HOMME ET LA BÊTE

POURQUOI LSS HOIIMBS VEULENT DONNER DU RAISON- NEMENT AUX ANIMAUX, DEUX ARGUMENTS EN FAVEUR DE CETTE OPINION.

Nous avons vu rftme raisonnable dégradée par le péché, et par là presque tout à fait assigettie aux dispositions du corps. Nous l'avons vue attachée à la vie sensuelle par où elle commence, et par là captive du corps et des objets corporels d'où lui viennent les voluptés et les douleurs. Elle croit n'avoir à chercher ni à éviter que les corps; elle ne pense, pour ainsi dire que corps ; et se mêlant tout à fait avec ce corps qu'elle anime, à la fin elle a peine à s'en distinguer; enfin, elle s'oublie et se méconnaît eUe-môme.

Son ignorance est si grande, qu'elle a peine à connaître combien elle est au-dessus des animaux. Elle leur voit un corps semblable au sien, de mêmes organes et de mêmes mouvements ; elle les voit vivre et mourir, être malades et se porter bien à peu près comme font les hommes ; manger, boire, aller et venir à propos, et selon que les besoins du corps le demandent ; éviter les

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périls, chercher les commodités, attaquer et se défendre aussi industrieusement qu'on le puisse imaginer; ruser môme, et ce qui est plus fin encore, prévenir les finesses, coomie il se voit tous les jours h la chasse, où les animaux semblent montrer une subtilité exquise.

D'ailleurs, on les dresse, on les instruit ; ils s'instruisent les uns les autres. Les oiseaux apprennentà voler, en voyant voler leurs mères. Nous apprenons aux per* roquets à parler, et à la plupart des animaux mille choses que la nature ne leur apprend pas.

Ils semblent même se parler les uns aux autres. Les poules, animal d'ailleurs simple et niais, semblent appeler leurs petits égarés, et avertir leurs compagnes, par un certain cri, du grain qu'elles ont trouvé. Un chien nous pousse quand nous ne lui donnons rien, et on dirait qu'il nous reproche notre oubli. On entend ces animaux gratter à une porte qui leur est fermée : ils gémissent ou crient d'une manière à nous faire con* nattre leurs besoins ; et il semble qu'on ne puisse leur refuser quelque espèce de langage. Cette ressemblance des actions des bêtes aux actions humaines trompe les hommes ; ils veulent, à quelque prix que ce soit» que les animaux raisonnent ; et tout ce qu'ils peuvent accorder & la nature humaine, c'est d'avoir peut-être un peu plus de raisonnement.

Ekicore y en a-t-îl qui trouvent que oe que nous en avons de plus ne sert qu'à nous inquiéter, et qu'à nous rendre plus malicieux. Ils s'estimeraient plus tran« quilles et plus heureux, s'ils étaient comme les bètes.

C'est qu'en effet les hommes mettent ordinairement leur fâUcité dans les choses qui flattent leurs sens ; et cela même les lie au corps, d'ob dép^adent les sensa-

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tioûd. n6 voudraient se persuader qu'ils ne sont que eotps ; et ils envient la condition deô b6tes, qui n'oût que leur corps à soigner. Ehfili, ils semblent Vôttloir élever les animaux jusqu'à eux^mfimes, afin â*avbir droit de s'abaisser jusqu'aux animaux, et de pouvoir vivre comme eux.

Bs trouvent des philosophes qui les flattent danis bes pensées. Plutarque, qui paraît si grave en certains endroits, a fait des traités entiers du raisonnement des animaux, qu'il élève, ou peu s'en faut, au-dessus des hommes. C'est un plaisir de voir Montaigne faire raisonner son oie, qui, se promenant dans sa basse-cour, 86 dit à elle-même que tout est fait pour elle ; que c'est pour elle que le soleil se lève et se couche ; que la terre ne produit ses fruits que pour la nourrir; que la maison n'est faite que pour la loger; que l'homme même est fait pour prendre soin d'elle ; et que si enfin il égorge quelquefois des oies, aussi faitril bien son semblable.

Par ces beaux discours, il se rit des hommes qui pensent que tout est fait pour leur service. Gelse, qui a tant écrit contre le christianisme, est plein de semblables raisonnements. Les grenouilles, dit-il, et les rats, discourent dans leurs marais et dans leurs trous, disant que Dieu a tout fait pour eux, et qu'il est venu en per- 80]!me pour les secourir .^11 veut dire que les hommes, devant Dieu, ne sont que rats et vermisseaux, et que la différence entre eux et les animaux est petite.

Ces raisonnements plaisent par leur nouveauté. On aime à rafSner sur cette matière, et c'est un jeu à l'homme de plaider contre lui-même la cause des bdtes.

Ce jeu serait supporlable, s'il n*y entrait pas trop de sérieux; mais, comme nous avons dit, l'homme cherche dans ces jeux des excuses à ses désirs sensuels, et ressemble à quelqu'un de grande naissance, qui, ayant le courage bas, ne voudrait point se souvenir de sa dignité, de peur d'être obligé à vivre dans les exercices qu'elle demande.

C'est ce qui fait dire à David : « L'homme étant en honneur, ne l'a pas connu ; il s'est comparé lui-même aux animaux insensés, et s'est fait semblable à eux. »

Tous les raisonnements qu'on fait ici en faveur des animaux se réduisent à deux, dont le premier est : Les animaux font toutes choses convenablement, aussi bien que l'homme ; donc ils raisonnent comme l'homme. Le second est : Les animaux sont semblables aux hommes à l'extérieur, tant dans leurs organes, que dans la plupart de leurs actions ; donc ils agissent par le même principe intérieiu*, et ils ont du raisonnement.

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